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Full text of "Le Semeur : journal religieux, politique, philosophique et littéraire"

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BIBLIOTHEQUE OUILLE- ALLÉS. ^ 

Ho. ' ■ 



V ■p. Livre peut être gardé Jeux semaines. Si au bout 
f,' (le ce tewiie aucune personne n'en a l'ait la ileniando il 
(j^ peut être ;,'a:'ié pour huit ou quinze joure de plus ; 
/J mais a'ors il faut qu'il soit de nouveau inscrit dans le 
1*1 registiv' du^Jibliothécairc. 

Une aiiKiiJe d'un sou par jour, sera réclamée' de toute 

personne qui gardera un lin-j au délit i'" te-nn; spéciliê. 
Los Livres de cetti; Jiibliothèquc n • doivent point 

être conlics à des eiilan'-is ; ils J\.ôn. être pr/tégés 
^, contre la pluie en les i)renant à ùoiE/'ile, et en les 
(a )ap])ortant l\, leur local. Dans le cas où un ouvrage 
m serait perdu ou endommagé, on ca uclanieia la valeur 
M ertièrc. 







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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lesemeurjournalr03pari 



SUPPLEMENT AU SEMEUR du 3i décembre 1854- 



LE SEMEUR. 



BE L'IMPRIMERIE BOUDON, 

RUE MONTOTARTRE , ï3l. 



UM 




imniiE 



9 



Journal lUlt^ieur, 



POLITIQUE, PHILOSOPHIQUE 



ET LITTÉRAIRE. 



Le champ, c'est le monde. 

Maith. XIII. 38. 



"Emm TMOisiEMi:. 

DU <" JANVIER 1833 AU 31 DÉCEMBRE 1834. 



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. 2»%i*i*VrvW*A«ye.«a«vS»*?%- , 



GUEi^NSEY 



Au BUREAU DU SEMEUR , RUE DES PETITES-ÉCURIES, N" l3. 



1854. 



VVV'VVVVUVVVVVVV\\\UV\\WU\\V\\^)V\I\*VVVVVU\VVVVWVVVVVVIIVVVV^V^ 



TABLE 

DU TOME TROISIÈME. 



Du 1er Janvier au 3 1 Décembre i834. 



pages. 

Corp-n'oEiL SCR le pissé et srn l'avenir dc Semeur 1 

REVUE POLITIQUE. 

Lettres à un membre du gr.Tnd-conseil sur quelques questions 

à l'ordre du jour; par L. Buhmer 9 

Réponse à la Gazelle de France 12 

Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance 

italienne 17 

Des conditions de la moralité publique, selon la Gazelle de 

France 18 

Efforts en faveur de la liberté religieuse en Suisse 24 

De la réforme de l'Eglise en Angleterre 25 

Des circonstances politiques considérées comme provocations 

aux passions de l'homme 26 

Du projet de loi sur les crieurs, les vendeurs et les distributeurs 

publics 33 

Progrès de la liberté religieuse dans le canton de Vaud. ... 34 

Duel préparé et consommé sous les yeux des pouvoirs publics , 

dans lequel a succombé un des députés de la nation. ... 41 

Abolition des revues militaires du dimanche aux Etats-Unis, . 48 

Des majorités , dans le gouvernement représentatif. ..... 49 

Delà négation des vérités religieuses par des feuilles politiques. 57 

Lyon et Paris ' (>5 

Du projet de loi contre les associations 73 

Des rapports du Christianisme avec le gouvernement politique 

des Etats-Unis 81 

Pétition contre la peine de mort SS 

Force de l'opinion publique en Angleterre >l'. 

L'anarchie morale sera-t-elle vaincue par des lois? 89 

Nouvelles réflexions sur l'impuissance de la loi contre les associa- 
lions politiques 97 

De la liberté des cultes en i834 98 

Becrudescence de nos divisions politiques 113 

De la guerre civile dans deux villes du royaume 121 

Reflexions pdressées aux hommes politiques qui déplorent l'ab- 
sence des idées religieuses 122 

La Société politique et la Société chrétienne 129 

D'un article du Contli'ruc'onne/ sur la nécessité de l'éducation mo- 
rale des enfans 137 

Des circulaires de M. le garde-des-sceaux 138 

Colonisation et moralisation d'Alger 145 

De quelques causes cachées des émeutes 153 

De la manifestation de la conviction religieuse dans la session 

actuelle 161 

Séparation de l'Eglise et de l'Etat ' 17G 

Le général Lafayette 177 

Des prochaines élections 179 

Débats de la chambre des communes sur la motion de M. W'ard . 185 

Du résultat probable des prochaines élections 193 

De l'insuffisance du maudat que lès députés reçoivent des élec- 
teurs 201 



Pages. 

De la responsabilité des électeurs > . . . . ^ . . 209 

Colonisation de l'ex-régcnce d'Alger. Documens officiels déposes 

sur le bureau de la chambre des députés 217 

De la crise ministérielle eu Angleterre 224 

De 'a liberté des cultes et des lois militaires 232 

De la retraite du maréchal Soull , 233 

Ouvertui-e des chambres 249' 

Du serment politique dans ses rapports avec les idées leligieuses. 205 
Quels sont les moyens de rendi-e au pouvoir l'ascendant mo- 
ral dont il a besoin 273 

Qu'est-ce que le tiers-parti? 281 

Des prochaines réélections 289 

Dangers de l'union de l'Eglise et de l'Etat prouvés par des faits 

contemporains 291 

Des causes de notre malaise social et des moyens d'y re- 
médier, [analyse d'un écrit de ifl. le baron Bouvier Dumo- 

LiRt) 297,308,313,321 çt 329 

Du droit de discussion sur la meilleure forme de gouvernementi .305 

Etat financier, moral et religieux de l'Irlande . 333 

De la stérilité des aHaires politiques ». 345 

De la démission du président du conseil 313 

Changement de ministère 361 

Crise ministérielle en Angleterre et en France 3t^9 

De la dernière crise ministérielle en France dans ses rapports 

avec l'ordre moral 377 

Des incertitudes du ministère et de la chambre 385 

De la valeur politique du dernier scrutin de la chambre. . . . 303 

Situation politique de l'Angleterre 401 

RÉSUMÉ DES NOUVELLES foLiTKjuEs . 3,12,18,27,36,42,50,68,66,74,82, 

91, 99,I0(!, 11 5, 123, 131, 13!), 146, 154, 162, 17 1,180, 180, 194, 202, 210, 

220,226,234,243,250,258,206 275,282,290,298,300,315,323,331, 

338,346,354, 361, 370»379,386,304, 402, 411 et 419 

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

Picponse d'un chrétien niix paroïes d'un croyant; par Tabljè 
Bautaik 241 



PlllLUSOI'IliE RELIGIFXSK. 



39 



D'une illusion des incrédules 

De l'étude dés sciences dans ses rapports avec le sentiment re- 
ligieux 

De l'incrédulité chez les savans et chez les ignorans 

De la manifestation individuelle des convictions religieuses, 
[Fraytncnl d'un discours de M. Hevry Lutterotu) 

Des ressources de la philosophie contre l'anarchie morale. 
(Fragment d'un discours de M. P. A. Stafer) 

De deux aspects sous lesquels la Bible est livre nécessaire. {Fraij- 
ment d'un discours de M. P. A. Staffer) 143 

I.c droit de Dieu d If'l 

La chute de l'homme ~ 203 



61 
7,! 

133 



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TABLE 



i9 -g i T TTH i ^afa^x i ^Maa^ g^jy- ^ pAam^j-".» jjiiFjwMR ' naMtf^jag tf: 



Pages. 

L'ennemi vaincu 21^ 

Parallèle entre le Doiime et le Cliristianismc 2S0 

De la connaiisanL-e de soi-même SÎO 

I,a réforme <lu eœiir et l'adhésion Je l'esprit 32S 

Foi et crédulité 3Ji 

De la mctiioile expériincnlaîe appUq éc à l'étude du Cliristla- 

nisme 33O 

L'amour de Dieu, conséquence et fruit du pardon 4(5 

PiliLOSOPIIlE. 

Essai sur la philosophie des seicnces , par A. M. AMràRC. . . 

rilîLCSOPHIE MORALE. 

Qu'est-ce que pardonner .'' 102 

Uf la nécessite des révulutious morales pour le succès des réro- 

hilioDs poliliques. [Frajmenl d'un discours rfj M. M.itier). . 130 

S:ir riud» tude. ...-..• I'i9 

Dcou^olOjjie , ou sciciice de la morale; ouvrage poslliunie el 

inéàil de JÉurjiiE i;,.MUA>i, tiadiiil par G. LiKOCHE 163 

•Obcrmann , ou l'iiomir.e Idasé 174 

Méditation d'un solitaire. Du r.iuvernement des pensées. 226 et 2.^,7 

De la scusibiiiic lactii e et de la vraie sensibilité 284 

De la précipilaliuu cl de la précocité 302 

De la pc!sévérauce 340 

J'Umies 56,G4,72,I52,lGR,17G,184,192ct 240 

KŒURS CONTEMPO.IASrsES. 

Surriuciinalitn t!it.it.-ale C7 

De la réaction religieuse 83 

De la susceptibilité politique 105 

Delà fatuité en matière de politique. . . • 1G9 

Eanquct des ouvriers de Nantes. — Pétition des ouiriers de 



DiJ. 



271 



Coni.Ticrit s'explique la passion de l'agiotage 322 

France et Alger 335 

De l'abus des mots progrès, progressif, progresser 341 

Des ditVéï-entes formes de l'incrédulité en Angleterre, en France 

et en Allemagne 38(3 

Le suicide et la société. 1" article 394 

APOLOGÉTIQUE. 

Histoire d'un livre 13 et 21 

Fragmens d'apologétique 

N" I. néllexions préliminaires 92 

N-" II. De ceux q\ii ne voient dans le Christianisme qu'un 

sujet de <lérision 99 

N" III. Combien il est insensé de ne chercher dans le 

Christianisme qu'un sujet de dérision. .".... lOG 
N" IV. De l'erreur qu'il y a de confondre le Christia- 
nisme avec ceux qui portent le nom de chrétiens . . IIG 
IV" V. Pourquoi y a-t-il si peu de chrétiens parmi ceux 

qui portent le nom de chrétiens ? ÏG5 

'S" VI. Examen de celte opinion : que la religion chré- 
tienne est utile et bonne pour le peuple, ..... 22o 

N» VII Suite 229 

N" VIII. Que peut-on mettre a la place du Christia- 
nisme, sous le rapport intellectuel?. ....... 254 

Ln raison du Christianisme; ouvrage publié sous la direction de 

M. DE Gesoude. Tom I". . . . • 324 

Le miracle de Josué • 398 

LITTÉRATURE. POÉSIE. 

De quelques plaisanteries de Voltaire 4 

Marie Tudor, drame, par Victor Hugo 42 

Angèle , drame, par Alcxandue Du>i\s Ib. 

Confessions poétiques, par Gustave Drouikeau 61 

Les Idylles de Théocrite, traduites en vers français, par M. Fir- 

Mi.v DiDOT 59 

L'Ironie, par Gustave Drouihxau 76 

Par.iboles, |iar F. A. Krimmacher , traduites de l'allemand , par 

M. L. Baitais • 80 

La fontaine de Mara 85 

L'Epagne. Souvenirs de 1823 et de 1833 , par M. Adolphe de 

Bourgoing 88 



Pages. 
De l'éducation des mères de familles , ou de 'a civilisation du 

geurcjhum.iin par les femmes par L. AijiÉ-.Martiu . . 124 et 132 
Le rel 11,46 _ ,2jj 



Littérature et piiilosopiiie mêlées 
IIcoo 



1819 -1834 , par Victor 

147 et 

Paroles d'un Gruy.iiit tu lS.i,$; la.M. ut La Mekn,>is. . . . • 

Le Iheàlre est-il ,i bon point sous le rapport de l'.iri ? 

Ch.iii'.schrélipi. - 

Quelques rei!cxi<;ns sur i'instiluiiun des conférences religieuses 

a P.iris, par M. l'abbé Baiiai.v 

Lequel de nous est le croyant .» a M. l'abbé de La Menuais , par 

M. J. HlIDER 

Histoire secrète du parti eldc l'apostasie de .M. de La Jiinnais , 

par A. M. Madrolle 

Des destinées de la poésie, pai' ;.I. A. ui. La. iARI.^E 

Ahasvérus par Edgar Quinkt 2i4et 

Volupté, par M. Saiste-Sekve 25S 1 1 

De l'inriiience du Christianisme sur la poésie 

De quelques caractères de la poésie 

T.JUssaiiit-le-.Mulàlie, par .\stoxv Thocret. . • 

Pensées d'un prisonnier, par le comte de Pevro>.vet 

Mœurs poliliq.ics, par Alexis DtJiEs.ML 

Malheur et poésie , par HippoLïTE Raïnal 

LINGULSTIQUE. 



De l'origine et de l'emploi du mol libéral 211 

Notions élémentaires de linguistique, par Charles Nodier 277 et 292 

SCKr<iiS DU MONDE ACTUEL. 



1 

157 

255 
1G4 
172 

19i 

2;>2 

Jb. 
235 
245 
23J 
262 
316 

3;;s 

367 
379 



301 



Le jeune dueUiste 

SCÈNES DU TE.^:PS PASSÉ. 

Les Vaudois f'u Piémont en 1S80 347,557,362,370 et 3Sv) 

SCÈNES DOJIKSTIQUES. 

Une famille juive au commencement du dix-neuvième siècle, .387, 

404,413, et 419 

REVUE RELIGIEUSE. 

Examen de quelques articles du J.iarnnl dts Débals et du 

Temps • . 297 

Observations générales sur la presse périodique — Le Journal 
djs Débals. — La Gazelle de France 350 

La llevnede Paris — Lm lleviie du Progrès Social 374 

LÉGISLATION PÉNALE. 

Abolition ûe la pcino de mort à Olîiliiti , en 1824 6 

Société rie prtlronctge pour les jeunes Hhércs du département de 

la Seine 7 

Ineflicacilé de la peine de morï 88 

La peine de mort el la mordité publique en Toscane lOi 

De la peine de mort 136 

Documens sur le système pénitentiaire et la prison de Genève, 

par L.-G. Craher-Aldéoud 190 

Des récidives cl des commissions de recours dans leurs raf>ports 

avec le système penilentiaire 223 

Protestation coiitre [a peine de mari et les peines infamantes. . 312 
Examen des documens sur le système pénitentiaire el la prison 

de Genève, publiés par M. Gramer-Audcond; par un membre 

du comité de surveillance morale 320 

Appel aux cours d'assises , en faveur de l^abolition de la peine 

de mort 328 

Nouvel argument pour l'abo'ition de la peine de mort. . . . 3-ii 

Loi contre le duel 400 

LIBERTÉ D ENSEIGNEMENT. INSTRUCTION 
PUBLIQUE. ÉDUCATION. 

Essai sur les modifications à apporter au système d'enseignement 

dans les collèges; par L. Roussel 8 

Scènes du jeune .âge; par M'"" Sophie Gaï 23 

I^e livre des petits cnfans ; par M"* Desdordes-Valmork. . . . ib. 

Nouveau magasin des enfans »'*. 

Petit li're sur un grand sujet; par T. -H. Galliudet. ... ib 

Statistique des écoles de la LombarJie 40 



DU TOME TROISIEME. 



l'aies. 

Statistique de l'instruclion primaire en Belgique 5G 

De la oenlralisatioP, et de l'engourdissement des forces morales 

en l-iance '2 

Aoineau manuel des écoles primaires, moyennes et normales ; 

par un membre de l'inivcrsité et revu ])ar M. M»ttf.r. . . 112 
Etat de j'iMslruttion secomlairc dans le royanme de Prusse, 

pendant l'année 18-31; par M. V. Cousin 118 

L'émigration et rescla>age considérés comme obstacles aux pro- 
grès de l'instructiim aux Elats-l'uis 18i 

Etat de l'instruction primaire en France 200 

Manuel des fondaleurs cl des directeurs des pr>.'mières écoles de 

l'enfance, connues sotis lu nom de salles d'asile; par M. Cochin. 207 
De la direction morale des salles d'asile et des comités de sur- 

ireillance » '''• 

Cinquième rapport du comité des écoles de pelils enlans de 

Lausanne '''• 

Ecoles dans les maisons centrales 216 

Progrès de l'instruction aux lies Sanjwicî 224 

Instruction primaire dans le département du Gard 240 

Concours général des collèges de Ta; is et de Versailles. . . . 276 
De la condition sociale des femmes au dix-ueu\ième siècle, et de 

leur éducation publique et privée 317 

Salles d'asile condjinees a\ee des salles de concert et de bal. — 

Projet de M. Felii Bodiu 325 

De la circulaire de M. le Ministre de l'instruclion publique aux 

directeurs des écoles normales 337 

De la concurrence en matière d'enseignement primaire. . . , 3(J0 

Salles d'asile dans la Nouvulle-Zélande 408 

De l'instruction publique dans le canton de Vaud; par .\>dré 

GoDRoz il>' 

Loid 1 2ijanvi,r sur ics LCoLs pub:i(iiies primaires ib- 

TIUITE. JiSCLAVAGE. 

Des vues de M. de Sismondisur l'urfrancliisscmenldes esclave» 

dan» les colonies franc. liscs 10 

M. de Sismondi et M. de Ccols 40 

La traite des ncgr s et la poésie 72 

Probabilité de l'abo'ilion procliaiiie de l'e.scLvagc dans l'ctat de 

Kentucky 1(2 

Le 1" août 1834 239 

Les hommes libres et les esclaves 248 

Société française pour l'abolition de l'esclavage 257 et 3y6 

Organisation de la Société Française paur l'abolition de l'escla- 
vage 272 

Aspest moral cl'.\nligoa, le I" août IS34 336 

rélilion relative l'aboli: ion de l'esclavage, adressée a la chambre 

des pairs et à la chambre des dép:;lés 412 

ECONOMIE RELIGIEUSE , POLITIQUE ET 
SOCL\LE. 

L'économie politique , contes de Miss Habriett Martixeab, T. II. 32 
Discours sur l'avenir de la classe ouvrière ; par M. le baron Char- 
les Dcrix 75 

Recherches sur la pauvreté en France 200 

Du paupérisme, delà mendicité et des moyen» d'en prévenir les 

f..nestes effets; par M. le baron de Morouces 283 

De quelques faits qui résultent de l'cnquc e commerciale. . . . 372 
Rapport fait au parlement sur les moyens de propager en Angle- 
terre des habitudes de lempérance 389 

Economie politique chrétienne; par M. le vicomte .\lba.i de Vil- 

le.veuve-Bargemo.nt 402 et 409 

Delà néoessité d'une alliance cuire Christianisme et l'économie 
politique (/•'raymeiil /caiiuftae ChalmeusJ 420 

H!STO!RE. 

Dieu dans l'histoire. (Fragment dun discours de M. Merle d'Ac- 

BicNÉ ^^ 

De rap.;l(.gétique dans les premiers siècles de l'Eglise 53 

Iraus caractéristiques du dix-neuvième siècle 6S 

histoire parlementaire «le la Révolution française; par MM. Bc- 

..'■"" etP.oux '. . 120,139,240 et 344 

Histoire de France; par .M. MicuEi et ISOetlSC 

Histoire des progrès de la civilisation en Europe; par H. Roux- 

FlRRaxd t).1Q 

i-es JdUs dans le moyen-àge; par G.-B. DErri.No 309 



BIOGRAPHIE. 



Pag 



27 



William Wilberforrc 

Pomare II, roi d'Olohiti 65,63,70,79,^7,103, 1 1 1 et (35 

HumiJiry Davy, ou les derniers j'Uirs d'nn philosoplie. . I42,li!j 

107,182 Cl in:. 

Les derniers jours du lenl-amiral Gamfcicr 159 

Vie de M°".Iudson, missionnaire dans l'Empire Birman 2'i6 

l.iike Howard. ( /'.'x(i"iii( rfes œuvres dsG.ïLTwz) S'f'J 

Celcridge ô'.iT 

GÉOGRAPIIiE, VOYA^.ES ET NOUVELLES 
GÉOGRAPIEQUE-'. 

Statistique des journaux de la Suisse 8 

Voy.Tge de l'Ai-abie-Petrce , par .M.M. L^o> or. Laeorde et ï.i- 

KANT, piblié par M. L -on nii L.dorde 30 et 36 

Gazette Chinoise 32 

Fondation de la nouvelle New-York , en Libérie 48 

De l'analyse et de la synthèse , dans l'cludi; de la géographie. 

{ Frag/nciu d'un dise iur< de H.Vi.M^t. GrI^^SD) 77 et 85 

Les Vallées du Piémont, (^•'rajincnf d'unoivr:ige :ni.Uide M. A. 

-Mision) 109 

Bibliographie de l'Ile de Malte 154 

Mon de Richard I am^er !;>2 

Loi sur le dimanLhc , rendue par des princes eafi'res l'ti 

Enquête sur l'ivrognerie en Angleterre 19.' 

Voyages de M. Gutzlalfle buig des côtes de la Chine . . 205el2if> 

Bihliographic des Iles Sandwich 266 

Jérieo. — Le Jourdain. — La Mer-Morte • 2S7 

Cérémonies de la semai ne-sain le a Jérusalem 295 

Cabinets de lecture aux îles Sandwich ."544 

La Belgique et l'ouest de l'Allemagne en 1833 , par mislriss 

Trollope 359 

Premières impressions d'un voyage en Chine 391 

SCIENCES NATURELLES. 

Quelques considérations sur l'économie actuelle de la n.iturc 
physique 3o4et3G4 

HYGIÈNE. 

De l'introduction du travail manuel dans les établissemens d'édu- 
ealion 311 et 318 

ASTRONOMIE. 

L'existence de Dieu prouvée , selon sir John flerschell , par l'a- 

neantisscmciil de certains astres j4 

Vrai système du monde ; par Demoxville 2PS 

M. Uemonville et l'académie des sciences 344 

CORRESPOND-^NCE . 

Du travail excessif îles enfans dans quelques établissemens indus- 



triels. 



Première lettre sur les moyens de faire eonnaîlre et ppospérer les 

caisses d'épargne 20;î 

Seconde lettre sur les moyeos de Taire connaître et prospérer les 

caisses d'épargne g^fi 

VARIÉTÉS. 

De la semaine 

Aici.sation et justification 

De la pauvreté en esprit et d'une parole d'un Sainl-Simonicn'. 

Les antécédens d'un procureur-général 

La prison déserte 

Des hommes d'examen. . . ; 

Prumenades au Salon 94 jo( | ) 9 et 

Fabrication d'idoles à Londres 

Du sens introuvable 

Des dogmes progressifs 

Singulière résolution d'une compagnie d'assurances 

Statistique des délits commis à Londres en 1833 

Vente au proUt de la Société des Missions Evangéliques chez les 

peuples non chrétiens. . . . • 

Les domestiques d'Howard 

L'abcttcment 



8 

;*. 

IC 

48 
80 



127 
104 
Ml 
128 

!*. 

136 



ib. 
144 
ib. 



TABLE DU TOME TROISIEME. 



Pages. 

De la loterie dans ses rapports avec la littératciie 184 

Episode de la vie d'un journaliste 208 

Du patronage en faveur des indigcns 2IG 

Un toast de Lucien Bonaparte ib. 

Rapports entre les meurtres et l'ivrognerie aux Etats-Unis. . . 22} 

Du chant national dans Us cantons de Vaud et de Genève. . . 231 

De la main-il 'œuvre à Alger 240 

Nouvelle application de la stéréotypie 25G 

Réduction du nombre des enfans trouvés dans le département de 

Maine-et-Loire 2G4 

Invention pour la fabrication du drap ib. 

L'Assomption et les journalistes 272 

Le flambeau.. . • 288 

La caisse d'épargne et la loterie ib. 

Eclaircissemens • 296 

Fabrication d'idoles en France ib. 

Aveu et négation 312 

Voilà la croix! {Extrait d'un voyage inédit dans les Alpes.). . 334 

Le philosophe et le vieillard 343 

Principes de conduite de Lavater 344 

La tempérance au théâtre ib. 

L'homme et la loi • . . 352 

Pluies de crapauds et de grenouilles ib. 

Passion de la propriété en Alsace 360 

Le livre délaissé 37G 

La pauvre fille 399 

Pensées 400 

Origine des hospices et hôpitaux. — La Basilie 405 

L'appel entendu 416 

Lettre de Jacob Spon sur l'origine des étrennes 423 

BIBLIOGRAPHIE. 

Scènes de mœurs arabes , par LoDis ViARBOT. ..•..,.. IC 
Littérature de l'enfance [( Tome 1" de la Cbreslomathie fran- 
çaise) par A. ViNBT. 64 



ib. 
110 

144 
160 



Pages . 

Mythologie élémentaire, par Jeam Homeert 96 

Réclamation relative à l'article précédent 144 

De l'amour, selon les lois premières et selon les eonvenances des 

sociétés modernes , par de Scwancouh 104 

Lettres sur l'éclectisme et le doctrinarisrae , par M. J. Bokdas- 

Demouliw 

Le Musée, revue du Salon de 1834; par M. Alexandre D'"*.. . 
Choix de morceaux fac-similé d'auteurs contemporains; par Eu- 
gène Cassipj 

La Foi de l'Eglise universelle ; par miss Harriett Martineau. . 

Revue du Progrès Social 176 

La Nouvelle France; par J.-N. Bidaut 184 

Du gouvernement d'Alger ; par A.-E. Cerfbbrr 208 

Observations du conseil des délégués des colonies françaises sur 

le rapport de M. Guérin ib. 

Histoire de France; par M. Emile de Bonvnechose. . . . 224 et 240 
Cinquante ans d'histoire en cinquante pages ; par M. LxvERriL- 

LIERE ■ . . 248 

C'est de Jehanne-l.a-Pucelle, légende de la fin dn XV* siècle. . 256 

Revue des Colonies , 264 

Histoire de la vie et des ouvrages de François Bacon ; par M. de 

Vaczelles ib. 

Maison rustique du dix-neuvième siècle ih. 

Espérance.. . • 288 

Le Livre. Vision; par Bakthblemi Bouvier d , . . ib. 

Le livre des jeunes personnes 320 

Almanacb des Bons Conseils pour 1835 336 

Aimer, prier, chanter; par Ludovic "** 344 

Chrestomathie hébraïque; par J.-B. Glaire 368 

Le petit libraire forain; par Fréd. Roovrot, revu par F. M.Cho- 
pin.. . • 376 

Critique du Christianisme , 1" livraison 392 

La France, journal politique 400 

Manuel des jeunes femmes ; par J. L. Ewald ib. 

Ebauche d'un Essai sur les notions radicales; par M. Adrien 

PiCUARD , ilfi 



FIN DE LA TABLE. 



TOME IIP. — N" 1. 



l" JANVIER 1834. 



LE f^ËJUËUR^ 






JOURNAL religieux; 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ , c'est le inonde. 
MaOh. Xni 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n° 1) , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
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paauels et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Nouvelliste fraudais. — A Neuchàtel, chez 
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S0M3LVIRE. 

C;iP-D'œiL sir. le PissÉ et l'avesiu du Semeck. — RÉstiMÉ des koi- 
TELLES roLiTiQDEs : France. — Alger. — Belgique. — Hanovre. 
— Turquie. — Russie. — Espagne. — ToT¥a^A. — ^OmaffispoxD vscb 
iittéraire : De cjuelques plaisanteries de Voltaire- — Aboliiiox de 

LA PEI>"E DE MORT A OlAlilTI, EN 1824. SoClÉrÉ DE l'ATROWACE POUR 

LES jEi".-îES libékÉs DU dÉpartemem DE LA Seise — MÉLANGES : Sta- 
tistique des journaux, de la Suisse.r^De la semaine. — Accusation et 
justification. — A>"no>'CE. 



COUP-D'OEIL 

SUR LE PASSÉ ET SUR l'aVEKIR DU SEMEUR. 

Lorsque celte feiiiUe arrivera sous les yeux de nos lec- 
teurs, une année nouvelle am-a commencé. A pareil joiu- , 
chacun doit se replier siu- soi-même , interroger ses souve- 
nirs, régler ses comptes et peser ses espérances. Or, un jour- 
nal est aussi une individualité d'espèce pai-ticidière ; il a , 
conune chaque être humain, son premier âge, sa jeunesse et 
sa maUu-lté ; il a ses vertus et ses fautes , ses afflictions et 
ses joies, ses revers et ses triomphes , ses répugnances et ses 
sympathies, son passé et son avenir. Ce que fait l'homme 
réfléchi au premier jour de l'an, une feuille ^jériodique doit 
donc le faire à son exemple ; elle ne saurait choisir d'occa- 
sion plus favoraljle pom- compter a\ec elle-même en pré- 
sence de ses lecteurs , et pour jeter un regard siu- ce qu'il 
lui est permis d'attendre de ses travaux. 

Le Semeur est né dans un temps d'orage. L'émeute, cette 
bacchante ignoble et criarde qui s'enivre de hmit , quand 
elle ne peut s'enivrer de sang, avait à peine cessé de mugir 
pério.liquement dans les rues de la capitale. Deux mois plus 
tard éclatait la terrible insurrection de Lyon. A la même 
époque, les légitimistes de la Vendée et du midi essayaient 



de rallumer les torches de la guerre civile. L'Europe était 
debout, sous les armes, aux frontières du pays, comme une 
sentinelle qui n'attend que le mot d'ordre, pour marcher la 
baïonnette en avant. La presse politique remuait les colères 
des partis, au lieu de les calmer. La htté rature s'était éprise 
«i'u.ne sffroyaWa passion pour le meurtre, l'adultère et l'in- 
ceste. La philosophie , silencieuse et morne , se laissait ou- 
blier, à moins qu'on n'accorde ce nom aux rêveries d equel- 
ques jeunes enthousiastes, qui faisaient de l'économie sociale 
avec du mysticisme. La religion semblait condamnée, com- 
me ces grands coupables des siècles antiques, à n'avoir de 
droit d'asile qu'au pied des autels, et Ion eût dit que la 
France avait hâte de jeter au vent les derniers débris de la 
foi chrétienne. C'est alors que nous , hommes inconnus du 
monde, écrivains obscurs, mais disciples du Dieu-Sauveiu-, 
mais pressés du besoin d'accomplir de saints devoirs , nous 
essayâmes de rappeler à notre patrie l'immuable vérité, hors 
de laquelle il n'y a point de salut pour les âmes, ni de bon- 
heur poiu-les empires, ni de progrès moral pour les indivi- 
dus, ni de base poiu- les recherches de la sagesse humaine, 
ni enfin de dignité pour les travaux littéraires. A ne prendra 
conseil que de nos moyens et de nos forces, nous eussions re- 
culé d'effroi devant une œuvre si gigantesque, et nous nous 
serions enveloppés de notre manteau dans la solitude que 
nous avait faite notre vie religieuse, pareils à ces anachorètes 
qui s'en allaient dans la Thébaïde, pleurant sm- la corrup- 
tion de l'empire romain et désespérant de la guérir , même 
avec la prière qui fléchit le Dieu lout -puissant. Mais nous 
nous sommes souvenus de cette parole : « Vous êtes le sel 
de la terre; » et de cette autre parole: «Ne crains point, mais 
parle , et ne te tais point, car je suis avec toi; » et de cette 
troisième parole : « Ma force s'accomplit dans la faiblesse ;« 
et nous avons marché parla foi, non parla vue. Si l'on nous 
eût demandé : Qui êtes- vous ? nous aurions répondu avec 
Jean-Baptiste : Nous sommes luie voix, simplement une vois 
qui crie dans le désert ! Nous sommes le matelot qui aper- 
çoit im écueil pend.ant que tout l'équipage est endonni , et 
qui porte aussitôt la main au gouvernail, incapable de dii-i- 
ger lui-même le navire, mais espérant toujours que pilotes 
et passagers yont se réveiller à ses cris d'alarme. Nous som- 



2 



LE SEMEUR. 



mes cet enfant de la Néerlunde qui, découvrant le premier 
qu'une digue est roni[)ue, essaie de la couvrir de son corps, 
en attendant que d'autres plus robustes el plus habiles que 
lui réparent le dommage. Mais qu'espérez-vous? Rien par 
nous-mêmes, tout avec la bénédiction de Dieu ; nous savons 
seulement que sa parole ne retournera point à lui sans cfrci, 
et cela nous suiVit. 

Dans les deux dernières années, l'ordre matériel a pré- 
valu contre laguerrecivileetcontre les émeutes. Il s'est ren- 
contré un premier ministre éminemment doué du courage 
d'action, et sa fermeté de caractère, appuyée sur une ar- 
mée de quatre cent mille iiommes, sur tous les intérêts qui 
ont quelque chose à perdre dans un bouleversement social 
et sur la peur qu'ont laissée dans les esprits les hideux, sou- 
venirs de ()5 , cette fermeté a contraint le désordre à ne 
plus descendre sur les places publiques. L'Europe, satisfaite 
de voir que le foyer révolutionnaire ne la menaçait plus 
d'un vaste incendie , s'est assise sans combattre , mais en 
prenant soin de tenir ses armes à portée du bras. La littéi'a- 
ture , après s'être long-temps vautrée dans la Jjoue et dans 
le sang, a paru vouloir se laver le visage et se revêtir d'une 
robe plus décente poiu- rentrer dans les salons de la bonne 
compagnie. On a donc obtenu depuis deux, ans mi mieui 
réel, im progrès incontestable. Mais si l'on y prend gai-de, 
l'amélioration est à la surface bien plus qu'au fond des 
choses. Ce n'est que le désordre matériel qui a été vaincu ; 
et comment ? Par le seul moyen qui reste cpiand l'autorité 
des principes est anéantie , par la force. Or , la force est 
une puissance essentiellement aveugle, et elle passe d'un 
'îamp à l'autre au gré d'une manœuvre habile , ou même 
d'une de ces causes imprévues que le monde appelle ha- 
sard. La force est une garantie de repos, mais seulement 
pour une heure ou pour un jour; c'est le gouvernement de 
"Cromwel qui s'écroule , parce qu'un grain de seBjIc est 
Tenu dans l'urètre du protecteur; c'est la dynastie de Na- 
poléon qui tombe , parce que le thermomètre est monté en 
Russie de quelques degrés, ou parceqll'itn lieutenant, re- 
tenu par de mauvais chemins , est arrivé trop tard sur le 
champ de bataille de Waterloo. Un peu de glace , un peu 
de pluie , voilà ce qui a renversé le géant des temps moder- 
nes : c'est qu'il n'était soutenu cpie par la force matérielle. 
«( Tant que l'ordre moral n'est pas rétabli dans la société , 
disait récemment un pubiîcïste , à nos yeux rien n'est fait. » 
Notre mission, à nous, messagf ;rs de l'Evangile en France' 
est donc aussi puissante, aussi nécessaire aujourd'hui qu'elle 
l'était il y a deux ans, bien que les passions anarchiqucs 
nous laissent marcher en paix sur le pavé de nos rues , car 
ce ciuc nous avons entrepris de combattre , c'est le désordre 
moral' ce que nous voulons rétablir, c'est l'autorité 
des principes de religion, de dévouement el de justice. 
Notre patrie a-t-elle beaucoup gagné, sous ce rapport, 
dans les deux dernières années.-' Il se trouve des écri- 
vains semi-officiels qui prétendent qu'elle a perdu; nous 
autres, qui avons déjà signalé le mal à l'époque où les 
mêmes écrivains berçaient la France au In-uit de leurs chants 
de triomphe , nous croyons qu'elle n'a pas plus perdu que 
gagné. Si les maladies morales tendent à s'accroître, comme 
les maladies physiques, par cela seid tpi'elles sont livrées à 
elles-mêmes, il se manifeste, d'un autre côté, une réaction 
vers desi Idées plus saines et des sentlmens meilleurs. Tous 
les partis (nous ne disons point toutes les factions) commen- 
cent h s'apercevoir que la moralité sociale nous manque, 
et pour peu qu'ils daignent y réfléchir , ils découvriront 
ces deux autres vérités qui dominent toute notre situation : 
l'une, que la moralité sociale dépend de la moralité indivi- 
duelle; l'autre, que la mondilé individuelle n'existe que 
sous l'influence des convictions religieuses. Si les partis 
en arrivent là , et il faut qu'ils y arrivent s'ils ont quelque 



logique, la véritable cause du désordre moral sera connue, 
el de la connaissance de celle cause à la recherche du re- 
mède , y a-t-il si loin? 

Déjà quelques esprits supérieurs des opinions les plus op- 
l)Osées s'accordent sur la nécessité de travailler à une res- 
tauration morale avec l'appui des principes et des hommes 
religieux. Nos lecteurs ont vu l'extrait de la leltre de Louis- 
Philippe au docteur Chalmers; Il est digne d'attenllon que 
le roi des Français n'a pas cru pouvoir mieux s'adresser, en 
fait de morale, qu'à l'expérience d'un pasteur chrétien. Sur 
un tout autre degré de l'échelle politique , un républicain , 
M. Auguste Fabre^ a écrit, dans son Histoire de la Révolu- 
tion de i83o et du vrai parti républicain, cette phrase re- 
marquable : « H n'y a pas d'inconséquence plus palpable 
» que celle des honmies qui prêchent la liberté et tendent 
»à détruire les idées religieuses; tous les peuples libres 
» ont été religieux : du moment où la religion les a quittés, 
» ils sont tombés sous le despotisme. » Enfui, les membres 
les plus sincères et les plus purs du parti légitimiste , les 
jeunes hommes qui se proposent moins de servir leiu's inté- 
rêts propres que ceux de la jjatrie , et qui écoutent la voix 
de la vérité plutôt que les querelli's de Prague , s'allaebent à 
établir, particulièrement dans la Revue européenne , que la 
prospérité de la France tient au réveil de la religion , et 
M. de Carné nous a appris dans son livre que la religion 
dont Ils parlent est moins le vieux catholicisme cpie l'Evan- 
gile. Ainsi, le mouvement de réaction vers les principes 
moraux et religieux se montre à la fois au faîte du pou- 
voir, dans les rangs de l'opinion républicaine et sous la ban- 
nière du parti légitimiste. N'est-ce pas là un rayon qui 
commence à poindre sur les vastes ténèbres entassées 
par les sophistes du dernier siècle sur toute la face du pays? 
Nous voudrions, en traçant le tableau de notre état actuel, 
n'exciter dans l'esprit de nos lecteurs ni des craintes exces- 
sives, ni des espérances exagérées. Il est certain qu'un 
profond désordre moral existe au milieu de nous. Une 
partie ;le la presse politique n'a suivi en aucune manière nos 
progrès dans l'ordre matériel et dans l'expression de la litté- 
rature proprement dite ; elle est à présent ce qu'elle était en 
i83i, sinon plus âpre encore et plus désordonnée, parce 
que le temps a grossi la somme de ses méconq)tes. Ce sont 
toujours des personnalités où l'on ne se fait faute de la ca- 
lomnie, et des attaques s;ms pudeur contre tous les pouvoirs 
constitués ; ou bien , ce sont des chimères qu'on nous offre , 
avec la plus admirable Intrépidité de bonne opinion de sol- 
même , sous le nom di> perfectionnement. On prcclie tous 
les malins la constitution américaine dans vin pays qui est 
plus séparé de l'Amérique par ses mœurs que par l'occian ; 
on vante le parjure; on attise les ressentimens des classes 
populaires; les plus modéri's foui de la polémique au profit 
de leur égoïsme ou de l'égoisme de leurs amis et protecteurs; 
ils prodiguent le bl.îme ou la louange . l'œil avldeiuent 
fixé sur les portefeuilles ministériels , et n'examinent les 
questions les plus sérieuses que dans les rapports qu'elles 
peuvent avoir avec leurs ambitions de coterie. Ce mal est 
grand, plus grand cpi'il n'est possible de l'exprimer; car II 
se propage , sous mille formes , jusqu'aux exlr(-niilés de 
l'Etat. Les intérêts seuls, les intérêts de la propriété et de 
l'industrie , qui organisent , paient et secondent au besoin la 
force matérielle , réussissent à opposer une barrière aux 
passIonsanarchIques;cpieces intérêts se divisent ou se lais- 
sent égarer un Instant, où serait l'autorllé capable de niain- 
tenlrl' ordre social chez un peuple qui ne se rallie pasauloiu- de 
convictions communes , qui n'a plus de principes hérédi- 
taires , ni en religion , ni en morale , ni en politique ; chez 
un peuple qu'on hislruil chaque jour à n'estimer que les 
honneurs , à ne cbereher que la fortune , à ne déiller que la 
raison , à mépriser le serment , à ne soidTrir aucune supé* 



LE SEMEUR. 



riorité, quelque légitime qu'elle soit? Ne perdons pas de vue 
cet immense désordre moral , tout en nous réjouissant de la 
réaction qui se révèle dans li's écrits et les actes de quelques 
intelligences privilégiées. La digue n'est encore qu'à fleur 
de terre, et les plus saintes vérités religieuses et mondes 
sont incessamment l)attues du flot des passions incrédules 
et égoïstes. Ce n'est donc point le moment de se croiser les 
bras, ni de s'asseoir sous les ombrages de sa retraite; c'est, 
au contraire , l'heiu-e de sortir de chez soi , de travailler, de 
se dévouer pour le bien commun. La tâche des amis de 
l'Evangile n'est pas finie ; elle n'est devenue que plus obli- 
gatoire par l'espérance qu'ils ont aujourd'hui d'être mieux 
écoulés. 

Mais nous nous apercevons qu'au lieu de jeter un coup- 
d'œil sur le passé et sur l'avenir du Semeur, nous avons 
examiné le passé et l'avenir de la Fiance. C'eft une f;iute 
dont nous n'avons pas le coiu-age de nous repentir ni de 
nous excuser. Que nous importe notre œuvre personnelle, 
eneffet?Il ne s'agit pas de nous; il s'agit du réveil religieux et 
moral d'une nation de treiUc-deusmillionsd'Iiommcs. S'il nous 
était donné de voir surgir, pour raccomplisscment de cette 
œuvre , des hommes plus iufliiens et plus forts que nous , 
avec quelle joie nous nous rangerions à leur suite , et nous 
leur apporterions le peu qu'il nous est possible de leur offrir ! 
Point d'ambition individuelle, point de spéculation commer- 
ciale dans notre entreprise; nous avons un plus grand maître 
que la gloire humaine , un meilleur maître que la fortune ; 
notre maître , c'est le Dieu qui s'est fait homme pour nous 
sauver. Il a dit à ses disciples d'aïuioncer l'Evangile à toutes 
les nations , et nous venons l'annoncer à la France. Notre 
passé , notre avenir, nos travaux , notre fin , tout est là. Que 
le Christianisme se relève ; qu'il re])renne l'aulorité qui lui 
appai'tient; qu'il ouvre aux âmes le chemin du ciel; qu'il 
remplace le désordre moral par l'ordre mox'al, l'égoïsme par 
l'amour, nos dissensions intestines par la concorde ! Tel est 
le but de nos efforts ; telles sont nos espérances. Nous som- 
mes de faibles instrumeus entre les mains de Dieu; mais 
Dieu bénit ceux qui ne veulent avoir d'autre sagesse ni d'au- 
tre force que celles qu'ils reçoivent de lui. 



RE\^E POLITIQUE. 



RESUME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

La Chambre des députés a complété l'organisation de son 
bureau. Par la nomination aux fuuctions de vice-président de 
MM.de Schonen , Benjamin Delessert , Etienne et Berenger, 
qui, àunsecond tour de scrutin, a réuni i65 voix, tandis que 
son concurrent , M. Persil , n'en a obtenu que 98 , et par celle 
de MM. Ganneron, Martin, Cunin-Gridalne et Félix Real , aux 
fonctions de secrétaire , il se trouve composé des mêmes hom- 
mes que le bureau delà dernière session. M. Clément, du Doubs, 
a été nommé qesuteur. 

M. Diipin a pris possession du fauteuil dans la séance du ït. 
Le discours qu'il a prononcé à cette occasion contient une ra- 
pide analyse des travaux de la chambre pendant les quatre ses- 
sions qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. 

La commission de l'adresse est composée de MM. Martin du 
Nord, Duniont, Etienne, Gillon, Jaqueminot, Vienuet, Duf- 
fault, Bignon et Odier. On pense qu'elle soumettra demain à 
la Chambre le projet d'adresse qu'elle doit rédiger. 

Bi.* . Dupont, Pinart et Michel, défenseurs de M. Raspail et 
de ses co-accusés , se sont pourvus en cassation contre l'arrêt qui 
leur interdit, pour un temps plus ou moins long, d'exercer la 
profession d'avocat. 

Les troupes françaises en garnison à Oran ont remporté , le 



3 décembre , des avantages importans sur 6,000 Arabes com- 
mandés par le bey Abdeikader. Le combat a duré treize heures. 
Le motif de cette expédition était de tirer vengeance du meurtre 
de quel([ncs officiers français. Le camp de l'une des tribus de 
Douaire-Zeraela a été saccagé et brûlé. 

Un service régulier de correspondance va être établi entre 
Alger, Bone , Bougie et Oran , au moyen de bàtlmens à voiles, 
en attendant que des paquebots à vapeur puissent être charges 
de ce service. 

M. Goblet, ministre des affaires étrangères en Belgique, a 
offert sa démission au roi, qui l'a acceptée. On assure|<iue M. le 
comte Félix de Mérode a été chargé par intérim du porte- 
feuille qu'il abandonne. 

L'un des membres de la Chambre des députés du Hanovre, 
M. le docteur de Fœdcntheil, a proposé à cette Chambre de de- 
mander au gouvernement la présentation d'un projet de loi qui 
iinposeletermed'uu an pour les enquêtes de justice criminelle. 
L'action des tribunaux allemands est , en effet, si lente que les 
prévenus sont souvent retenus en prison pendant des années 
entières , sans pouvoir obtenir d'être jugés. 

Le pacha d'Egypte a payé à la Porte' cinq mlUions de pias- 
tres , à valoir sur le tribut qu'il est tenu d'acquitter. On eu con- 
clut que SCS dispositions actuelles sont favorables au maintien de 
la paix. 

L'empereur de Russie vient de fonder à Rieff une nouvelle 
université , qui prendra le nom d'université impériale de Saïut- 
Vladimir, et qui sera composée d'une faculté de philosophie et 
d'une faculté de droit. 

En Espagne, les affalresdemeurentàpeuprès stalionnaires.Les 
troupes de la reine ont été battues, le 21 décembre, a Guernica, 
en Biscaye. Un mouvement carliste, qui a éclaté h Araujuez , a 
été promplement comprimé. Les carlistes ont attaqué Tolosa , 
le 24 , mais ils ont été repoussés. Le Pastor a été élevé aux fonc- 
tions importantes de capitaine-général des provinces basques. 
Le général Sola , qu'il a remplacé , est appelé à Madrid pour 
rendi-e compte de sa conduite. Castagnon a été nommé capi- 
taine-général en second de la Vieille-Custille , commandée par 
Quésada. 

L'archevêque de Burgos a adressé à la reine-régente une pé- 
tition, qui est insérée dans la Gazette du i4, pour réclamer une 
amnistie plus ample en faveur des insurgés , se flattant par ce 
moven de les amener à une complète soumission. La reine , ré- 
pondant en partie aux désirs de l'archevêque, a prolongé de 
vingt jours le terme de ramnlstle accordée par les capitaines-gé 
néraux. 

Le comte de Taipa , qui a fait une guerre de plume fort vive 
au ministère portugais, et qui, en dernier lieu, a pubhé une 
lettre énergique qu'il avait écrite à don Pedro , a été arrêté dans 
les rues de Lisbonne , malgré sa qualité de pair du royaume. Il 
s'est échappé des mains de l'huissier qui le conduisait et s'est 
réfugié, d'abord dans la maison d'un autre pair, le comte de 
Flcalho , puis à bord du vaisseau anglais VAs-e. Les pairs pré- 
sens dans la capitale, au nombre de neuf, parmi lesquels figu- 
rent le duc de Terceira, le duc de Palmella et le marquis de 
Loulé, beau-frère de l'empereur, se sont plaints de ce que leurs 
privilèges et l'article 25 de la Charte, ainsi conçu : « Aucun 
» pair ou député ne pourra être appréhendé au corps par au- 
)i cune autorité quelconque , excepté par un ordre de sa cham- 
1) bre respective , à moins que ce ne soit in flagrante deliclo pœ- 
)> nœ capitalis , » avaient été violés en la personne de leur col- 
lègue. Ils demandent à don Pedro si le décret du lojuillet i833, 
qui suspend la liberté individuelle, suspend aussi leurs droits, 
et le ministre José da Silva Carvalho leur aj'ant répondu que la 
loi étant , d'après la charte , la même pour tous, qu'il s'agisse 
de protection ou de punition, le décret du 10 juillet ne peut faire 
aucune distinction de personnes , ils ont solennellement protesté 
contre la violation Je l'article 16. L'empereur a fait écrire au 
duc de Tercelia , que leur protestation sera mise sous les j'eux 
des Certes, aussitôt qu'elles pourront être assemblées. 



4 



LE SEMEUR. 



:^^ssxras3BS£SS2s^3a6s 



TTSnKCTBSJSg 



CORRESPOND AjXCE LITTERAIRE. 

DE QUELQUES PLAISANTERIES DE VOLTAinE. 

Permettez -moi, Messieurs, Je vous pai-ler un peu de 
Voltaire , de cet homme qui apparut comme une si grande 
puissance sur son propre siècle , et cela précisément parce 
qvie, dans sa molnlilé et dans sa faiblesse, il en était le pro- 
duit et le représentant; représentant d'autant plus agréable 
à l'esprit du siècle qui le protluisait, qu'il n'y apportait rien 
de nouveau que son talent pour l'exprimer , n'y mêlant, on 
peut le dire , aucune idée saine qu'il eût prise ailleurs par 
l'étude et la réflexion. Cependant je déclare avant tout que 
je n'entends point juger cet homme jusqu'au fond. Je ne 
porte mon regard que sur les apparences que lui-même a li- 
vrées au jugement du publie, en s'y montrant comme écri- 
vain : du reste, si , ne pouvant séparer tout-à-fait l'homme 
de ses œuvres, je commence par quelques réflexions géné- 
rales sur son caractère , c'est dans un but particulier. Paul 
dit de l'homme animal (i), non seulement qu'il ne comprend 
ni ne peut comprendre les choses de Dieu , mais encore 
qu'elles lui sont folie. Oui, elles excitent son rire par leur 
étrange éloignement de ce qui est le bon sens pour lui , par 
leur contraste avec ce qu'il prend lui-même pour raison et 
pour vérité. Cela est aussi plus ou moins dans la nature de 
. tous les hommes, et c'est par ce trait-là (pie Voltaire encore 
me paraît être un de ces Ij'pcs oii, dans un seul homme, une 
disposition générale de l'humanité est représentée. Si l'on 
me disait non sur la généralité du fait, j'en appellerais alors 
au grand nombre de lecteurs qu'a eus Voltaire et au char- 
me même qu'il a pour ceux qui le lisent en le blâmant et en 
le redoutant : il laul bien que cela tienne à un rapport de 
nature entre eux et lui. 

L'honmie terrestre ne com /rend jamais Ijien les choses 
divines; et ici, je suis bien aise de dire en passant que Vol- 
taire , qui était un adver aire si ardent , si persévérant du 
Christianisme et de la liiljle , qui était cela dans sa propre 
idée et dans sa propre intention , et qui s'en croyait peut- 
être un adversaire aussi redoutable que spirituel, n'a pour- 
tant jamais attaqué réellement la Bible et le Christianisme : 
non, au fond, il ne les a pas attaqués, il ne leur a pas porté 
un seul coup. Il attaquait bien ce qu'il y voyait, mais ce n'é- 
tait pas ce qui y était; il se battait contre le fantôme créé par 
les imaginations de son ignorance, et non contre l'éternelle 
vérité qui lui était incomme : or, se jouer de la lettre d'un 
livre dont on n'entend pas le sens et l'esprit , ce n'est pas 
réellement se jouer du livre lui-même : cela peut être lui 
grand tort contre les hommes qui respectent le livre , mais 
ce n'est pas un toit contre les choses que le livre dit. 

Venons-en à ses propres livres. Si l'homme animal (et mal- 
gré tout son esprit, clans le sens du monde, c'est l'homme ani- 
mal (pli parle toujours dans Voltaire) , si l'homme aniiii;d 
n'entend pas les choses célestes, il en aperçoit (piclque chose 
néanmoins. A ccjlé des passions de la chair est aussi le sens 
moral plus ou moins développé au-dedaus de nous, et qui, 
alors même (pie le Christianisme n'est pas encore sa lumière, 
peut s'élever à de hautes vues de la justice, du beau en tout 
genre ; viici comparables à un reflet sur des montagnes qu'on 
a|)erçoiten tournant le dos au soleil lui-même qui s'y réflé- 
chit. iMais quand de ce beau ainsi a^e.'çu, .'.lomme t.'ici bas 
retombe dans ses vues ignobles, ce beau même devient ridi- 

(1) 1 Corinlliicns, ili. 2, v. 14. — Nous dirons ici, pour ceux de nos 
lecteurs qui sernient peu familiarises avec le style (les Sainles-Krri- 
tures, que la Bible désigne par les mots d'houime animât tout homme 
dont le cœur n'a pas élt rcnoîivelé par la grâce, possédàl-il d'ailleurs 
des qualités naturelles excellentes, et sa raison eùl-elle acquis un haut 
degré de développement. 



cule pour lui. Or , cpiel est le pi(piant , réj)étons-le à notre 
honte, le charme du style de Voltaire dans la plupart de ses 
écrits , dans ceux de ses écrits (p.ii en ont fait l'homme de 
son siècle ? C'est ime sorte de surprise, de convulsion même, 
(pi'il excite en nous par de perpétuelles chutes du haut en 
bas, par des rapprochcmens subits , ou de subites opposi- 
tions, entre les choses les plus élevées et les choses les plus 
vulgaires. lia des écrits (pii ne sont cpie cela dans leur en- 
semble et dans leur but mêmr' : ]);ir exemple , Candide. 
Qu'est-ce (pie cet infâme conte? Un contraste entre la plus 
belle idée (pii puisse entrer dans l'esprit de l'homme, celle 
du meilleur monde possible , idée qui est aussi celle de la 
piété rendant gloire au Créateur, (pii, ne pouvant démentir 
sa perfection en ses œuvres , n'a pu fairj (pie des œuvres 
parfaites pour le dessein (pi'il se propose ; c'est le contraste, 
dis-je, entre cette idée, ou disons mieux , entre cette vérité 
et tout ce qu'il y a de plus vil , de plus dégoûtant dans les 
souffrances et dans les vices de l'homme, pour (pii n'en juge 
cpie comme Voltaire faisait, non par la foi, mais parla vue. 
Certes, là aussi Voltaire ne connaissait pas ce (pi'il attaquait; 
car l'oplimisme de la confiance en Dieu ne dit point (pie 
l'homme n'est pas vicieux et souffrant comme Candide le 
montre : au contraire , la foi nous peint l'homme en lui- 
même et dans le monde bien plus corrompu , et bien plus 
misérable dans sa corruption , (pie Voltaire lui-même n'en 
fût convenu ; mais elle dit , celte foi , que Dieu , tirant le 
bien du mal , saura bien faire sortir de là aussi sa gloire et 
la salut de la créature ; et (pie cette vue du mal, surmontée 
parla confiance, ne doit point empêcher de croire que tout 
est ordonné au mieux par Celui dont la souveraine puis- 
sance ne peut jamais être en défuit, ni la volonté mal tour- 
née , ni l'intelligence susceptible d'aucune erreur. Mais je 
veux signaler ce (pii , dans Voltaire, excite le rire, et c'est 
justement ce contraste. Quoi (pi'il écrivit, son style se for- 
mait de cela pres(jii'à cha(pie phrase. Quoi de plus plaisant, 
par exemple encore, que de comparer, comme il le fait dans 
une lettre , la succession des philosophes , dont les divers 
systèmes n'apparaissent l'un après l'autre que pour se dc- 
triiirc mutuellement , à une procession de flagellans dont 
chacun frappe pieusement sur le dos mis à nu de celui cpii 
le précède , mais à condition d'en recevoir autant de celui 
(pii marche après lui? Ce n'est pas seulement ce (pi'ilya de 
vrai dans l'idée (pii frappe ; ce vrai seul ne ferait pas rire ; 
mais ce (pii surprend et fait rire en même temps, c'est 
le contraste eiiliv cett>? chaîne de philosophes, si haut montés 
dans leur propre opinion, et ces pauvres flagellans (piî, dans 
leur dévotion indécente, sont si bas aux yeux même de ces 
philosophes, dontbriis(j[uement illes rapproche. 

Je citerai encore un exemple de cet esprit -là : Voltaire 
dit quekpic part (pie dans les temples de Genève on chante 
les commandemcns do Dieu sur l'air : Réveillez-vous, belle 
c/irforw/e. Vous retrouvez là le contraste (jui fait son plaisir, 
contraste entre la grave solennité d'un temple , d'un culte, 
d'une assemblée recueillie et chantant les louanges de Dieu; 
Ijienplus, entre la solennité du décalogue lui-même et un? 
misérable chanson. En lisant cela un jour, je me mis d'abord 
à rire aussi, je ne pus pas m'en empêcher. Puis, je m'écriai : 
cjuel menteur I cela n'est pas vrai. Puis, je me mis à recher- 
cher dans mon souvenir sur cpielairse chantent, en effet, les 
commandemcns de Dieu dans leséglises réformées, puis l'air 
aussi de cette vieille chanson que je savais dans mon enfance, 
et je trouvai cependant (pie, pour cette fois, Voll;iire n'avait 
pas menti. Oui, c'est le même air, seulement avec un autre 
ton, ce qui , comme on dit , change la musi(pie. Eh''bien ! 
me dis-je , les hommes pieux , quand même ils manquent 
parfois d'h-propos , au heu de les avilir , annoblissent du 
moins les choses ; ce qui est une tendance bien supérieure 
à celle de l'esprit qui est dans cet homme. Il y a un esprit 



LE SEMEUR. 



S 



qui abaisse tout , et un esprit qui relève tout ; et l'on peut 
dire que ce qui est semé corps animal, ressuscite corps spi- 
rituel, dans cet esprit-là ; que ce qui est semé iléslionneur, 
ressuscite en j^loire. L'éternel Père sème mieux que nous; 
la semence de l'arbre de vie ne périt pas en ses mains ; il a 
ses tenq>s et ses jours ; et il sait pourquoi, dans nos creiu-s et 
dans nos paroles, le gei-rne éternel de la sienne s'enveloppe 
de poussière et se recouvre de fumier. 

Qui i^iore toutes les plaisanteries de Voltaire sur le pro- 
phète Ezéchiel, recevant de Dieu, selon l'Ecriliu-e, l'ordre 
de manger son pain avec de la fiente ? Voltaire va jusqu'à 
en faire un cliapilre mi-plaisant et mi-grave dans son 
dictionnaire pliilosopUique ; et là, après avoir chargé ses 
descriptions de tout le ridicule qu'il y a pu mettre, il prend 
tout à coup , comme il foit souvent, un air hypocrite, poiu- 
conclure ainsi : « 11 faut avouer cependant que de la bouse 
» de vache et tous les diamans du grand Mogol sont parfai- 
» tement égaux, non seulement aux yeux d'un être divin, 
■» mais à ceux d'un vrai philosophe; et à l'égard des raisons 
» que Dieu pouvait avoir d'ordonner un tel déjeuner au 
5> prophète, ce n'est pas à nous à le demander. » llélas! et 
toi qui anuisais ton pauvre siècle avec des plaisanteries de 
ce goût, de quoi donc les nourrissais-tu? 

Moi j'ai à dire là-dessus des choses plus sérieuses. Je ne 
les chercherai pas dans ces savans crilic^ues qui nous disent 
qu'il ne s'agissait pas pour Ez.échielet les Juils do manger 
le pain avec des excrémeus, niais de le cuire; cl que dans 
un pays sec et aride comme la Judée, oii le bois était rare, 
on profitait de tout pour chauffer le four , même de la fiente 
des animaux que l'on séchait pour cet usage. Je n'exami- 
nerai pas ici quelle valeur peuvent avoir ces intei-jjré- 
tations; ce que j'ai à rapporter, c'est une simple aneciiote 
tirée des expériences du cœur d'un croyant. Je connais un 
homme que la Bible venait d'éclairer de sa liunicre spii'i- 
tuelle; il était ravi du monde nouveau que cette lumière de 
paix éclairait pour lui; il avait la rémission de ses péchés, 
l'éternité pour héritage , Dieu pour ami et pour docteur, et 
les paroles qu'il en recevait au fond de son ànie lui faisai -nt 
dire avec l'apôtre : « Nous sommes ressuscites avec Christ , 
assis avec lui dans les lieux célestes. » Il eût voulu ne 
les pas quitter, ne faire autre chose sans cesse que lire les 
Ecritures et les méditer. Cependant qui était cet homme ici- 
bas? Un marchand , marchand en détail, réclamé à chacme 
moment par les acheteurs qui se pressaient dans sa bou- 
tique; il fallait peser , mesurer, faire des chilTi'es, compter 
de l'argent , disputer parfois avec l'un , avoir l'œil sur 
l'autre povir éviter la fraude. Il fut saisi d'un grand dégoût 
pour toutes ces occupations; elles lui semblaient serviles, 
ignobles, et par-dessus tout ennuyeuses au dernier point. Ce 
qu'on éprouve cpielquefois après la lecture d'un beau roman 
qui idéalise et l'Iionmie et le monde, qui peint des carac- 
tères plus purs, dos sentimens plus élevés, une vie plus 
noljle , des pays plus beaux et des demeures plus belles que 
ce que le monde tel (pi'il est nous met sous les yeux , il 
l'éprouvait , lui , en revenant de la vérité éternelle à ce 
monde plat et vidgaire , qui ne lui semldait nulle part plus 
vidgaire et plus insipide que chez un homme de sa profes- 
sion. Sérieusement il conçut le dessein de laisser là son 
commerce pour se vouer entièrement à la contemplation 
des choses de Dieu. Il le pouvait d'après l'état de sa for- 
tune, et cepend.int des devoirs envers lui-même et sa 
làmille lui disal^Mit d'un autre côlé qu'il aurait tort d'en 
agir ainsi. C'étaient donc en lui des combats, souvent des 
angoisses, dont quelquefois il me faisait part. Mais un jour 
je le vois venir à moi d'un air plus tranquille , et il me dit : 
« Je continuerai à être marchand : j'ai lu l'ordre donné au 
prophète Ezéchiel de manger son pain avec de la fiente; je 
l'ai pris pour moi : je comprends que ce qui me dégoûte 



dans ces soins et ces bas déLiils de la vie Immaine doit être 
aussi un aliment (juolijien que la Providence m'ordonne de 
prendre , en mêiuc temps que le pain céleste dont je me 
noun-is dans la Parole de Dieu. Il faut que cela s'allie, 
quoi<pie j'y répugne; et si je crois au Dieu qui a fait le 
monde, qui a iait le ciel, la terre, la mer, et toutes les 
choses qui y sont, je dois accepter de sa m.àii mon négoce, 
ma bouliipie et tous les ennuis qui ^- so'it pour moi. Et 
d'ailleurs où lesfuirais-je? C'cstlesortde tous les hommes; 
maintenant je le vois aussi , où que j'aille sin- la terre et quoi 
que j'y fasse, cette prose de la vie terrestre y sera sous 
d'autres Ibnncs , et j'aurai toujoursà la recevoir dans l'ordre 
de choses établi par Dieu, n Ah! sans doute, c'était là 
arriver à uu des points capitaux de la vérité divine, et la 
Parole dont se rit Voltaire l'en avait instruit. Le Fils dit en 
entrant au monde : <c Tu m'as donné un coi-ps ,1 me voici , 
» selon qu'il est écrit de moi dans le vohuue de ton Livx-e , 
)) pour faire , ô Dieu, ta volonté. » S'il y a une ascension en 
esprit qui va de la terre au ciel, il faut aussi redescendre 
du ciel sur la terre, pour la bénir au nom du Père et 
pom- y porter notre joug. Si l'homme animal ne peut mouler 
jusqu'à Dieu cl ne comprend rien aux choses de Dieu 
l'hommij spirituel accepte, dans l'ordre de Dieu, la société 
de l'homme animal , il en accepte les besoins et les servi- 
tudes , en même temps que la morale des œuvres qui doit le 
régir, qui doit le dompter, il en accepte même les jouissances, 
les joies passagères, quand cette mora'e peut les approuver. 
Comme les tribus captives à babylone, il plante des jardins, 
des vignes, construit des maisons, marie ses fils et ses filles 
ne s'absteuaut que d'une chose , l'idolâtrie des Bab\ Ioniens 
c'est-à-dire , se gardant d'attribuer à la ci-éature la puis- 
sance, la vertu, le règne, la gloire de Dieu. C'est ime 
grande erreiu- que le mépris des choses terrestres ; le mépris 
n'est jamais en nous qu'un témoignage d'ignorance ; dédai- 
gnerions-nous dans nos usages ce que Dieu n'a pas dé- 
daigné de créer pour nous? Paul prêche l'Evangile à Timo- 
thée, et cependant ne dédaigne pas dans sa lettre de 
redemander le manteau et les parchemins qu'il a laissés à 
Troas. Ce n'est pas une docti-ine de ménage que l'Evangile 
éternel; mais la morale du ménage, comme la morale des 
états, des peuples , la législation fondamentale où se doivent 
copier tous les codes des nations, eu ressort aussi. Ah! il 
est naturel que, quand le Christ apparaît sur la sainte mon- 
tagne , transfiguré et dans sa gloire magnifique , on s'écrie 
avec l'apôtre : t( Restons ici , dressons-y nos tentes ; » mais 
il nous est bon aussi, non de vivre selon la chair, mais de 
vivre dans la chair, avec la foi en Celui qui nous a aira-s, 
d'y être jouniollemeut exercés dans la patience, dans 
l'obéissance, dans l'humilité; oui, ne fût-ce, comme saint 
Paul, que pour y trouver l'épine , pour y recevoir le souiUet 
qui empèchf de se glorifier des rayissemens et des révéla- 
tions. Mais cette chair aussi , Dieu sait la transformer en 
parole sainte et en pain de vie pour qui l'accepte dans la 
foi. Dans les détiiils de son commerce et dans ses occupa- 
Uons journalières , le marchand lui-même retrouve ces 
paraboles que dans nos Saints Livres exphque Jésus. Le 
semeur, les talons placés, la perle de grand prix , le levain 
mis dans la pâte , le grain de moutarde , tout cehi est dans 
la poussière , tout cela est à nos pieds ou sous notrr main , 
tout cela est dans le travail et dans les dégoûts de la vie du 
moude, mais tout cela est aussi parole divine et reflot des 
cieux. O es[>rit qui parle en Voltaire , tu nous fais de tout 
dîs ordures! La Paiol? du Saint des saints, quand elle a 
passé par ta bouche, n'est plus que cela; mais l'Esprit 
de Dieu sait nous faire dé tes ordui-es elles-mêmes les 
Paroles de la vie , le pain (jui nourrit pour i\ lernité ! 



6 



LE SEaiEUR. 



ABOLITION DE LA PEIIVE DE aiORT 

A OTAHITI , EN 1824 (l). 

La discussion du code des Iles sous le vent dura liuit 
jours. Ciiaque séance s'ouvrit et se termina par la prière. 
M. Nott, le plus âgé des missionnaires, fut nommé président; 
ses collègues et les députés de la Société des missions de 
Londres (i) y assistèrent ; mais aucun étranger ne prit part 
aux débats; ils se bornèrent à donner leur opinion lorsqu'elle 
-leur était demandée. M. Nott, se coufoiinant en cela au 
désir manifesté par les chefs et par le peuple , «ivait rédigé 
d'avance un recueil de lois, composé de quarante articles 
qui Imitent de tout ce qui est nécessaire pour maintenir 
l'ordre social, augmenter le bien-être général et conserver, 
parmi les indigènes, les droits et les privilèges des diverses 
classes , et qui entourent de toutes les garanties désirables , 
la vie , la liberté et la propriîté des habitans. 

Les débats sur la punition du meiu'tre remplirent en 
«articles deux premières séances. Il s'agissait de décider si, 
dans un cas quelconque, le sang de l'homme devait être 
répandu pour sanctionner des lois faites par une assemblée 
législative chrétienne, que n'enchaînaient ni des préjugé-;, 
ni d'antiques usages. Deux peines étaient proposées, la 
mort et le bannissement perpétuel dans quelque île 
inhabitée. La dernière finit par être adoptée à l'unanimité. 
Lorsque la question fut proposée , disent les deux voya- 
geurs, Hitoti, premier chef de Papeete se leva, et saluant 
le présidons et l'assemblée : « Sans doute , dit-il, le bannis- 
sement à perpétuité dans imc île déserte est mie bonne 
proposition; mais une pensée s'est élevée dans mon cœur 
depuis quelques jours , et vous la comprendrez quand 
vous aurez entendu mon petit discours. Les lois de l'An- 
gleterre, de ce pays d'où nous avons reçu tant de biens 
de toute espèce , ne doivent-elles pas être bonnes ? Et les 
lois anglaises ne punissent-elles pas de mort le meuctiier ? 
Eh bien ! la pensée qui m'agite est celle-ci : ce que fait 
l'Angleterre, nous ferions bien de le faire. Voilà ma 
pensée. 

Il y eut un profond silence, et il est à remarquer que , 
pendant les huit joiu's que dura la session de ce parlement, 
il n'y eut jamais deux orateursdebout en même temps, qu'il 
n'y eut pas de paroles vives échangées entre eux , et que 
personne ne pensa à faire valoir ses connaissances aux 
dépens de celles des autres. Dans le fait, personne ne con- 
tredit ou ne commenta l'opinion d'un des orateurs qui 
l'avaient précédé , sans relever avec respect ce qu'elle avait 
de louable , en même temps que , par des raisons qu'il 
exposait avec autant de moAeslie que de fermeté , il pensait 
qu'un autre avis devait l'emporter. 

Après avoir jeté les yeux tout autour de lui , pour voirsi 
personne d'autre ne s'était levé , Utami , premier chef de 
Buanaauia se leva , et se tom-nant vers le président : « Le 
chef de Papeete a bien dit, dit-il; nous avons reçu beau- 
coup de bonnes choses du bon peuple chrétien d'Angleterre. 
Et même , que n'avons-nous pas i-eçu de Beretane ( la Grande 
Bretagne) ? N'est-ce pas elle qui nous a envoyé VArea 
(l'Evangile) ? Mais le discours d'Hitoti ne va-t-il pas trop 

(1) Nous empruntons ces détails au voyage Je MM. Bennett et 
Tyerman. Il est intéressant de voir , par l'exemple des ehretiens , 
naguère sauvages, de la Polynésie, comment le chrétien peut comliat- 
tre la peine de mort, bien qu'elle soit écrite dans la législation judaï- 
que ; celle législation , comme le reste de l'économie patriarcale et 
mosaïque, n'était que temporaire; l'économie de patience et de giàcc 
sous laquelle nous sommes placés nous fournit de meilleurs argumens 
que ceux de la pliilanlropie et de la politique sur ce sujet , dont on 
s'occupe licaucoup aujourd'hui. 

(2) Ce sont MM. Bennett et Tyerman eux-mêmes. 



loin? Si les lois de l'Angleterre doivent nous servir de 
guide, ne nous faudra-t-il pas aussi punir de mort les 
voleiu-s qui forcent une maison , ceux qui signent un faux 
nom, ceux qui dérobent un mouton? Et y a-t-il persomie 
à Otahiti qui prétende que ces crimes doivent être punis de 
mort? Non, non, c'est aller trop loin; il me semble qu'il 
faut nous arrêter. Je crois que la loi, telle qu'elle est pro- 
posée , est bonne ; je puis avoir tort , mais c'est là ma 
pensée. » 

Il y eut un moment de silence, et le chef Upuparu , à 
l'air noble et intelligent , se leva. C'était un plaisir de voir 
sa contenance animée et la noblesse de sou maintien, éga- 
lement eiempl de toute supériorité et de toute humi ité af- 
fectée. Il adressa quelques mots pleins de politesse aux 
orateurs qui l'avaient précédé , ajoutant que , dans son 
opinion , chacun d'eux avait tort et raison en quelque chose. 
c< Mon frère Hitoti, dit-il, qui a proposi de puni.- de mort le 
meurtrier, parce que l'Angleterre le fait, s'est trompé comme 
Utami l'a fait voir ; en effet , ce ne sont pas les lois de l'An- 
gleterre qui doivent nous guider, quoiqu'elles soi^^nt bonnes. 
La Bible est notre seul guide. Or, Mitti Triitii (le mission- 
naire Crook ) , nous a parié un jour sur ce teile : t( Celui 
qui a répandu le sang de l'homme , son sang sera répandu 
par l'homme , » et il nous a dit que c'était là le motif de la 
loi anglaise. Ma pensée est donc , d'accord avec Hitoti et 
contre l'avis d' Utami, non pas cependant à cause de la loi 
anglaise, mais parce que la Bijjle l'ordonne, que nous de- 
vons pmiir de mort quiconque sera convaincu de meurtre. » 
Les assistans se regardèrent les uns les autres. Tous pa- 
raissaient avoir été vivement frappés des sentimens exprimés 
par l'orateur, surtout lorsqu'il avait appuyé son opinion, non 
sur l'exemple de l'Angleterre, mais sur l'autorité des Sain- 
tes Ecritiu'es. 

Un autre chef se leva. Il semblait « une des colonnes de 
l'Etat; » son air, sa figure et son riche costiune national, 
firent oublier aux assistans celui même qui venait de se ras- 
seoir. Il s'appeLiitïati,et tous les yeux étiiient fixés sur lui, 
lorsque , avec autant de modestie et de déférence pour ses 
collègues que ceux qui l'avaient précédé , il commença 
ainsi : « Peut-être quelques-uns de vous s'étonnent-ils que 
j'aie gardé le silence si long-temps, moi qui suis ici le pre- 
mierchef etle plus rapproché delà famille rovale.Je désirais 
entendre ce que mes frères avaient à dire, afin de recueillir 
les pensées qui s'étaient élevées dans leur cœur sur cette 
importante question. Je me réjouis de les avoir entendus, 
parce que plusieurs pensées que je n'avais pas apportées 
avec moi , s'élèvent maintenant dans mon cœur. Les chefs 
(p.ii ont parlé avant moi ont bien parlé. Mais le discours 
d'Upuparu n'est-il pas , sous un rapport , comme celui de 
notre frère Hitoti ? En effet , si nous ne pouvons suivre en 
tout les lois de l'Angleterre, comme Hitoti voulait nou5 y 
engager, parce qu'elles vont trop loin, ne devons-nous pas 
éviter l'avis d'Upuparu, parce que sa pensée va trop loin 
aussi ? La Bible, dit-il, est un guide parfait. D'accord. Mais 
que signifie cette parole : « Celui qui aura répandu le sang de 
» l'honune, son sang sera répandu jwir l'homme? » Ce précepte 
ne va-l-il pas tellement loin que nous ne pouvons pas plus 
le suivre jusqu'au bout , que nous ne pouvons observer 
en entier les lois de l'Angleterre ? Je suis Tati ; je suis juge : 
im homme est amené devant moi ; il a répandu du sang ; 
j'ordonne qu'il soit mis à mort; je rép.inds son sang : qui 
donc répandra le mien ? Ici , ne pouvant aller aussi loin , je 
m'arrête. Tel ne peut pas être le sens de ces paroles. Mais 
peut-être, puisque plusieurs des lois de l'Ancien - Testa- 
ment ont été abolies par notre Seigneur Jésus - Christ 
et que quehpies-uucs seulement subsistent , peut-être , 
dis-je, cette loi est-elle une de celles qui ont été abo- 
lies. Cependant, je suis ignorant, quclqu'im d'autre pourra- 



LE SEMEUR. 



t-U me montrer que , dans le Nouveau - Testament , notre 
Saiiviur ou ses apôtres ont dit la même chose que ce que 
nous lisons clans l'Ancieu-Testament, sur celui qui aura ré- 
pandu le sangdcl'lionmie? Qu'on me montre un tel précepte 
dans le Nouv('au-Testament,et alors il nous servira de guide.» 

Une l'ranche approbation se manifesta quand Tati eut fini 
de parler, et son appel à l'Evangile parut écarter quelques 
dill'icullés et quelques doutes sur la vérilahle autorité scrip- 
luraire qu'il l'allait in^oquer dans cette circonstance. 

Ensuite se leva Pâli, chef et juge d'I'.iméo, autrefois 
^rand-prètrc d'Oro et le premier qui, au péril de sa vie, 
avait al)juré Tidolàtrie : « Mon cœur, s'écria-t-il , est rempli 
de pensées; je suis plein de surprise et de joie. Quand je 
reeai'de celle fore bure va (cette maison de Dieu) où nous 
sommes assemblés , quand je considère qui nous sonmies, 
nous qui tenons si doucement conseil ensemble , c'est pour 
moi iiica huru e (un sujet d'admiration) et meafoa oaoa le 
aau (une chose qui remplit mon cœur de joie). Tati a liicn 
posé la question; car n'est-ce pas l'Evangile qui est notre 
guide ? Et qui peut y trouver des instructions pour mettre à 
mort ? Je connais lieaucoup de passages qui défendent de 
tuer mais je n'en connais pas un qui commande de le faire. 
IMais une autre pensée s'élève dans mon cœur et, si vous 
, voulez écouter mon petit discours, vous saurez quelle cUe 
est. Il est bon que nous ayons des lois pour punir ceux quj 
commettent des crimes. Mais, dites-moi, pourquoi les clu'é- 
tiens punissenl-ils ? Est-ce par colère ou pour le plaisir de 
faire du mal? Est-ce par amour de la vengeance , comme 
n3usle faisions quand nous étions payens? Rien de cela :les 
clnéliens n'aiment point à se venger; les chrétiens ne doi- 
vent point être eu colère ; ils ne sauraient trouver du plaisir 
à laire du mal. Ce n'est donc pas par ces motifs que le 
chrétiens punissent. Les chàtimens auxquels le criminel eSj. 
condamné , n'ont-ils pas pour but de l'empêcher de recom_ 
menccr, en même temps qu'ils doivent effrayer les autre^ 
hommes, en leur montrant ce qu'ils attireraient sur eui s'ils 
agissaient de la même manière ? Eli bien ! ne savons-nous pas 
tous que ce serait ime piniition plus sévère d'être Ijanni pour 
toujours d'Otahiti et envoyé dans mie ile déserte , que d'êlr.- 
mis à mort en un instant ? Le ])anni pourra-t-il encore se 
rendre coupable de meurtre? Une pareille condamnation 
n'effrayera-t-elle pas plus que si nous ôtons la vie an cri- 
minel? Ma pensée est donc que Tati a raison , et qu'il vaut 
mieux laisser la loi telle qu'elle a été proposée. » 

Vndestaala nï(petits hommes), représentans d'un district 
ou d'une commune , se présenta à son tour et fut écouté 
avec la même attention que les puissans personnages qid 
avai:'nt parlé avant lui. il dit :tt Puisque personne d'autre ne 
se lève , je vais faire aussi mon petit discours, parce que 
plusieurs bonnes pensées se sont élevées dans mon cœur, et 
que je désire vous les communiquer, l^cal-ctre les ehcis 
ont-ils déjà dit tout ce qui est bon et nécessaire. Néanmoins, 
comme nous ne sommes pas ici pour adopter telle loi ou telle 
autre , pai-ce qu'elle est appuyée par tel ou tel homme puis- 
saut , et que nous , les taata ni devons , aussi bien que les 
chefs, jeter ensemble nos pensées , pour que cette assem- 
Méc tire ensuite de la masse, les meilleures, de quelque part 
qu'elles soient venues , voici ma pensée. Tout ce qu'a dit 
Pati était bon; mais il a oublié de direqu'im des motifs pou i' 
punir ( conune l'a dit un missionnaire, en nous expliquant 
la loi en particulier ) , est de corriger le criminel et de le 
rendre bon, s'il est possible. Or, si nous tuons le meurtrier, 
•comment le rendrons-nous meilleur? Mais si nous l'en- 
voyons dans une île déserte , où il sera livré à lui-même et 
contraint de réfléchir, Dieu peut juger à propos de faire mou- 
rir les mauvaises choses qui sont dans son cœur et d'y faire 
naître de bonnes choses. IMais , si nous le faisons mourir, où 
ira son àme ? « 



D'autres parlèrent dans le même sens , et le résultat de 
la délibération fut la résolution prise à l'unanimité, que la 
peine du meurtre serait le bannissement, et non la mort. Il 
va sans dire que le droit de punir de mort fut aussi, pour 
tous les autres cas , rclusé ans. magistrats. 



SOCIETE DE PATllOAAGE 

POtn LES JEUNES LIBÉRÉS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE. 

Il est une classe de détenus qui, plus que tout autre, est sus- 
ceptible de réforme, et dont la conquête doit surtout intéresser 
la société , c'est celle qui u'a fait encore que les premiers pas 
dans la carrière du crime. Environ six mille enfans ou adultes 
sont amenés chaque année en France devant les tribunaux, la 
plupart pour simples faits de mendicité et de vagabondage, un 
quart seulement pour crimes ou délits. Une statistique exacte 
a révélé que chez eux le désoidre est bien plus le résultat des 
circonstances malheureuses où la naissance les a placés que le 
fruit d'un précoce penchant. Les uns sont orphelins, les autres 
n'ont jamais connu leurs parens , les autres enlin eut été en- 
traînés au mal par leur famille. Une éducation morale a manqué 
à tous. Comment s'étonner que , livrés ainsi au plus complet 
abandon, dés l'enfance aux prises avec le besoin, Us aient de si 
bonne heuie violé des obligations que nul n'a pris soin de leur 
faire connaître ! Ah: si la justice du pays est obligée d'étendre 
sur eux sa main, que ce ne soit pas pour les traiter comme d'au- 
tres criminels ; qu'il y ait , s'il se peut , merci dans les coups 
qu'elle doit frapper snr eux , et qu'ils ne soient punis que pour 
être arrachés au mal ! 

Mais qu'a-t-on fait pendant long-temps pour ces êtres plus 
réellement malheureux que coupables ? 

On ne peut se souvenir , sans éprouver un sentiment de dou- 
leur et d'indignation que , naguère encore a Paris , on les con- 
fondait dans les prisons avec les êtres les plus pervers et les plus 
vils , comme s'il se fût agi de précipiter leur ruine en déracinant 
au plus vite de leur jeune cœur ce qui pouvait encore s'y trouver 
d'honnête. 

Ce barbare mélange n'existe plus, à Paris ; dès le mois 
d'août i83i , la prison des Madeloneltes a été aflectée aux jeunes 
détenus. Ils y sont, pour le département de la Seine, au nombre 
d'environ trois cents. Là, en les soumettant à un régime péni- 
tentiaire bien entendu, mais dans lequel 11 serait désirable de 
voir une plus large place laissée à l'iuflLiente du Christianisme , 
on s'attache à plier leurs jeunes facultés au joug du devoir et à 
les préparer au bon usage de la liberté qui doit leur être rendue. 
Ce n'est pas sans intérêt qu'on retrouve, sous les venoux d'une 
prison, des ateliers de travail, un école d'enseignement élémen- 
taire et une jeunesse intelligente et précoce, dont les progrès 
sont quelquefois fort au-dessus de ceux que font, dans les ateliers 
et dans les écoles de la capitale, beaucoup d'enfans du même 
âge. On aime , en les voyant, à se promettre pour eux qu'Us 
sont enfin arrachés au désordre et reconquis à la société. Vaines 
espérances! Dans la plupart des cas, tous ces soins ont étéenpure 
perte. Les récidives ramènent dans les prisons, avec un degré de 
plus de perversité , ces jeunes gens qu'on avait pu croire 
corrigés. 

Ce résultat est douloureux , mais 11 n'a rien qui doive sur- 
prendre. Ce que nous avons dit de l'impuissance du régime 
pénlleutlaire, quand il n'est pas secondé par quelque institution 
en dehors de la prison, s'applique ici avec une force toute jjar- 
tlcullèrc. Comment les jeunes libérés, livrés à eux-mêmes au 
sortir de la prison, échapperaient-ils aux séductions qui les atten- 
dent à la porte? Le crime sous toutes ses formes, même sous 
celles de lapins Infâme débauche, a déjà calculé sur leur inexpé- 
rience. 11 les attend et les épie comme une proie facilo. Si une 
active sollicitude ne supplante cette vigilance du crin£"-f;^^ le V 
gagne de vitesse pom- ainsi dire, et ne vient, sur le aéi^fjnèïne/"/^ 
de la prison, prendre par la main le jeune libéré , leVrpîurirdet^y 
son ombre et guider ses premiers pas, il faut qu'il retajBSfeT '" "-"{! 

C'est ce qu'ont pensé les hommes de bien qui out^idé te' Si'\ 






8 



LE SEMEUR. 



Société pour le patronage des jeunes libérés du département 
de la Seine. 

Le but de la Société est de « préserver les jeunes libérés des 
ji dangers de la récidive et de les rendre aux habitudes d'une ^ie 
>) lionnctL» et laborieuse. » 

Pour atteindre ce but , la Société a besoin ducoiicours de tous 
ceux qui approuvent l'objet qu'elle a en vue. Elle leur facilite les 
moyens de s'y associer à divers titres, comme souscripteurs , 
comme donateurs ou comme patrons. 

Le patronage que la Société institue est confié à tout homme 
de bien qui « s'engagera à payer pendant trois ans une somme de' 
» 25 fr. au moins et à remplir pendant le même temps envers le 
» jeune libéré dont il aura accepté la surveillance, une sorte de 
» tutelle qui c. insistera à se charger, de concert avec ses parens 
Il ou tuteurs , s'il eu a, d'assurer son placement le jour même de 
)i sa sortie, de retirer sa masse de réserve et d'en diriger l'em- 
M ploi ; de pourvoir à tous ses besoins au moyen de fonds mis à 
■» sa disposition ; de le visiter souvent ; de l'aider de bons con- 
» seils; de rendre enfin compte au bureau , à certaines époques 
>) périodiques, de sa conduite, de ses progrès dans le bien, de 
)) l'emploi des sommes qui composaient sa masse de réserve ou 
j> qui lui aiu-ontété allouées par la Société. >i 

La Société pour le patronage ne compte pas dix mois d'exis- 
tence et déjà elle a placé quarante-huit cnfans , rendus h la 
liberté après une captivité plus ou moins longue. Les résultats 
qu'elle a obtenus avec ses ressources naissantes ne permettent 
donc plus de douter du bien qu'elle pourrait faire , si elle obte- 
nait le concours d'un plus grand nombre d'amis du bien. Ce 
concours lui manquera-t-il? Nous ne le croyons pas ; une œuvre 
comme la sienne se recommande toute seule. Son appel sera 
donc entendu ; etnous nous estimerions heureux que les colonnes 
de notre journal eussent servi d'une manière efficace une si noble 
cause. 

On souscrit chez les membres du conseil d'administration dont 
voici les noms et les adresses : M. Bebenger , vice-président 
delaCiiambre des députés, et président de la Société, rue Jacob, 
11° II ; M. CiURLES Lucas, inspecteur-général des prisons du 
royaume, vice-président, rue d'Assas,n<' 3 bis; M. JdlesHollard, 
négociant, vice-président, rue Martel, n» i3 ; M. Cocnm, mem- 
bre du conseil général, vice-président, rue du Faubourg Poisson- 
nière, n" 58; M. le baron Mallet, régent de la banque de France, 
trésorier de la Société, rue delà Cliaussée-d'Antin, n" i3; M. Vi- 
vien, conseiller d'Etat, rue de la IIoussaye,u« 7; M. Pyt, pasteur' 
rue iMiroménil, n" 16 ; M. Luttekoth, rue Caumarliu, n" 22 ; 
El. Taillandier , conseiller à la Cour royale de Paris , membre 
de la Chambre des députés , rue Taranne , u" 10 ; M. le baron 
de GuRANDo.rue Vaugirard, n" 52; M. Demetz , vice-président 
du tribunal de i" instance de la Seine ; M. de Villars, secrétaire 
adjoint , à la maison des jeunes détenus, rue des Foutaines-du- 
Temple, n" i4; et M. Gasnault, id., rue Chanoinesse, n" 12. 



MELANGES. 

t 

Statistique des journapx de la Suisse. — On pense genéralcmen 
que la Suisse est uo pays fort arriéré en fait de presse périodique , et 
cedcnpant ils'y publie, foule proporlion gardée, plus de journaux 
qu'en France et qu'en aucun pays de l'F.urope. VHclvctie, qui paraît 
depuis deux ans à Porrentruy , nous apprend que (luarante-scpt 
feuilles politiques, dont plusieurs sont rédigées avec une incontesta- 
ble supériorité, s'impriment simuUanémcnt en Suisse. Voici comment 
elles sont réparties entre les divers cantons : Zurich 4 , Berne 6 , 
Lacerne 2, Scliwitz 1 , Glaris 1 , Zug- 1 , Fribouifi: 2, Solcure 1 , Bâle 1 , 
Isâle-campagne 1 , Schallouse 3 , Appeuzell 4 , Saiut-Gall 5 , Gri- 
sous 2, Argûvie 3, TUurgovie 2, Tessin 3, Vau^l 2, Neuclialel 1 et Ge- 
nève 3. 

Ces feuilles ont, pour la plupart, une couleur politique très-pro- 
noncée. Le radicalisme , le juste-milieu et l'arisïocralie ont souvent 
dcsorgaues dans le luêiiie canton. Ailleurs, une même opinion est 
reprcseulée par plusieurs feuilles, sans que l'opinioii opposée pos- 
sède un jourml: ailleurs encore, les jouruain se borncut à donner 
des nouvelles, sans soutenir des doctrines quelconques. 

Outre ces journaux essentiellement politiques, la Suisse possède 
un très-gruud nombre de recueils périodiques, religieu.v, lilléraircs, 
éconouiiques, scientifiques etiudiistritls. lls'en imprime il Genève de 
quiuze h viugt. Lausanne, Zurich , A;irau, C'.le, Cerne, Schaflbuse, 
Berliioud.Lufiano, Saint-Gallet Trogen eu voient paraître un grand 
nombre. Ou ue sera pas peu surpris d'apprendre qu(; Zurich, où 



nousn'avonspas remarqué, dans nos voyages en Suisse, éloignés de 
plusieurs années l'un de l'autre, que la mode ait jamais fait changer 
la coupe des habits, vaavoir, à dater de 1834, un journal intitulé Le 
Tailleur, d'après le plan du Journal des Tailleurs , qui se publie à 
Paris. Aussi croyons-nous que les rédacteurs auront plus de peine à 
opérer la réforme qu'ils projettent que s'il s'agissait d'une réforme po- 
litique. 

De la semaine. — La division du temps en semaines a été géné- 
ralement adoptée depuis les contrées de l'Europe jusqu'aux rivages 
les plus éloignés de l'Indostan , et se retrouve chez les Egyptiens, 
chez les Chinois, chez les Grecs et les Romains, chez les Barbares 
du nord , nations dont quelques-unes ont eu peu de relations en- 
tre elles , ou n'eu ont eu aucunes , et dont une partie n'ont pas 
même été connues de nom aux Hébreux. Ce fait est remarquable, 
et confirme singulièrement la vérité du récit de Moïse. Que la divi- 
sion du temps en années, en mois, en jours , soit générale, cela 
s'explique, parce que ces divisions répondentà certains intervalles 
déterminés par le mouvement des corps célestes; mais la division 
du temps en semaines n'est indiquée par aucun signe naturel , et 
n'a pu venir que d'une institution spéciale. 

Accusation et justification. — Un habitant d'Ergeul, en Suisse, 
ayant reçu une lettre anonyme , dans laquelle on lui reproche d'a- 
voir, malgré sa position gênée , donné asile à un expulsé de la Po- 
logne , et de voler sa famille en donnant à un étranger un pain 
» qui appartient à ses enfans, » a répondu dans les termes suivans à 
son correspondant inconnu, eu publiant sa réponse également sous le 
voile de l'anonyme , dans l'un des journaux politiques de son pays : 

" C'est en me fondant sur la Parole de Di?'i que j'ai pris chez moi 
un Polonais, c'est en me fondant sur cette même Parole de Dieu, 
que j'ai cru devoir refuser le paiement que m'oflrait le comité polo- 
nais, et c'est encore en me fondant sur la Parole de Bien, que je 
crois par là laisser cà mes cnfans un patrimoine autrement précieux, 
que celui que l'égoisme aurait pu voir accroître. Mes enfans, j'en 
suis sîir, sont persuadés de mon afl'ection pour eux , et je leur en 
donne une preuve nouvelle en leur offrant l'exemple de partager 
leur pain avec le malheureux. » 

Nous ne croyons pas que la Parole de Dieu , qui fournit à ce 
pauvre, qui exerce l'hospitalité, cette belle jusliêcation, puisse 
offrir aussi à son coiiieiller des argumens pour soutenir son ac- 
cusation. 



ANNONCE. 

Essai sur les modifications à apporter au système d'enseignement 
dans les collèges ; par L. Roissel , avocat à la cour royale d'A- 
miens, menibie du comité d'instruction primaire de l'arrondisse- 
ment d'Amiens, ancien principal du collège de Sens, ancien 
censeur des éludes des collèges royaux de Pau, de Tournon cl de 
Bourges. Br. in-8°. Paris, 183.5. Chez Paulin , place de la Bourse , 
et chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 11° 12. Prix : 2 fr. 
L'auteur de cette brochure est un homme spécial, qui s'est occu- 
pé long-temps de l'instruction publique, etqui a puisé dans sa propre 
expérience les idées qu'il public sur les améliorations dont le systè- 
me d enseignement dans les collèges lui paraît susceptible. Ecrivain 
modeste, il présente ses vues avec simplicité et n'a d'autre ambition 
que celle d'appeler la discussion, dans l'intérêt des élèves, sur les 
principes qu'il expose. Selon lui, la lenleur de la réforme des vices 
de notre système d'instruction publique tient en partie à ce que ja- 
mais le chef de l'instruction publique n'a été pris parmi ceux qui ont 
vraimeut consacré leur vie à Pinslruction : « Toujours, dit-il, c'est 
» un homme politique et non un professeur, qu'on a mis à la fête de 
» cette partie si importante de l'administration ; et si le ministre ac- 
» tuel a été professeur, ce n'est certes pas à ce titre qu'il doit sa no- 
» mination. D'un autre côté, de tous les conseilltrs de l'instruction 
» publique il n'en est pas un qui ait été chargé d'une portion (luel- 
» conque de Padministralion d'un collège ; pas un, je crois, àl'excep- 
» tion de M. Villemaiu, qui ail professé dans un collège proprement 
. dit. » 

M. Roussel voudrait que les études des maîtres fussent dirigées de 
manière que le même homme pût enseigner à peu près fout ce qu'un 
enfant doit apprendre en mèiue temps. Tandis qu'un grand nombre 
de professeurs sont employés simultanément .à son («ç^ruf /iO«, per- 
sonne n'est chargé, personne n'est responsable de son éducation. 
Il va sans dire qu'il n'émet ce vœu que pour Peuseignemcnt dans les 
collèges, oii tout doit convenir à tous, de telle sorte qu'on puisse, 
eu sortant, se destinera toutes les professions, sans être encore ca- 
pable, à moins d'études particulières, d'en embrasser aucune. Dans 
celte période de l'enseignement il suffit, il est même préférable que 
Pinstruction soit générale, et c'est pour cela qu'il n'est pas besoin de 
tant de professeurs. Réservez les hommes spéciaux pour les écoles 
spéciales et les facultés. 

Ces vues, et d'autres qui s'y raUachent, sont développées avec 
clarté par Fauteur, qui présente d<s argumens solides en faveur de 
la thèse qu'il soutient. Tout le monde cependant ne sera peut-être 
pas d'accord avec lui sur les avantages de la réforme qu'il propose; 
mais il ne trouvera pas de contradicleurs sur la nécessité même 
d'mie rél'ormo. 

Le Gérant, DEHAULT 



Imprimerie Selligue , rue Montmartre, u° 131. 



xvWlk 



TO»IE IIP. — N» 2. 



ifî:\- 



8 JANVIER 1834. 



■~Ji:LAlJ-^^V = 



LE 




JOURNAL RELIGIEUX, 
Politique, Philosophique et Littéraire, 



PARAISS.VNT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ , c'est le monde. 
Matih. XIII. 38. 



On s'alionnc à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n" 1 1 , et cliez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
8 fr pour 6 mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois , et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être affranchi». — On s'abonne à Lausanne, au bureau du JVouveliiste yaudois. — A Neuchàtel, chez 
Michaud, libraire. — A Genève, chez M"" S. Guers, libraire. 



SOMMAIRE. 

Betce roiiTiQLE : Lettres à un Membre du Grand-Conseil sur quelques 
questions à l'ordre du jour ; par L. Bornier. — Réponse à la Ga- 
zette de France, — RÊstjiid des kocveelcs tolitiques : France. — 
Angleterre. — Espagne. — Grèce. — Suisse. — Etats-Unis. — 
Histoire d'un Livre. — Asteonouie: L'eitistencc de Dieu prouvée 
selon sir John Herscheil , par l'anéantissement de certains astres 
— ViRiÉTÉs : De la pauvreté en esprit et dune parole d'un Saint- 
Simonien. — -4.>'ko>xe. 



^SS3SSS^S3 



RE\^E POLÏTÎQUE. 

Lettres a dm membre du grand-conseil sur qiielaiiks ques- 
tions a l'ordre du jour; ^&v L. BuRiviER. Lausanne i855. 

L'auteur de ces lettres, jusqu'Ici au nombre de trois , et 
qui seront probablement suivies de plusieurs autres , 
examine les diiîérens projets de lois d'un intérêt génci-al 
soimiis à la discussion du grand-conseil du canton de Vaud. 
Il apporte à leur étude les lumières du clirétien et celles 
d'un bomme que ses travaux n'ont Lusse étranger à aucune 
des grandes questions qui se déljattcnt de nos jours. Nous 
ne pouvons, dans cette feuille, examiner endétail des projets 
de lois destinés à un petit pays , dont il faudrait connaître à 
fond les besoins et les mœurs, pour dire jusqu'à quel point ils 
lui conviennent; mais nous nous sentons pressés u'esprimer 
notre sympathie à un écrivain qui défend auprès de ses con- 
citoyens des principes qui sont les nôtres. En effet, quelque 
restreinte que soit la scène où s'agitent parfois les questions 
vitales de notre époque , la vérité peut profiter des clibrts 
qu'on y fait poiu- elle. Ne considérons pas seidement ces 
efforts dans leur influence locale, ne demandons pas ce que 
peuvent valoir leurs résuluts immédiats, ne nous inquiétons 
pas de ce que produira, dans des circonstances données, 



l'application d'une vérité reconnue; mais habituons-nous à 
anticiper sur ses progrès : toute question de vérité est au- 
jourd'hui une question de l'humanité; les principes sont en 
marche pour faire la conquête du moud; ; devant eux dis- 
paraissent les traditions , les préjugés , les coutumes des 
peuples; la vérité ne sait voir partout que des hommes, qui 
doivent tous (inlrpar l'adopter et par se soumettre à elle. C'est 
pour cela cpie l'abohtlon de U pcino <la mnvx à Otahit! est 
plus importante comme manifestation d'un principe que 
comme fait local, et que la pidjlicalion d'une brochure qui 
contient des idées saines a de la portée au-delà des frontières 
du pays où elle a paru, parce qu'elle prouve que ces idées 
se fraient un chemin, et qu'elles deviennent ça et là des 
convictions. 

Nous ne dirons rien dé Ce qui, dans les Lettres de M. Bur- 
nier, n'a rapport qu'au canton de Vaud; les questions géné- 
rales y dominent trop pour cela. M. Burnier se prononce 
franchement pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il 
croit que son pays est poussé, d'une manièi'e irrésistible, 
vers une nouvelle ère poliùco-rcligicuse; il voudrait donc 
que le législateur ménageât une transition facile entre le 
système mourant et le système naissant, et il conseille à cet 
effet à l'Etat d'assigner désormais aux ecclésiastiques un 
salaire reconnu décidément insuffisant et de charger les 
paroisses de le compléter. « Au moyen de cela , dit-i! , les 
» troupeaux prendraient insensiblement l'habitude de con- 
» tribuer directement à l'entretien du pasteur, et l'on pour- 
» rait arriver, sans secousse violente , au système ensuite 
>i duquel cet entretien est tout entier à la charge de la 
» paroisse, si toutefois, comme on le dit et comme je le 
» crois fermement, ce système doit prévaloir un jotir. » Il 
se peut que l'état religieux et social du canton de Vaud 
rende une telle marche convenalde; mais nous pensons 
qu'elle ne serait pas lionne chez nous. Le changeraent do 
système que nous prévoyons, comme le publiciste dont nous 
examinons les écrits, aura proba'jlement lieu en, France 
sans progression, et peut-être sans préparation. On l'écrira 
un jour dans la loi, et la sépaî'ation du spirituel rt du tem- 
porel sera accomplie. Alors les paix)isscs, telles qu'elles 
sont organisées aujourd'hui , pi'riront sans doute da::s la 



10 



LE SE^IEUR. 



débâcle, et la mission de ceux qui croient , la mission de 
foire des sacrifices pour évangéllser le pays , et pour 
iiiirc porter la bonne nouvelle du salut à ceui qui ne 
donneraient pas un sou pour l'entendre, mission que les 
chrétiens devinent et que d'avance ils acceptent , sera 
évidente et oblig^^toire : ce sera pour eux le premier des 
devoirs, et pour la France le plus efficace des remèdes. 

N'oublions pas , toutefois , que M. Burnier n'aborde ce 
sujet (pi'en passant, et ne nous y arrêtons pas plus qu'il ne le 
fait lui-même. Il en est un autre qu'il traite à fond et avec 
une grande supériorité, c'est celui de l'instruction publique. 
Nous avons fait connaître dernièrement, par de nombreuses 
citations, l'exposé des motifs du projet de loi sur les écoles 
primaires du canton de Vaud, et nous avons rendu pleine 
justice à ce l>eau travail. M. Burnier l'a apprécié comme 
nous, et il va jusqu'à dire « qu'on se sait en cpielque sorte 
M mauvais gré de ne pas se trouver d'accord siu- tous les 
y points avec imc production si éminente ; et que, pour se 
» décider h mettre en avant des vues opposées, il faut se ré- 
» soudre d'avance à ne pas se fâcher, si tout le monde vpus 
» crie que vous aiuiez mieux fait de garder le silence. » 
Nous sommes convaincus que personne n'aura songé à dire 
cela à M. Burnier; et, pour ce qui npus concerne, nous lui 
savons, au contraire , très bon gré d'avoir exposé ses vues 
sur des questions difiiciles, qui peuvent être envisagées dillé- 
remmentpardebons esprits, et sur lesquelles ne saurait trop 
se porter l'altcnlion puldique. Ayant lait connaître l'exposé 
des motifs par des citations (i) , nous recourrons au même 
moyen pour analyser le travail de M. Burnier. 

Sur cette question : « Est-il bon, est-il nécessaire que les 
« écoles primaires soient des écoles de l'Etat? » il montre 
d'abord que V Exposé des molijs la résoud par l'affirmative 
en ce qui touche les circonstances du canton de N'aud, tout 
en reconnaissant, qu'en principe , l'indépendance complète 
de l'instruction primaire est de l'essence des états lll)rcs ; 
puis il continue ainsi : 

« S'il est Jane la notuic des gouverneiiicDs absolus de mettre 
des entraves h rcnscij^'nement primaire, ou de Icvouloirdirlger h 
leur gré, il est danj la nature des gouvcruemens libres d'encou- 
rager au plus haut point le développement iutcllcctuel et moral 
des niasses, et pour cela de laisser dans toute sa liberté d'action 
l'iustiiict de perfectionnement qui anime l'iiiimeuse majorité 
des hommes. Cependant on concevrait que , miilgré l'évidence 
du principe, un gouvernement libéral pût , h lionne intention, 
vouloir prendre h lui la direction suprême de l'enseignement 
public et primaire; mais les vrais amis du pays doivent, me 
semble-l-il, y regarder à deux fois, avant de lui remettre un 
pouvoir dont l'abus est à la fois si facile et si funeste. Il est 
généralement reconnu par les économistes que l'Etat doit laisser 
aux soins de chaque ci oyen et aux associations libres toutes les 
entreprises pour lesquelles l'action du pouvoir n'est pas absolu- 
ment nécessaire. Il le faut, non seulement afin de donner à l'in- 
dustrie individuelle et au civisme des membres de la Société tout 
le champ possible ; mais encore il le faut, parce qu'il est prouvé 
que les simples citoyens et les associations libres font mieux que ne 
ferait l'Etat, toutes les choses qui sont véritablement à lew 
portée. C'est en application de ce principe que, dans notre pays, 
l'Etat construit et entretient les grandes routes, parce que l'in- 
dustrie et le comm«rce y ont très-peu d'activité et ne disposent 
que de faibles capitaux, au lieu qu'en Angleterre, et déjà même en 
France, on voit des entreprises de cette nature, et sur une échelle 
gigantesque, conçues et exécutées d'uns manière admirable par 
la réunion libre des activités privées. Dans le premier do ces 
royaumes surtout, on sent tellement les avantages immenses du 
Systèmedontjeparle que, bien loin deréclamer sans cessel'aclion 
du gouvernement, comme cela se voit en d'autres pays , on n'y 
recourt que dans les cas d'une nécessité démontrée. Cette con- 
duite est de bonne politique sans doute , mais elle est aussi de 

(1) Tome II, jinge 509. 



bonne économie. On atteint par là des résultats plus satisfaisans 
avec une dépense moins grande. Il s'en suit, qu'en général , 
là où l'intervention de l'Etat n'est pas nécessaire, elle est nui- 
sible. Comme on l'a dit cent fois, Une faut pas trop administrer, 
et l'instruction publique est une de ces choses pour lesquelles 
un gouvernement devrait se contenter do donner l'impulsion, si 
déjà l'opinion publique ne l'a devancé. Dès le jour où le gou- 
vernement cesserait d'exercer le pouvoir enseignant , je suis sûr 
que de libres associations de citoyens mettraient en commun 
leurs lumières, leiu- zèle et leur argent , pour fonder une école 
normale, pour propager les bonnes méthodes , et pour fournir 
des subsides pécuniaires aux communes pauvres. 

u Pourquoi n'en ferait-on pas l'essai ? On ne s'est pas trouvé 
si merveilleusement jusqu'ici du système contraire qu'on doive 
craindre d'en tenter un nouveau. J'ai lu quelque part, dans 
l'ancien G/oie, je crois, qu'aux Etats-Unis, lursqvi'on voulut 
passer du système des Eglises nationales à celui qui y règne 
maintenant, il fut décidé que, par essai et pour trois ans , l'Etat 
ne paierait plus les pasteurs. Qu'est-ce qui empêcherait, je vous 
prie, que, par un décret, qui devrait nécessairement être revu 
dans dix ou cinq ans, l'on ne suspendît l'eflèt des lois actuelles 
sur l'éducation publique ot primaire ? Ainsi , la séparation de 
l'Etat et des écoles, celte séparation que l'on reconnaît être 
rationnelle, serait provisoirement prononcée; les communes, les 
régens, le public tout entier seraient stimulés h déployer tout 
leur zèle, tous leurs moyens, sous peine de se voir , au bout de 
dix ans, remis eu tutelle. Mais je prêche au désert, je le sais bien. 
Tout ce que je puis dire sur ce sujet ne servira pas à grand' 
chose. Eh bien soit, que les écoles demeurent sous la direction 
spéciale de l'Etat , et que le système de la séparation s'ajourne 
indéfiniment; mais puisque l'on avoue que ce dernier système 
est le seul rationnel, il faut au moins que les amis des vrais prin- 
cipes demandent avec instance que les nouveaux projets de lois 
s'en écartent le moins possible. Or, il ne me paraît pas que les 
auteurs du projet dont je m'occupe, aient toujours eu cette idée 
en vue. Bien loin de préparer l'indépendance des écoles, ils ont 
resserré les liens qui les unissent à l'Etat, et je ne sais pas si l'on 
peut dire que ce soit un progrès. » 

M. Burnier, dont nous ne reproduisons qu'en partie les 
argumens, en vient ensuite à ime seconde question fonda- 
mentale : « Est-il bon, est-il nécessaire , se demande-t-il , 
que la religion soit partie intégrante de renseignement qui 
se donne dans les écoles de l'Etat? » Personne moins que lui 
ne veut que le peuple soit élevé à contre-sens du Christia- 
nisme; personne aussi n'est plus convai'icu que lui que la 
religion de l'Evangile est, pour nou> servir de son expres- 
sion , la seule éducative , parce qu'elle est la seul ■ vraie ; 
mais il ne s'en demande pas moins : « Appartient-il à l'Etat 
de faire l'éducationreligieuse, l'éducation cbrélienne de tout 
un peuple? » Voici comment II s'exprime sur ce sujet : 

« Je confie au gouvernement la sûreté de ma personne , de 
mes biens , de mon honneur ; j'attends qu'il me protège dans 
l'exercice de mes droits ; je consens, s'e7 le fmit, à ce qu'il dirige 
le développement intellectuel de la jeunesse du pays, parce que 
je vois en lui le dépositaire de la force publique, le principe d'or- 
dre de la société, et que je puis l'envisager, pour ainsi dire, 
comme le résumé ou le représentant de l'intelligeuce nationale. 
Mais le gouvernement politique sera-t-il nécessairement le meil- 
leur guide en religion? Est-ce à lui que nous demanderons un 
catéciiîsme pour nos enfans ? Est-ce d'après ses arrêtés et ses 
circulaires que la Bible nous sera expliquée ? Les pères et les mè- 
res, en un mot, peuvent-ils lui confier le soin n d'élever leurs 
enfans sous la discipline du Seigneur, » et de leur montrer le 
chemin qui conduit au ciel ? » 

M. Burnier examine ensuite si, en déclarant l'enseigne- 
ment religieux légalement obligatoire, on respecte la liberté 
de conscience : 

« Chez la plupart des peuples, dit-il, le pouvoir enseignant fut 
long-temps entre les mains d'un clergé. Alors une seule doctrine 
religieuse était admise, à l'exclusion de tout autre; ne pouvaient 



LE SEIttETJR, 



11 



être citoyens et chcl's de la socidlë civile (jne ceux qui partici- 
paient ri*gulièrement aux actes publics du culte, et les seuls ec- 
ck^iastiques possédaient quelque peu d'instruction. Avec un tel 
état de choses , il était tout naturel que ces derniers fussent 
chargés, eux seuls, de l'iHStruction des enfans. Personne qu'eux 
n'avait le droit de leur inculquer la rehgion ; peu d'individus 
étaient assez instruits pour enseigner les autres choses. De là , à 
prendre les rênes de l'instruction publique, il y avait consé- 
quence nécessaire. Mais maintenant que les lumières sont plus 
généralement répandues ; maintenant qu'il y a dans les masses, 
non pas plus d'incrédulité , mais plus de franchise à montrer 
que l'on ne croit pas ; maintenant que la religion ne consiste 
plus dans une vaine conformité à des cérémonies extérieures , 
et que la variété d'opinions chez les vrais chrétiens se montre 
jointe à l'unité de la foi , le même ordre de choses ne saurait 
subsister, et tout le monde le sent, II est impossible aujourd'hui 
que la direction suprême et générale de l'instruction publique 
soit entre les mains d'un clergé, et comme on s'acharne à cette 
malheureuse idée qu'il faut de toute nécessité qu'il y ait un pou- 
voir enseignant, les amis de la liberté le veulent mettre entie 
les mains de l'Etat. Mais ètes-vous biensùrque l'Etat etsesagens 
seront, dans tous les cas, plus tolérans que ne le serait un cler- 
gé?... Aussi long-temps que la religion sera enseignée au nom 
de l'Etat et qu'il y aura une Eglise nationale, ce seront néces- 
sairement les doctrines de cette Eglise qui feront la base de 
l'enseignement public ; et l'on arrivera toujours à ce triste ré- 
sultat : l'oppression de la minorité par la majorité. Je dis op- 
pression, parce qu'en fait de religion, un seul citoyen a le droit 
de faire opposition contre tous, et que cent mille n'ont pas le 
droit de dire à un seul : Tu croiras ce que nous croyons, tu ado- 
reras le Dieu que nous adorons , et tu le serviras par le même 
culte que nous. » 

Si nous ne nous trompons , le Grand-Conseil a arrêté que 
les pères de famille ne pourront être dispenses d'envoyer 
leurs enfans aux. leçons de religion, que s'ils en font la de- 
mande motivée au conseil de l'instruction publique, et en 
obtiennent l'aulorisalion. 11 y a évidemment là une atteinte 
portée à la liberté religieuse et à l'autorité paternelle. On 
substitue une permission à l'exercice d'un droit , et cette 
permission ne s'obtient qu'à deux, conditions : la première, 
que les parens fassent connaître les motifs de leur demande; 
la seconde , que ces motifs soient approuvés par le conseil 
de l'instruction publique. 

M. Burnier arrive enfin au cœur du sujet qu'il traite • 

« De ce que sans la religion il n'y a point de mœurs, et de ce 
que sans mœurs il n'y a point de prospérité possible pour uu 
Etat, on conclut qu'il est absolument indispensable que l'instruc- 
tion religieuse soit d'obligation légale. Mais est-ce Ih raisonner 
juste, ou plutôt n'est-ce pas sauter brusquement d'un ordre 
d'idées à un autre? L'influence que la religion est appelée à exer- 
cer sur la société civile, comme celle qu'elle exerce sur les indi- 
vidus, est une influence toute morale. S'i est vrai qu'elle doive 
traverser l'esprit pour arriver au cœur , il est tout aussi vrai 
qu'elle n'a d'action véritable qu'après être arrrivée à sa destina- 
tion. Ce qui assure le bonheur des Etats, ce ne sont pas desfor- 
mes rehgieuses, mais des convictions chrétiennes répandues 
chez le plus grand nombre possible de citoyens. 11 s'agit , non 
pas de savoir qu'il y a un Dieu, mais de l'aimer ; non de com- 
prendj-e la bonne nouvelle du Sauveur, mais d'en faire la vie de 
son âme. Eh bien, c'est ce levier moral qu'on veut saisir avec 
une main de fer. Imprudcns ! prenez garde! vous allez le briser, 
ou le fausser du moins !... Qu'on abandonne à elle-même la doc- 
trine de l'Evangile, et l'on en verra bientôt toute la force. Fai- 
tes enseigner dans les écoles de César ce qui appartient à César, 
et laissez à d'autres le soin d'instruire qui voudra, des choses 
qm appartiennent à Dieu. U est des choses, et ce sont quelque- 
fois les raeiUeures, qu'on est sûr de faire prendre en haine, quand 
on veut y pousser forcément. La religion est dans ce cas, non 
pas toute religion, mais la chrétienne. Celle-ci veut la liberté ; 
elle n'agit efficacement qu'en ceux qui sont persuadés, et rien 
n est moins persuasif que la contrainte. « 



M, Burnier examine ce qu'on entend par l'enseiguemenl 
de la religion : 

, « Il est, dit-il, deux manières d'inculquer aux enfans des sen- 
timens religieux : l'une qu'on peut dire pratique , et l'autre 
scientifique. Un instituteur chrétien , homme de prière et 
animé de l'esprit de Dieu , enseigne la religion par toute sa 
manière d'être. Il est doux et ferme, patient et décidé. Quand 
il exhorte, reprend ou encourage, ce n'est pas à la manière des 
mondains qu'il le fait. On voit en lui un homme dont les pas- 
sions ont été calmées par la foi, et. qui ne cherche pas à exciter 
celles de ses élèves. Un tel instituteur , marchant avec Dieu, 
parle tout naturellement de Celui qui sait tout et qui peut tout j 
et sans avoir eu l'intention de donner ce qu'on appelle une le- 
çon de rehgion , il se trouve souvent avoir agi fortement sur le 
cœur des enfans et développé leur sens moral. Quant à cette 
première espèce d'enseignement religieux, je suis loin et fort 
loin de vouloir l'exclure des écoles de l'Etat ; mais ce n'est pas 
d'elle qu'a voulu parler l'article g du projet de loi sur les écoles 
primaires, qui énumère les objets d'enseignement communs aux 
deux sexes. La preuve en est dans l'article 1 1 de ce même pro- 
jet : et Le vœu des pères de famille, y est-il dit, sera suivi en ce 
>' qui concerne la participation de leurs enfans à l'enseignement 
1) de la religion (i). » Or, il est manifeste qu'un régent ne peut 
faire aucune diflerence entre les enfans de son école pour ce qui 
tient à cet enseignement pratique de la religion, à cet enseigne- 
ment de toutes les heures dont je viens de parler. 

« Il s'agit donc de l'enseignement scientifique de la religion. 
Mais encore ici, je demande ce qu'on entend par lii? Quand je 
lis que les régens enseigneront la lecture, l'écriture, le dessin 
linéaire, l'arithmétique, l'histoire de la Suisse, etc, etc., je con- 
çois très-bien ce qu'on a voulu dire. Au sortir de nos écoles, les 
enfans devront savoir lire avec facilité et écrire lisiblement. Ils 
auront appris du dessin linéaire, de l'orthographe, de l'arithmé- 
tique, tout ce qu'il est nécessaire que des citoyens en sachent dans 
les circonstances ordinaires de la vie. Entendrons-nous la chose 
de même manière pour la religion? Il fallait dire les élémens de 
la religion, et non pas la religion. Mais ces élémens de la religion, 
comment s'enscigneront-ils ? Sera-ce par la lecture de la Bible et 
par la récitation d'un catéchisme, ou seulement par l'une de 
ces deux choses? Sera-ce par la Bible sans commentaires ou 
avec commentaires? Par le catéchisme avec ou sans explications? 
Biais d'après l'article 1 1 , un père incrédule pourrait exiger 
qu'on ne lût pas la Bible k ses enfans , et il faudra pour 
lui , ou qu'on ne la lise pas du tout , ou que ses enfans sortent 
de l'école quand on voudra la lire , ce qui ne laissera pas que de 
paraître extraordinaire aux autres élèves. Un père socinien 
pourrait se plaindre du commentaire orthodoxe que le régent 
ferait de la Bible , et l'orthodoxe d'un commentaire soeinien. 
Quant au catéchisme, il sera bien singulier, pour ne pas dire 
plus, de voir le même homme faire réciter :i celui-là le caté- 
chisme d'Ostervald , à celui-ci le catéchisme de Genève, h un 
autre le catéchisme de l'évêque de Fribourg; ce phénomène 
prendra même un aspect encore plus étrange, si le maître est 
tenu de donner à chaque enfant l'explication de son catéchisme. 
L'article 12 attribue au conseil de l'instruction publique le soin 
de « déterminer les livres élémentaires à employer dans les 
écoles. » Or , si je regarde le conseil de l'instruction pidolique 
comme très - compétent pour décider qu'on suivra dans les 
écoles le dessin linéaire de Francœur, la grammaire de Noël et 
Chapsal, l'aritlimélique d'Emile, il m'est permis, je pense, de 
douter qu'il soit également de son ressort de déterminer que tel 
ou tel catéchisme sera celui de nos écoles. Vi-aimcnt, plus on 
médite celte matière , plus on applaudit à la sagesse du parle- 
meut anglais, qui n'a pas voulu que l'instruction religieuse 
entrât dans l'enseignement primaire que fait donner l'Etat , et 
plus on regrette que la commission chargée « d'une refoute 
>> complète de nos lois sur les écoles , » n'ait pas cru devoir pro- 
poser ce système seul vraiment rationnel ! » 

Ces vues, présentées avec autant de franchise que de ta- 

(I') La loi snr rinslniction primaire adoptée, l'anncc ilernicrc, 
France, contient un article analogue. 



42 



LE SEIHEUR. 



lent par le puLliciste vaudois , dont nous avons analysé les 
écrits, méritent d'être prises partout en sérieuse considéra- 
tion. Elles n'ôlent rien à l'élévation des pensi'ps contenues 
dans V Exposé des motifs dont nous avons parlé dernière- 
ment avec éloges ; mais elli.'s mettent en évidence des dilfi- 
cultés ou, pour mieux, dire, des impossibilités, qui peuvent ne 
pas frapper au premier abord, mais qui n'en sont pas moins 
réelles. ConcUions donc que l'union monde et spirituelle , 
nous ne disons pas i'iuiion légale, entre la société civile et 
la société religieuse, ne peut être amenée que par cette der- 
nière société : celle-ci seule est appelée à agir dans ce but; 
l'autre ne doit pas agir ; elle ne le peut même pas ; les chré- 
tiens, aussi bien que les incrédules, lui en refusent le droit, 
loin de lui denuinder son concours comme une faveur. 



BEPOJtSE A LA GAZETTE DE FRANCE. 

Ou lit dans la Gazette de France : « Nous trouvons dans 
>) \(i National, en parlant des assemblées de monopole, cette 
» expression énergique : Les parlcmens d'antichambre et 
» les bourgs pourris. Nous demandons au Semeur, qui pré- 
>i tend que l'ordre moral doit être rétabli avant les institu- 
» tiens politiques , s'il est possible d'y arriver tant que la 
» première des institutions aura si peu d'autorité. On voit 
ji donc la nécessité , pour rétablir l'ordre moral dans ce 
)> pays , d'avoir une cbamjjre nationale. » 

Nous ne comprenons pas la question de la Gazette. De 
ce qu'une feuille républicaine jette une injure contre la 
Chambre des députés , qu'est-ce qu'on en peut déduire ? 
Rien , à notre sens. L'opinion du National sur la Chambre 
est-elle partagée ^xir la majorité du pays? C'est ce qu'il 
faudrait établir avant de pouvoir en conclure , avec la Ga~ 
zette, qu'il est urgent de changer les conditions d'existence 
du pouvoir électif. Il serait trop étrange, en véi-ilë , qu'une 
mauvaise épithètc lancée par un journ;'.!, qui ne représ-nte 
qu'une très-petite minorité dans la nation, fût un anèl de 
mort contre la prcroière de nos institiitloris politiques ! La 
Gazette de France fait habituellement des objections plus 
adroites et plus réfléchies que celle-là. 

La même feuille , en essaj'ant de combattre les idées re- 
ligieuses et morales du Semeur, prétend que « le désordre 
M moral vient de ce que les p"uvoirs de la société , la ma- 
» gislralurc , -la royauté, la cbarle même, n'ont aucune 
« base logique , et ne peuvent, par conséquent, soumettre 
)i les inleiligcnces... La réforme parlementaire, en amenant 
» une chambre nommée par tous les contribuables et par 
)) la nation même , créerait une autorité au-dessus de tous 
« les partis , et à laquelle toutes les intelligences se sou-r 
» mettraient. » 

La Gazette confond ici deux, choses fort distincte.; : les 
idées qui soumettent l'intelligence et leè maximes qui dili- 
gent la con.'uile. Le désoi-dre moral qui règne en France 
l'égcïsme , l'ar.iljition, la vénalité, la soif des plaisirs, le 
mépris du s -rment , le manque de prévoyance et d'écono- 
raie dans les classes infi'ricures , la fièvre des innovations 
t-jut cela ne tient nullement à ce que les intelligences ne 
sont pas satisfaites par nos institutions poliliquf^s. La source 
de ce désordre est dans l'abs /nce des convictioiis religieuses 
et dans le manque de principes élevés de morale. En suppo- 
.sar.tmème, et ceci est une concession gratuite , qu'une au- 
tre foi-me ùc gouvernement pai-vint à soumettre toutes les 
intelligences, il n'y aurait pas moins de passions égoïstes, de 
cupidités vénales, d'habitudes dépravées, d'excès honteux, 
qu'il n'y en a maintenant. Pour changer la conduite , il laut 
changer L'S seiitimens du cœur, et le suffrage universel 



n'y peut absolument rien. Nous sommes persuadés que la 
Gazette elle-même sera de notre avis , pour peu qu'elle y 



daigne réfléchir, 



RESUME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

La Chambre des pairs, plus expédilive et moins empressée de 
discuter les questions politiques que la Chambre des députés, a 
adopté, sans batailler, le projet d'adresse en réponse au discours 
de la couronne, qui lui a été soumis; se bornant à paraphraser 
ce discours, elle a habilement évité tout ce qui pouvait, en 
étant trop précis, paraître une manifestation trop hardie de sen- 
(imens quelconques, et blesser des susceptibilités d'aucune es- 
pèce. 

La discussion de l'adresse est, au contraire, une affaire sé- 
rieuse dans la Chambre des députés , oJi l'on n'a fermé qu'a- 
vant-hierla discussion générale, et où l'on a continué hier à s'oc- 
cuper de celle des articles. Jamais encore les opinions qui parta- 
gent la Chambre ne s'étaient dessinées aussi nettement ; si aucun 
parti peut-être n'a dit toute sa pensée, tous cependant se sont 
exprimés avec plus de convenance et de franchise qu'on jx'y 
était habitué. Il y a eu des luttes personnelles, parce qu'il fallait 
bien que les hommes responsables d'actes politiques, qui ont été 
diversement jugés, s'expliiiuassent; mais on est généralement 
resté, même dans ces luttes, sur le seul terrain sur lequel doi- 
vent se tenir les rcpréseutans du pays , sur celui des principes 
et des intérêts publics. Il est impossible que notre feuille suive 
pas à pas des débats qui supportent peu l'analyse. Notre mission 
est de constater les résultats et d'envisager sous le rapport mo- 
ral, et ces résultats et les moyens par lesquels on y arrive. Nous 
espérons qu'il nous sera accordé de la remplir, et , en rappor- 
tant les faits qui se passeront au sein des Chand)res, de les appré- 
cier avec modération et courage. 

Les géians des journaux légitimistes Va Mode et le Rénova- 
teur, accusés d'olTensc envers la personne du roi et d'attaque 
à ses droits à la couronne, ont été acquittés. 

On annonce la mort de M. de Saint-Germain, gouverneur du 
Sénégal; et, en Angleterre, celle du sous -secrétaire d'état 
M. La m h. 

Une vaste conspiration a été découverte dans l'Aragon ; de 
nombreuses arrestations ont eu lieu a Huesca, à Barbastro, et 
dans les villes voisines; des caisses d'argent, destinées aux in- 
surgés, ont aussi été saisies. Don Carlos conserve de nombreux 
partisans, et les mouvemens qui éclatent, tantôt sur un point; 
du pavs, tantôt sur un autre, prouvent que ces partisans, quoi- 
que disséminés, sont assez puissaus pour tenter des soulèvemens. 
Ils comptent sur une sympathie que la crainte seule empêche la 
partie de la population, placée sous l'influence du clergé, de 
leur témoigner. 

En Grèce on conspire aussi. Le priuce Gustave de Wrède, 
fds du maréchal de Wrèlc, qui réside depuis huit ans dans ce 
pays, a été arrêté. On a également arrêté un Grec nommé Ni- 
colaides, qu'on prétend être l'un des chefs d'un complot ayant 
pour but d'expulser le gouvcrnernent gréco-bavarois, et de pla- 
cer le roi Othon sous la tutelle de l'empereur de Russie. Il 
paraît positif que les autorités actuelles heurtent en toute occa- 
sion leseulinienl national des Grecs, et que l'on peut attribuer 
en partie l'agitation des esprits à ce manque de ménagemens et 
d'égards. C'est ainsi que pour visiter les monumcns d'Athènes, 
il Caut solliciter une carte d'admission qu'on vous délivre valable 
teulement pour (|uelqucs jours, rédigée en langue allemande et 
signée par un caporal bavarois. Ce sont là des humiliations sans 
but , qui font plus d'ennemis au nouveau gouvernement que 
n'en pourraient faire bien des mesures politiques. 

Ij'on s'occupe, dans tous les cantons de la Suisse, du mode 
qu'il convient d'adopter pour la révision du pacte fédéral. Cette 
question est très-diversement envisagée ; et il doit en être ainsi, 
puisque ce que sera le pacte dépend de ce que seront ceux qui 
devront le rédiger. L'avenir de la Saisse est tout entier en ques- 
tion. 

On a reçu le discours du président drs Etals-Unis. Il déclare. 

aiiiofu io 1 



LE SESIEUR. 



15 



que les négociations avec l'Angleterre, au sujet des limites du 
nord-ouest, prennent une tournure favorable. Il se plaint du dé- 
lai que la France a mis à payer le premier terme de sa dette, et 
de la retenue de plusieurs documens importans. Enfin , il an- 
nonce un excédant cunsidérablc sur les revenus, il promet des 
oméliorations dans la marine et dans l'administration des pos- 
tes, et il appelle l'attention du congrès sur le mode d'élection 
du président et du vice-président. 



HISTOIRE D UN LIVRE. 

Lorsqu'un fait appartient au domaine du passé , il f;uit , 
pour qu'il ait un caractère sulîisant do cerlilndu , qu'il nous 
vienne par une transmission fidèle. Entre ceux qui en furent 
les témoins et nous , il faut qu'il existe un moyen de com- 
munication tel que ni l'ignorance, ni la fraude, ni les révo- 
lutions n'aient pu empêcher leur déposition de nous arriver 
pures de toute altération, et le folt de se présumer avec sa 
phpionomie primitive. C'est l'histoire qui crée les souve- 
nirs et qui les perpétue ; par elle le passé se ratiache au pré- 
sent ; par elle les siècles tendent la main aux siècles , les 
hommes aux hommes. C'est elle qui révèle à nos regards 
le développement graduel du plan de Dieu dans le gouver- 
nement dn monde , et qui donne aux époques successives et 
aux événeraens l'unité qui lie entre eux les actes et les scè- 
nes d'un beau drame. IMais , plus le ministère , je pourrais 
presque dire le sacerdoce, de l'histoire, commentaire vivant 
des actes du gouvernement divin, est imposant , plus nous 
sommes appelés à être sévères sur ce qu'elle doit être pour 
se faire écouter. Or, ces légitimes exigences ne sont jamais 
mieux satisfaites que quand l'histoire vient dérouler devant 
nous des documens qu'elle a recueillis dans le temps et sur 
le lieu mêmes où se passèrent les événemens, dont elle veut 
consacrer la mémoire. Alors s'évanouissent , en quelque 
sorte, les distances de temps et d'espace , et la communica- 
tion entre le passé et le présent se trouve étahlie. Il est ime 
où-constance heureuse dont l'histoire se prévaut avec raison 
pour parler avec plus d'autorité , c'est quand elle a trouvé 
ces documens , non pas oahlics ou ignorés des contempo- 
rains, mais bien connus et confiés à la vigilance et à la garde 
pidjliques. Le malaise que nous eussions pu ressentir en 
présence de documens d'un caractère privé, t'ait place alors 
à la satisfaction qui nait de la confiance. 

Maintenant , voyons , non pas si l'histoire a consacré le 
souvenir de ce qui se passait, il y a dix-huit siècles, en Ju- 
dée, sous le proconsulat de Poncc-Pilate , ce point est déjà 
établi, et je n'ai pas à y revenir; mais voyons si elle l'a con- 
sacré avec raison , si elle a trouvé sur les lieux mêmes des 
documens contemporains et d'un caractère public , où- fût 
attesté i'événcm.^nt décisif, la Résurrection de Jésus-Chri, t; 
voyons si ces docimiens avaient, à l'époque où elle a pu s'en 
eaiparer pour la première fois, un caractère public, si elle 
a su les préserver intacts , si elle nous les présente encore 
ptirs de toute altération. Qu'il existe aujourd'hui un recueil 
de documens historiques où le cbréliiMi préiend montrer 
l'origine et la raison de sa foi, c'est ce que personne ne peut 
c MUcslcr en présence de ce recueil lui-même. Ce i-ecuell , 
c'est le Nouveau Testament. 

Ce livre , que mille messagers portent à l'heure qu'il est 
8 n- tous les points du globe habité, que l'Inde dans ses cent 
dialectes a appris à connaître; ce livre, qui porte la civilisa- 
tion aux trilnis errantes de l'Afrique et, selon le chré- 
tien, quelque chose qui vaut mieitx encore que la civilisa- 
tion ; ce livre que les deux Amériques lisent comme le vieille 
Europe , que conservent les langues antiques de l'Orient , 
qui se multiplie par niillious dans celles de nos nations ci- 
vilisées ; ce livre qui se lit sous les voûtes du temple 



chrétien et <lans la hutte du sauvage habitant de la Nou-- 
velle - Zélande ; ce livre qu'en Allemagne, en Prusse, 
en Suisse , en Angleterre , on retrouve au foyer domesti- 
que, et que la France, depuis sa dernière régénération po- 
litique , voit se répandre siu- toute l'étendue de son terri- 
toire ; ce livre de l'univers, d'où vient-il? depuis quand 
cxiste-til ? qui l'a mis au jour ? Est-ce ime œuvre de fana- 
tisme , de superstition , une fraude pieuse , la production 
d'un ou de plusieurs faussaires , qui , par un inconcevable 
succès, ont réussi à le marquer du sceau de l'antiquité; ou 
bien est-ce, en effet, un recueil de documens authentiques, 
écrits en présence des faits et par les hommes dont le 
iKJjn y est attaché ? 

tJn homme d'un esprit bizarre sans doute , le père Har- 
douin, s'est un jour avisé , je ne sais si ce fut au sérieux , 
de supposer que tous les documens de l'antiquité étaient des 
pièces fabriquées , j'ignore dans quel intérêt , et que , clans 
les couvens du moyen-âge , quelques moines amusaient les 
heures de leurs loisirs à composer les ouvi'agcs que les siècles 
suivans ont eu la bonhomie d'attribuer à Homère , à Héro- 
dote , à Tile-Live, à Virgile, à Horace. Est-ce là votre 
supposition pour expliquer l'origine du Nouveau-Testament? 
Mais , prenez y garde , on rit aujourd'hui du pcre Har- 
douin et de son h) pothèse ; voudriez -vous , par hasard , re- 
vendiquer pour vous une part de ce ridicule ? Si vous êtes 
sérieux, nommez, je vous prie, les n\i mes faussaires; dites- 
nous qui étaient ces hommes prodigieux ? De quelle date 
est leur imposture ? Vous pourrez sans cloute nous dire à 
quelle épocpae on s'aperçut pour la première fois de l'existence 
de ce livre. Là , je le répète, là est toute la question. Nous 
vous offrons, pour en découvrir l'origine j une voie simple 
et loyale. Partout où ce livre a passe, II a laissé derrière 
lui des traces profondes de son passage. Bccherchons Ces 
traces. 

Et d'abord, le Nouveau-Testament n'est pas d'ime origine 
récente ; ce n'est pas d'hier {jvi'il occupe l'attention des 
hommes. Il vivait déjà, quand, le siècle passé » les encyclo- 
pédistes s'en occiqjèreut à leiu- manière. 

Passons. En remontant de deux sièele&et demi, nous ar- 
rivons en face d'une re'volulion inunense, qui ébranla l'Eu- 
rope jusques dans ses antiques foudemens. Il en sort im 
nouvel ordre de choses , d'Ltlées et de faits, un monde vrai- 
ment nouveau. Or, voici comment et pourquoi. U y avait 
alors un système rengleuxqut pesait d'iui poids énorme sur 
les nations, qui arrêtait tout court l'élan de l'esprit humain 
et le développement do la civIUsation, et II y avait au som- 
met de ce système , un homme qui commandait aux peu- 
ples , aux rois et aux consciences. Il y avait aussi un moine 
Ignoré du monde et qui , dans quelque réduit obscur de la 
bibliothèque de son couvent , trou-.a un livre , dont il fit 
l'objet de ses études et de sa méditation. Son génie s'é- 
chauffe et s'inspire à cette lecture. Une chose le frappa, 
c'était le contraste qui existait entre le Christianisme de 
son temps et I3 Chiistianisme de son livre. Ici, tout lui 
apparaît simple, grand, beau, digne de Dieu; là, tout lui 
semble dénaturé , gâté , indigne de Dieu. Ce contraste le 
surprend, l'indigne; Il ne peut renfermer ses convictions; 
il parle , et c'est pour appeler l'attention du monde sur son 
livre; le monde étonné, écoute, prend aussi le livre, et 
la réformation du seizième siècle s'opère. Or, ce livre, qui 
remporte alors une si éclal.tnte victoire, qui opère une ré- 
volution dont nous, qui vivons à trois siècles de distance 
n'avons pas encore vu toutes les suites; ce Kvre, c'était le 
Nouveau-Testament. 

Passons. Le siècle précédent avait vu l'invention de l'im- 

prlmerie, et les premiers essais de cet art qui devait avoir 

tant d'influence sur les choses himialnes, sont consacrés à 

reproduire ce livre. Il existait donc dans le quinzième siècle. 

Dans le quatorzième , nous rencontrons Jean "Wicleff 



14 



LE SEI«EUR. 



le traduisant en langue vulgaire et préparant ainsi de lon- 
gue main le succès de la rélomiation de Luther. 

Nous voici arrivés à cet âge oix la superstition , qui ne fût 
jamais si grande, régnait à la faveur de l'ignorance, qui ne 
lïit jamais si grossière. C'est le beau temps de la clérocratie. 
Alors les rois et les empereurs étaient serfs de ce qu'on 
appelait l'Eglise, les couronnes relevaient de la thiare,et 
une parole d'un Prêtre séparait les peuples de leurs souve- 
rains, en mettant entré eus. un abîme qu'on appelait l'ex- 
communication ; alors les moines guidaient des armées et 
les peuples se courbaient, s'aplatissaient sous les pieds des 
moines; alors le paganisme ressuscité élevait partout des 
temples et des autels à des divinités dont le calendrier nous 
a conservé les noms ; alors on tarifait en sous et deniers la 
violation des lois divines et humaines, et il n'y avait de 
péché irrémissible que celui d'essayer d'être libre et de 
Voidoir servir Dieu selon sa conscience. 

Cependant il se trouvait , et en foule , des hommes assez 
courageux pour oser commettre ce crime. Du fond des val- 
lées des Alpes et des Pyrénées jusque dans la Bohème, une 
classe d'hommes, pourchassés et traqués comme des bêtes 
sauvages , protestaient contre la corruption générale , et 
osaient avoir un cidte et des convictions à eux. C'est en vaui 
que le Vatican tonne contre eux , que l'Inquisition s'orga- 
nise pour en abolir la mémoire, que des flots de sang sont 
répandus, ces généreux défenseurs de la liberté de conscience 
demeurent inéliranla])les. Ce que le chrétien appelle « le dé- 
pôt de la foi, « ils l'ont reçu, ils le gardent et, connue à une 
précédente époque, le sang des martyrs est la semence d'où 
renaîtront les chrétiens primitifs. 

Le philosophe étonné se demande quel est donc le prin- 
cipe de cet héroïsme, et comment il a pu se faire que ce peu- 
ple de martyrs n'ait pas été subjugué ou anéanti, cl voici ce 
qu'il trouve : le Livre des Chrétiens est parmi cui, ils le 

possèdent, ils le lisent , ils le croient ce livre , ce même 

livre auquel, ainsi que nous venons de le voir, la réformation 
du seizième siècle fut due plus tard. 

Claude de Turin l'a porté dans les vallées des Alpes; Pierre 
Valdo l'a lu et en a prêché la doctrine; bien avant eux, deux 
frères, Cyrille et Méthodius, qui ont vécu dans le neuvième 
siècle , l'avaient traduit dans la langue des Slaves , et cette 
traduction est encore celle dont on se sert en Russie. La 
cause de la liberté et de la civilisation paraît donc tout aussi 
Lien liée à ce livre que celle du Christianisme, puisque par- 
tout où nous le voyons se montrer , nous voyons tout aussitôt 
surgir autour de lui et sous son influence immédiate des 
hommes qui devancent leur siècle de toute la disUuice qui 
sépare leur temps du nôtre , et qui ont plaidé la cause de la 
liberté la plus sainte et la plus précieuse, de celle qui réserve 
à Dieu seidle domaine de la conscience, avec une éloquence 
au moins rivale de celle des hommes qui la plaident de nos 
jours ; car eux, ils la plaidaient par leurs souffrances et par 
leur sang. 

Ce n'est pas que l'Eglise dominante et persécutrice ne 
possédât aussi le Livre; mais, et pour cause, elle n'avait garde 
d'en placer « la lumière sur le chandelier.» Les canons des 
conciles et les décrétales lui valaient mieux, et, chose bien 
digne de remarque pour le sujet qui nous occupe, elle ne 
contestait pas la pureté, l'intégrité du livre par lequel ceux 
qu'elle persécutait comme hérétiques maintenaient et leur 
foi et leur opposition ; ce qu'elle leur contestait, c'était le 
droit de l'ouvrir. Or, si ces sectes persécutées eussent altéré 
le livre , ou si elles l'eussent reçu altéré , l'Eglise régnante 
avait le moyen d'arrêter leurs progrès et de mettre, et pour 
toujours, fin à leiu- inquiétante opposition: c'était de montrer 
les altérations. Quand, dans un procès, Fune des parties s'é- 
laie de pièces fausses ou falsifiées, et que l'autre possède les 
pièces authentiques, le procès çs^t JjienJvl.iiijip^, , 



Le Nouveau-Testament existait donc déjà dans la longue 
nuit du moyen-âge , et il y était comme le gage , comme la ■ 
semence de la régénération qui vint après , comme l'arche'*'' 
sainte que gardait le véritable peuple chrétien. '' 

Nous sommes arri\és au neuvième siècle , et nous y avons 
> u , au sein des ténèbres , briller la lumière du livre dont, 
nous recherchons l'origine. Le même spectacle se présente' 
encore dans le huitième siècle : mêmes ténèbres; même point 
lumineux. A cette époque où un évêque canonisé, saint 
Eloi de Noyon , l'un des plus célèbres prédicateurs de son 
temps , définissait « le chrétien, celui qui vient souvent à 
» l'église , qui y apporte ses offrandes , qui n'ose toucher à 
» ses revenus avant d'en avoir offert les prémices à Dieu, 
» ( ce qui voulait dire au clergé ) , qui sait par coeur lél 
» Symbole et l'Oraison Dominicale ; » à cette époque où 
él;ut tel le type de la perfection chrétienne , notre livre 
existait déjà , et pour produire cette protestation généreuse 
contre la superstition et l'esclavage de la conscience que 
nous avons vue dans les siècles suivans. En 660 apparurent 
dans l'orient les Paiiliciens : nous ne les connaissons cjue 
par le témoignage de leurs adversaires ; cela n'en vaudra 
que mieux pour notre recherche présente. Au milieu de^ 
anathèmes dont on les poursuit et des injures dont leurs 
ennemis les chargent , nous n'avons pas de peine à recon- 
naître en eux des hommes libres , qui souffraient pour leur 
conscience et pour leur fol. 

Dans une petite ville des environs de Samosate , un 
étranger qui avait été captif chez les mahométans et qui re- 
venait de Syrie est accueilli avec hospitalité par l'un des 
habitans nommé Constantin. L'étranger reconnaissant, avant 
de quitter son hôte , lui fait présent d'un livre précieux. 
C'était le Nouveau-Testament dans la langvie originale. Déjà 
à cette époque on disait que ce livre n'appartenait qu'an 
clergé ; cependant Constantin se met à l'étudier avec une 
ardeur infatigable. Les épltres de Paul attirent surtout son 
attention , et il retrouve le Christianisme dans sa pureté. Il 
conuuunique ses convictions à d'autres , une Eglise se 
rassemble autour de lui , ou plutôt autour du Livre ; des 
hommes de conviction et de courage osent élever la voix et 
en appeler d'autres à la lilierté chrétienne ; à leur Toix 
plusieurs Eglises naissent dans la Cappadoce et l'Arménie. 
Le parti dominant s'alarme ; on accuse de manichéisme 
ces clirétlens qui avaient la hardiesse d'en revenir au fon- 
dement de la loi chrétienne ; les empereurs grecs s'arment 
d'une sévérité sanguinaire contre eux et , pendant cent- 
cinquante ans , leurs Eglises passent par le feu de la persécu- 
tion , jusqu'à ce qu'enfin rimpéralrlce Théodora , les ayant 
fait rechercher dans toute l' Asle-Mlneure , en eut détruit 
environ cent miUe ; mais, nous l'avons vu, le Livre était 
resté. 

[La Jin a un prochain numéro.) 



ASTRONOMIE. 

l'existence de dieu phodvée , selon sir JOHN nenscHELL , 

PAR l'anéantissement DE CERTAINS ASTRES. 

Le grand observateur Herschell a publié récemment à 
Londres ini traité élémentaire d'astronomie , qui fait partie 
de la collection des tiallés destinés à remplir les conditions 
du testament par lc(}iiel le duc de Brldgewater a légué 
8,000 liv. st. cjui doivcntêlre distribuées entre huit personnes 
chargées de développer, dans des ouvrages distincts, les 
preuves physiques et scientifiques de la toute-puissance et 
de la grandeur de Dieu. Avant de quitter l'Europe , pour se 
rendre au Ca])-de-Bonne-Espérance , où 11 se projjose d-;. 
continuer ses observations siu" les étoiles doubles et les née 



LE SEMEUR. 



15 



l)iil(Misps , ce saviint a aussi préparc des notes , sur lesquelles 
a clé rédigé un article publié rcceninienl dans le Quarterly- 
licK'icw , vi ({WcXa Rci'ui:^ Érilanuiqiic vient de reproduire 
sous le litre de Considérations et conjectures sur l'univers. 
On y trouve une tendance i:eniartpial)le à faire servir la 
science h raffermissement de la religion. Nous ne pensons 
pas qu'il soit utile de communiquer à nos lectou-s les 
consid(''ralions auxquelles sir John Herschell se livre sur 
l'ensendile de l'astronomie sidérale ; mais il y a dans le 
morceau dont nous parlons quelques passages d'un intérêt 
général que nous nous faisons un devoir de transcrire. Si 
Uersclicll ne va pas aussi loin que Chalmers dans ses Dis- 
cours sur r astronomie , il consacre cependant ses vastes 
connaissances à élaldir la vérité qui sert de base au Christia- 
nisme , celle de l'existence de Dieu, qu'un célèbre astro- 
nome français a combattue , quoique la science lui fournit 
pour la reconnaître les mêmes démonstrations. Les citations 
suivanles ne font guère connaitre que les résultats aux- 
quels Herschell arrive; il eût été diflicile pour les personnes 
étrangères à la science de le suivre dans tous ses argumens : 
« Le moment fatal semble venu, moment admirable, dont 
■ nos enfans recueilleront les fruits et que nos pères ne pré- 
voyaient pas, où la Science et la Religion , soeurs éternelles, 
se "donneront la main , où ces nobles sœurs, au lieu d'engager 
«ne lutte déshonorante et funeste , conclueront une alliance 
sublime. Plus le champ s'élargit, plus ces résultats favorisent 
la crovanee religieuse, plus les démonstrations de l'existence 
cternêlle d'une intelligence créatrice et toute-puissante de- 
viennent nombreuses et irrécusa])les. Géologues, matiiéma- 
ticiens, astronomes, ont apporté leur pierre à, ce grand tem- 
ple de la science, temple élevé à Dieu lui-même. Toutes 
leurs découvertes coïncident. Chaque nouvelle conquête de 
la science est inie preuve en faveur du système théiste. 
Chacime d'elles élaie encore les résultats de la science an- 
tique. On est parvenu, de nos jours, à la certitude presque 
Inathémaliqne de ces vérités , que Rome cl la Grèce ne 
soupçonnaient pas, ou n'entrevoyaient que vaguement.... 

» Saturne, avec ses anneaux et ses satellites (qui, en 

1859, doivent se montrer dans toute leur gloire comme en 
1825), n'excède pas, observe à travers un léleseospe de puis- 
sance médiocre , le diamètre d'une pièce de cinq francs. 
Supposez qu'un astronome de Sîi'iiis se serve, pour contem- 
pler notre soleil, d'un inslrimient de même mesui-e que le 
nôtre ; à ses yeux, l'astre que nous appelons immense ne 
sera plus qu'un faible rayon, et comme la plus considérable 
de nos planètes roulant autour du soleil n'intercepterait pas 
plus de la centième partie de sa lumière, l'astronome de Si- 
rius ne se doutera pas même que nous existons. Jl maniuera 
sur sa carte céleste, non seulement notre soleil, mais tout 
notre système ) mais toutes nos planètes , comme une seule 
étoile lixe. Il ne consacrera pas à ce globe qui nous appar- 
tient, que nous regardons comme notre miivers, une seule 
pensée, un seul point dans sa mapprnaonde ; et si notre glo})e 
était détruit , aucun des cinquante globes qui vivent, ali- 
mentés sans doute par les rayons de Sirius, ne se douterait 
que nous avons été, que nous avons cessé d'être. Quel est 
donc l'œil qui veille sur notre misérable sphère ? Quel est le 
bras toujours étendu qui la soutient? 

» Placés coiume nous le sommes, suivant l'opinion des 
astronomes , au centre des systèmes qui animent l'espace , 
armés d'instrumens admirables , riches d'observations et de 
conquêtes scientifiques , nous restons encore ensevelis dans 
ime profonde obscurité. Nous ne savons pas si ces systèmes 
se soutii'nnent par leur vigueur propre et intime , ou s'ils 
ont été créés par un pouvoir étranger, par un être placé 
hors d'eux. Supposez qu'ils se maintiennent par leur pro- 
pre force; ils sont nécessairement immortels: prouver qu'ils 
doivent périr, c'est prouver qu'ils sont le résultat d'une 
plus haute intelligence, de l'intelligence toute-puissante. 
Celle Intelligence doit être éternelle , sans commencement 
et sans fin, et ne rien devoir qu'à eUe-mènie. Cherchons 
donc dans les éludes astronomiques la théologie véritable : 
leur démonstration est aussi sévère et aussi rigoureuse que 
celle des malhématiques. L'histoire des révolutions des em- 
pires n'offre pas de preuve aussi frappante , d'évidence aussi 
claire que celloô sur lesquelles s'appuie celte science toute 
positive. Eh bien! elle nous apprend que le doigt delà 



mort, l'empreinte d'une mortalité inévitable , sont gravés 
sur quelques-uns des mondes les plus Ijrillans que le 
firmament ait offerts à l'admiration des hommes ! » 

Après avoir rappelé divers phénomènes qui prouvent que 
beaucoup d'étoiles qui ont été jadis observées ont disparu Je 
la face du ciel , l'auteur ajoute : 

« Pendant des siècles , des hommes qui n'avaient que 
cette seule occupation ont observé les cnangemens divers 
du firmament , et ont reconnu la disparition subite et l'a- 
néantissement vraisemblalde de plusieurs astres observés 
autrefois. Ces astres périssent ; donc ils sont nés. Ils ont leur 
mort et leur vie comme l'honmie a les siennes : un certain 
nomljre d'années s'écoulent ; ils accomplissent leur révo- 
lution et disparaissent à jamais. Quel est le pouvoir qui a 
marqué les limites de celte mort et de cette vie ? qui leur a 
donné des lois , qui a tracé la carrière dans laquelle les as- 
tres doivent se mouvoir ? 

» Pourquoi veut-on que nos facultés bornées soient 

capables de concevoir la durée du système auquel nous ap- 
partenons? Quand même sa vie ne devrait se calculer ni par 
années comme celle de l'iiomme , ni par siècles comme 
notre histoire , mais par millions de siècles , c'est toujours 
une vie que doit terminer une mort. Pour de plus hautes 
intelligences , nous ne sommes que les animalcules semés 
dans la goutte d'eau de l'observateur. Pouvons-nous comp- 
ter les êtres vivans que le microscope nous laisse entrevoir 
dans un point inapprécialde de l'espace ? Après quatre mille 
ans d'observations soutenues , sommes-nous parvenus à 
compter les étoiles? Comment donc espérons-nous supputer 
le nombre d'années que le système solaire doit encore par- 
courir pour atteindre sa décadence et sa fin? 

» La conséquence des prémisses que nous avons posées 
est irrésistible. Tout système qui décroit et s'affaisse, doit 
périr un jour. Les forêts ne nous semblenl-elles pas perma- 
nentes? Les montagnes , l'océan, ne sont-ils pas pour nous, 
faibles êtres, un faux emblème de l'éternité? Notre imagi- 
nation ne nous deçoit-elle pas sans cesse ? Le chêne du Li- 
ban dure un ou deux siècles, et tombe en poussière. La 
montagne s'affaisse , frcmiile , livre passage aux volcans et 
s'écix)ule ; la mer se retire ; ce qui était rivage devient mon- 
tagne. Le géologue aperçoit d'iiiuncnses ruines à la svirface 
du globe. Eh bien ! les astres eux-mêmes portent leur sçn- 
tence écrite sur leur front élincelant ; ils n'ont pas de privi- 
lège contre la mort. Leur vie est plus longue , voilà tout. A 
l'éphémère il faut une heure, à l'homme quatre-vingts ans; 
à un empire quelques siècles ; aux conlineus et aux îles des 
époques immenses et Incertaines : et les i-evolutions du ciel 
même qui nous servent à mesurer nos siècles passagers fini- 
ront par languir, s'éteindre et disparaître. 

«Notre globe est dansles langes: nous le croyons vieillard; 
son expérience est celle d'un enfant. A quel degré de per- 
fectionnement peut-il prétendre en fait cle science , d'arts , 
d'imagination , de civilisation et de foi religieuse ? Quel 
sera son progrès à travers les époques futures de son exis- 
tence ? C'est ce que l'esprit humain ne peut deviner ou pré- 
voir En présence du merveilleux spectacle que nous 

venons de décrire (i), attacherons-nous une bien haute im- 
portance à notre globe chétif ? Irons-nous le regarder comme 
créé pour imposer la loi aux restes des satellites du mon- 
de ? ou plutôt ne reviendrons-nous pas à la fois au sentiment 
de notre faiblesse et à ce sentiment de vénération, l'un des 
plus nobles attributs qui nous distinguent des animaux; nous, 
infiniment petits dans l'échelle des êtres, infiniment grands, 
si nous réfléchissons que notre intelligence les embrasse 
tous , les comprend tous ? » 

(1) C'est à regret que nous nous sommes vus forcés de supprimer 
cette description magnifique elle-même , et dont nous pourrons pu- 
blier plus tard quelques fragmens, propres à pénétrer l'àme d'un sen- 
timent d'adoration et de gratitude. 



16 



LE SEMEUR. 



VARIETES. 

DE LA PAUVKETÉ EN ESPRIT ET d'uNE PAROLE d'uN 
SAINT-SIMONIEN. 

n Le bonheur n'est pas dans la tête , 
Un ancien proverbe nous dit : 
Heureux les pauvres en esprit. » 

Sotte chanson ! pour ne pas dire chanson sacrilège , puis- 
qu'elle se joue delà Parole du Fils éternel de Dieu et la 
travestit. Comment ici me revient-elle? C'est par un autre 
souvenir. J'ai lu, il y a peu d'années, une broclnire saint- 
simonienne; je regrette extrêmement de ne l'avoir plus 
sous la main pour en citer l'auteur et la page. Sur l'ensem- 
Llo de l'ouvrage je me rappelle conl'usément que c'était im 
jeune Salnl-Simonien qui écrivait à un autre Sainl-Simo- 
nien , se plaignant à lui de lroul)les survenus dans leur so- 
ciété à propos d'un pape ; lui ne pouvait pas reconnaitre 
celui que d'autres avaient reconnu, ctil confessait en même 
temps le besoin d'une refonte complète dans ses idées et 
son système; il s'agissait mt'me, si je ne me trompe, d'une 
morale à trouver, comme si l'on n'en avait point encore ; et 
cependant ce qui me plaisait dans l'écrit de ce jeune 
homme , c'était, avec de l'enthousiasme et du talent, de la 
conscience et de la franchise, une loi morale qui pai-lait en 
lui et qu'il craignait de froisser par la dissimulation et par 
le mensonge ; mais ce n'est pas là ce qui est en rapport 
avec la chanson. Ce rapport est en autre chose que je me 
rappelle bien plus clairement que le reste , parce qu'en le 
lisant j'en fus vivement frappé comme d'un trait qui bles- 
sait ma foi, et qu'alors déjà ce que je vais maintenant 
écrire, se remua dans ma pensée. Ce ]eune homme, tout 
en reconnaissant qu'il devait , quant à lui , rel3rousser che- 
min , pour revenir par une autre route à la vérité , profes- 
sait une haute estime pour l'intelligence liumainc et pour 
la sienne en particulier; et par une allusion méprisante au 
Christianisme, il s'écriait : Ce n'est pas nous qui mettons 
au rang des béatitudes l'aveuglement et l'ignorance ; ce 
n'est pas pous qui disons:" Heureux lespauvi'es en esprit!» 

Que de réflexions à faire là-dessus ! Pour les Saint-Slmo- 
nicns le Christianisme est chose viciUie, et chose passée; 
tout au plus en font-ils cas dans les voies de la Providence 
comme d'un avant - coureur nécessaire pour amener leur 
Ivmiière à eux. Non pas, Messieurs, vous vous trompez; le 
Christianisme est pour vous la chose à venir, puisque ja- 
mais encore vous U3 l'avez entendue, au moins si j'en juge 
par le passage de nos Ecritures que l'un de vous me tra- 
duit auisi. Ce n'est pas avoir vu le Christianisme, que 
d'avoir vu passer dans l'ombre du monde , avec les autres 
figures du monde, des cultes, des temples, des autels, des 
prêtres et des foules d'hommes qui se nommaient , qu'on 
nommait chrctiens.il faut avoir ouvert le Livre de la vérité 
par l'esprit de vérité , et alors se trouve un Christianisme 
qui ne peut vieillir, qui ne peut passer, parce que ce qu'il 
publie c'est ce qui est et demeure éternellement. J'en 
prends à témoin cette parole de nos Evangiles que voiis 
expliquez, vous, dans le même sens que le chansonnier 
impie et frivole, mais qui, dans son sens véritable, exprime 
une vérité en tout temps, en tout lieu, la même; vérité 
aussi immuable et indestructible que la nature du Créateur 
et des créatures dans leurs relations avec lui. 

Ce ne sont pas les ignorans et les imbéciles que Jésus 
dit bienheureux. Je pourrais vous citer d'autres paroles du 
Christ, nous exhortant, en effet, à ne pas mettre notre 
foi dans l'intelligence de l'homme , intelligence d'autant 
plus ténébreuse souvent qu'elle crie lumière à plus haute 
voix ; je pourrais vous en citer d'autres qui sont faites , d'un 
autre côté, pour nous rassurer" pleinement sur le sort des 
plus aveugles , des aveugles-nés , parce qu'un plus clair- 
voyant qu'eux trace leur route et marche avec eux; mais 
ici il n'est point du tout question de cela. Les pauvres en 
esprit sont ceux qui , dans leur esprit , reconnaissent leur 
pauvreté ; qu'ils n'ont rien à eux ni par eux ; que la créa- 
ture en elle-même , et dans son propre fond , est le vide , 
le néant même ; que l'existence et tout ce qui s'y rattache 
est im don, une aumône perpétuelle qu'elle reçoit du Créa. 



teur. La différence des richesses, des proprii'tés apparentes, 
ne fait rien ici : le millionnaire et le mendiant , le grand 
génie et l'idiot, le croyant même et l'incrédule, sont devant 
Dieu dans le même cas; ils n'ont rien à eux. Qu'as-tu que 
tu ne l'aies reçu? leur dit aux uns et aux autres la vérité 
éternelle; et quoique Dieu puisse leur donner, de quelques 
grâces qu'il puisse les enrichir dans tous les temps de 
leur durée , il en sera toujours ainsi ; c'est toujours la cha- 
nté éternelle (pii leur donnera leur pain quotidien, qui leur 
fournira vie , nourriliu-c et vêtement. Ceux qui reconnais- 
sent et sentent cela, (lui en portent la persuasion en tout et 
partout, sont les bienheureux , selon Jésus-Christ. Et pour- 
quoi ? C'est , dit-il , parce que le royaume de Dieu est 
a eux. Cela se comprentl aisément une fois qu'on est sur la 
voie; lien de plus siiiqiîe en soi-même que la vérité qui est 
selon la piété , comme dit saint Paul. En reconnaissant qu'ils 
n'ont rien , ces pauvres en esprit reconnaissent en même 
temps la main tpii leur donne ; ils voient ce pouvoir suprême 
qui crée, qui vivifie, qui ordonne, qui gouverne tout, et 
en lui ils ont une richesse assurée , un fondement inébran- 
lable et inépuisable de tous leurs esp irs; leur cœur est re- 
monté où esl leur trésor ; héritiers de Dieu , cohéi itii rj de 
Jésus-Cbrist , ils disent : « Tout ce que le Père a est à moi ; 
Paul est à moi , Céphas est à moi , le monde est à moi , le 
présent et l'avenir, la vie et la mort sont à moi, car toutes 
choses ensemble me servent dans ce royaume où la poli- 
tique du Roi éternel résoud ce problème: que chacun con- 
court au bien de tous , et que tous concourent au bien de 
chacun.» On croit toujoius à quelque chose, au monde, 
à soi-même , o'ti en Dieu , et celui qui croit en Dieu a la 
ItoiHie part qui ne peut pas lui être ôtée. Sonl-ce là des vé- 
rités qui peuvent passer, qui peuvent vieillir ? Et c'est à ces 
vérités-là, cependant, que toutes les paroles du Fils de Dieu 
reviennent dans les Ecritures : cherchez premièrement, 
non pas votre propre force et pviissance , non pas vos propres 
vertus et justices , mais le royaume de Dieu et sa justice , 
et le reste vous sera donné par dessus. Quelle chose étrange 
que l'homme qui ne peut ni se faire naître , ni s'empêcher 
de mourir , qui ne peut même se donner une pensée 
qu'il n'a pas , ni retenir la pensée qu'il a , lorsqvi'elie s'é- 
ciiappe , et qui se croit rich?, et qui se croit une vie, un 
être en lui-même, et qui ainsi se feiine les yeux pour ne 
pas voir son Créateur ! 



Scènes de moedus a!\abes, par Louis Vurdot. — Espagne. — Dixième 

siècle. 1 vol. in-î". Paris, 1334. Chez Paulin, libraire, place de la 

Bourse, n° 31. Vr'-a : G fr. 

M. ViarJot est auteur d'une Histoire des yinbes et des Maures 
d'I'.spmjne , qui a paru l'année dernière. Il essaie de compléter son 
ouvrage, en ajoutant aux aperçus généraux des événemens historiques 
qu'il a déjà publiés, d'autres aperçus de mœurs publiques et privées. 
11 nous dit lui-même a qu'il a borné sa t.iche à dessiner une espèce 
CI A'albuui, dont les feuilles détachées oirrissent un a unies objets 
o les plus saillans et les mieux connus , et qui , se tenant du moins 
<i entre elles par le lian d'une même époque et de mêmes personnages 
(( formassent un tout , ayant son commencement cl sa fin. » 

Tel est , en elTet , le plan qu'il a suivi ; groupant des personnages, 
réunissant sur eux des traits épars empruntés aux écrivains espagnols 
et à nos orientalistes, il s'est elTorcé de faire apparaître aux yeux de 
ses lecteurs l'une des époques les plus brillantes de la vie de ce peu- 
ple. Si nous étions appelés à critiquer son travail , nous dirions qu'il 
esl habile surtout a peindre les détails , qu'il reproduit avec bon- 
heur la richesse des costumes, et qu'on est, forcé d'admirer la ma- 
gnificence de ses décors; mais qu'il est moins heureux quand il s'agit 
(le donner à ses personnages la physionomie qui leur appartient. Il 
eut été intéressant sans doute de montrer comment le caractère de 
l'Arabe n'a pas change, lorsqu'il s'est allié avec la foi du musulman; 
mais c'est un point de vue qui n'est pas même indique ; et cependant 
quoi de plus remarquable que la ressemblance , dans les traits géné- 
raux, des mœurs de ce peuple, à travers tant de siècles, depuis l'Inde 
jusqu'il l'Océan atlantique, qu'il demeure à peu près sauvage dans sa 
première patrie, ou qu'il devienne .i peu près civilisé dans les pays 
dont il fait la conquête. Si cette idée avait dominé dans le livre de 
M. Viardot, elle lui eut donné l'unité qui y manque et qu'on y re- 
grette. Nous y aurions alors trouvé des argumens à l'appui des pro- 
phéties, du genre de ceux que nous a fournis dernièrement le voyage 
de M. Damoiseau. Le manque de ressemblance historique , sous ce 
rapport , ne nous permet pas de tels rapproehemens. Cet ouvrage se 
lit d'ailleurs avec intérêt; la forme en est originale cl piquante. 



Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Selligue , rue Montmartre, u" 131. 



TOilIE III». — N" 3. 



IS JANVIER 1854. 



&■ 



sLimii Sili 




JOURNAL RELIGIEU:?C, 

Poltlîque 9 Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ , c'est le monde. 
Matih. XIII. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n" U , et chei tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
8 fr pour 6 mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2fr. pour l'année, 1 fr. pour 6 mois, et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
pacTuels et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Dfouvellisle p^audois. — A Neuch.itel, chez 
Michaud, libraire. — A Genève, chez M"' S. Guers, libraire. 



SOMMAIRE. 

Revi'e roLiTiijCE : Mémoire sur tes moyens qui peuvent conduire à 
l'indépendance italienne. — Des conditions de la moralité publique, 
selon la Gazette de France. — PiÉsdmé des soutelles politiques : 
France. — Kussic. — Espagne. — Italie. — Etats-Unis. — Perse. 

— CoLosiEs : Des vues de M. de Sismondi sur l'affrauchissenient 
des esclaves dans 1rs colonies françaises. — Histoire d'un Livre. (Fin.) 

— Education : Scènes du jeune âge , par M™* SoruiE Gav. — Le 
Livre des petits enfans , par M"" DESBOROEs-ViLMORE. — Nouveau 
Magasin des en/ans. — Petit IJvre sur un grand sujet , par T. -H. 
GiiLACDST. — MÉLiNCES : Efforts en faveur de la liberté religieuse 
en Suisse. 



REVUE POLITIQUE. 

Mémoire si'r les moyejis qui peuvent cownviEE a l'indé- 
pendance iTALiENisE. Br. in-S". Paris, i855. Chez Paulin , 
place de la Boiu-se. Prix : a fr. 

L'Italie a toujours eu des maîtres étrangers depuis les in- 
vasions des Barl3ares , sans renoncer jamais à sou indépen- 
dance. Elle a été subjuguée , non assenie ; conquise , non 
façonnée à l'esclavage ; autant ses ennemis ont trouvé facile 
de vaincre sa résistance armée, autant il leur a toujours été 
difficile de soumettre sa résistance d'opinion. L'illustre Al- 
fieri a résumé la posilion et le caractèi'e des Italiens dans ce 
vers bien connu : Seriù j-i, mit sen'i ognor' Jrementi. 

L auteur du niéaioire que nous avons sous les yeux ne 
désesjière cependant point de l'indépendance italienne. Les 
longues infortunes du passe'', au lieu de t'ahntlre, ne font que 
lui inspirer une plus mâle énergie ; son patriotisme t>'aug- 
mente des obstacles mêmes qui sembleraient devoir l'étouf- 
ier. Il croit à l'avenir de l'Italie ; il a foi dans le coiu-age de 
«es concitoyens, et il compte déjà tellement sur le triomphe 



de la liberté- contre le despotisme autiîchic-n, qu'il tracs dans 
son livre l'organisation de l'armée nati nale, ses formes d'ad- 
ministration, de discipline, de promotions; il ne néglige rien 
dans ces minutieux détails, n'oublie rien dans ses espérances, 
pas même un hôtel italien des Invalides. On s'iaiagi:icra 
peut-être , eu voyant un enthousiasme qui va s'asseoir au but 
avant que les événemens aient fait le premier pas vers l'c- 
luancipallon italienne , on s'iinaglueiit que r<»«tc>.ir oot un 
jeune homme irréfléchi, fougueux, l'un de ces carboniri qui 
peuplent les clubs de hxgiovine Ilalia , et qui vocifèrent le 
cri de lllierté, sans avoir le courage de tenir pied un quart- 
d'heure contre une escouade d'Auti'ichiens ; mais on se 
tromperait fort dans une pareille supposition. L'écrivain ano- 
nyme de ce mémoire montre un esprit c;4me et réfléchi dans 
les plans qu'il propose , en même temps qu'il est enthousiaste 
dans les résultats qu'il s'en promet ; il discute froidement les 
moyens de défense que pourrait employer l'Italie , et les 
chances probables de l'invasion étrangère. L'auteur , autant 
qu'il est permis d'en juger par un grand nombre de passages , 
de sa publication , doit être un vieillard plutôt qu'un jeune 
homme ; il a sans doute blanchi dans la méditation des 
alTaires d'Italie, et c'est vraiment un spectacle beau à voir 
que ce patriotisme si ardent avec une raison si tranquille, 
et cette foi déjà sûre de l'avenir avec ces calculs si froids du 
présent ! Pour réunir des qualités si contraires , il faut porter 
un noble cœur, une âme généreuse , et nous en croyons sans 
peine M. AiTuand Carrcl, (pii dit, dans la préface , que l'é- 
crivain anonyme est l'une des popularités italiennes les plus 
pures et les plus niérilées ; il a caché son nom parce que 
l'exil n'a plus aujourd'hui un caractère sacré , et qu'il ne 
sutht pas d'être proscrit pour ii'avi ir plus à craindre les ven- 
geances de SCS proscripteurs. 

Le mémoire est divisé en quatre parli 's. L'auteur dé- 
montre , dans la première partie , que les efforts les plus 
énergiques et les plus unanimes demeureraient sans résul-, 
lats , si l'on n'avait pas pour point de réunion une <^''jt\\xéQ 
de l'Italie , qui , présentant les plus grands oljs/^acîes aux 
invasions , assurât aux Italiens des probabilités de succès 
des moyens de retraite et du temps pour se préparer à la 
défense. Dans la seconde partie , il indique le royaume 



13 



LE SEîtfEUR. 



des Deux-Siciles comme le point de ralliement le plus 
avantageux; à celte occasion, il cherche à réhahiliter la 
bravoure des Napolitains , ce qui fait honneur à ses senti- 
mens patriotiques ; mais en dépit du nom de géant qu'il 
accorde liliéralement aux soldats des Deux - Siciles , 
nous craignons qu'il ne trouve beaucoup d'incrédules : trois 
ou (jiiatre siècles de défaites continuelles sont un si ter- 
ril)le argument ! La troisième partie est employée avix dé- 
tails d'organisation d'une armée pei-maneute et d'une garde 
nationale , qui aurait d'intimes rapports avec la troupe de 
ligne. Enfui, il explique, dans la quatrième partie, de quelle 
manière une armée nouvellement organisée pourrait tenir 
la campagne dans toute l'Jtalie, sans s'exposer à une entière 
défaite. Quant au généralissime futur de cette armée en 
espérance, l'auteur l'attend du génie national. «Deux Ita- 
liens, dit-il, Bonaparte et Masséna, ont sui-jjassé la répu- 
tation militaire de tous les autres capitaines. » 

Nous sonuues de fort mauvais juges en matière d'opé- 
rations stratégiqvies, et nos lecteurs n'y connaissent vrai- 
semblablement pas beaucoup plus que nous ; c'est pour- 
quoi nous n'en dirons rien , si ce n'est que nos sympathies 
sont avec les généreux sentimens de l'auteur , parce que 
la cause de la liberté , d'une liberté sage et bien entendue , 
nous paraît être la même que celle de la civilisation. 

Mais il y a dans ce mémoire une idée que nous devons 
examiner en peu de mots. L'Italie, dit l'auteur, est prédis- 
posée à prendre pour modèle les Etats-Unis d'Amérique. 
On peut se demander si ce n'est pas là une grande illu- 
sion, qui deviendrait fatale à l'indépendance italienne, en 
supposant "que cette indépendance vint à être conquise. 
L'Italie, pressée 3*11 nord et à l'ouest par des états puissans, 
est dans une toutaulre position géographique et politique que 
l'LTnion américaine, qui n'a autour d'elle que de vastes soli- 
tudes et l'Océan. D'ailleurs, si l'on consentait même à ne 
point tenir compte de cette différence, il evi«to entre les 
mœurs des Américaine du Nni-tl et colles des Italiens de si 
profondes diversités qu'on ne peut éta])lir entre elles au- 
cune analogie. Les Etats-Unis nourrissent tui peuple grave, 
sérieux, persévérant, pénétré de fortes convictions religieu- 
ses ; l'Italie, au contraire, voit s'agiter dans son sein un peu- 
ple léger, frivole, passionné poiu- les plaisirs, amolli par la 
volupté, superstitieux dans les classes inférieures et incré- 
dide dans les autres. Les hormnes qui combattraient pour 
l'indépendance italienne seraient en majorité, on doit le 
croire , peu favorables à la religion dominante et ennemis 
déclarés du sacerdoce romain ; ils attaqueraient le clergé 
dont ils tiennent les membres pour fauteurs ouverts ou se- 
crets du despotisme, et comme la plupart ne connaissent de 
religion que le catholicisme, et d'Eglise que l'Eglise de Ro- 
me, ils croiraient faire preuve de zèle patriotique en se pro- 
clamant irréligieux, et proscriraient le Ciiristianisme en 
bannissant les superstitions romaines. Or, à un peuple sans 
foi chrétienne, la liberté des Etats-Unis, cette large indépen- 
dance du citoyen, cette vaste extension du droit électoral, 
ces changemcns si midtipliés des principales autorités du 
pays , cette absence presque complète de toute police poli- 
tique , ime semblable liberté ne serait-elle pas probaljle- 
ment mortelle ? On oïdjlie trop , en parlant de l'^Vmérique 
du Nord , que les maximes sociales qui la gouvernent ont 
été formées, non sous l'impulsion des principes antichré- 
tiens des encyclopédistes , mais sous l'influence des convic- 
tions éminemnK'ut religieuses de ces vieux puritains qui 
émigi'èrent de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis , pendant 
le rb^^^ '^'^^ derniers Stuarts. La foi chrétienne y a précédé , 
mùrr i.'ispiré la déclaration d'indépendance ; la plupart 
des soldats nî-ssemblés au premier cri d'insurrection étaient 
des hommes rel'g'eti'^) et c'est depuis lors l'Evangile qui a 
Hé le plus ferma boulevard des institutions libres de celle 



vaste contrée. Mais ce n'est pas ici le lieu d'approfondir une 
si haute question , nous espérons y revenir un jour avec 
plus d'étendue. 



PES CONDITIONS DE LA MORALITE PUBLIQUE, SELON LA GAZETTE 
DE FRANCE. 

La Gazette de France nous reproche ce qu'elle nomme 
notre indijj'crentisme politique, et cela parce que nous n'at- 
tendons pas des institutions politiques plus qu'elles ne peu- 
vent donner, et que nous soutenons que, pour moraliser la 
France , il ne sulEt pas de changer les lois électorales du 
pays. 

La Gazette nous répond qu'il faut que la Chambre élec- 
tive émane du suffrage universel , parce que les partis qui 
n'ont de force qu'en prétendant que leur opinion est celle de 
la France, ne pourraient plus tenir ce langage en présence 
d'une chambre nommée partons, et qu'alors les honmies 
dont la mission est de répandre les idées morales pourraient 
le faire sans être troublés par les dissensions intestines du 
jiays et les convulsions qui en sont la suite. 

Nous ne demandons pas mieux que de croire ces belles 
choses; mais m<ilheureusement les individus n'étant pas 
changés, les prétextes d'agitations ne leur manqueraient pas: 
ils en appelleraient des masses ignorantes aux sommités in- 
struites , comme on en appelle aujourd'hui des sommités 
aux masses ; et les amis de la Gazette ne seraient-ils pas les 
premiers à invoquer un principe inverse à celui qu'ils sou- 
tiennent, si l'événement leur était contraire ? 

Les conditions delà moralité ne doivent pas être placées en 
dehors de l'homme; car on n'aura jamais ainsi qu'une moralité 
apparente.La monarchie absolue, la république, le gouverne- 
ment électif ne fonderont jamais la morale pid)lique:la seule 
différence entre eux , c'est qu'ils mettent peut-être en jeu 
des passions différentes. Celles qui s'agitent aujourd'hui ne 
sont pas absolument les mêmes que celles qui affligeaient le 
pays au commencement de i83o, et avec d'autres institu- 
tions nous verrions d'autres passions encore en action , ou 
bien les mêmes passions se manifester autrement; mais en 
tout cas, les hommes ne seront jamais sans passions , jamais 
sans mauvaises passions. L'Evangile seul moralise , en enra- 
cinant dans le cœur un nouveau principe , qui donne à 
l'homme tout entier une nouvelle vie et une direction nou- 
velle. 



RESUME DES NOUVELLES POLITIQUES» 

La Chambre des députés a terminé la discussion de l'adresse. 
Sur la proposition de M. Odilon-Barrot , elle y a ajouté le para- 
graphe suivant sur la Pologne : « La Chambre des députés a 
D l'assurance que le gouvernement de Votre Majesté a protesté 
11 contre l'état actuel de la Pologne , et qu'il réclamera toujours 
» avec persévérance contre les persécutions infligées à cette 
j) brave et malheureuse nation. » 

L'adresse a été adoptée par 268 voix contre 43. La discussion 
qu'elle a provoquée est l'une des plus brillantes , l'une des plus 
animées, et, sous quelques rapports, l'une des plus utiles qui 
aient depuis long-temps eu lieu h la Chambre. 

Une foule de projets de lois ont déjà été apportés par les mi- 
nistres. M. le ministre de la guerre en a présenté sur l'état des 
officiers de terre et de mer , et sur la réserve de l'armée ; il a 
en outre demandé des crédits pour l'augmentation de la gendar- 
merie , et pour accorder des pensions aux veuves des généraux 
Dauraesnil, Decaen et Gérard, et à la veuve du maréchalJour- 
dan. Un projet de loi sur la responsabilité des ministres , un 
second sur les attributions municipales , et un troisième portant 
fixation du cadre du corps royal de la marine, ont égalemeat 
été soumis à la Clipnibre. 



LE SE3IEUR. 



*» 



M. le ministre des finances lui a présenté le budget , qut éva- 
lue les dépenses, pour i835, à la somme de 1,050,090,547 fr. 
Les recettes ordinaires de i835 oftient une ressource de 
996,557,415 fr. L'excédant qui , eu y ajoutant diverses sommes 
qui doivent donner lieu à des demandes spéciales , s'élève à 
67,553, i5a fr., ne peut être couvert que par le crédit ou par 
rau^nicntation des impôts. Le ministre propose d'y pourvoir 
au moyen d'uu emprunt. Il a lu, en outre, à la Chambre un 
projet de loi sur les crédits supplémentaires pour l'exercice de 
1 833 , et a demandé un crédit de 25 millions pour le règlement 
définitif <lu traité avec les Etats-Unis. 

Plusieurs députés ont lu à la tribune des propositions , sovi- 
mises d';d)ord à la discussion des bureaux. MM. Taillandier et 
Devaux proposent de substituer à la peine de la mort civile celle 
àe l'interdiction légale ; M. Bavoux a renouvelé sa proposition 
pour le rétablissement du divorce; M. Benjamin Delessert de- 
mande que l'élablissenieut des caisses d'épargnes sorte du do- 
maine des ordonnances pour passer dans le régime de la loi. 

La Chambre a consacré deux séances àla discussion du projet 
de loi sur l'organisation municipale et départementale de la 
Seine, qui a été adopté. 

La Chambre des pairs n'a eu depuis huit jours que deux 
séances, dans lesquelles lui ont été présentés un projet de lui sur 
l'organisation du conseil d'état, et une proposition de M. Boyer 
sur les conséquences de la séparation de corps. 

On a cru, pendant quelques jours, à la démission de M. le mi- 
nistre des afl'aires étrangères : que M. de Broglie ait songé ou 
non à se retirer, il est positif aujom-d'hui qu'il continuera à faire 
partie du cabinet. 

Les journaux publient les notes échangées entre la France et 
la Russie au sujet du traité entre la Russie et la Porte. M. de 
Lagréné a déclaré, au nom de la France , que « si les stipula- 
» tiens de cet acte devaient subséquemment amener une inter- 
» vention armée de la Russie dans les affaires intérieiu'cs de la 
« Turquie, le gourverneraent fi-ançais se tiendrait poiu' entiè- 
» renient lirbre d'adopter telle ligne de conduite qui lui serait 
» suggérée par les circonstances , agissant dès lors comme si le 
. jî traité en question n'existait pas. n M. de Nesselrode a répondu 
à cette note <t que cet acte change, il est vrai, la nafture des rela- 
» tiens entre la Russie et la Porte ; car il fait succéder a une lon- 
» eue inimitié des rapports d'intimité et de confiance, dans les- 
I) quels le gouvernement turc trouvera désormais inie garantie 
» de stabilité , et au besoin des moyens de défense propres à 
>; assurer sa conservation. C'est dans cette conviction , et guidé 
» par les intentions les plus pures comme les plus désintéressées, 
» que S. M. l'Empereur est résolu de remplir fidèlement , le cas 
» échéant, les obligations que le traité du S juillet lui impose, 
» agissant ainsi comme si la déclaration contenue dans la note 
» de M. Lagréné n'existait pas. i> 

BI. Martinez, ministre des finances en Espagne, a donné sa 
démission ; M. Burgos le remplace , et une surintendance des 
finances a été créée et confiée à M. JurteBanqueri, ancien député 
aux certes de iSao, pour faciliter l'expédition des afl'aires. 

Une ordonnance de la reine déclara le conseil de gouverne- 
ment premier conseil duroyaume,et accorde 5o,ooo fr.de traite- 
ment à chacun de ses membres , et i5,ooo fr, à chacun de ses 
membres suppléans. 

La guerre civile continue : les carlistes ont été battus à Los- 
Arcos et à Caparossa; mais les troupes royales ont aussi éprou- 
vé dans ces engagemens des pertes importantes. 

Ancelolti et Rossarol, qui avaient voulu attenter à la vie du 
roi de Naples, ayant été condamnés à mort , on \'s a conduits 
au lieu de l'exécution, et l'un d'eux avait déjà un pied sur la 
dernière marche de l'éiîhafaud, quand un aide-de camp du roi 
est venu porter des lettres de grâce rendues en leur faveur. Us 
ont été déportés dans l'Ile de Pouza. 

Le président des Etats-Unis a refusé de communiquer au 
sénat une pièce dont il avait donné lecture aux chefs du pouvoir 
exécutif, et que le sénat l'invitait a lui faire connaître. Il a dé- 
claré à ce corps, que par respect pour la constitution, qui sanc- 
tionne les droits du pouvoir exécutif aussi bien que ceux du 
sénat , il ne peut déférer à son invitation. 

On annonce la mort d'Abbas Mirza, fils et héritier présomp- 



tif du schah régnant de Perse; elle a eu lieu au moment oii il 
allait , à la tête d'une armée, appaiser une insurrection excitée 
par un de ses frères. 



COLONIES. 

Des Vues de M. de Sismondi sur l'affranchissement des 

ESCLAVES dans LES COLONIES FRANÇAISES. 

Nous l'avons dit avant que le parlement anglais n'eût 
adopté le bill sur l'abolition de rcsclavagc, il est impossible 
qn'une pareille mesure soit prise par la Grande-Bretagne, 
sans qu'elle ait pour conséquence prochaine rcmancipatioii 
des esclaves dans les colonies françaises. Il y a, en effet, une 
solidarité morale entre les nations qui sont placées, à un 
degré quelconque, sous l'influence de la civilisation chré- 
tienne : le progrès de l'une devient tme cause de progrès 
pour toutes les autres ; il y aurait déshonneur pour celle qui 
refuserait de souscrire à la vérité reconnue, d'adopter l'amc- 
Uoration accomplie ailleurs. Notre remarcpie est déjà con- 
fii-mée par Pévénement; et quoique le fait essentiel de la 
dernière session du parlement anglais n'ait peut-être pas 
exercé chez nous toute l'influence qu'on pouvailen attendre, 
quoiqu'il n'ait pas excité les sympathies populaires, parce 
qu'on a eu en France d'autres préoccupations, il n'en est 
pas moins vrai qu'un effet réel et profond a été produit. Nos 
hommes d'état, nos publicistes, nos penseurs n'oiU pas été 
indifférens à ce grand acte de justice nationale, et s'il n'y a 
pas eu depuis lors d'appels à ropinion,de polémique dans les 
journaux, il y a eu, ce qui vaut mieux, encore, lui travail 
dans les intelligences et dans les convictions. Ce qui prouve 
que la cpiestion a fait du chemin, sans être débattue, c'est 
qu'elle se trouve aujourd'hui déplacée : on ne se demande 
plus s'il faut abolir l'esclavage, mais comment il f;iut l'abo- 
lir. C'est sous cette nouvelle forme qu'un écrivain conscien- 
cieux, M.de Sismondi, vient de la soumettre au public dans 
Un article de la Reçue mensuelle d'économie politique. 
Hi^torien savant, il appelle l'expérience du passé au secours 
de l'avenir, ne voulant pas que cet héritage, que nous ont 
légué les siècles, soit à nos yeux comme non avenu. Exami- 
nons les vues qu'il développe : peut-être renferment-elles 
une idée féconde, un germe précieux; en toiU cas, elles 
rouvrent le débat : c'est une reprise d'armes , après un ar- 
mistice pendant lequel les amis de l'émancipation des es- 
claves ont plus gagné qu'ils n'auraient pu le faire par une 
lutte soutenue. 

Qu'il nous soit permis , avant d'exposer les vues de J\L de 
Sismondi , de répondre à mi reproche qu'il adresse aux hom- 
mes qui ont travaillé en jkigleterre à l'abolition de l'esclava- 
ge. Ce reproche étonne d'autant plus qu'il est précédé d'im 
noble témoignage rendu au peuple qui vient de s'imposer le 
plus généreux sacrifice pouraccomplir unacte que réclamait 
hautement la conscience pid)lique : t< La nation de l'Europe 
» qui a le plus d'esclaves, dit M. de Sismondi, la nation peut- 
» être cpii a le plus péché contre la race nègre , et pour qui 
» la réparation était le plus difficile , vient , avec une ad- 
» mlrable générosité , cle racheter ceux qu'eUe avait pri- 
)j vés de leurs droits et de se racheter eUe - même de 
» ses remords. L'Angleterre , accablée de dettes , tour- 
]) mentée par la souffrance de sa popidation ouvrière , dont 
)) le travail ne suffit pas pour lui assurer le nécessaire ; 
)i l'Angleterre , qui porte sur toutes les parties de ses dé- 
» penses des regards inqidets , pour les soumettre à une plus 
M sévère économie , vient de voter vingt millions de livres 
n sterling , ou cinq cents millions de francs pour racheter 
» toutes les victimes de l'odieux brigandage que des lois 
» qu'elle se reproche avaientautorisé. «Qui ne s'attend qu'a- 
près avoir constaté ce fait, M. de Sismondi va rechercher les 
causes qui l'ont amené, pour les offrir en exemple au reste de 
l'Europe comme des mobiles puissans qu'il faut se hâter 
tl'implanter partout , pour cpie partout ils puissent servir à 
faire triompher les résolutions qui exigent d'immenses sacri- 
fices et qui intéressent Ihimianité ? Il n'en est pas ainsi ce- 
pendant. Au lieu d'un éloge , M. de Sismondi ne trouve 
sous sa plume que quelques paroles froidement dédaigneuses: 
n Une résolution aussi importante , continue-t-il, n'a pu être 



20 



LE SEUÏEUR. 



« accomplie qu'à l'aide des passions politiques ; ce sont les 
» plus nobles de toutes, la compassion, la charité chrétienne, 
j> dont la femientalion a été excitée ; mais enfin ce sont des 
>i passions, aussi ont-elles agi avec précipit.ition et en aveu- 
»> glcs. Les amis des nègres ont voulu atteindre leur but, l'af- 
w trancliissement ; et ils se sont à peine donné le temps d'en 
» calculer les movens, d'en prévon- les conséquences. Il ap- 
« parlient àlaFrance de faire mieux, que n'a fait l'Angleterre; 
» son gouvernement n'est point pressé par des associations 
" de femmes qui recueillent des pétitions dans toutes les pa- 
» roisses, qui s'exaltent sur la soullVancc de leurs semljlahles, 
>• qui soupçonnent la probité ou l'iuimanité de tous ceux qui 
" leur opposent un doute, et qui ne penuettent ni l'examen 

'• ni le calcid Si la France s'est laissé devancer par l'An- 

" gleterre, pour donner un grand exemple de justice et de 
" générosité, ce sera son mérite à son tour de trouver et de 
» mettre en pratique le meilleur système d'affraucliisse- 
ji ment. » 

Nous ne prétendons pas que le ])ill adopté par le parle- 
ment anglais soit le meilleiu- possible ; mais il est injuste de 
faire peser sur l'impatience des amis de l'émancipation les 
défauts qui peuvent s'y trouver. Tout le monde sait que 
l'apprentis^ge, dont M. de Sismondi relève avec raison les 
inconvéniens , est une conception du ministère anglais, et 
qu'il a généralement été Iilàmé par les hommes qui ont 
plaidé avec le plus d'ardeur la cause des esclaves : c'est 
une li])erté inmiédiate et complète , et non un état inter- 
médiaire , conmie celui dans lequel on les a placés , 
qu'ils réclamaient pour eux. Est-il juste d'accuser de préci- 
pitation et d'aveuglement les amis des nègres , peut-on dire 
avec vérité « qu'ils se sont à peine, pressés qu'ils étaient d'at- 
» teindre leur but , l'affranchissement , donné le temps 
« d'en calcider les moyens et d'en prévoir les consé- 
» quences, » si l'on se rappelle crue c'est eu i 'J87 que Wilber- 
force présenta , pour la première fois, son bifl contre la 
traite, que ce n'est qu'en 1807 que ce vil trafic fut aboli par 
un acte du parlement, et que ce n'est qu'en i853 qu'a passé 
le 1)111 pour l'abolition de l'esclavage , qui n'aura sa pleine 
exécution qu'en 18 {o? Une mesure, qui a consumé la longue 
et laborieuse vie politique d'un homme de bien, qui aura 
vu deux générations d'esclaves descendre dans la lomlic , 
dejjuis les premiers efforts destinés à la préparer jusqu'à son 
plein accomplissement , qui a été élaborée , discutée , com- 
battue pendant un demi-siècle aux deux tribunes du pays, 
dans des feuilles créées dans ce but spécial, et dans des as- 
semblées politiques tenues , pendant plusieurs années , sur 
tous les points de la Grande-Bretagne ; une mesure qui a 
soulevé contre elle des intérêts nombreux et puissans , et 
qui n'en a triomphé que parce qu'un peuple entier s'est levé 
comme un seulliomme, et a déclaré qu'il voidait s'imposer 
des sacrifices au lieu d'en demander, une telle mesure est- 
elle précipitée? 1.1a charité chrétienne, que M. de Sismondi 
s'est avisé le premier d'appeler une jwssion politique , a , 
nous en convenons, produit tous les travaux, tous les mira- 
cles de patience et de pei-scvérance que nous venons de rap- 
peler ; c'est elle qui a provoqué les pétitions de tous ceux 
qui, en Angleterre , aiment leur prochain et savent signer 
leur nom ; nous allons plus loin, et nous affirmons que, sans 
elle, jamais un bill du parlement n'eût fait tomber le fouet 
liomicidc de la main des possesseurs d'esclaves , parce que 
des pi-opriétaires de nègres siègent en grand iiomljre dans 
la chambre des lords et dans la chambre des communes, et 
qu'à tous les degrés de la hiérarchie sociale , l'esprit colo- 
nial a des représentans dans ce pays; mais, loin de blâmer 
celte charité active, nous en bénissons Dieu, et nous enre- 
gistrons ses succès, avec actions de grâces, sur les pages de 
l'histoire de l'F.glise de Jésus-Clirist. 

A quoi se réduit donc au fond le reproche que M. de Sis- 
moncli fait à l'Angleterre ? C'est à n'avoir pas attendu, pour 
prendre un parti dans cette grande question, la ]iu])liealii)n 
de son article sur la condition dans laquelle il eonvioiU de 
placer les nègres en les affranchissant. Six mois plus tard ils 
auraient eu les lumières suiKsantes, ils auraient pu agir avec 
connaissance de cause, et ils n'auraient pas iiK-rité le repro- 
che de précipitation ; mais M. de Sismondi n'ayant publié 
son opinion sur ce sujet qu'en décembre, et non en juin 
|835, les immçnjçs travaux des hommes les plus distingués 



de la Grande-Bretagne ne peuvent échapper à cette accusa- 
tion. Loin de nous la pensée d'attribuer à l'un des écrivains 
les plus justement célelires de notre épocpie, une vanité pué- 
rile ; mais quand on s'attaque à la portion la plus morale d'im 
peuple généreux, et tpi'on rappetisse les motifs les plus no- 
bles (pii puissent influer sur les actions des hommes, il faut 
bien que quelqu'un prenne la peine de faire voir que ceux à 
qui l'on s'en prend sont tout-à-îàit exempts de blâme. 

Après avoir rempli ce premier devoir, il nous en reste un 
second plus facile, c'est celui de rendre pleine justice à ce 
qu'il y a de simple et d'ingénieux dans le plan que propose 
M. de Sismondi. Nous prévoyons sans doute des dillicultés ; 
et comment serait-il possible, en effet, de ne pas en rencon- 
trer, lorsqu'il s'agit de changer dans son ensemble l'organi- 
sation sociale d'un pays lointain, où l'on craint toutes les in- 
novations, et où l'on s'est habitué depuis long-temps à re- 
garder comme des ennemis ceux qui proposent des modifi- 
cations quelconques ; peut-être aurions-nous nous-mêmes 
quelques objections de détail à élever ; mais il n'en est pas 
moins certain que les idées du savant publieiste méritent la 
plus sérieuse attention , et qu'il est désirable que la discus- 
sion s'en empare et les soumette à une étude sérieuse. Nous 
nous bornerons à peu près, dans cet article, à les exposer, 
nous réservant de prendre part à l'important débat auquel 
elles doivent nécessairement donner lieu. 

1 Étudions, nous dit M. de Sismondi, comment les paysans 
sont arrivés à être ce qu'ils sont dans les diverses contrées de 
l'Europe, dans les pays où ils sont le plus heureux, et où le re- 
de 




■'6'^ *^co ^ii uuiiSLaiiuui. Lia lULiime uc i hiUrope 
au système de l'esclavage; dans tous les pays que nous habi- 
tons , tous les cultivateurs et presque tous les artisans ont été la 
propriété de maîtres avides et souvent cruels ; l'avilissement et 
l'oppression des esclaves , par lesquels tout travail était fait en 
Europe, ont été long-teraps aussi extrêmes que le sont aujour- 
d'hui ceux des nègres africains dans les colonies. Cet état a 
cessé complètement dans toute l'Europe occidentale; il a cessé 
sans secousse , sans violence , sans rébellion , lors même que 
raffranchissement était subit. Dans toute l'Europe orientale , au 
contraire , la population travaillante est restée dans nn état inter- 
médiaire de servage, infiniment meilleur sans douleque l'ancien 
esclavage, mais qui n'a cependant fait avancer ni la richesse 
des propriétaires, ni le bonheur des labourem-s, ni la civiUsa- 
tiou du pays. 

En étudiant d'une manière plus attentive l'histoire de l'es- 
clavage au moyen-âge en Europe, nous sommes appelés à recon- 
naître que son abohlion n'a pas été l'ouvrage delaphilantropie 
ou de la religion, qu'elle a été simultanée dans de vastes dis- 
tricts, dans de grandes provinces ; que les paysans de quelques 
villages, qui avaient amassé un petit pécule, s'étant les premiers 
rachetés de leurs maîtres, la condition de ces maîtres de- 
vint si évidemment meilleure, leurs terres augmentèrent telle- 
ment de prix, de revenus et de sécurité, que tous leurs voisins 
imitèrent leur exemple, et affranchirent leurs serfs. Un petit 
nombre de corporations, attachées parpréjugé à tout ce qui est 
ancien , résistèrent seules à cet exemple , et par elles la servi- 
tude s'est conservée en France et en Allemagne, dans quelques 
domaines de l'Eglise , jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. 

» Ainsi la cause principale de l'abolition de l'esclavage en 
Europe , c'est que les maîtres découvrirent qu'ils pouvaient 
faire faire les ouvrages de la campagne, avec beaucoup plus de 
profit pour eux-mêmes, par des hommes libres que par des es- 
claves. En effet , long-temps après le premier affranchissement, 
l'histoire nous apprend que des populations, non seulement in- 
fidèles, mais chrétiennes, furent plus d'une fois réduites ea, 
esclavage en Italie et en Espagne, jusqu'au seizième siècle, et 
jamais les maîtres ne conservèrent long-temps une propriété qui 
les ruinait, au lieu de les enrichir. Celui-lh, en eflet, serait un 
bien mauvais calculateur , qui pourrait se figurer que le travail 
d'un esclave necoilterien à son maître. Ce dernier, en achetant 
un nègre, s'est seulement assuré qu'il aurait à sa disposition, à 
sa portée et sous sa dépendance un ouvrier qu'il pourrait em- 
ployer , contre son gré, à l'ouvrage qu'il voudrait, sans avoir 
jamais à marchander avec lui sur sa récompense. D'aihcjurs il 
faut qu'ille nourrisse, qu'il le loge , qu'il l'Iiabille, suffisr.iunicnt 
pour qu'il puisse non seulement vivre, mais travailler ; ir.v pour 
l'esclave comme pour la bêle de somme, tout ce qu'on retranche 
sur la nourriture nécessaire , on le retranche sur le travail ; c'est 
une perte pour le maître et non un profit. 11 faut qu'il nourrisse 



LE SEMEUR, 



21 



les cnfans , les vieillards , les malades , les femmes en couche , 
lors incme qu'ils ne travaillent point , ou du moins qu'ils ne 
travaillent pas assez pour gagner leur vie. Mais qu'on fasse le 
compte du pauvre laborieux , dans la plus grande partie de 
l'Europe, et qu'on voie si le salaire qu'il obtient lui procure au- 
tre chose que ce que le maître est obligé de doimer à son esclave; 
qu'on voie s'il lui reste quelque chose au bout de l'annce, après 
qu'il s'est entretenu avec sa famille, souvent aussi pauvrement 
qu'un esclave. Il gagne h peine, s'il est ouvrier à la semaine , une 
nourriture grossière , un logement, un vêlement misérables, et 
un fonds le plus souvent insullîsant pour le soutenir dans la mala- 
die, dans la vieillesse, dans la saison du chômage et pour élever ses 
enfaus. Le maître est donc réellement l'économe de ses esclaves; 
il se charge de faire pour eux l'échange de leur salaire contre 
ce qui est nécessaire pour vivre ; d'ailleurs il dépense aussi 
réellement pour eux tout leur salaire , que s'il le leur payait. 
Jusqu'ici il ne gagne rien à l'esclavage. » 

M. de Sismondi poursuit ce parallèle et, prouvant que , si 
le maître s'acquitte fort mal de la fonction d'économe , l'es- 
clave s'acquitte plus mal encore du rôle qui lui est assigné 
dans l'échange forcé auquel il est réduit, il eu conclut que la 
culture servile est toujours la plus ruineuse de toutes. 

« Le compte qu'on peut faire aujourd'hui aux Antilles se fit 
autrefois en Europe, conlinue-t-il, et les esclaves dirent à leurs 
maîtres : « Laissez-nous pourvoir à notre entretien , travailler 
» par zèle et non par force; rendez-nous l'espoir, et vos re- 
jj venus provenant dei terres que nous continuerons à cultiver, 
M loin d'être diminués, seront augmentés. » Il est douteux qu'un 
calcul pécuniaire eût seul suffi h persuader les seigneurs féodaux ; 
car le caprice, l'orgueil, l'esprit de domination, le mépris des 
supérieurs pour les inférieurs, parlent souvent plus haut que la 
cupidité: niais les paysans, affranchis, pouvaient devenir d«s 
soldats ; ils promettaient de défendre le manoir de leur seigneur 
et de venger ses offenses. L'esprit belliqueux de la noblesse 
fut, dans eette occasion, le meilleur avocat de l'humanité. 

» Une idée fort simple, une idée qui s'est représentée dans 
tous les climats, dans toutes les parties de la terre, mit d'accord 
les maîtres avec les esclaves qui demandaient à être affranchis : 
c'est que pour la production des moissons, la terre fait la moitié 
du travail, et l'homme l'autre moitié; qu'il est donc équitable 
que le maître de la terre prenne pour sa part la moitié de la ré- 
colte, et que le laboureur vive avec l'autre moitié. Ce partage 
égal que les Romains avaient déjà connu toutes les fois qu'ils 
employaient des cultivateurs libres, devint la base du contrat 
de culture de mediettite, avec les paysans rendus à la liberté. 
Le droit des cultivateurs à la moitié des récoltes fut reconnu 
comme un principe invariable, et ce fut cette fixité qui assura 
le succès de l'affranchissement. Il n'y eût dès lors plus de con- 
currence, plus de folle-enchère entre les pajsans pour obtenir 
■une métairie, plus d'opposition d'intérêts entre eux et les pro- 
priétaires, mais association au contraire, et accord parfait. Il n'y 
eut aussi plus de motif de renvoyer une famille de métayers, si 
ce n'est quand leur conduite était décidément mauvaise, et en 
eoniéquence les métayers s'attachèrent de tout leiu' cœur à la 
terre oii ils étaient n s et où lem-s pères étaient nés jvant eux ; 
ils y trouvèrent toute la jouissance, toute la sécurité d'une pro- 
pr.été, quoique la moitié seulement des fruits 'eur appartint... 
Je n'ai aucun douteque les colonies prospéreraient si elles étaient 
cul liées par de; métayers , que les produits augmenteraient, 
que les revenus des propriétaires iraient croissant, et qu'ils n'au- 
raient pliu besoin, pour favoriser leur industrie, d'un monopole 
exercé contre toute la France. 

» Mais encore qu'ils y trouvassent leur profit aussi bien que 
leur sécurité, il ne faut pas s'attendre qu'ils renoncent jamais 
volontairement au pouvoir. L'amour du pouvoir a dans le cœur 
de l'homme des racines plu; profondes que l'amour de la richesse; 
il ne faut pa; croire qu'on l'extirpe un barème à la main, par un 
compte de sols et deniers. Si nos ancêtre» ahandonnèreut leur 
pouvoir sur leurs serfs d'Europe, c'est qu'ils l'échangèrent 
contre un pou\ oir qui les flattait davantage encore , celui de la 
guerre privée. Ils voulurent de leurs seris faire des soldats, pour 
se venger, pour opprimer lem-s voisins, ou les bourgeois des vil- 
les 4 l'accroissement de leurs richesses fut la conséquence de 
cette transformation ; mais elle leur vint sans être calculée, sans 
qu'ils eussent compté dessus. La France ne doit donc pas atten- 
dre des colons une résignation volontaire, mais elle doit l'établir 
par la loi. Il y a deux choses à distinguer dans l'esclavage : le 
pouvoir et le profit. Le pouvoir est injuste, révoltant, criminel ; 
il viole les lois de la société française comme cellesde la nature, 
il doit être aboU sans compensation : le profit, le moyen d'ex- 
ploiter des terres garanties par la France, et d'en tirer un revenu, 
doit être considéré et respecté. Ce revenu nesaujrait être détruit 



l 



par l'autorité nationale , sans que celte autorité accordât des in- 
demnités. La substitution du système des métayers au système 
servile ne détruira point ce revenu, elle l'accroîtra an contraire, 
j'en suis persuadé : mais c'est une question de propriété , elle 
doit être traitée avec ménagement et de concert, et fa France, à 
l'exemple de l'Angleterre, ne doit point pleiu-er une somme d'ar- 
gent, même considérable , qui serait employée à réconcilier les 
colons à cette mesure, et s'assurer de leur coopération , de leur 
zèle et de leur intelligence dans leur propre économie. » 

Quelque vivement qu'il désire de voir cesser au plus tôt 
un système injuste et cruel , M. de Sismondi comprend l'a- 
vantage d'éclairer l'une et l'autre race par l'exemple et par 
l'expérience. 11 propose des rachats successifs , qui mon- 
trent aux yeux de tous , dans toutes les ilcs , dans tous leiu-s 
districts, des familles nègres établies clans des métai- 
ries prospérantes , et donnant à leurs maîtres un revenu 
toujours plus considérable. A cet effet , il voudrait qu'on 
consacrât annuellement une somme importante à des 
primes poiu- les colons qui auraient établi des métairies , que 
l'Etat payât , par exemple , jusqu'à 2,000 fr. par tête de 
nègre de tout âge et de tout sexe, affranchi et transformé en 
métayer , mais seulement api-ès que , pendant une année au 
moins , ce nouveau métayer aurait clonné la preuve , par 
son industrie , son économie et l'augmentation des produits 
de son lot de terre , qu'il est en train de prospérer. Dans 
chacune des années suivantes, jusqu'à l'abolition finale de 
l'esclavage , cette prime devrait être diminuée. M. de Sis- 
mondi insiste , en terminant , sur la nécessité de ne 
as abandonner à de nouveaux essais la condition même 
u partage. « La loi , dit-il , doit prononcer que la culture 
» se fait à moitié fruits, elle doit publier et sanctionner les 
» conditions du bail de métairie , tel que l'usage l'a réglé 
» dans les provinces les plus prospérantes de France. » 

Nous reviendrons sur ce plan qui a pour lui l'expérience 
de l'Europe occidenUile , et qui n'avait , que noussaclxions, 
pas été proposé jusqu'ici. 



HISTOIRE D'UIV LIVRE. 

(fin.) 

RemonL-int de trois siècles encore,nous arrivons à l'époque 
où l'une des ivtces les plus illustres de la famille germamcpie: , 
celle des Golhs , venait de s'établir sur la rive i-omaine du 
Danube. Déjà quelques chrétiens qui se trouvaient parmi 
leurs captifs , avaient prêché le Christianisme avec succès 
pamii eux. Ulnhilas, qui descendait de quelqu'un de ces 
captifs, devint leur premier évêque, et il ne crut pas pouvoir 
mieux faire, pour attacher ces peuples à la religion de Jésus, 
que de traduire en leur langue la Parole de Jésus. En 58o 
ou environ, le Nouveau-Testament existait donc dans l'un 
des dialectes de la langue germaniqtie. Le fameux Codex 
argenteus , qu'on possède encore à Upsal , est une copie de 
cette antique traduction , et c'est en même temps, au milieu 
de bien d'autres, un monument fort heureusement placé sur 
la route où nous poursuivons , de siècle en siècle , ks traces 
de ce Livre, pour arriver enfin à son origine. 

Montons encore d'un demi-siècle , et nous y trouverons 
im monument d'un autre genre. Constantin s'était déclaré 
pour le Christianisme ; mais, avec la paix au dehors, étaient 
venues , pour l'Eglise , des agitations et des divisions intes- 
tines. Quelques esprits turbidens avaient attaqué une doc- 
trine fondamentale de la religion chrétienne ; Arius et ses 
adbérens niaient la divinité de Jésus-Clirist. L'empereur 
crut bien faire en réclamant le secours de toute l'Eglise 
chrétienne pour vider ime controverse qui menaçait si sé- 
rieusement la paix. Un concile fut convoqué à Nicée , en 
Bithj-nie, l'an 525 ; et si quelque chose est mis en évidence 
au sein de cette assemblée , où deux partis étaient en pré- 
sence , c'est l'existence de notre livre. L'empereur l'avait 
lait placer sur un trône pour rappeler que c'était l'autorité 
seule du Livre sacré qui devait décider dans cette assemblée; 
et quand cette circonstance, que bien des historiens laissent 
inaperçue, ne serait pas exacte, il est certain que les ortho- 
doxes en appelèrent constamment à l'autorité et aux déçi- 



22 



LE SEMEUR. 



sions du Nouveau-Testament, et cjue Icius adversaires ariens, 
bien loin de nier l'existence ou la présence de celte autorité 
parmi eux , essayaient aussi de liu arracher des oracles qui 
leur fussent favorables. Ainsi le Nouveau-Testament existait 
déjà au commencement du quatrième siècle : les chrétiens 
du monde entier le reconnaissaient, à cette époque, comme 
l'autorité suprême en matière de foi. 

Plus haut, nous entrons dans l'ère des soulTrances du peu- 
ple chrétien ; tout ce qui se passe au dedans et au dehors de 
l'Eglise nous révèle l'existence du Livre. Les païens le con- 
naissent; ils savent que les chrétiens vont y puiser le courage 
qui leur fait braver la mort plutôt crue de renoncera leur foi, 
et la persécution est dirigée contre leur Livre aussi bien que 
contre eux. Ainsi , quand fut venu le jour marqué par Dio- 
clétien et Galore pour recommencer une persécution qu'ils 
avaient résolu de porter jusqu'à l'extinction totale du nom 
chrétien , le premier acte des deux emperetu-s fui de faire 
brûler sous leurs yeux les copies des Saintes Ecritures qu'on 
trouva dans la grande église de Nicomédie. Ainsi , quand , 
remontant encore d'un siècle, nous arrivons à la terrible per- 
sécution de Sévère, laquelle ravagea tout l'empire, nous re- 
trouvons encore les chrétiens possesseurs du Livre , et con- 
fessant , en face de leurs bourreaux , qu'ils y pviisent leur foi 
et leur constance. J'en citerai un exemple. 

La scène est dans une ville d'Afrique , de la province de 
Cartilage ; elle se passe devant le proconsul Saturninus : 
douze chrétiens ou chrétiennes sont amenés en sa présence. 
<c Honorez notre prince et sacrifiez à nos dieux , » dit-il aux 
femmes. Donata répond : « Nous honorons César, mais nous 
réservons à Dieu notre culte et nos prières. » Le proconsul 
dit alors à Speratus : te Persévères-tu à être chrétien ? — Oui, 
je persévère; » répond Speratus ; te cpie tous prêtent l'oreille : 
je suis chrétien. » Ce que les autres ayant entendu,ils dirent 
aussi : tt Nous sommes chrétiens. » Le proconsul ajouta : 
tt Vous ne voulez pas considérer votre danger , ni recevoir 
votre pardon ? » Ils répondirent : « Faites ce qu'il vous plaira; 
nous mourrons avec joie pour l'amour de Jésus-Christ. »Le 
proconsul demanda : tt Quels sont les livres cpie vous lisez et 
que vous regardez comme sacrés ? » Speratus répondit : ttLes 
quatre Evangiles de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, 
les Epitres de l'apôtre Paul, et toute l'Ecriture qui est inspi- 
rée. » Voilà donc, à la fin du deuxième siècle et au conimen- 
ceraent du troisième , le Livre dont nous cherchons l'ori- 
gine, déjà connu à Carlhage ; nous sommes ])ien près de la 
source. Tout le second siècle porte l'empreinte de l'exis- 
tence de l'Evangile; l'Eglise le tient pour authentique. Les 
nombreuses apologies que le feu des persécutions provo- 
tpxait de la part des chrétiens, en rendent témoignage. Les 
adversaires de la nouvelle religion le citent dans leurs 
écrits. C'est ainsi que Celse , philosophe épicurien de ce 
siècle , employant, jiour la comhattre , des amies qii'il lui 
emprunte , fait de nombreuses citations des Saints Livres , 
désigne nos quatre historiens sacrés, qu'il ajipelle disciples 
de Jésus , et donne au livre d'où il lire toutes ces choses le 
nom A^ Evangile. 

Dans un exposé aussi rapide que celui-ci, nous n'avons pu, 
l'elon la méthode ordinair(> , citer , de siècle en siècle , les 
scrivains qui ont déposé dans leurs ouvrages des preuves de 
éexistence de nos Saints Livres;mais nous avons dû nous bor- 
ner à quelques faits saillans , et que des esprits impartiaux 
et réfléchis jugeront amplement suffisans. 

En suivant à la trace le passage du Nouveau-Testament 
au travers des événemens et des siècles, nous voici donc ar- 
rivés à l'époque où les écrivains de ce Livre doivent avoir 
vécu. Placer levu- existence cjuelque part plus bas que le 
premier siècle, nous venons de le voir , cela est impossii>le ; 
quehpie part plus haut, cela serait absiude, et personne n'y 
songe; or , procédant ainsi par voie d'exclusion , s'ils n'ont 
vécu ni avant ni après le premier siècle, il faut donc que 
cette épocpie soit bien celle où ils ont vécu et écrit, ce qui 
résout la qiiestion de raulhenticité des livres du Nouveau- 
Testament. 

Ainsi, revenus à notre point de départ, nous sommes fon- 
dés à maintenir que ces documens que riiistoire déroule au- 
]ourd'hui devant nous en faveur du Christianisme , elle les a 
bien recueillis dans le temps et à la source même que le 
chrétien assigne. La transmission de ces documens a été fi- 



dèle, puisque, de siècle en siècle, nous avons i-encontré le 
même livre produisant partout les mêmes effets. 

Il y a plus, nous parlions, en commençant , d'une circon- 
stance heureuse dont l'histoire ne manque jamais de se préva- 
loir pour parleravec plus d'autorité, c'est quand elle a trouvé 
1rs documens qu'elle nous rapporte des siècles passés , non 
pas oubliés ou peu connus des contemporains, mais confiés 
a la vigilance et à la garde publiques. Or, cette circon- 
stance heureuse, jamais l'histoire ne l'a rencontrée phis com- 
plète que dans le cas de nos livres sacrés. Des leur publica- 
tion , les écrits des apôtres devinrent une propriété com- 
mune à tous les chrétiens et en quelque sorte publique. Ils 
les lisaient dans leurs assemblées; leurs conducteurs spiri- 
tuels les expliquaient , les commentaient ; on les regardait 
parmi eux comme une autorité suprême, comme un vérita- 
ble trllmnal d'appel , où se décidait en <lernier ressort 
toute question de tiogme ou de morale. Dans leius attaques 
publiques, les adversaires des chrétiens partaient souvent de 
ces livres, dont ils admettaient l'authenticité, comme nous 
l'avons vu dans le cas de Celse, comme nous aurions pu le 
voir de l'empereur Julien, du railleur Ijucien. Dans les apo- 
logies qu'ils adressaient à l'empereur, au sénat, au penpld 
romain, les défenseurs du Christianisme présentaient ces li- 
vres comme ayant une authenticité généralement reconnue; 
et, chose digne de remarque, jaiuais il n'est venu à la pensée 
d'un seul adversaire, juif, philosophe, magistrat, de con- 
tester cette authenticité dnnslesnremierssiècles, c'est-à-dire 
dans le temps où l'on aurait pu le faire avec le plus de suc- 
cès, s'il y avait eu lieu. 

Remarquez-le donc bien, c'est dans le premier siècle , 
c'est entre les mains des chrétiens, répandus partout l'em- 
pire, que l'histou-e trouve ces documens décisifs : qui ose- 
rait dire que ce ne sont pas là des documens publics? J'a- 
joute maintenant que ce sont des documens confiés à la vigi- 
lance et à la garde publiques. 

Plus ces documens étaient réputés précieux par ceux qui, 
les premiers, en reçurent le dépôt (car nous avons vu qu'ils 
mouraient plutôt que de renoncer à la doctrine qui y est con- 
tenue ) , moins l'altération était possible. A mesure que le 
Christianisme se répand, il devient moins possible de toucher 
à ses bases. Les copies se multiplient dans la proportion où 
la foi s'étend , et cette multiplication même oppose à la 
fraude une barrière insurmontable. Altérer une copie , al- 
térer cent copies, tpiand il en existe des milliers , cela n'eût 
jamais pu créer une altération générale ou permanente. Son- 
gez , d'ailleurs , que les nombreuses traductions qui sont 
faites de bonne heure, pour subvenir aux besoins religieux 
des chrétiens de toutes langues qui embrassent le Christianis- 
me , mettent une altération générale , ne fût-ce que sur vin seul 
point, véritablement au-dessusdu pouvoir humain. LesEgli- 
ses veillaient les unes sur les autres; en sorte que , si l'une 
eût entrepris d'altérer les fondemens de la foi de tous, il 
fût arrivé ce qui ne manquerait pas d'aiTiver aujourd'hui , 
pamii nous , si la Charte , qui appartient également à tous 
les Français et qui est confiée à la vigilance et à la garde 
de la nation , venait à être altérée dans un intérêt privé par 
ime fraction de la nation , par un conseil de département , 
par exemple. 

Prenons ce terme de comparaison. Supposez que, dans 
une vingtaine de siècles, il soit question , quelque part dans 
le monde , en Améritnie par exemple , de déterminer l'ori- 
gine et raulhenticité de notre Charte actuelle ; supposez 
qu'il vienne à exister, dans ce lointain avenir, une classe 
d'écrivains ou de philosfiphes qui se prenne à la regarder 
comme l'ouvrage de l'imposture , et qu'à côté de ces scep- 
tiques , d'autres |)liiiosophes se présentent pour en soutenir 
l'aulhenlicitc ; les premiers diront aux seconds : tt Votre 
prétendue Charte française, au lieu d'appartenir au dix- 
neuvième siècle, a été forgée sept à huit cents ans plus tard. 
Des oisifs , pour faire pièce à la postérité , l'ont fabriquée 
avec art; » ou bien, «c'est l'œuvre de quelques intrigans qui 
avaient intérêt à la faire passer pour authentique , ou celle 
de quelques faussaires qui , par enthousiasme de liberté ou 
de fanatisme politique, auront voulu ajouter une page bril- 
lante à l'histoire de leur pays. » 

Les autres ne manqueront pas de leur ri'pondre : « Où sont 
vos preuves? Nous qui soutenons l'authenlicité de celle 



LE SEIVIEUR. 



23 



Charte , nous avons pour nous le témoignage de l'histoire ; 
t;llo nous a rapporté des documens qu'elle a trouves elle/, les 
eonlem|>orains , non pas ignorés d eux , mais revêtus d'un 
caraelère pubhc ; si vous accusez ces documens d'altéra- 
tion, voyez cette Ciiarle elle-même connue, citée, commen- 
tée par les historiens ou par les écrivains politiques de cha- 
que siècle, remontez ainsi la chaîne des temps , et vous arri- 
verez , comme nous, juscpi'à ce dix-neuvième siècle oîi , au 
dire de l'histoire, cette Charte a pris naissance. 

Kl s'il arrivait que , dans vingt siècles , la nation française 
existât encore, régie par sa Charte de i85o, conçoit-on 
Lien tout ce qu'il y aurait de déraisonnable, d'absurde même, 
à en contester l'authenticité? Conçoit-on même qu'il put 
s'élever à ce sujet imc controverse sérieuse ? Cependant , 
c'est siu- ime question toute semblable que les adversaires du 
Chiislianisme disputent encore. L'Eglise chrétienne existe 
aujourd'hui avec sa Charte constitutionnelle et par sa Charte 
constilutionnelle ; née de la Parole du Nouveau-Testament , 
elle ne subsiste de nos jours , et n'a pu suljsister dans aucim 
siècle, qu'en vertu de cette Parole. Qu'est-ce que l'Eglise 
chrétieime (et par l'Eglise on sait ce que nous entendons)? 
L'Eglise , ce n'est ([ue l'expression vivante de la lettre du 
Livre,la traduction d'un principe en un l'ait palpable. A cpiel- 
que époque que le Livre eût manqué, l'Eglise eût péri, pour 
ne ren litre qu'avec le Livre. Quoi donc ! vous admettriez 
l'existence de l'Eglise dès le premier siècle, et vous n'ad- 
mettriez pas l'existence du Nouveau-Testament dès le pre- 
mier siècle ; c'est-à-dire que vous admettriez une société 
de croyai:s qui préexistait à l'oljjet , ou , si vous voidez , à la 
matière de sa croyance, qui crojait aya.ii\, qu'elle eût quel- 
que cbose à croire! 

Ici notre argument est bien plus puissant qu'il ne l'était 
tout à l'iieure , relativement au terme de comparaison que 
nous avons choisi; car, dans vingt siècles, et même en moins 
que cela , la nation française pourrait bien exister sans sa 
Charte de i85o ; cela ne prouverait assurément pas la non- 
authenticité de cette Charte dans vingt siècles ; mais l'exis- 
tence de l'Eglise est tellement liée à l'existence duNouveau- 
'l'estament , qu'on ne peut , nous le répétons , concevoir , à 
aucune époque du passé ou de l'avenir , l'existence de l'ime 
séparée de celle de l'autre. 

Voilà donc l'authenticité de ce Livre démontrée par 
l'existence d'un peuple de croyaus , et le caractère de cer- 
titude historique , que nous demandions à un fait qui ap- 
partient au domaine du passé , savoir qu'il nous arrive par 
une transmission Jïdèle , pleinement établi pour tous les 
faits évaugéliques attestés dans ce Livre , et en particulier , 
pour le fait principal , la résurrection de Jésus-Clu-ist. 



EDUCATION. 

I. Scènes du jew<œ âge; par M"" Sophie Gay. 2 vol. in- 12. 
Paris, i83^ Chez Dumont, Palais-Royal, n" 88. Prix: 7 f. 

U. Le livre des petits enfans. Leçons du premier âge ; 
par M""^ Desbokdes-Valmobe. 2 vol. in-18. Paris; i854. 
Chez Charpentier, me Montesquieu, n" 4. Prix : 5 fr. 

III. Nouveau magasin des enfans. I" vol. in-52. Pains, i834- 
Chez J.-J. Risler, rue de l'Oratoire, n« 6. Prix : 1 fr. 

IV. Petit livre sur un grand sujet, ou Dialogues sur 
lame, à l'usage des enfans; par T.-H. Gallaudet. 
1'° partie, i vol. in-18. Paris, i834. Chez J.-J. Risler, 
rue de l'Oratoire, 11° 6. Prix : (io c. 

C'est mie tâche imposante et sacrée que celle d'instruire 
1 enfance et d'écrire pour elle , d'inculquer dans de jeunes 
âmes les premiers germes des idées et des sentimens qui se 
développeront plus tard, et de les initier p:u- avance aux se- 
crets de la VIO, à ses plaisirs , à ses douleurs. Beaucoup de 
livres oiit ele écrits pour les enfans, et de nouveaux ouvrages 
sont publies tous les jours pour eux ; mais combien en est-il 
mu peuvent produire de bons fruits ? Il nous est pénible de 
fllro que le nombre en est peu considérable , et que nous 
sommes Join encore de posséder les mêmes richesses que 
i Angleterre , sous le rapport de l'iuslruction du premier 



âge. En général, dans ce pays, ce sont des mères qui écrivent 
pour les enfans , et leurs livres sont empreints du sentiment 
maternel et de l'instinct do cœur qui fait choisir précisé- 
ment les mots et les idées nécessaires pour faire du bien et 
pour conibatlre le mal. Ces ouvrages , destinés à l'amuse- 
ment et à l'instruction des enlàns, sont presque toujours, 
non seulement très-moraux , mais de plus sérieux et reli- 
gieux , ce qui n'en exclut nullement le charme et l'attrait. 
Plusieurs de ces ouvrages ont été traduits en français ; ceux' 
par exemple, de M""^ Scherwood et de miss Uannah Moore; 
mais il y a encore de grandes lacunes à remplir. Nous avons 
donc éprouvé de la joie en voyant annoncer deux nouvelles 
publications , dont le titre semblait répondre aux liesoins 
qui ne cessent de se faire sentir , et nous avons ouvert les 
volumes de M°" Sophie Gay et <le M°>- Desbordes-Vahnore 
avec l'espoir de les ajouter à notre bibliothèque enfantine. 
Hélas ! loin de pouvoir les y placer , nous devons avouer 
avec tristesse que leur lecture nous a causé la plus pénible 
impression , et que nous avons souffert à la pensée que de 
tels ouvrages seraient achetés par des mères pour leurs 
enfans, sur le seul nom de leurs auteurs. Dans sa préface, 
M"" Sophie Gay nous dit : « Les soins que réclame le 
» bien-être d'un enfant, ceux qu'exige le développement de 

» son cai-aclère, sont devenus mon occupation favorite 

» C'est un ouvrage de mœurs enfantines que j'offre à mes 
» gentils lecteurs... Je ne les ennuierai pas de longs discours 
M de morale. Je leur montrerai simplement le profit qu'on 
» trouve à être bon, noble et courageux dans toutes les con- 
» ditions de la vie. Et peut-être me sauront-ils gré un jour 
» de lem- avoir appris, en jouant, cette grande vérité : 11 n'y 
» aurait pas de mérite àêtre le meilleurpossible qu'il faudrait 
» encore être bon par intérêt. » Voilà donc l'idée fondamen- 
tale du livre de M™" Gay; voilà le but de ses instruc- 
tions ! quel mobile à implanter dans l'àme de l'enfant que 
celui de l'intérêt personnel, de l'égoisme ! A cela donc se ré- 
didsent tous les principes de bonté, de noblesse, de courage? 
Le cœur ne se serre-t-il pas à l'exposé d'un pareil système 
d'éducation morale , qui n'a plus rien de commun avec la 
Conscience , et la loi divine, et les préceptes de l'Evangile ? 
Quelle mère oserait l'accepter et en faire la règle de ses pa- 
r.,1 'S et de ses enseignemens ? Toutefois, nous devons savoir 
gré à M""- Sophie Gay d'avoir été franche , et d'avoir mis 
au commencement de son livre ce qiù évitera aux mères 
qui sentent quel devoir elles ont à remplir et quel compte elles 
auront à rendre, la peine de chercher dans cet ouvrage ce 
qu'elles ne sauraient y trouver, une instruction sage, mater- 
nelle et chrétienne. Il nous présente les scènes du monde 
beaucoup plus que celles du jeune âge; ce sont toutes les 
agitations de la vie, tout son mouv-ament , toutes les idées de 
luxe, de spectacles, de mondanité, qui se trouvent dans les 
journaux des modes et dans les romans les plus futiles; 
pourtant ce n'en est pas moins, selon l'intention de M"' Sol 
phie Gay, un livre d'éducation pour le jeune âge. 

On nous trouvera peut-être sévères ; pourrons-nous alors 
dire notre pensée sur le Lit're des Petits Enfans , que vient 
de pubher M">= Desbordes-Vahnore? Oui, car nous l'a- 
vons lu et jugé maternellement et chrétiennement à la fois. 
Ce livre est déplorable ; c'est un tissu d'idées fausses, de si- 
tuations forcées et théâtrales , de phrases prétentieuses et 
tourmentées; il y a telles pages dans ce liwe des petits en- 
fans qu'un enfant déjà grand ne comprendrait pas , Uint elles 
sont inintelligibles. En voici quelques exemples. 

A propos d'une petite fille qui veut être tout un jour sans 
travailler, l'auteur nous raconte ce qui suit : 

« Marie demeura confondue , ( après quelques réflexions de sa 
mère.) Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace tout 
vide de lecture et d écriture , d'un jour de cent lieues à parcourir 
dans la danse, les papillons, les poupées , le soleil et tout' Elle 
porte sa liberté , pendant une heure , avec constance inouïe • elle 
glissait a travers, légère comme un rêve , ou comme une rialité 

qui a des ailes Un peu à la fois son imagination , si haut 

montée, commença a s'allourdir; puis, tous les instans qui sui- 
virent, cojume des moineaux dévorans qui ravagent du blé lui 
enlevèrent, un par un , ses plaisirs. » ' 

Dans un autre conte, on voit un petit garçon qui s'enfuit 
un matin du logis de ses parens pour y revenir le soir , aiirès 
une journée pleine d'aventures : 



IX X= 



24 



LE SEMEUR. 



« Une solitude affi-evisc i-égnait dans la maison paternelle 
quand il y rentra. Il semblait que tout fut mort, La nuit tombait, 
les meubles étaient sombres et reprochans. La rue était large , 
dépeuplée , ironique. Elle semblait dire avec une mine glaciale: 
n Kentrcz, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, a 
L'épicier, les bras croisés , sur sa porte, inspectant ii la fin du 
iour , où la vente se ralentit , tous les scandales à la portée de 
son investigation, railleur comme la rue que reconn.iissait a 
peine le paria volontaire, l'épicier ôla sa casquette avec la dérision 
écrasante de cette apostroplie : Ah ! mou estimable voisin , en- 
chanté de vous revoir » 

Voilà certainement un style étrange pour le LiiTc des 
petits en/ans ; ce qui est plus fâcheux encore , c'est que les 
idées le sont aussi , et surtout lorsque l'auteur parle de la 
religion. «Dieu, lorsqu'il eut fait les hommes, est-il dit 
M dans la préface adressée aux entans, chercha un adou- 
» cissemcnt à leurs peines , et mit au monde l'amour ma- 
j) ternel. Depuis ce temps les enfans sont heureux. ; ils ont 
» des mères pour veiller sur eux , et pour les embrasser. » 
Dans l'hislonettc de l'Enfant questionneur,Hypolitc fait à sa 
mère des questions sur le soleil et la lune , auxquelles elle 
répond d'une manière si incomplète que l'on ne s it trop 
comment l'enfaut , « d'abord très-clonné , finit par compren- 

3> dre. » 

i( Qui donc a fait ces deux belles choses si gaies? dit-il. — Dieu! 
qui t'a fait une mère , et qui m'a fait un lils. — Que je l'aime! et 
dis-moi, reprit-il après un long silence: N'y-a-t-ii qu'un bon 
Dieu dans le ciel? — Un seul. — Ahl tant mieux! — Pourquoi tant 

mieux? C'est que s'ils étaient deux, ils se battraient , etalors... 

ce ne serait plus le bon Dieu. » 

Les anges-gardiens jouent uu grand rôle dans les histoires 
de M""" Desliordes-Valmore. Nous les avions vu déjà figurer 
poéliqviement dans ses romances, Ijcaucoup plus passionnées 
que mystiques néanmoins ; les voilà revenus en scène, tantôt 
« arrosant le joli visage d'un enfant d'un déluge de lai-mes 
«qu'ils lui font jaillir du cœur; tantôt à propos de deux 
M énormes brioches , apparaissant comme si eÛcs perçaient 
M le ciel et qu'elles fussent arrivées toutes chaudes sous inie 
waile d'ange. » Un petit garçon était indocile et méchant; 
« un soir il tira la langvie avec une grimace qui lait pleuri'r 
« la Vierge , la Vierge si tenilre aux enfans soumis. » Un 
autre petit vaurien est ramené chez sa mère par uu homme 
bon et compatissant, que l'auteur appelle le bon Ange; 
l'enfant « le prenait alors pour Jésus-Chiist lui-même , car 
3> il avait fait un miracle. » 

M""= Desbordes- Vahuoi-e avait bonne intention en com- 
posant son Livre pour les petits enfans; elle a voulu qu'il 
contint des Idées pieuses : « C'est gai de voir, durant le jour, 
3j dit-eUe , des fleurs , plus belles dans un sentier désert que 
» les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et de la 
M reine. Elle soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop 
» pâle ," sous le ciel trop soudire , quel Ijonheur de les respi- 
» rer ! de hiuuer leur haleine qui coule au cœur , qui fait du 
M bien, qui sent bon, qui mumiure dans l'air : « Bois la vie ! » 
M et qui nous attire à genoux, les mains jointes et levées pour 
3) dire : Mon Dieu ! >j Ce livre a été écrit pour les enfans de 
l'auteur qui, dil-eUe, « le savent par cœur, et l'envoient à 
3) tous les petits enfans avec des vœux et des baisers. » D'où 
vient donc que M"" Desbordes-Valmore n'a pas pu composer 
un meilleur ouvrage , ni su trouver de meilleures choses à 
dire à ses enfans? Nous le comprendrons tout à l'heure. De 
son recueil on potu-rait extraire quelques jolies historiettes , 
celles de V Oiseau sans ailes, du petit Berger, de la Lu- 
mière et du petit Bègue,, en en rctraiieliaul le dél)ut que 
lions avon.- cité phis haut; mais ccshistorietlcs mêmes laiss.iit 

beaucoup h u^sjivr. , ,, „ , i ir i , i ■ 

En fermant le hvre de M-' Desbordes-\ almore et celui 
de M'"<- Sophie Gay , nous avons lu deux autres ouvrages 
récenmicnt publiés , destinés également aux enfans , et dont 
nous éprouvons le besoin de parler aussi; car leur hxlure 
nous a dilaté et rafraichi l'àme. L'un est mlUulc : Le ^ou- 
^eau Magasin des Enfans, avec cette épigraphe : 
«Venez, enfans, je vous enseignerai la cramte d.' v.U-v- 
„ nel- .. l'autre a pour litre : Petit Livre sur un grand sujet, 
ly ' /■„■.■,/> il l'iitnrre des enfans: par M. (ja 

laudt 
tiennes, 

tcut^"' ""^^ " ''' rortt'c des çnfans, idées cl s yh' , et cep n- 




dant les idées sont sérieuses et graves ; mais les développe- 
mens en sont si clairs, si faciles à saisir, si pleins de charme, 
(pu; l'intelligeuce ol'un enfant peut les recevoir et les rete- 
nir. Le Nouveau Magasin des Enfans contient quatre his- 
toires détachées et quatre dialogues; l'auteur a su mêlera 
ses récits et à des conversations naïves et enjouées , beau- 
coup de science , et une instruction religieuse véritablement 
évangélique. Il y a des mots d'enfant charmans et remplis 
de vérité. Ou voit que c'est de toute la puissance de son 
cœur et de son âme que l'auteur les a étudiés et leur a consa- 
cré SCS pensées et ses soins. 

1 Cher enfant, qui m'écoutcz en ce moment, dit-elle, si je vous 
demandais ce qu'il fuit faire pour tirer du profit de ce que j'ai à 
vous dire, c'est-h-dirc pour devenir un enfant plus pieux , plus 
soumis à ses parens, plus appliqué à remplir tjus ses devoirs , 
qu'est-ec que vous me répoudriez? 11 me semble que j'entends 
une petite voix qui me dit : Il faut lire bien attentivement, sans 
se laisser distraire par une mouche qui vole , comme il arrive 
fjien souvent. Vous avez raison , mon enfant , il faut certaine- 
ment lire avec attention , quand on a envie de comprendre et 
de retenir; mais il faut encore autre chose. Si je vous apportais 
ce petit livre dans une de ces soirées d'automne où la nuit vient 
Inn^-temps avant que les petits enfans aillent se coucher, vous 
voudriez bien pouvoir le lire tout de suite , car les enfans sont 
ordinairement très-pressés; mais comment faire? on n'y voit 
plus ; nous voilà dans un grand embarras. Pas si grand , me ré- 
pon;iroz-vous; nous irons tout simplement demander de la lu- 
miiro. Eh bien! mou cher enfant, voilà aussi tout simplement 
ce qu'il faut faire, quand on veut lire avec profit. Il faut deman- 
der à Dieu, qui seul peut nous la donner, la lumière de son Saint- 
Esprit, afin que noire esprit soit éclairé et instruit, et notre cœur 
touché des bonnes choses f[ue nous lisons. Sloi aussi , qui cause 
ici avec vous, lorsqu'il m'est venu au cœur d'écrire des livres 
pour les enfans, j'ai bien senti que si je m'j' mettais à moi toute 
seule, je ne ferais rien qui vaille; et j'ai prié mon Dieu de con- 
duire ma plume, afin qu'il me fût donné de parler selon son 
cœur à ses petits enfans, et d'eu amener au moins quelques-uns 
à devenir les agneaux dociles du bon berger, le Seigneur Jésus , 
qui ne demande pas mieux que de les prendre dans ses bras et 
de les bénir. Joignez vos prières aux miennes, mes chers anus, 
et tout ira bien pour vous et pour moi... » 

Celte préface ressemble peu à celle des Scènts du prc 
niier dge , et celle du Petit Livre sur un grand sujet, 
en diffère tout autant. Qu'il est frappant de comparer, même 
dans des compositions de ce genre, l'esprit du monde et l'es- 
prit de l'Evangile : l'un, nourri d'illusions , de vanité , d'é- 
goisme , se repaissant de mensonge ; l'autre , appiivé sur l'é- 
ternelle vérité , venant de Dieu et se dirigeant vers Dieu. 
Que fonl-ilspour le développement d'une jeune âme ?L'un 
la flétrit de son souffle meurtrier ; l'autre l'entoure d'une 
auréole de pureté et de foi. L'un cherche à l'éljlniir par 
le prestige des scènes mobiles et variées de la vie, enivran- 
tes pour l'enfance; l'autre lui fait entrevoir le ciel, où 
réside la paix, l'immuable félicité, et lui enseigne à tra- 
verser la vie comme le voyageur , qui poursuit sa course, 
fixant ses pensées sur le but qu'il doit atteindre. Nous répé- 
tons encore ce que nous avons diten commençant ces lignes, 
c'est une tâche importante et sacrée que celle d'instruire 
l'enfance el d'écrire pour elle ; il faut devenir enfant soi- 
moi, afin d'être compris des jeunes âmes auxquelles on s'a- 
dresse ; mais en même temps il faut se rappeler sans ces S3 
que ces àmcs sont destinées à un éternel avenir, que cetave- 
iiir dépend peut-être des premières impressions reçues à 
l'entrée de la carrière ; et qu'une responsabilité accablante 
el terrible tombe sur celui qui substitue à la Parole de vie 
cl à ses enseignemcus « la parole des profanes qui ronge 
)) comme la gangrène. » 



Efforts en F.vvr.i.n de i.a Liotinr. iielicieuse en Sdisse. — Il vient 
de se fornior une soi-iélé cVnclionnaires pour la publication de toutes 
les péliliiuis qui sont parvenues au Grand-Conseil du eanlon de Vaud, 
dans la session d'automne de 1833, au sujet de la lilicrte reliKieusc.Le 
Lut de cette pidjliealion est de eonslaler l'état de l'opinion publique 
sur cette ^rave queslion , et de l'celairer en lui sounietl anl tous les 
ar"umens qui ont clé avancés pour et contre l'él alilissement de la 
lil)ertc religieuse dans le eanlon de Vaud. Aucun esprit de parti ne 
prcsiilc a celle publication , qui se bornera à donner dans toute leur 
inlégrilé les pétitions et les signatures. 

' Le Ccniiit, DEHAUI/r. 



Iniprinierie Selligue , rue Moutmarlrc , u° 131. 



TOME III». — N» 4. 



22 JANVIER 1854. 



LE SEMEUR, 

JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ , c'est le monde. 
Matth. XUI. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n» 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
8 fr pour C mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour G mois , et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Nouvelliste fraudais. — A Neuchàtel, chez 
MichauJ, libraire. — A Genève, chez M""' S. Guers, libraire. 



SOMMAIiŒ. 

Ketbe politique : De la réforme de l'Eglise , en .\nglelerre. — Des 
circonstances politiques considérées comme provocations aux pas- 
sions de l'ïiomme. — Résumé des nouvelles politiques : Espagne. 
—Angleterre. — France. — Biogbaphie keligiedse et politique : 
William Wilberforcc. — Voyages : Voyage de l'Arabie-Pétrée, par 
MM. LÉON DE LiBORDE ct Ll.^i^■I. — MÉLAKGES ; Gazette chinoise. 
— Ankokce. 



REVUE POLITIQUE. 

DE LA RÉFORME DE l' ÉGLISE EN ANGLETERRE. 

Nous venons de voir , dans deux occasions solennelles , 
quelle est, en Angleterre, la puissance de l'opinion publique. 
La réforme du parlement et l'abolition de l'esclavage ont été 
obtenues parce que l'opinion s'est hautement prononcée sur 
ces deux, grandes questions sociales. Nous savons fort bien 
que les partis peuvent produire des manifestations (ju'on 
donne quelquefois pour des signes de l'opinion publique , 
bien que ce ne soient en réalité que les résidtats de l'activité 
d'une minorité faillie encore ; mais il n'est pas diiEcile de 
distinguer ces vois isolées qui cherchent à paraître fortes , 
en se faisant entendre en même temps, de la voix du peu- 
ple , nous voidons dire de ces convictions nationales , qui , 
s'etant emparées de la plupart des esprits , ont acquis une 
puissance à laquelle rien ne peut résister. Faut-il pour cela 
mépriser les minorités ? Leurs conceptions hardies , leurs 
eliorts prodigieux., ce com-age de leur opinion qui les porte 
a soutenir , malgré leur petit nombre , la discussion contre 
tous, lem- foi politique qui prévoit un avenir reposant tout 
entier sur les principes cpi'ils défendent, n'ont-ils droit qu'à 
la risée? Pour qu'il en fût ainsi , il faudrait que l'histoire ne 
prouvât pas que les doctrines sociales qui ont successivement 



présidé aux destinées des peuples ont toujours conunencé 
par être celles des minorités; 11 faudrait oublier que le 
Christianisme lui-même , ce grand réformateur des indivi- 
dus et des sociétés , qui s'annonce comme voulant régir le 
monde, n'a eu d'abord pour lui qu'une minorité presque 
imperceptible, quelques apôtres et quelques disciples. 

Il est donc pour les doctrines vraies, de quelque nature 
qu'elles soient , une époque de lutte, un temps de conquête, 
pendant lequel elles deviennent, de doctnnes de la minorité 
qu'elles étaient, doctrines des masses. Ce temps arrive d'or- 
dinaire pour elles , lorsque les minorités souffrent à cause 
de cela même que leurs doctrines sont méconnues par les 
majorités , ou bien lorsque ces doctrines acquièrent à leurs 
yeux un tel degré d'évidence et d'importance , qu'elles en 
viennent à regarder leur triomphe comme une condition 
d'existence , comme une nécessité morale. Alors le prosé- 
lytisme leur semble un devoir ; leurs convictions sont si pro- 
fondes que leurs forces en sont centuplées; elles possèdent 
une énergie qui ébranle les majorités, quand celles-ci n'ont 
à leur opposer , au lieu de principes , (jue des intérêts , et 
après un choc violent , elles prennent possession de tous les 
esprits. Un petit nombre d'hommes seulement, représentans 
caducs des idées contraires à celles qui l'emportent , res- 
tent inébranlables, semblables h. ces colonnes qui, en de- 
metu-ant debout dans la solitude, attestent que l'édifice dont 
elles faisaient partie, est tombé en ruines. Quelques jours 
encore , et ils auront disparu, poussés par la génération qui 
les suit. C'est ainsi cpie chacpie siècle pré])are l'esprit et le 
sort du siècle qui vient après lui . Il ne possède réellement que 
ce que le siècle qui l'a précédé lui a légué ; ce qu'il pro- 
duit, ce fpi'il élaljore pénililement , lui coûte trop de sueurs 
et de peines pour cju' on puisse le nommer un bien ; ce n'en 
sera im que pour le siècle cpii le recevra en héritage , et 
qui pourra jouir paisiblement de ce que l'âge précédent n'a 
pu acquérir qu'a^'ec labeur et douleur. 

Heureux cependant le pays qui a assez de vie et d'éner- 
gie morales pour marcher toujours de conquêtes en con- 
quêtes ! Peut-être y aura-t-il là des contestations et des 
souffrances, mais certes il y aura progrès ; et un progrès 
réel, fut-ilmcme chèrement payé , vaut mieux que cette im- 



1Q 



LE SEIMEUR. 



mutabilité, quin'est un bien qu'en Dieu , parce queDieu est 
parfait, mais qui bors de lui est un signe d'engourdissement 
et de mort. L'Angleterre , qui doit une bonne partie de ses 
améliorations politiques au levain de Cbrislianisme qu'elle 
renferme, avu, depuis quelques années, comme nous l'avons 
dit plus baut,le triompbc de quelques principes long-temps 
contestés ; toutefois elle ne s'arrête pas là ; et la lutte, à peine 
terminée sur deux ou trois points, a déjà recommencé sur 
d'autres. La corruption et le monopole sont battus en brè- 
che , et la nation ne cessera de protester contre eux que 
quand ils seront à terre. La réforme de la législation , la ré- 
forme des corporations et la réforme de l'Eglise , telles 
sont les prétentions qu'élèvent aujourd'hui dans ce pays des 
minorités (p.ii sont bien près de devenir des majorités ; elles 
sont fortes , non seulement parce que le nombre de leurs 
adhérens augmente tous les jours ; mais surtout, parce qu'elles 
ont en leur faveur la raison , la justice et la conscience. 

C'est de la réforme de l'Eglise que l'on s'occupera d'a- 
bord en Angleterre. Il est à remarquer que cette réforme 
a été demandée par les memjjres de l'Eglise anglicane 
avant de l'être par les dissenters. Ceux-ci n'ont même com- 
mencé que depuis peu de temps à s'associer aux efforts 
des anglicans qui réclament une réforme. Peut-être est-il 
nécessaire de dire à beaucoup de lecteurs français, étran- 
gers à ces questions, qu'il ne s'agit nullement ici de la ré- 
forme des doctrines ou des rites de l'Eglise anglicane , 
toutes choses qui regardent les fidèles et non les citoyens , 
mais de la réforme de son établissement extérieur, du 
mode de son entretien. Le système des dîmes, qui s'y est 
maintenu jusqu'à ce jour, a donné lieu à tant de vexations, 
qu'il a fait naître de nombreux mécontentemens ; en y re- 
gardant de plus près, on a reconnu que V étallissemciil 
dans son ensemble est très coûteux et mal administré, qu'il 
n'atteint pas le IjuI pour lequel il a été fondé ; qu'il a tous 
les défauts du système féodal, et que rien ne justifie le 
monopole et les privilèges politiques concédés à l'Eglise. 
C'est à renvei'ser un échafaudage , qui est un obstacle for- 
midable à la sépai-alion de l'Eglise et de l'Etat, à étalilir 
une égalité parfaite entre tous les cultes aux yeux de la loi, 
et à détruire les di'oits politiques dont jouissent les hauts 
dignitaires de l'Eglise anglicane que travaillent aujour- 
d'hui d'un commun accord des hommes qui sont animés 
pour cette Eglise de semlàmens très divers. Les abus qui s'y 
sont introduits ne sont pas le fait des clirétieus excellens 
qu'elle compte parmi ses chefs. Les Sumner, les Daniel 
Wilson et d'autres évoques, qui honorent le rang qu'ils 
occupent bien plus qu'ils n'en sont honorés, n'ont pas 
amené l'état de choses actuel ; ils l'ont trouvé tout fait par 
le temps et par les circonstances, et ils y sont entrés, parce 
qu'ils n'ont d'autre mission que celle d'exercer leur minis- 
tère partout où ils sont conduits par Dieu. Aussi n'est-ce 
pas contre eux ni contre les pasteurs et les fidèles de c(Hte 
dénomination que sont dirigés les elforls «.les partisans de la 
réfonne de l'Eglise, mais contre un ordre de choses vicieux, 
qui pèse sur la nation , et contre lequel la nation a le droit 
de protester. 

Les tlissidens choisissent aussi ce moment pour se plaindre 
des incapacités qui les l'rappent, et demander des améliora- 
tions que le gou\ernemcnt, s'il faut en croire les joiunaux 
ministériels anglais , est disposé à leur accorder en partie. 
Les dissidens demandent rétablissement de registres de l'é- 
tat civil, parce que les ministres anglicans étant seuls aptes 
aujourd'hui à eertiûer les baptêmes et les mariages , des 
millions d'Anglais sont dans l'impossibilité de prouver léga- 
lement leur naissance et la légitimité de leur union; ils de- 
mandent en oiilie le rapport de la loi sur les enterrcmens, 
qui leur est délavcjrable, le droit d'étudier dans les univcisi- 
tés , où les anglicans sont seuls admis, la suppression des dî- 



mes , qu'ils sont obligés de payer , quoiqu'ils ne soient pas 
membres de l'Eglise, et l'égalité de tous les cultes dans leurs 
rapports avec l'Etat. Ces prétentions, dont les quatre premiè- 
res seront probablen^ent satisfaites dans la prochaine ses- 
sion du Parlement , sont admirablement développéesf dans 
une Lettre au Lord Chancelier ^ qu'on vient de publier à 
Londres. 

Au surplus, ces questions sont, en général , traitées avec 
le sérieux qu'elles méritent. Les journaux sont pleins de dé- 
tails sur les assemblées qui ont lieu pour les débattre publi- 
quement ; les brochures où on les envisage sous toutes leurs 
faces se multiplient; des pétitions se signent en grand nom- 
bre ; et connue les adversaires de l'établissement savent ce 
qu'ils veulent, qu'ils se sont bien rendu compte du but au- 
quel ils désirent arriver , et qu'ils poursuivent loyalement 
et avec conviction, ils remporteront cette nouvelle victoire 
sur les préjugés d'une autre époque, non pas peut-être tout 
entière dans cette session , mais aussitôt que la préparation 
(pli doit avoir eu lieu dans les esprits avant que la société ne 
puisse faire un pas quelconque en avant, aura été accomplie. * 
Les amis de la liberté religieuse la hâtent de tout leur pou- 
voir, et on n'en est plus, grâce à Dieu! en Angleterre, au 
point où l'on en est dans le canton de Vaml, où une centaine 
d'hommes masqués viennent d'assiéger, armés de fusils et de 
pierres, la maison du pasteur de Romainmoi tiers, d'en Ijri- 
ser les portes et les fenêtres, et de se livrer à d'horribles ex- 
cès, parce qu'il avait, à ce qu'on assure , pétitionné en fa- 
veur de cette liberté ! Voilà donc où nous en sommes en Eu- 
rope, et nous nous vantons cependant d'une civilisation dont 
nous devrions avoir honte , tant elle est incomplète et 
bornée ! 



DES CinCONSTANCES POLITIQUES CONSIDEREES COMME 
PROVOCATIONS AUX PASSIONS DE l'uOMME. 

La Gazette de France est merveilleusement haljile à 
déplacer un débat. La voilà qui vient nous faire force 
questions, auxquelles nous avons répondu d'avance , au 
lieu de répondre à celles que nous nous sommes nous-mêmes 
permis de lui adresser. 

Elle veut savoir aujourd'hui si telle circonstance politi- 
que du pays n'est pas une provocation à telle ou telle pas- 
sion de l'homme ? Sans doute ; mais qu'est-ce que cela 
prouve si ce n'est que ces passions existent déjà ? Elles ne 
s int pas créées par ces circonstances, mais seulement ren- 
dues manifesles, mises en évidence par elles, de même que 
les passions qui se montrent, non dans le tumulte de la 
société politique, mais au sein de la famille et dans les rap- 
ports ordinaires des hommes entre eux , sont dans les cœurs 
jjieii avant les petits événemens à l'occasion desquels elles 
éclatent. 

Ou , |)our rester sur le terrain politique où la Gazette se 
place, n'est-ce pas faire abstraction de toute l'histoire, que 
de nous représenter l'ambition comme ne se soulevant qu'à 
propos d(^ la destruction du droit héréditaire? N'y a-t-il pas 
eu avant la révolution d'amljitieux en France, dans le temps 
même où le droit que la Gazette invoque comme la plus 
forte des garanties morales, était le plus haut jilacé dans l'o- 
pinion du peuple ? Les aiubitions des princes du sang ont 
ouvert de tout temps une assez belle carrière aux aiubitieux 
qui voulaient s'avancer, en associant leur sort au leur, et la 
France a pa>é cher ces ambitions-là. A défaut de provoca- 
tion aux passions violentes , resterait d'ailleurs toujours la 
provocation, si ordinaire sous les gouvernemens absolus, aux 
passions basses et serviles ; et serait fort emliarrassé qui de- 
\ lait choisir entre ces deux sortes de passions. 

Nous désirons, comme la Gazette, « une société organisée 



LE SECTEUR. 



27 



» siir des principes Je justice, dans laquelle une autorilc suf- 
» fisante existe pour contenir les médians ; » mais nous 
soutenons, et en cela nous différons d'elle, qvie les hommes 
ne réussiront à organiser une telle société que lorsqu'ils se- 
ront devenus plus moraux : or, ils ne peuvent le devenir tfue 
par l'inQuencc de Dieu siu" leurs cœurs et par l'Evangile. La 
Gazette tourne dans un cercle vicieux; elle donne pour 
preuve ce qu'il faut prouver, et elle démontre ainsi que son 
raisonnement est insoutenable par des argiunens solides. 



KESUHE DES NOUVELLES POLITIQUES. 

Ce dont on s'occupe le plus aujourd'hui, c'est le changement 
de ministère qui vient d'avoir heu en Espagne, et qui a été 
amené par l'impression produite siu- la régente par une sup- 
plique du général Llander, capitaine-général de la Catalogne, 
qui lui a déclaré en termes énergiques que « le ministère de 
V M. Zea est devenu impopulaire à tel point qu'il menace à la 
» fois et la tranquillité publique et le trône même de dona 
» Isabelle II. » Il lui rappelle le décret rendu par Ferdinand , 
le 4 ™3i i8i4, à son retour de Valençay, ajoutant que « les 
j) promesses des rois sont sacrées, que leur accomplissement 
» doit être infaillible comme celui des prophéties de la Di- 
> vinité, 1) et il termine ainsi : « Que Votre Majesté veuille 
» bien choisir un ministère qui inspire une confiance entière 
»» au pays ; qu'en même temps elle décrète immédiatement la 
» convocation des certes ; qu'elle donne à cette assemblée des 
» trois états les pouvoirs et la latitude dont elle a besoin dans 
» les circonstances présentes. » Puis viennent des protestations 
de dévouement. 

On assm-e que d'autres capitaines-généraux ont écrit des 
lettres dans le même sens, et que c'est à la suite de cette expo- 
sition de l'état de l'opinion du pays, que le ministère a été 
changé en partie. M. Zea est remplacé par M. Martinez de la 
Rosa, qui devient président du conseil, et M. le ministre de la 
justice par M. Gareli. M. Vazquez Figueroa est nommé mi- 
nistre de la marine, et M. Arnalde ministre des finances par 
intérim. M. Burgos, qui a contresigné tout récemment mi dé- 
cret en 56 articles, établissant des règles pour arrêter et conte- 
nir la liberté de la presse, conserve le portefeuille de l'intérieur ; 
et le général Zarco del Yalle, qui, de ministre par intérim est 
devenu depuis quelques jours ministre titulaire, garde celui de 
la guerre. Le nouveau ministère est plus dans le sens du mou- 
vement que celui auquel il succède ; mais il faut le voir à l'œuvre 
pour dire ce qu'on peut en attendre. 

En Angleterre, M. StratfM-d-Canning a donné sa démission 
d'ambassadeur près de la cour de Saint-Pétersbourg ; il était 
nommé depuis un an , sans s'être rendu à son poste par des 
raisons qu'on explique diversement. Quelques-uns prétendent 
que l'emperem- Nicolas avait témoigné une répugnance person- 
nelle à le voir accrédité près de lui. 

On s'occupe beaucoup, dans ce pays, du plus ou moins de 
probabilité qu'il y a à ce que le gouvernement anglais inter- 
vienne dans les affaires du Portugal. La chalem" avec laquelle 
on soutient le pour et le contre semble prouver que ce projet 
a du moins été discuté dans le cabinet. 

La Chambre des députés a adopté par 208 voix contre 29 la 
proposition de M. Parant sur les majorais. D'après cette pro- 
position, tovUe institution de majorais est interdite à l'avenir, 
et les institutions de majorais ouvertes avant la promulgation 
de la loi, n'auront d'effet qu'en faveur de ceux qui seront en 
possession des biens affectés à ces institutions, ou qui auront 
acquis le droit de les réclamer. Les possesseurs desdils biens 
demeurent libres d'en disposer à quelque titre que ce soit con- 
formément aux règles du droit commun. La discussion sur la 
proposition de M. Parant a été quelques instans fort animée, 
M. le comte Jaubert ayant rappelé que les titres de noblesse de 
l'empire s'éteindraient avec les majorais j mais la Chambre n'a 



tenu compte de cette remarque, et n'a pas voidu écrire dans la 
loi qu'elle prenait ces titres sous sa protection. 

La prise en considération de la proposition de M. Devaux 
pour l'abolition de la mort civile , et de la proposition de 
M. Benjamin Delessert sur les caisses d'épargnes, a été adoptée. 
La Chambre s'est occupée de pétitions sans intérêt. Elle a ren- 
voyé à une prochaine séance celle faite par un grand nombre 
de cltoj'ens du Havre en faveur de malheureux Polonais , que 
la Prusse faisait transporter aux Etats-Unis , et qui , ayant dîi 
relâcher au Havre , ont exprimé le désir d'obtenir la permission 
de rester en France. — M. Beuchot a été nommé blbhothé- 
caire de la Chambre. 

Quatre élèves de l'école polytechnique, MM. Latrade, Rouet, 
Dubois Frenay et Caylus, acquittés par le jury dans l'affaire 
des vingt-sept accusés, et im cinquième, M. Grenier, qui y avait 
figuré comme témoin , viennent d'être renvoyés de cette école 
par ordre de M. le ministre de la guerre. 

Quelques troubles peu importans ont eu heu à Lyon parce 
qu'on a voulu y arrêter des crieurs de feuilles républicaines. 

Le vaisseau de hgne le Superhe a fait naufrage, le i5 décem- 
bre, sur les côtes de l'Ile de Paros : quinze hommes ont péri. 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 

WILLIAM WILBERFORCE. 

Plusieurs mois se sont écoiJés depuis que nous avons annoncé 
la mort de William Wilberforce. Cet espace de temps suffit, et 
au delà , pour ensevehr la mémoire de la plupart des hommes 
politiques , même de ceux qui ont fait le plus de bruit pendant 
qu'ils étaient sur le théâtre des affaires humaines. Quand on ne 
sert que l'esprit de parti, quand on n'écoule que la voix de ces 
passions éphémères qui naissent et meurent avec les coteries 
qu'elles soutiennent, on peut compter sans doute sur une grande 
célébrité de deux ou trois jours , on a des partisans intéressés 
qui vous prônent, vous encensent, vous élèvent sm- un macni- 
fique piédestal ; mais ce piédestal, si haut qu'il soit, est de sable 
et s'écroiJe au moindre vent de l'adversité. La mort surtout est 
une terrible épreuve pour la renommée des hommes de parti • 
autant cette renommée fut prompte à se faire, autant elle se dé- 
fait avec hâte, et les passions s'empressent d'oubher leurs héros 
dès qu'elles n'en attendent plus rien. 

William Wilberforce a choisi une autre part dans sa carrière 
politique. Il s'est dévoué à une cause qui ne commande point 
sur l'heure les applaudissemens de la foule et qui éveille peu de 
bruyans échos dans les partis , mais qui donne une gloire plus 
pure, plus vaste et plus durable. Sa cause était celle de la reli- 
gion et de l'humanité. Il a plaidé pour tous les droits contre 
toutes les tyrannies, et le monde a pu apprendre de lui ce que 
c'est que le patriotisme d'un chrétien. Sans abandonner les in- 
lérêls spéciaux de la Grande-Bretagne, il a soutenu les intérêts 
généraux de toute la famille humaine , et par un effet que les 
amis de l'Evangile sauront bien comprendre , Wilberforce a 
rendu de plus éminens services à son propre pays par cela mê- 
me qu'il ne l'a pas aimé d'un amour exclusif. C'est un faux calcul 
en même temps qu'une honteuse désertion des principes du 
Christianisme , que ce zèle étroit qui s'arrête à la frontière d'un 
roj'aume ou à la limite d'une dénomination rehgieuse,en disant : 
Je n'irai pas plus loin. On étouffe sa patrie ou sa communauté à 
force de vouloir n'embrasser qu'elle seule, et plus d'une fols les 
idoles se sont brisées sous le poids des offrandes et des couronne 
de leurs fanatiques adorateurs. 

Combien le philanthrope anglais se montra plus sage et meil- 
leur disciple de Celui qui répandit son sang sur la croix pour la 
rédemption de tous les hommes ! La famille des nations était sa 
famille, et il voyait son frère dans le pauvre nègre des Antilles 
comme chez l'habitant de Londres ou d'Edimbourg : aussi 
mort de Wilberforce a été considérée, dans tous les lieux où \ 
civilbation a établi son empire, comme une perte nationale , e 
les yieill e orêts de l'Amérique onti- «<lit les accens de regret e 



28 



LE SE3IEUR. 



de douleur de la plus vaste métropole du continent européen. Il 
faudrait écrire, à Westminster, sur le mausolée de Wilberforce, 
ces mots de Tacite : Finis vilœ ejus nobis luctuosus .patriœ tristis, 
extraneis etiam ignotistjue non sine c>irdfuit[i). 

William Wilberforce naquit eu 1769 ; il était fils d'un simple 
marchand de HuU. Ou le confia de bonne heure aux soins d'un 
digne et pieux ministre de Christ, Joseph Miiuer , dont la pré- 
dication paraît avoir produit , dès cette époque , une profonde 
impression sur son âme. A l'âge de douze ans, le jeune William 
alla demeurer auprès d'un oncle et d'une tante qui professaient 
les principes les plus purs de la foi chrétienne. Ainsi , dès ses 
plus tendres années, il eut le bonheur, non seulement de rece- 
voir des instructions sur l'Evangile, mais encore de voir l'Evan- 
gile môme réalisé dans la conduite des personnes auprès des- 
quelles il demeurait. Qui pourrait apprécier l'influence que cette 
éducation religieuse exerça sur tout le reste de sa vie? qui pour- 
rait dire combien toute sa carrière fut modifiée par les bons cu- 
seignemens et les précieux exemples dont il fut entouré dans 
son enfance? Le plus grand bienfaiteur de l'espèce humaine dans 
notre siècle n'aurait été peut-être qu'un homme d'état vulgaire, 
s'il n'avait vu, h l'âge où l'on commence à peine à raisonner,mais 
où l'on est déjii capable de sentir fortement , le Christianisme 
mis en action par Joseph Miiner et par ses proches. Uu sophiste 
célèbre a prétendu qu'on ne devait parler de religion que fort 
tard aux enfans ; nous trouvons ici une nouvelle preuve, au con- 
traire, qu'il n'est jamais trop tôt pour la leur enseigner, et sur- 
tout pour la leur montrer dans de vivans modèles. 

Pendant son séjour chez ses pareus, le jeune William fut pré- 
senté au vénérable recteur de Saint-Mary Woolnolh, Jean 
]Vewton, qui s'intéressa beaucoup à lui, soit par quelque trait 
remarquable qu'il aperçut dans cet enfant, soit par l'un de ces 
pressentimens dont la cause est inconnue, mais qui frappent 
avec une force irrésistible. Quoi qu'il en soit, lorsque Wilber- 
force , environ quinze ans après , rechercha de nouveau l'ami- 
tié de cet excellent homme , pour demander à son expérience 
des conseils qu'il se promettait de suivre dans la carrière poli- 
tique où il était déjà entré , Jean Newton le surprit et le réjouit 
beaucoup eu lui apprenant qu'il n'avait pas cessé de prier pour 
lui, depuis l'époque où il l'avait vu pour la première fois! 

A l'âge de dix-sept ans, William Wilberforce fut envoyé a 
l'université de Cambridge pour y continuer ses études. Il paraît 
qu'il avait rencontré dès-lors ce que rencontrent presque tous 
les jeunes gens, c'est-à-dire des condisciples et même des 
maîtres qui s'efforçaient de le détourner de la foi chrétienne, 
en lui reprochant d'être trop sérieux, et qui voulaient courir le 
risque de l'cutraîner à des habitudes de dissipation plutôt que 
de le voir trop religieux. Cette ré.iction d'un monde incrédule 
contre les impressions chrétiennes de sou enfimce ne manqua 
pas de porter qucl([ues tristes fruits. L'étudiant de Cambridge 
trav.iilla fort peu; il perdit une grande partie de son temps avec 
des camarades qui savaient lui montrer le chemin des plaisirs 
bien mieux que la route de la science, d'où il résulta que l'ora- 
teui- politique fut obligé de faire plus tard ces études qui n'a- 
vaient pas été faites en temps opportun. Cependant, à l'époque 
même dont nous parlons , sa conduite ne fut jamais souillée par 
des -siccs honteux. On a conservé plusieurs de ses lettres écrites 
de Cambridge, et l'on y découvre, à travers la légèreté et les 
choses superficielles qui appartenaient à sou âge, un scnlimcnt 
sérieux et profond de religiosité , et même une vue assez claire 
des doctrines fondamentales du Christianisme. Il revient ;o:i- 
Tent sur les serinous de M. Milncr, dont il paraît garder un 
agréable souvenir ; d montre un vif intérêt pour le succès des 
travaux de ce respectable pasteur et des autres ministres (!e 
Christ; il exprime beaucoup d'aversion pour les jeux du théâtre, 
et se reproche d'y avoir assisté. Tant il est vrai que l'éducaiion 
religieuse reçue dans l'enfauce ne s'efface jamais entièrement, 
et qu'elle oppose les plus puissans obstacles aux funestes exem- 
ples d'un monde corrompu ! 

Peu de temps après qu'il fut sorti de l'université de Cam- 
bridge, Wilberforce entra dans la Chambre des communes ; 

(1) « Nous avons Bemi sur s,i mort , la patrie en a ctc attristée , et 
les étrangers mêmes s'en sont émus. 1 



mais avant de l'y suivre, nous devons rapporter deux circon- 
stances qui, bien que postérieures h son élection, méritent d'être 
mentionnées dès à présent, paixe qu'elles influèrent beaucoup 
sur le développemeut de sa foi religieuse. 

Il fit un voyage sur le continent avec quelques amis, en 1784 
et en 1785; son compagnon de voiture était le docteur Isaac 
Mdner, doj'en de CarUsle. L'un et l'autre, étant doués de con- 
naissances étendues , prenaient plaisir à discuter sur un grand 
nombre de sujets intéressans. La religion ne fut pas oubliée, 
on peut le croire ; et Wilberforce étant venu à parler d'un pas- 
teur très-pieux pour lequel il avait une profonde vénération , 
ajouta : Il faut avouer pourtant qu'il pousse les choses trop loin. 
— Trop loin ! répliqua son ami , qu'entendez-vous par cette ex- 
pression? sur quel fondement jugez-vous qu'il a passé les bornes 
convenables? Quand nous prétendons que quelqu'un va trop 
loin , nous devons avoir nécessairement en vue une règle quel- 
conque : or, ce pasteur a-t-il outrepassé la règle de l'Ecriture ? 
Il serait facile de montrer peut-être que , dans la plupart des cas 
où l'on se plaint que les choses aient été poussées trop loin, la 
règle de l'Ecriture a été respectée, et que ce jugement ne porte 

que sur des opinions admises parmi des hommes relâchés 

Wilberforce essaya de défendre sa position contre les arguraens 
péremptoires du docteur ; mais il fut mécontent de lui-même 
et de sa logique; il sentit , en un mot, que ses notions sur ce 
sujet étaient vagues et insoutenables. Sa conscience fut alors 
vivement agitée, et il ne trouva de repos, après les plus sé- 
rieuses réflexions, que dans la Parole de Dieu, qui lui présen- 
tait une rèijle positive sur laquelle il pouvait appuyer tous 
ses jugemens et fixer sa conduite. Puisse la relation de ce fait, 
ajoute l'écrivain qui nous l'a fournie, en amener d'autres à des 
méditations du même genre , et les conduire au mémo résultat ! 
La seconde circonstance que nous avons promis de rapporter 
n'est pas moins instructive. Lorsque je lus, dit Wilberforce, les 
promesses de l'Ecriture : Demandez et vous recevrez , cherchez 
et vous trouverez , frappez et il vous sera ouvert : Dieu donne 
le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent : Venez à moi , vous 
tous qui êtes travaillés et chargés , et je vous soulagerai : J'ôte- 
rai votre cœur de pierre , et je vous donnerai un cœur de chair : 
Je mettrai ma loi au dedans d'eux, et je l'écrirai dans leur 
cœur ; — à la lecture de ces passages et d'autres semblables , 
une réflexion me vint : si tout cela est vrai , si ce sont des réa- 
lités, et que je cherche' avec uu zèle persévérant les bénédic- 
tions qui nous ont été promises dans ces paroles , certaine- 
ment je devrai trouver un changement sensible au dedans de 
moi, et j'éprouverai les effets de ces promesses. Eh bien ! j'en 
veux faire l'expérience; je vais chercher afin de trouver, de- 
mander afin de recevoir. — Ainsi lit-il, et le résultat fut la 
paix, la délivrance et la victoire : la paix de sa conscience, 
après que ses affections eurent été purifiées ; la délivrance 
des péchés qui l'avaient enlacé et asservi ; la victoire qui 
triomphe du monde, et qui donne le courage de confesser 
Christ devant les hommes. 

Lorsque Wllberfon e fit ces joyeuses expériences chrétiennes, 
il était déjà membre du parlement. Il y avait été nommé par sa 
ville natale dès l'âge de vingt et un ans, c'est^à'-dire dès qu'il 
eut précisément atteint l'âge voulu par la loi. En 1784, il fut 
nommé une seconde fois par la cité de Hull ; mais il obtint ira- 
médiatement après un honneur qu'il n'avait point sollicité, celui 
d'être choisi pour représentant du comté d'York. Il continua de 
siéger pour le même comté dans six parlemens consécutifs, mal- 
gré les brigues de plusieurs familles puissantes, jusqu'à ce qiu? 
lui-même, eu i8ia, résigna volontairement cettehaute chajg«, 
qui était devenue trop pesante pour ses forces, dont le déclin 
commençait à se faire sentir. 11 est diffirllc de rien imaginer de 
plus flalteiu- que ce choix du premier comté de l'enipirc, qui 
s'en allait chercher uu jeune homme de vingt-cinq aus, le fils 
d'un marchand de Hull, et qui lui demeura fidèlement acquis 
jusqu'à ce qu'il eut refusé de l'accepter encore ! Ne trouvera-t- 
on pas dans ce fait, qui est presque sans exemple en Angleterre, 
une directionspécialedelaProvidence,qui voulut maintenir &i» 
premier rang l'homme dont la puissante éloquence et Içs efforts 
infatigables devaient être si utilement employés à !a sainte oausQ 



LE SEMEUR, 



29 



de l'abolilion ilc la traite et dcraffranchisscineul des Noirj ? Qui- 
conque travaille pour Dieu est soutenu de Dieu. 

On conçoit aiséineut que Wilberforce ait été environné de 
toutes les séductions des [grandeurs mondaines. Le siège impor- 
tant qu'il occupait, ses taleus supérieurs, ses manières distin- 
guées, tout contribuait à le faire rcchercber par les personnages 
les plus éminens. Tous les partis s'altaclièrcnt à le circonvenir, 
à le flatter, à conquérir son appui. Que de pièges daus une telle 
situation pour un jeune homme de vingt-cinq à trente ans ! Que 
d'écueils pour uu chrétieu qui ne l'était encore qu'à demi ! Wil- 
berforce a fréquemment répété, depuis lors, que cette époque 
de sa vie, si belle en apparence, si flatteuse et si brillante au de- 
hors, avait obscurci et altéré ses sentimcns religieux. Mais le 
Seigneur veillait sur lui, il n'abandonna point ce vase d'élection 
qu'il avait préparé pour de grandes choses, et durant l'année 
même oii Wilberforce fut choisi, pour la première fois, par le 
comté d'York, il fut admirablement ramené h l'Evangile par les 
deux circonstances que nous avons rapportées. A partir de l'année 
1785, il montra un caractère décidément chrétien, et le conserva 
jusqu'à la fin de ses jours. 

Cependant il traversa une autre épreuve qui avait aussi ses 
combats et ses périls. Devenu sincère disciple du Dicu-Sauvem-, 
il se demanda s'il ne devait pas abandonner complètement la 
scène politique. Ses convictions religieuses y étaient exposées à 
tant de perfides embûches! L'orgueil humain, le plus terrible 
ennemi de la foi, pouvait si aisément trouver le chemin de son 
cœur ! 11 y aurait eu pour lui tant de charmes à s'en fermer dans 
la solitude pour j servir le Dieu qui l'avait racheté au prix de 
son sang! Ces réflexions étaient appuyées par quelques amis 
chrétiens qui s'effrayaient de la route étroite et glissante sur la- 
quelle il avait été placé par les circonstances pollllqucs. Mais 
d'autres amis plus sages, pénétrés d'une plus vive confiance dans 
la protection de Dieu, conseillèrent à Wilberforce de rester oii 
il était , et d'employer au service du Seigneur les moyens qui lui 
avaient été donnés. Ils lui rappelèrent les mémorables exemples 
de Joseph, de Daniel, de David et d'Ezécliias qui, tout en rem- 
plissant des fonctions élevées dans l'orjrc social, n'en restèrent 
pas moins de tiJèles serviteurs de Dieu. Wilberforce écoula 
ces avis de la sagesse chrétienne ; il demeura sur le théâtre des 
affaires politiques , et si l'on songe aux nombreux écuells qu'il 
devait prendre soin d'éviter chaque jour, on comprendra qu'il 
fallait plus de loi et plus de com-agepour se placer ainsi au milieu 
du torrent des choses humaines que pour en sortir. 

Dès lors tout ce qu'il possédait, éloqueuce forte et persuasive, 
lumières étendues, autorité d'un noiu Illustre , influence d'une 
haute position, énergie de caractère, il consacra tout à Celui de 
qui il avait tout reçu ; il se dévoua sans réserve et sans rchiche 
au service du grand Dieu qui l'avait fait doublement sien, par 
Sa création d'abord, et puis par sa rédemption. 11 n'eut jamais 
honte d'avouer ses principes religieux en face des grands de la 
terre et des moqueurs; il confessa Christ à la même tribune où 
les intérêts du monde semblaient avoir usurpé le privilège de se 
faire seuls entendre ; il proclama hautement les éternels prin- 
cipes du Christianisme dans un siècle et daus un pays où l'E- 
glise elle-uièmc paraissait vouloir les accommoder aux passions 
orgueilleuses de la multitude. 11 fut véritablement 1 homme fort 
parmi les faibles, parce qu'il était l'homme desintéressé parmi 
les égoïstes. Il mit plus de persévérance à réclamer le bleu 
commim que d'autres n'en savaient mettre à soutenir le mal 
qui servait à leur ambition particulière, et Dieu bénit enfin les 
efforts de son fidèle serviteur. 

Il est superflu de dire que cette conduite , si opposée à celle 
de la plupart des hommes politiques , souleva contre Wilber- 
force, surtout dans lescommencemcns, plus d'unardcnt et âpre 
adversaire. On l'accusa de petitessse d'esprit, de bigotlsme; 
les factions qui se croient sages, parce qu'elles se tiennent 
dans les choses positives et qu'elles affichent leur égoïsme 
sans pudeur, ne virent en lui qu'un rêveur qu'il fallait plaindre, 
cl quelques rhéteurs d'Eglise eux-mêmes, après la publication 
de sou excellent ouvrage sur le Chrisliaiiisme des gens dn 
inonde, lui reprochèrent, non seulement d'avoir affaibli l'im- 
portance des bonnes-œuvres, mais de les avoir décriées, et ne 
trouvèrent dans son livre qu'un jargon absurde et anti-scriplu- 



rairc(//ie Senseless and unscriptitral gihherîsh of JVdherforcé). 
A cette opposition doit s'attendre quiconque professe purement 
l'Evangile de Christ; l'opprobre, à défaut de la mort, est le 
salaire de toute vérité, et plus la voix qui l'atteste est puissante, 
plus les moqueries de la foule cherchent à la couvrir de leurs 
outrageuscs clameurs. Mais Wilberforce réussit peu à peu à les 
réduire au silence par une vie pure, active, bienveillante et 
éminemment utile au bien-être pujjlic. 11 sut commander par 
une conduite loyale est généreuse, sinon les sympathies, du 
moins le respect de ses plus violens adversaires, et après uu 
demi-siècle de dévouement, il eut encore des contradictions 
à combattre, mais non du mépris à supporter. Les mesures qu'on 
avait qualifiées de rêveries dans l'origine de sa carrière législative 
furent adoptées par leparlement, les uneSj avant qu'il eût quitte 
son siège dans la Chambre des communes, les autres, avant 
qu'il fût descendu dans la tombe, et il a pu entendre de loin, sur 
son lit de mort, les bénédictions et les cris de joie de la race 
nègre dont il avait brisé les fers. Quant aux doctrines religieu- 
ses qu'il avait développées dans son livre, et qui n'étaient que 
l'ancienne et pure orthodoxie remise au jour, elles sont mainte- 
nant, dituninterprètederEgliseanglicanc, le Christian Obser- 
ver , reçues, enseignées et pratiquées par un grand nombre de 
membres de l'Église sur tous les points du pays. Voilà ce que 
peut faire la persévérance chrétienne qui agit avec Dieu et 
pour la cause de Dieu ! 

On cite plusieurs traits de lui qui montrent que les intérêts 
politiques, si prcssans qu'ils fussent, ne le pouvaient détourner 
de ses pensées et de ses devoirs religieux. Un ministre d'état 
l'ayant fait appeler, un jour du dimanche, pour l'entretenir 
d'une affaire importante, 11 refusa de se rendre à cette invi- 
tation, en disant qu'il serait à la disposition de sa seigneurie le 
lendemain, à quelque heure que ce fût, mais que pour ce jour- 
là il devait se rendre au temple. 11 avait pourtant assisté déjà à 
im service du matin. Une autre fois, en 1807, au milieu de la 
lutte violente qui accompagnait l'élection des hustings du comté 
d'York , un de ses amis l'étant venu voir, il le trouva tout 
occupé de méditations sur son état spirituel : «J'ià rencontré 
ce malin, lui dit Wilberforce, un éleeteiu" qui, dans l'honnête 
empresseuient de son zèle, m'a pris la main , et m'a souhaité 
avec une ardeur foule particulière une tongiK vie. J'ai dû le 
remercier de son amitié, mais j'ai réfléchi aussitôt combien 
nos vœux et nos sentiinens habituels sonl peu chrétiens. Voilà 
un homme qui regarde une longue vie comme l'une des plus 
grandes bénédictions qu'il puisse me souhaiter. Mais si les prin- 
cipes et les vues du Chilstianisme étalent réellement gravés 
dans notre âme, il est certain que nous tiendrions pour infini- 
ment préférable départir sans retard, afin d'être avec Christ. » 

Wilberforce, comme on l'a pu observer plus haut, avait un 
profond respect pour le jour du dimanche, et le sanctifiait avec 
un zèle inviolable. M. Venu dit à ce sujet : « Dès qu'un nouveau 
dimanche était revenu, les sentimcns de Wilberforce semblaient 
se ranimer et se splrllualiser, en raison de la sainteté de ce jour- 
une douce joie, une pieuse sérénité régnait tout autour de lui. Il 
m'a souvent redit qu'il aurait été incapable de supporter les tra- 
vaux et la tension d'esprit des premières années de sa vie politi- 
que, s'il n'avait goûté le repos du dimanche, et il pouvait me 
nommer plusieurs de ses contemporains qui , entraînés par le 
tourbillon des inquiétudes politiques , avaient été enlevés par 
nue mort prématurée, ou même étaient tombés dans le malheur 
plus terrible de la démence ou du suicide, et qui, humainement 
parlant, aiualent conservé leur santé, s'ils eussent observé reli- 
gieusement le jour du dimanche. Il m'entretenait aussi de l'in- 
fluence profonde et Inépuisable que ses prières et ses lectures 
pieuses exerçaient sur lui; elles lui donnaient du calme, de ki 
joie, des forces, et un cœur d'acier, pour ainsi dire, avec lequel 
il allait sans crainte à la i-encontre des plus graves périls. Il avait 
coutume d'insister sur l'abondante mesure des dons du Saint- 
Esprit, que nous recevrions certainement, ajoutait-il, si nous les 
désirions, si nous les cherchions, si nous étions attentifs à ne pas 
éteindre ni conlrlster l'Esprit ; — et lui-même était sans contre- 
dit l'un des meilleurs et des plus édlOans exemples de la vérité 
de cette réflexion. » 

Il resterait enfin à considérer Wilberforce dans sa vie privée. 



sô 



LE SEMEUR. 



Là, sa piété, sa douceur, sa charité, sa bonté se montraient d'une 
manière uniforme ot éclatante. Toute sa conduite était le plus 
éloquent témoignage en faveur de ses convictions religieuses , 
et il serait impossible d'apprécier les bous effets qu'il a pro- 
duits par son caractère si élevé et si affable eu même temps, si 
honorable et si affectueux, sur un grand nombre de jeunes gens 
des plus hautes familles qui sollicitaient l'honneur d'être admis 
dans sa maison, et qui écoutaientsa voix oucontemplaient chacun 
de ses actes avec une inaltérable vénération. Plusieurs de ces 
jeunes £;ens sont devenus des lampes allumées et brillantes dans 
leurs sphères respectives. On a dit que la bonté jointe à un ca- 
ractère désagréable est un acte de haute trahison contre la ver- 
tu ; mais personne ne mérite moins Ce reproche que 'William 
Wilberforce ; il était aimable autant que digne d'être aimé. 

Il avait pour maxime que chaque père de famille doit remplir 
la charge de pasteur sous son propre toit, et il ne renonça jamais 
à ces fonctions, bien qu'il pût de temps en temps les déléguer h 
d'autres. Lors même que des ecclésiastiques élaieut présens, il 
dirigeait presque toujours en personne le culte domç'Slique, qui 
se faisait deux fois, chaque jour, dans sa famille, et l'on assure 
généralement que la plénitude et l'abondance de ses explications 
sur la Bible, ainsi que la ferveur de ses prières, laissaient des 
impressions ineffaçables dans le cœur de ceux qui avaient le 
bonheur d'y assister. Si l'un de ses domestiques tombait dans 
quelque faute ou montrait un caractère turbulent, Wilberforce 
le reprenait avec un sentiment de compassion plutôt que de co- 
lère, et il tâchait de traiter le délinquant, comme un membre 
malade, avec un esprit de douceur et do charité. Telle était la 
règle constamment suivie dans son intérieur. Bien qu'il eût beau- 
coup à faire avec le monde, il n'entrait dans aucun accommode- 
ment avec lui sm- la manière d'employer son temps ou de se 
conduire à l'égard des vaius amusemens qui y sont recherchés. 
Il n'avait pas de loisir , et ce qui vaut mieux, pas d'inclination 
de cœur pour des frivolités de ce genre ; et l'on doit remarquer 
ici que les personnes qui ont vécu dans le monde et partagé tou- 
tes ses joies , sont précisément celles qui y renoncent le plus 
complètement, lorsqu'elles ont été converties au Seigneur. C'est 
qu'elles eu connaissent mieux que l'homme d'études le vide et 
les déplorables effets. 

Nous terminerons ici cette notice surWiUiam Wilberforce; on 
pourrait 3' ajouter beaucoup d'anecdotes et de réflexions chrétien- 
nes, mais l'espace étroit d'un journal ne nous permet pas d'étendie 
plus loin la biographie d'une carrière si pleine et si fertile eu pré- 
cieux enseignemeus. Puisse l'illustre exemple qu'il a légué au 
monde trouver des imitateurs dans notre patrie, et inspirer à 
quelques-uns des hommes honorables qui sont placés à la le le de 
nos affaires politiques le désir de marcher sur ses traces, en ser- 
vant noire grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ par-dessus toutes 
choses ! La place de Phomme d'étal chrétien est vide parmi 
nous : heureux qui saura la prendre ! et gloire à qui saura la 
remplir ! 



VOYAGES. 

Voyage de L'AnABiE-PÉTRÉE , par MM. Léon de Laboude et 
LiNA^T, publié par M. Léon de Laborde. i vol. in-folio , 
avec 69 planches ou caries. Paris, i853. Chez Giart, rue 
Pavée-Saint- André-des- Arcs, n° 5. Prix : 240 fr. 

phemier article. 

.L'Arahla-Pétre'e est peu conmie. On se rappelle (pie, dans 
son Foyage en Syrie et en Eg\ple, A^olney déclare que (c ce 
M pays n'a été visité par aucun vovagnir. » Celte circon- 
stance est un accomplissement remarquable d'une prophétie 
d'Esaie, qui a dit Je l'Iduméc, ily a des milliers d'années et 
dans un temps où elle jouissait d'une grande prospérité : 
u D n'y aura personne qui y passe à l'avenir ( Esaïe , 
chap. 54, V. I o) , » et d'une prophétie d'Ezécbiel, qui rapporte 
cette menace de Dieu adressée à la montagne de Sehir , sur 



laquelle, suivant la Genèse ( chap. 56 , v. 8 et 9), s'établit 
Esaii,père des Iduméens : « Je retrancherai d'elle les allans 
» et les venans (Ezéchid, chap. 55, v. "j). » L'accomplisse- 
mentde ces prophéties est d'autant plus remarquable, que les 
grandes routes de Jérusalem à l'Accabali,etde l'Accabahà 
Moab, passaient autrefois par ce pays. Les témoignages du pe- 
tit nombre de voyageurs qui, à de longs intervalles , et en sur- 
montant des ililBcultés inouïes , sont parvenus , non à tra- 
verser l'Arabie-Pétrée dans toute son étendue, à y passer , 
selon l'expression d'Esaie, mais à s'y avancer à une certaine 
distance, pour se retirer furtivement et à la hâte , après un 
très-rapide séjour, parle même côté qu'ils y étaient venus , 
sont conformes à celui de Volney. Burckliardt , qui y entra 
par le nord-est , dit « qu'il se trouva sans protection au mi- 
» lieu d'im désert où l'on n'avait jusque là vu aucun voya- 
» geur. » M. Banks ayant demandé , à Constantinople , 
(pi'on comprit dans son firman, parmi les lieux qu'il se pro- 
jiosait de visiter, Kerek et Wady Mousa , on lui répondit 
qu'on ne connaissait pas d'endroits ainsi nommés dans les 
Etats du Grand-Seigneur ; et comme l'ambassadeur d'An- 
gleterre insistait pour qu'on lui accordât sa demande , on 
renvoya M. Banks au pacha de Damas , qui se déchargea 
de celte affaire sur le gouverneur de Jérusalem ; celui-ci en 
remit le soin au gouverneur de Jaffa , qui refusa positive- 
ntent de s'en mêler, en sorte que le voyageur dut se mettre 
en route, sans avoir obtenu aucune protection, ni même au- 
cun renseignement de la part des autorités turques. Les 
Arabes eux-mêmes redoutent de se hasarder dans cette 
contrée désolée, tant ils en craignent les liabitans. On peut 
donc dire que, s'il a élé possible à quelques hommes , plus 
cntreprenans ou plus heureux que d'autres, de jeter un ra- 
pide coup-d'œil sur cet étrange pays, ce n'est sans doute , 
dans les vues de la Providence , que pour que leurs récits 
pussent démontrer l'accomplissement des autres prophéties 
(jui le concernent, et dont la réalisation est l'une des preuves 
les plus frappantes de la vérité de la Bible qu'on doive atix 
découvertes modernes. 

Deux français , MM. Léon de Laborde et Llnant, ont fait 
aussi, il y a quelques années, le voyage de l'Arable-Pétrée , 
cl M. de Laborde vient d'enpithlier la partie pittoresque, à 
laquelle il a ajouté une introduction et un précis de son 
voyage , destinés à expliquer les planches. U a réservé 
pour lin autre ouvrage qu'il prépare la plupart de ses ob- 
servations ; mais quelque limité que soit le plan de celui-ci , 
on y trouve des remarques d'un haut intérêt , qui nous font 
vivement désirer la prochaine publication des notes qui 
doivent les compléter. M. de Laborde a compris ce qu'a de 
particulier le pays qu'il a visité , et comnienl ses destinées 
se rattaeheul par un lien intime aux livres inspirés. C'est 
donc, la Bible en main, Cju'il voyage; aussi n'est-il pas éton- 
nant que tour à tour la Bible lui fasse mieux comprendre le 
pays, et le pays 'mieux comprendre la Bible. On ne lira 
sans doute pas sans intérêt comment il s'exprime sur ce 
sujet : 

« C'est au récit de la Bible , remplie de renseignemens si pré- 
cieux, qu'il faut recourir, dit-il, chaque fols qu'on veut remon- 
ter à une époque reculée de Phistuire de l'Arable. Bien qu'elle 
ne désigne pas ce pays par son nom, ni dans des limites précises, 
cependant elle représente son aridité , elle fait connaître ses 
peuples et les divers territoires mieux qu'aucun auteur posté- 
rieur n'a pu le faire.... Parmi les auteurs grecs il en est peu 
qui parlent de l'Arabie-Pétrée, et tous ensemble ils nous 
fournissent moins de renseignemens sur sa conliguralion inté- 
rieure que la Bible dans son simple récit.... Aucun peuple 
ne peut prétendre posséder sur ses ancêtres des notions aussi 
précises, une nomenclature aussi détaillée que celle que les 
habitans de PArabie-Pétrée trouvent dans la Genèse et les 
autres livres de Moïse; leur origine, les limites de leurs ter- 
ritoires, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs forces respecti- 



LE SEMEUR. 



31 



ves y sont fixées à une époque qui date Je deux inillo ans 
avant notre ère. » 

Si nous recherchons dans la Bihle ce qu'elle nous ap- 
prend de l'Arahie-Pélrée, de ce pays d'Edom, qui est Esaij, 
nous dit la Genèse (chap. 58, v. 8), nous y découvrons 
avec étonuement que ce pays a joui auU-el'ois d'une grande 
prospérité. Lorsqu'Isaac ))cnit Esaii, il dit du pays tjuc ce- 
lui-ci devait hal)itt'r que « sa demeure serait dans un terroir 
)) gras, arrosé de la rosée des cieux d'en-haut » (Genèse, 
chap. 27 , V. jq) ; et ce qui prouve que la montagne de 
Séhir était alors fertile, c'est qu Esaii y alla à cause de ses 
immenses ti-oupeaux. que le pays de Canaan ne pouvait 
nourrir en même temps qvic ceux de Jacob son frère. 
On trouve de bonne heure dans l'Idumcc un gouverne- 
ment monarchique : des ducs ou princes, huit rois, et puis 
de nouveau des ducs régnèrent au pays d'Edom, avant 
« qu'aucimroi régnât sur les enfins d'Israël (v. 3i). » Plus 
tai'd encore, quand Moïse fut arrivé à Kadès, après être 
sorti, à la tête des Hébreux, du pays d'Egypte, il en- 
voya des ambassadeurs au roi d'Edom pour lui demander 
la pennission de passer par ses états : « Nous ne passerons 
» point par les champs ni par les vignes, lui fit-il dire ; 
» nous marcherons par le chemin royal, nous ne nous dé- 
» tournerons ni à droite ni à gauche, (Nombres, chap. 
ao, V. 14 a 17), » comme s'il eut pensé que la crainte de 
ne pas voir leurs vignes et leurs champs respectés par 
un peuple étranger pouri-ait empêcher les habitans de con. 
sentir à sa demande ; il fallait donc qu'à celte époque le 
pays fut susceptible de culture. 

Dans un chapitre intéressant, M. de Laborde recherche 
sous quels noms l'histoire biblique et l'histoire profane 
nous entretiennent des peuples qui liabitaient ces contrées, 
en conmiençant par les Amalécites qui attaquèrent les Is- 
raéhtes à Kaphidim. Il fait apparailre devant nous ces 
tribus diverses; puis tous leurs noms se confondent en ce- 
lui des Naljathécns, desquels ne se distinguent plus à l'est 
que les Arabes Scénites , et à l'ouest que les pauvres tribus 
des SaiTasins, par le nom desquels on ilésigna plus tard tous 
les Arajjes en Occident. 11 retrace ensuite 1 js expéditions l'o- 
maines qui eurent lieu, sous les règnes d'Antigouus et d'Au- 
guste, contre l'Arabie-Pétrée, et il explique très-bien, ce 
nous semble, le changement qui survint dans les mœurs des 
habitans, quand les circonstances qui avaient favorisé leur 
prospérité dispariuent : 

«Nous voyons qu'à celte époque, comme aujourd'hui, le 
pays était haijilé, partie par des nomades, partie par des habi- 
tans sédentaires établis dans des villes; que les villes avaient 
leur adniinibtiation, leur gouvernement, et que la capitale 
Petra, de beaucoup la plus considérable, avait un roi , un mi- 
nistre fournissant les subsides de cavaliers, enfin que toute cette 
puissance reposait sur des bases d'organisation depius long- 
temps établies. Les peuples nomades se monlreut aussi dans leur 
individuiiliie, telle qu'ils l'ont conservée aujourd'hui , soumis 
ou non soumis selon les circonstances et les intérêts. Hérodote 
Diodore et Strabon laissent percer dans leurs récits quelques 
traits de mœurs de tes Nabathéens, qui ofllent une analogie 
frappante avec celles des peuples nomades de nos jours et 
forment, avec le récit de la Genèse et des Prophètes, une 
échelle ou suite de tableaux de cette vie patriarcale, depuis qua- 
rante siècles la même, et toujours la même. 

1) Sous le règne de ïrajan, en io5, l'Arabie-Pétrée devint 
province romaine; Petra elle-même, la métropole de cette nou- 
velle louquête; beaucoup de llomains vinrent s'y établir et 
purent ameuer quelques changeraens dans les mœurs des habi- 
tans; mais celles des peuples de la campagne ne s'altérèrent 
pas, et lorsque le commerce eut disparu de ces contrées et 
avec lui les riches habitans qui animaient de leur luxe ces "ran- 
dioses liabil.it ions, aujourd'hui des ruines, ils rentrèrent dans 
l'exislenre pu.ement nomade, sans peine comme sans transi- 



tion sociale , se mêlant aux Arabes qui ne l'avaient pas 
quittée, et adoptant, avec le changement de constitution 
du pays, aussi quelques variations dans leurs mœurs, pil- 
lant au lieu de trafiquer , traversant le désert en troupes 
vagabondes , au lieu de ces longues et paisibles caravanes , 
qui si long-temps en avaient animé la solitude. » 

Six peuplades sont aujourd'hui répandues dans ce pays : 
les Tyhat occupent le territoire des anciens Amalécites ; 
les ïoràt, celui des Madianites de Jethrb; on rencontre 
encore les Benisaker , les Alaouins , les Amran et les Ane- 
zeh. C'est au milieu de ces tribus que s'est avancé M. de 
Ijaborde. Avant de le suivre dans son voyage, transcrivons 
quelques-unes de ses. remarques sur les oljslacles que le 
pays lui-même offre aux voyageurs : 

« Depuis les temps les plus anciens , dit-il , les voyageurs ont 
dû suivre les mêmes routes, s'arrêter aux mêmes sources, et 
seconformer aux exigences géologiques de la contrée. Les accl- 
dens géologiques, dans l'Arabie-PcHrée surtout, furent, de tolU 
temps , un guide naturel pour les routes , un obstacle aux dé- 
viations qu'un motif quelconque eut voulu y introduire. Nous 
avons sur l'état ancien du commerce assez de notions pour 
former un large réseau, dans lequel il est facile d'intercaler 
quelques conjectures plausibles. Ces renseignemens nous sont 
fournis par la Bible, ce livre qui devait être précieux sous tous 
les rapports, et par quelques auteurs grecs. Les caravanes, 
quelque nombreuses ou variées qu'elles aient pu être, étaient 
bornées , pour la connaissance du pays ou sou exploration , à 
trois grandes routes, dont l'une arrivait à Petra, tandis que les 
deux autres, partant de cette ville, se séparaient en deux bran- 
ches, pour se diriger sur l'Egypte et la Syrie, mais toujours par 
les mêmes haltes , avec les mêmes journées que celles qui les 
avaient précédées. » 

Niebuhr , Seetzcn, Burckhardt , M. Banks et M. Strang- 
veais [avaient tous pénétré dans l'Arabie par le Nord. M. de 
Laborde a réussi à ouvrir ime route nouvelle. C'est du Caire, 
en passant par Suez et la forteresse de l'Accabah , et en 
suivant la Ouadi Araba , ( le fameux chemin de la Mer 
Rouge , ) qu'il s'est rendu à Petra. Voici ce qu'il nous ap- 
prend siu- cette l'oute": 

<c Le Mont-Liban se sépare en deux chaînes, qui prennent 
chacune un nom , l'une celui de Liban , l'autre celui d'Anti- 
Liban. Ces deux grands rameaux continuent à s'étendre vers le 
Sud, laissant couler entre eux le Nahar el Casmia , et plus loin 
le Jourdain, auquel ils font prendre une direction continue, 
non seulement à travers le lac de Tibériade , et jusqu'à la Mer 
Morte, qui aujourd'hui interrompt son cours, mais aussi et 
dans une ligne directe au milieu de la large Ouadi Araba qui 
s'étend jusqu'à la Mer Rouge , et qui porte des traces éviden- 
tes d'un ancien lit de fleuve. Cette vallée du Jourdain, Wadi 
Araba, long-temps ignorée, retrouvée par Burckhardt qui la 
traversa, n'avait été suivie par aucun voyageur européen. J'eus 
le bonheur dans mon voyage, par une route de vingt-deux 
lieues, de pouvoir en indiquer la direction et la configuration, 
et il ne doit rester, je pense, maintenant aucun doute, qu'à 
une époque reculée, le Jourdain ait eu son écoulement dans la 
mer. Cette opinion se trouve admirablement soutenue par le 
récit de la Genèse, qui nous raconte l'interruption de son 
cours. » 

Après avoir rappelé , dans les termes mêmes delà Bible , 
l'aspect que la plaine du Jourdain présentait à Lot (Genèse, 
chap. i3 , V. 10) , et les détails de la destruction deSodo- 
me , (Genèse , chap. i4, v. 10; chap. 18) M. de Laborde 
continue ainsi : 

" Sans discuter les différentes opinions des auteurs qui ont 
cherché à établir, les uns que la nature dans son cours , les au- 
tres que la volonté du Seigneur, dans son indignation , enflam- 
mèrent les puits de bitume dont il est question chap. xiv, v. 10, 
il e^t évident qu'ils furent l'origine du volcan qui détruisit les 
villes de Sodome et de Gomohrre, et la plaine qui s'étendait 



52 



LE SEMEUR. 



auprès d'elles , et qu'ils formèrent , par l'irruirtion des matières 
volcaniques , un large bassin où le Jourdain , en se précipitant , 
cessa son cours vers la Mer Rouge. Ce bassin , qui prit plus tard 
le nom de Lac Asphaltique et de Mer Morte , devait en elTet 
dans les premiers temps et en recevant les eaux du Jourdara , 
exhaler « une fumée semblable à celle d'uue fournaise (Genèse, 
chap. 19, V. a8.)» Depuis , des écoulemens souterrains ainsi 
qu'une évaporation considérable compensent le trop-plein de 
cette espèce d'entonnoir. » 

La Ouadi Araba, depviis qu'elle est devenue déserte, s'est 
encomhrée, dans quelques parties, de huttes de sable ; mais 
son encaissement au milieu des montagnes de granit et de 
porphjre, ne laisse aucun doute, aux yeux de M. de Laborde, 
sur cette antique direction naturelle. Ce voyageur y a re- 
trouvé les traces d'une cultiu-e déjà interrompue depuis 
beaucoup de siècles. On remarcpe encore aujourd'hui, à ce 
qu'il nous apprend, les pierres retirées des champs et entas- 
sées près des hmites que l'on peut suivre ; et les ruines d'ha- 
bitations et de villages disséminés à l'infini dans toute cette 
contrée élevée prouvent l'industrie des habita ns à cultiver 
une terre d'apparence ingrate, mais qui oflrait tant d'avan- 
tages par sa sûreté et la proximité d'une grande ville. En sui- 
vant ce chemin de la Mer-Rouge, que suivirent autrefois les 
IsraéUtes, M. de Laborde comprenait mieux les sentimens de 
ce peuple : te Nous renouvellerons pas à pas, dit-il, les plain- 
3) tes que leur arrachent les privations du Désert, les louan- 
5) ges qu'ils élèvent à Dieu, à la vue d'une source ou d'un 
» palmier, enfin, toutes ces impressions qui deviennent celles 
5) du voyageur comme elles leur étaient naturelles. » Sans 
nous arrêter aux diiîàcultés de ce voyage, aux moyens em- 
ployés pom- les sm-monter , ni à la description de la route 
sauvage que parcom-urent nos voyageurs, iranspor'.ons-nous 
avec eux à Petra, moins pour leur emprunter de nomljreu- 
ses citations que pour renvoyer nos lecteurs aux plan- 
ches qui accompagnent ce magnifique ouvrage ; en effet, et 
nos lecteurs n'y trouveront pas leur compte, M. de Laborde 
se borne à la description succincte des monumens , de la di- 
vision de son temps et de ses travaux pendant le séjom- qu'il 
a fait dans cette ville, pensant qu'elle sulî'ira pour accompa- 
gner des planches qui donnent une plus prompte et meillem-e 
idée des ruines qu'elle renferme que tout commenlau-e. Ne 
voidant pas ébaucher un travail qui exige de nombreux dé- 
veloppemens , il annonce qu'il pubhcra séparément les re- 
cherches auxquelles il s'est livré, et rappelle seiUement ici 
une "rande parole, une effrayante prophétie de Jérémie . Nous 
l'examinerons dans un prochain article. 



MÉLANGES. 

GvzETTE cnisoisE. — Il u'ixiste ilans toute la Chine qu'une seule 
gazetl"-; elle est publiée a i j .ing,ct porte le titre de Kiiig pao (mes- 
sa^er de la capitale); mais ni par sa forme ni par son contenu elle ne 
ressemble aux gazettes politiques d'Europe. 

Le tribunal suprême de l'empire, dans lequel siègent les ministres , 
se trouvedans l'intérieur du palais impérial de Péking. Tous les jours 
de bonne heure on affiche sur une planche, dans une cour de ce 
palais, d'amples extraits des affaires décidées ou examinées la veille 
par l'empereur. Les recueils de ces extraits composent les annales 
du gouvernement ; et c'est dans celles-ci que l'on puise ensuite les 
matériaux de l'histoire de l'empire chinois; c'est pourquoi il est 
ordonné à toutes les administrations et les établissemens du gouver- 
jiemciit à Péking de faire copier chaque jour les extraits dont il vient 
d'être question et de les conserver dans les archives. 

tes administrateurs dans les provinces reçoivent ces extraits par 
leurs Uhi tchan (employés des postes), qu'il entretiennent dans la 
capitale uniquement pour cet objet. Mais afin que tous les habilans 
de l'empire obtiennent une certaine connaissanee de la marche des 
affaires publiques , les extraits affichés sont, avec la permission du 
gTmvernemcnt, imprimés en totalité à Péking, sans qu'il en soit 
change un scu.l mot, ni omis un seul objet. 



Telle est la Gazette de la Chine, taWe t[ne\e Journal ^lialique nous 
la fait connaître; elle comprend toutes les ordonnances qui ont ete 
soumises à l'approbation ou présentées à l'examen de l'empereur par 
les six ministères siégeant à Péking, et par les diverses autorités des 
provinces, ainsi que par les commandans des corps militaires. Les 
ïiominations aux emplois, les promotions, les sentences, les chàtimens, 
les rapports des dilfércntes branches de l'administration publique 
sont , par conséquent , les principaux objets contenus dans cette 
gazette. Les rapports des officiers de l'empereur sur des événemcns 
particuliers sont , par cette feuille, portés à la connaissance de tout le 
monde. Quelquefois on y trouve aussi, dans les rapports des adminis- 
trateurs provinciaux , des notices très-intéressantes sur les phéno- 
mènes de la nature. 

On peut s'abonnera celte gazette tous les jours de l'année, et pour 
un temps indéterminé ; elle cesse d'être envoyée aussitôt qu'on n'en 
veut plus. L'abonnement ne coiite qu'un tianfj et une once d'argent, à 
peu près douze francs pour un an. Les hahitans de la capitale jouissent 
seuls de l'avantage de recevoir la gazette tous les jours et à heure fixe ; 
mais comme la Chine n'a pas d'établissement de poste, cette feuille 
n'est expédiée aux autres villes que par des occasions, et voilà pourquoi 
elle n'arrive que très tard dans les lieux éloignés. 

Dans un prochain numéro nous publierons quelques extraits du 
messager de la capitale. 



ANNONCE. 

L'EcosoMiE roLiTiQDE. — Cotites de Miss H arkiet Martineau , traduits 
de l'antjlais par B. Macrice. Tome II. Paris, 1833. Chez Paulin, 
place de la Bourse. Prix : 7 fr. 50 c. 

Nous avons déjà consacré un article détaillé d'analyse au premier 
volume de cet important ouvrage. Nos lecteurs connaissent le plan de 
Miss Harrict Martineau , le but qu'elle s'est proposé en présentant 
sous forme de contes les graves matières de l'économie politique , le 
lilent descriptif et dramatique dont elle fait preuve dans ses écrits , 
le vif intérêt enfin avec lequel on lit cet exposé d'une science qui 
semblerait en promettre si peu. Avant l'exécution, il aurait paru im- 
possible de donner tant d'attraits à l'enseignement de l'économie po- 
litique; après qu'on a lu les contes de Miss Martineau, la chose sem- 
ble tout-à-fait naturelle, et c'est le meilleur éloge du mérite distingué 
de l'auteur. 

Une simple annonce suffira pour le tome second qui a été publié 
récemment. 11 n'est pas inférieur au premier ; nous croyons même 
qu'il lui est supérieur; du moins il intéresse davantage, parce qu'il 
agite de grandes ([uestions, non seulement politiques et sociales, 
mais humaines, dans le sens le plus vaste de ce mot. Le premier 
conte, intitulé : Dcmerara, est un plaidoyer en faveur de l'affranchis- 
sement des Nègres. Miss Jlartineau nous représente ces malheureux 
esclaves avec tous leurs vices, toute leur dégradation physique, in- 
tellectuelle et morale; elle ne peint pas des noirs imaginaires qui 
sont les plus vertueuses gens du monde, et qui souffrent élégamment ; 
elle montre les esclaves comme ils sont en effet. « Si l'on m'objec- 
tait, dit-elle, que j'aurais pu rendre pi us intéressans les personnages sur 
lesquels j'appelle la sympathie, je répondrais que notre sympathie 
pour les esclaves doit croître en proportion de leurs vices et de leurs 
déréglemens , si l'on peut prouver que ces vices n'ont pour cause 
que la position dans laquelle nous les plaçons, ou dans laquelle nous 
les forçons de rester. " Cette observation est parfaitement juste ; on 
peut ajouter que le meilleur plaidoyer en faveur d'une cause quel- 
conque est toujours celui qui est le plus vrai. 

Le deuxième coule nous transporte sur les plages do l'Ecosse, près 
des Highiandcrs, dans une contrée long-temps stérile, qui se cul- 
tive et s'embellit peu à peu sous les mains industrieuses de l'homme. 
Miss Hnrriet Martineau examine dans une facile et pittoresque narra- 
tion quelques-uns des sujets qui peuvent influer le plus directement 
sur la prospérité de l'agriculture. A côté des explications les plu» 
lucides, on y trouve ce qu'on appelle en France la couleur locnle, ré- 
pandue avec une profusion que pourraient envier nos romanciers les 
plus habiles. 

Le dernier conte, sous le litre assez bizarre de la Mer enchantée, 
nous offre l'image des affreuses douleurs qui accompagnent les Polo- 
nais dans les plaines glacées de la Sibérie. L'auteur traite une ques- 
tion qui semblerait avoir peu de rapport avec ces grandes infortunes ; 
elle montre que le moyen d'échange par le signe représentatif de la 
richesse, c'est-.i-dire par l'argent monnayé, est le plus commode, le 
plus facile, le plus propre à multiplier les opérations commerciales. 
Mais à celte question abstraite d'économie politique, elle rattache 
avec beaucoup d'habileté l'histoire de quelques malheureux enfana de 
la Pologne, qui ont dû porter aux confins de l'Europe leurs cruelle» 
souffrances et leur patriotisme désormais impuissant. 

La traduction nous paraît toujours mériter les éloges que nous lui 
avons donnés dans notre analyse du ptcmicr volume. 



Le Gérant, DEHAULT. 



Iiupiiiucric Sellicue , rue iMoulniarlre , u» 131. 



TOME III". — N° S. 



.r 



29 JANVIER 1854. 



LE SEMEUR, 

JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique , Pliilosopliique et Littéraire , 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



.•' 



Le champ , c'est le monde. 
MaVh. XUl. 38. 



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SOMMAIRE. 

Revue rotiTiQUE : Du projet de loi sur les crieurs, les vendeurs el les 
distributeurs publics. — Progrès de la lilicrlc religieuse dans le 
canton de Vaud. — Résumé des nottvelles politiql'es : Espagne. — 
Portugal. — Mexique. — Brésil. — Autriche. — Alger. — France. 
— Voyages : Voyage de rArabie-Pétrée, par MM. Léon de L.vborde 
et Li.fiST. ( Fin. ) — Puilosophie keligieise : D'une illusion des 
incrédules. — Î^Iélances : — Fondation de la~nouvelle New-Vork 
en Libérie. — Statistique des écoles de la Lombardie. 



REVUE POLITIQUE. 

DV VROJET DE LOI SVP. LES CniEVnS , LES VENDEURS ET LES 
DISTRIBUTELT.S PUBLICS. 

Quand on étudie l'histoire de notre révolution , ou est 
parfois tente de la comparer à un voyage autour du monde ; 
car , à certains intervalles , on se retrouve , sous bien des 
rapports, au point d'où l'on était parti. Il est telle doctrine 
politique (pic nous avons vue tour à tour classée parmi 
les axiomes qui n'ont pas besoin de démonstration , et mise 
au rang des hérésies qui menacent la paix publique et 
l'existence de la société. Qui ne se souvient du temps oii 
la liberté de la presse était proclamée le palladium de toutes 
les libertés; et qui ne sait qu'aujourd'hui bien des gens la 
regardent comme l'ennemi le plus dangereux du pavs? 
Tel qui disait alors à la triljune ou dans ses écrits que les 
fonctions de censeur imprimaient une ilétrissure à celui qui 
consentait à les remplir n'en ferait peut-être pas fi mainte- 
nant , et ne croirait pas se déconsidérer dans l'opinion en 
les acceptant lui-même , si par quelque baliile interpréta- 
tion de la Charte la censure était rétablie. Qu'est-ce que 
cela prouve , et nous croyons que le fait même que nous 



avançons-n'a pas besoin d'être prouvé , si ce n'est que chez 
nous ou ne se rallie guère autour d'un principe pour l'a- 
mour de ce principe même , c'est-à-dire parce qu'il est 
vrai , mais seulement parce qu'on le trouve expédient , parce 
que, pour le quart-d'heure, il est un moyen aussi bon qu'un 
autre pour arriver au résultat immédiat qu'on se propose. 
De là ce manque de fixité dans les prétentions des partis , 
cette versatilité dans les hommes politiques, celte habitude 
de dire, selon les circonstances, tantôt oui, tantôt non , 
sur les mêmes questions. Il y a là une immoralité qu'il 
importe de signaler , parce qu'elle menace le pays plus 
encore que les excès qu'elle veut prévenir; en effet, c'est 
dans les sommités qu'elle se trouve , et où peut-on espérer 
de rencontrer des principes , si les hommea placés au haut 
de l'échelle sociale , les renient? 

Ces réflexions viennent tout naturellement à l'esprit, en 
lisant le projet de loi sur les vendeurs et distributeurs 
que M. le garde des sceaux vient de présenter à la Cham- 
bre ; s'il ne portait [ws une date , si tout le monde n'avait 
]>u entendre , vendredi passé , les étranges et déploral)les 
articles qui le composent , tomber l'un après l'autre de la 
bouche de M. Barthe , on le croirait d'une autre époque , 
et on accuserait de mauvaise plaisanterie celui qui vou- 
drait le mettre sur le compte du gouvernement actuel. Est- 
ce à dire que nous n'éprouvons pas un profond dégoût 
pour quelques-uns des écrits qu'on répand parmi le peuple, 
ou que nous voyons sans indignation attacher au pilori , 
traîner dans la boue des hommes qui ont droit de deman- 
der que leur conduite soit jugée , et non calomniée ; ou 
bien encore, que nous sommes pris d'une belle passion pour 
les théories gouvernementales qu'on colporte sur les places 
publiques ? Non vraiment , mais nous tenons à la liberté 
de la presse contre laquelle le nouveau projet de loi est 
dirigé , et nous éprouvons le Ijesoin de prolester contre 
un acte auquel on vouài'ait persuader aux Chambres de 
s'associer. 

N'y avait-il donc aucun autre moyen d'arrêter le scan- 
dale dont se plaint M. Barthe? Au lieu de proposer que 
nul « ne pourra exercer, même temporairement , la profes- 
» sion de cricur , de vendeur , ou clislribuleur sur la voie 



34 



LE SE^IEUR. 



» publique , d'écrits imprimes , lilliographii's , gravés ou à 
)) la main , sans l'autorisation préalable de l'autorité muni- 
» cipale , et que cette autorisation pourra être retirée , » 
lie fX)Uvait-on pas étendre aux écrits de ce genre les dis- 
positions relatives aux journaux , et laisser aux tribunaux le 
soin de punir les délits de la presse prévus par les lois, au 
lieu de confier à l'autorité municipale des fonctions de 
censure ? car il est liien évident que c'est de la nature des 
('•crits qu'on voudra vendre ou distrUnicr qu'elle fera sur- 
tout dépendre l'autorisation qu'elle sera en di-oit d'accor- 
der ou de refuser. Nous en sommes revenus à la vieille 
question qu'on débattait il y quinze ans : faut-il prévenir 
ou réprimer, accorder aux citoyens la garantie d'un juge- 
ment rendu après des déliats publics , ou les jilaeer sous 
la dépendance du pouvoir absolu d'un maire; leur recon- 
naître des droits l>ien définis , uniformes pour tous , et qu'on 
ne peut dépasser qu'en devenant coupable aux yeux de la 
loi , ou bien remplacer les droits par des faveurs , par des 
autorisations, par le régime du bon plaisir? Notre avis est 
qu'il est de la dignité de la loi de prévoir et de détermi- 
ner le plus possible sur chaque sujet, afin de laisser le 
moins possible à l'arbitraire des autorités administratives ; et 
nous ne voyons pas pourquoi il n'en est pas ainsi dans le 
projet de loi actuel. 

L'article 2 de ce projet va plus loin encore : « Tous écrits 
*j de deux feuilles d'impression et au-dessous, de quelque na- 
« ture ou espèce qu'ils soient, et quclcpie en soit l'objet, qui 
» se crient , se vendent ou se distribuent dans les rues et 
» lieux publics, sont assujétis au droit du timlire. » Remar- 
quez que ce n'est pas seulement aux écrits politiques , mais 
aux écrits de ^uel^uc nature ouespcce (juils soient et quelque 
en soit l'objet , que ce nouvel impôt est applicable. Et qu'en 
résulte-t-il ? C'est qu'on prescrit l'antidote en même temps 
que le poison ; c'est qu'on met une entrave aux progrès de 
la religion , de la morale , de riustruclion , en même temps 
qu'on veut empêciier la diffamation, l'outrage et la provoca- 
tion au désordre. M. le garde-des-sceaux est-il donc si 
étranger à l'état de nos départcmens ou si indifférent à leurs 
besoins, qu'il veuille frapper d'un imjwt ce colportage utile 
qui fait parvenir dans les hameaux de^s montagnes l'alphabet 
au moyen duquel on enseigne à l'enfant du chalet à épeler des 
mots, ouralmanach qui, s'il ne donne pas au villageois des le- 
çons morales , lui communique du moins quelques connais- 
sances tronquées , incomplètes sans doute , mais cependant 
: propres à étendre un peu ses idées i" Veut-il mettre un olista- 
clc aux efforts des chrétiens qui, ci'éanten France , un mode 
d'instruction tout nouveau, ont trouvé moyen d'élever le col- 
portage au rang d'un enseignement, et le font servir, en y em- 
ployant des hommes religieux qu'ils chargent de vendre des 
jjrochures écrites dans l'esprit de l'Evangile , à populariser 
les vérités chrétiennes, ces vérités qui civilisent etdesquelles 
découlent la libei té et l'ordre? Considéré sous ce point de vue , 
le projet de loi est hostile aussi à la liberté religieuse. Il fait 
dépendre du l>on plaisir d'un maire, ( et l'on sait qu Is sont 
l'ignorance et les préjugés des maires dans une multitude 
ide conmiuncs de France , où ils ne savent guère lire mieux 
que leurs administrés ) , la propagation d'écrits qui auront 
tantôt à ses veux le défaut d'être top religieux , tantôt celui 
de n'être pas assez empreints tie siq)erstition. 

En Angleterre , on pétitionne plus que jamais contre les 
taxes on kiipwleclge, contre les impôts sur les connaissan- 
ces utiles, et c'est ce moment qu'on choisit chez nous pour 
les étendre. Sans doute M. le garde des sceaux ne veut pas 
forcer le pauvre de se passer d'un livre qu'il devrait, à 
cause du timbre, payej- deux sous au lieu d'un; mais, 
tovit rempU de ses préoccupations politiques, il ne songe pas 
à regarder aux conséquences que la loi projetée aurait pour 
l'avenir du pays sous le rapport de l'instruction, de la mo- 



rale et de la religion. Nous connaissons des sociétés, dont 
les travaux sont tout à fait étrangers à la politique, et qui se 
verraient réduites à les beaucoup ralentir, si la loi jiroposée 
était adoptée. En effet, cette loi leur oppose des dillicidtés 
qu'elles n'ont pas rencontrées sous la restauration, qui ce- 
pendant ne songeait à rien moins qu'à les encourager. 

Enfin , quels inconvéniens n'y a-t-il pas à renfermer 
dans de si étroites limites la liberté de l'industrie et du 
commerce ! Vous vovdez accorder àl'autorilé administrative 
le droit de priver un père de famiUe de son état, sans en 
donner de motifs, par caprice peut-être, ou pour satisfaire 
quelqu'une de ces petites passions qui peuvent se faire join- 
jusque dans les bureaux d'un maire. Restons-en aux lois qui 
consacrent les droits, et n'en venons pas à celles qui les ren- 
versent : le pays n'en a pas besoin ; bien plus, il ne saurait 
supporter im arbitraire , que les chambres doivent se hâter 
de repousser pour lui. 



PROGIIES DE LA LIBERTE RELIGIEUSE DANS LE CANTON DE VALD. 

La raison et la justice viennent de remporter, au canton 
de Vaud,une belle victoire. La loi de persécution du 20 mai 
1834 a été rapportée le i5 janvier i834. Il y avait donc près 
de dix ans qu'elle pesait sur la conscience pid)liquc ; il v en 
avait trois qu e le était un démenti permanent à l'esprit libé- 
ral de la nouvelle charte. La liberté n'est pourtant pas sortie 
sans blessure de ce glorieux combat. Une disposition dans 
laquelle semble avoir passé, en s'exhalant, le souille de la loi 
du 20 mai, afflige à la lecture de la loi nouvelle. La commis- 
sion avait proposé de substituer aux 26 articles du projet de 
loi du Conseil-d'Etat, ce seul article : « La loi du ao mai est 
» rapportée. » C'eût été trop beau. I/adliésion des législa- 
teurs à cet article n'était pas , à ce qu'il parait , de la part de 
tous un fait de conviction morale ; elle était de la part de 
plusieurs un acte de nécessité ou de bienséance, une conces- 
sion p(''iiible. lia fallu négocier avec ces derniers , acheter 
leur consentement; et voici la rançon que la liberté leur a 
paj'ée : « Tout acte de prosélytisme, en matière de religion, 
» exercé, ou secrètement et à l'insu du chef de famille , ou 
» dans son domicile et contre sa volonté , envers sa femme , 
M ses enfans mineurs, ses pupilles et commensaux mineurs, 
» est interdit. La personne qui s'en s^ra rendus coupable 
» sera punie d'une amende qui n'excédera pas 630 franc;, ou 
)) d'une prison de discipline qui ne dépassera pas une année.» 
Voilà ce qu'on a cousu au projet de loi delà commission. 
Ce n'est pas assurément le purpureus assaillir pannus . 

Cet article sur le prosélytisme , retiré d'entre les décom- 
bres du projet du Conseil-d'Etat, avait été cependant vigou- 
reusement critiqué par le rapporteur de la commission, M. le 
professeur Gindroz. Voici en quels termes : 

it Le prosélytisme est-il un acte que la loi ait le droit d'at- 
teindre? La loi laisse aux sayans toute liberté de propager la 
science; aux publicistcs , écrivains, orateurs, ou discoureurs, la 
faculté de répandre les opinions de leur parti ; elle nous laisse à 
chacun toute facilité pour faire pénétrer dans l'àuie de nos 
amis, de nos concitoyens, ces convictions personnelles aux- 
quelles nous attachons du prix. Ici même, Messieurs, dans 
cette enceinte, que faisons-nous , ou du moins , que cherchons- 
nous à faire chaque jour? N'est-ce pas des prosélytes h l'opinion 
que nous défendons? La loi autoriserait donc le prosélytisme 
sur tous les objets, excepté sur la religion, excepté sur le plus 
important , sur celui qui nous tient le plus à crc;n! Nous pour- 
rions nous efforcer de ramener nos amis d'une erreur de science, 
indifférente peut-être poin- leur bonheur, d'une erreur en poli- 
tique qui n'intéresse qu'un moment la vie, et nous ne pour- 
rions pas cliercher à faire naître en eux des croyances et des 
sentinicns que nous estimons nécessaires à leiu- bonheur éter- 



LE SEMEUR. 



Si 



nel? Non, Messieurs ; en principe, la loi ne peut pas condamner 
le prosélytisme; c'est là une manifeslatioa de nos senlimens 
qui résulte à la fois de notre nature morale et religieuse , et de 
cette loi première de sociabilité qui unit tous les hommes. Mais la 
question se présente ici sous un point de vue plus circonscrit : il 
s'agit seulement du prosélytisme dirigé contre des femmes et des 
individus mineurs, en un mot , contre des personnes sous puis- 
sance. Nous ne nous arrêterons pas à faire observer que des 
femmes, et des jeunes g»ns, âgés peut-être de plus de seize ans , 
instruits dans la religion , admis à la sainte-cène, doivent avoir 
une conviction religieuse de leur choix , une conviction qui est 
le fruit de leurs réflexions et de leur éducation j la loi u'a pas le 
droit de les placer sous une puissance étrangère pour les inté- 
rêts de leur âme , comme elle le tût pour les intérêts de leur 
corps ; les femmes sont toute leur vie dans l'état de minorité 
devant la justice humaine ; mais elles n'y sont point devant la 
justice céleste. 

a Admettons cependant que l'on veuille des mesures pré- 
ventives pour arrêter le prosélytisme contre les femmes et les 
mineurs ; nous demanderons alors comment on pourra résoudre 
les difficultés suivantes : Oii commence l'acte du prosélytisme? 
Quel est le moment où il se trouve accompli ? Comment faut-il 
qu'il ait été exécuté pour être atteint par la loi? Plusieurs per- 
sonnes concourent souvent au même résultat : le coupable 
sera-t-il celui qui a prononcé les premières ou les dernières pa- 
roles? celui qui a ébranlé l'ancienne croyance , celui qui l'a ren- 
versée , ou celui qui a élevé une foi nouvelle sur ces vieilles 
ruines ? — Il y a bien des manières de faire des prosélytes : quel- 
ques mots seulement , prononcés à propos , suffisent pour 
amener la conversion ; une lecture , une prière ; bien plus 
encore , des discours oulrageans pour la religion, des scandales 
dégoûtans d'immoralité ont eu aussi quelquefois une sainte élo- 
quence , en soulevant dans les âmes une soudaine révolte contre 
des principes corrupteurs , ou bien une horreur inattendue de 
la dépravation des, mœurs. Comment la loi atteindra-t-elle les 
auteurs de tous ces actes de prosélytisme , elle qui est impuis- 
sante pour réprimer les tentatives de démoralisation si souvent 
dirigées contre une jeunesse passionnée, elle qui est forcée do 
laisser à la vigilance des parens la garde de la vertu de leurs 
enfans ? 

>) La foi nous apprend aussi que la parole des hommes n'a 
pas seule de la puissance sur les âmes, et que la j ustice humaine 
aurait à chercher souvent dans une sphère où elle n'atteint pas, 
le véritable auteur du délit qui lui serait dénoncé. 

n Enfin , Messieurs , conunent la loi peut-elle proposer des 
mesures contre le prosélytisme , après avoir elle-même soumis 
à une entière publicité toutes les réunions religieuses. Certes , si 
l'on craint le prosélytisme , il faut interdire l'entrée des cha- 
pelles , des assemblées et des séances des sociétés religieuses ; 
caria tendance de ces réunions est toujours la propagation des 
doctrines auxquelles elles sont coniacrées. 

» Non, Messieurs, le prosélytisme échappe à toute la puissance 
de la loi, quelque habile , clairvoyante et active que vous la 
supposiez. » 

Le rapport dont nous venons d'extraire ce passage est 
un des meilleurs ouvrages d'une plume qui n'en a produit 
que d'excellens ; on ne peut le lire sans émotion. Un cœur 
semble palpiter dans ces pages d'une éloquence si grave , 
si simple , et dont on n'ose , qu'à une seconde lecture , re- 
marquer l'exquise élégance. 11 y a comme une sainte dou- 
leur et comme une piidcur patriotique dans les passages où 
M. Gindroz accuse la loi du uo mai , en rcsiune les funestes 
effets, et termine par ce mot si simple et si pénétrant : « Olons 
cette loi , messieurs , ôtons-la promptcmcnt. » La justice a 
aussi son impatience , la charité chrétienne a aussi son lolle ! 
mais qu'il est noble et touchant ! 

« Il y a , dit Montesquieu , deux genres de corruption : 
J) l'un , lorsque le peuple n'observe point les lois ; l'autre , 
« lorsqu'il est corrompu parles lois : mal incurable, parce 
» qu'il est dans le remède jncme (i)- » Les faits rapportes 

(I) Esprit des Lois, LVI, chnp. 12. 



par M. Gindroz ajoutent à cette sentence un développement 
bien énergique : 

« La loi du 2o mai tend à démoraliser le peuple. Lorsque , 
sous la bannière de cette loi, on entreprend de poursuivre la ré- 
pression des délits religieux, vous voyez des troupes d'hommes, 
de femmes, 4'enfans, parcourir en désordre les rues et les che- 
mms ; vous entendez même, à de grandes distances, d'épouvan- 
tables vociférations ! Bientôt l'habitation du citoyen est attaquée 
et lapidée ; lui-même peut-être , sa femme , ses enfans sont at- 
teints. (Quelles scènes! quels désordres! et la morale publique 
n'en serait pas blessée ! la brutalité féroce , les imprécations, les 
juremens qui se répètent comme des échos dans ces tristes mo- 
mens , ne corrompraient pas les idées, ne vicieraient pas les 
sentimens! Quelle éducation pour l'enfance et la jeunesse! 
L'homme se rabaisse; il descend dans l'échelle des êtres ; il se 
rapproche des bêtes féroces ; l'élément animal qui est en lui , la 
chair et le sang triomphent ! L'âme alors, l'âme, élément divin, 
se cache , se retire , se replie sur elle-même , ou semble 
s'envoler pour chercher une habitation plus calrae et plus 
pure. 

B Enfin , Messieurs , sousl'influence de la loi qui nous occupe, . 
que devient la religion? Comment la comprend-on et où laplace- 
t-ou? Pour beaucoup de gens la religion n'est plus cet ensemble 
fort et puissant de convictions, de sentimens et de vertu?, qui sai- 
sit l'homme tout entier et s'empare de toute sa vie; la religion 
devient une forme , une opération extérieure , ou bien un sys- 
tème livré aux controverses et aux subtilités des ergoteurs. Au 
jugement de bien des gens, on appartient à l'Église nationale ou 
à la dissidence suivant que l'on va au culte avant neuf heures 
ou après neuf heures , au son de la cloche ou sans la cloche , le 
matin ou le solr,dans un temple ou dans une chambre ; ou s'at- 
tache à des points de détail , à des questions insolubles , à des 
formules, à des phrases; on s'attache , nous oserons le dire ,. 
à certaines inflexions de voix , à l'emploi plus ou moins ré- 
pété d'un mot , et à la note musicale sur laquelle on le 
chante, ou on le soupire. 

>i Ce sont là des exagérations, dira-t-on ; c'est pousser au- 
delà de l'extrême ridicule les conséquences d'une loi. Il n'en 
est rien. Messieurs, pour quiconque connaît un peu les étran- 
ges aberrations auxquelles se laissent entraîner les hommes en 
matière religieuse, lorqu'ilssont jetés hors de la ligne de la vé- 
rité et de la justice. Personne ne saurait mettre de limites aux 
effets d'une loi qui fausse les idées, altère les principes , et ren- 
verse les règles de la raison. La grande et sublime idée du Chris- 
tianisme s'enveloppe comme d'un nuage sombre et orageux ; 
elle est méconnue et outragée ; l'indifférence se décide contre 
elle, et l'impiété se prévaut des fautes et des folies d'une dévo- 
tion mal entendue, u 

La loi que vient d'adopter le Grand-Conseil du canton 
de Vaud est imparfaite ; la liberté y marche incessamment 
barct'lée par le soupçon , soumise à la surveillance de la 
haine, en butte h des accusations qui, pour être vagues, 
puériles, ridicules, n'eu ain-ont pas moins le droit d'être 
écoutées ; mais peut-être le remède est-il dans le mal lui- 
même ; l'article , un peu mieux fait , serait probablement 
plus mauvais ; et en tout cas , le grand mot est enfin làclié ; 
la liberté est proclamée ; le considérant de la loi (i) la rat- 
tache d'une manière intime à la constitution; c'est un acte 
additionnel à la charte de'iSôi. Nous avons déjà observé, 
à l'occasion des événcniens de Vevey, qu'il ne s'agissait 
que de donner au peuple de bons exemples et de bonnes 
impulsions. Il a confiance en ses représentans ; il désavouera 
ce qu'il leur voit désavouer; la loi de 1824 l'a fait per- 
sécuteur, celle de i834 le fera tolérant , de cette tolérance 
qui n'est encore ni la charité ni la sympathie , mais qu'il 
faut se réjouir, quelle qu'elle soit, de voir entrer dans les 
moeurs, quand elle n'y entre pas par le chemin Je l'indif- 
férence. La loi fera, sous ce rapport, l'éducation de tous , 

(() a Considérant que la loi du 20 mai n'est pas conforme aux prin-y^^^Sl? 
cipes de liberté qui régissent aclucHcmcnt le caulou de Vaud. » jS^ " v.;'.^S^ 






.Si 



l«J 



58 



LE SEMEUR. 



des persécutés comme clos persécuteurs ; les premiers ont 
aussi quelque chose à apprendre d'elle ; et nous ne doutons 
pas cpi'une position désonuais assurée et paisible ne ra- 
mène à des sentimcns plus modérés , à une sagesse « trai- 
» taille et point dilTicultueuse , pure de zèle amer et d'es- 
» prit de contention , » ceux que la persécution aurait écar- 
tés pour un temps de cette sainte voie. 

Beaucoup de prières avaient demandé cette victoire ; 
que beaucoup d'actions de grâces s'élèvent au Dieu qui l'a 
donnée ! 



EESLME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

On est sans nouvelles importantes d'Espagne. Le nouveau 
ministère ne peut être apprécia? jusqu'ici que par les intentions 
qu'on lui suppose, et non par ses actes; car il n'a pris aucune 
mesure de quelque portée. Ayant aspiré au pouvoir depuis la 
mort de Ferdinand et pu prendi e conseil des fautes des ministres 
auxquels il succède, il est probable cependant qu'il a des plans 
arrêtés , et qu'il n'attend pour les réaliser que d'avoir pris suffi- 
samment connaissance de l'état dans lequel il trouve les afiaires. 
La convocation prochaine d'une représentation nationale et la 
reconnaissance des états de l'Amérique du sud , qui se sont dé- 
tachés de l'Espagne, sont, à ce qu'on prétend, arrêtés au sein 
du nouveau cabinet. 

Don Pedro s'est réconcilié avec les pairs du roj-aume avec 
lesquels il était en brouille ; on ne dit pas de quel côté ont eu 
lieu les concessions; mais il est probable qu'on aura senti, 
de part et d'autre , que ce n'est pas , quand il s'agit de lutter 
contre un ennemi commun, qu'il faut prendre conseil de son 
amour-propre, et céder à de petites susceptibilités. Le régent 
a donc confié le commandement en chef de l'année devant San- 
tarem au duc de Terceira qui s'est rendu à son poste. Il sera 
secondé par Saldanha, qui marche contre les miguellstes , à la 
tète de cinq mille hommes. S'il faut en croire les bruits qui cir- 
culent, les sœurs de don Miguel, qui sont auprès de lui, se 
lassent de l'espèce de captivité qu'elles subissent ; elles ont es- 
ssvé de s'évader, pour se réfugier auprès de don Pedro; mais 
leur projet ajant été découvert, elles ont été indignement mal- 
traitées par don iMigncl. 

On a de nouveaux détails sur la révolution qui a éclaté au 
JVIcxique, et qui a amené au pouvoir le général Santa-Anna. Le 
-parti qui succombe avait pris pour devise : Religion et cenlra- 
lisine, ou la mort. Composé stirloulde militaires et d'ecclésias- 
tiques, il n'avait pas de racines dans le peuple. Plusieurs milliers 
d'officiers en non activité qui en formaient le nojau, viennent 
d'être relégués chez eux , et l'armée permanente est réduite des 
deux tiers. Le nouveau gouvernement a dispensé au civil tous 
les citoyens qui le voudront, de payer les dîmes ; il a abrogé 
toutes les lois civiles qui retiennent les religieux et les religieu- 
sas dans les couveus , et il a cassé l'élection de tous les chanoi- 
nes nommés par le gouvernement précédent. Ces mesures n'ont 
pas excité de mécontentement , malgré l'attachement du peu- 
ple a ses processions et a son culte. 

La ville d'Arica, au Brésil, a été détruite le i8 décembre 
par un tremblement de terre épouvantable. Près de sept cents 
personnes ont péri , et il ne reste qu'une douzaine de maisons 
debout. 

Le congrès des ministres réuni h Vienne a ouvert ses séances 
le i3 janvier, M. Ancillon, ministre de Prusse, qui était tombé 
gravement malade , au moment de s'y rendre , étant rétabli , 
pourra encore assister à une partie des conférences. 

On a de mauvaises nouvelles d'Afrique : le 6 janvier, un 
peloton de chasseurs étant sorti d'Oran pour aller à la décou- 
verte, aperçut une cinquantaine de Bédouins, qui, à son appro- 
che, se rangèrent en bataille. M. de Torigny, chef d'escavlron , 
averll de cette rencontre , s'étaut avancé avec le reste de ses 
hommes, a été trop ardent il poui'suivre reuncaii,et s'est vu 
tout à coup environné par looo ;i 1200 Béduuiiis , de la li bu 
de» Carabas, qui sont tondiés sur les troupes françaises et leur 
ont fait éprouver des pertes considérables. 



Vingt-neuf Polonais sont arrivés de Tricsfe à Marseille , d'où 
ils devaient être envoyés à Alger. Ils ont montré une grande ré- 
pugnance à s'y rendre, et ont refusé de s'embarquer sur le navire 
français la .1/(T/oî(i«e. L'autorité les y a contraints. La goélette 
la ^n/oî/jne est arrivée le 18 à Toulon , et l'on assure que les 
Polonais ont été transportés sur le paquebot de service qui est 
parti le i g pour l'Afrique. Les Polonais dont nous avons an- 
noncé l'arrivée au Havre, ont été plus heureux ; ils ont ob- 
tenu la permission de séjourner en France. 

La cour de cassation a rejeté le pourvoi de M" Michel, Du- 
pont et Pinard, interdits par la cour d'Assises de la Seine , le 
premier pour un an , et les deux autres pour six mois, lors du 
procès des vingt-sept accusés. 

M. le préfet de la Loire-InTérieure a fait, le 19 janvier, l'inau- 
guration de l'ouverture de la navigation sur le canal de Nantes 
u Brest, entre Nantes, Rennes et Saint-Malo. 

M. le garde-des-sceaux a présenté à la Chambre des pairs un 
projet de loi sur les crimes et délits commis par les nationaux 
il l'étranger , il a aussi porté à la Chambre des députés un projet 
de loi sui' les crieurs, vendeurs et distributeurs publics, et a de- 
mandé à cette Chambre l'autorisation nécessaire pour que des 
poursuites puisseiTt être exercées contre M. Cabet , député de la 
C6te-d'0r, à propos d'articles insérés par lui dans le Populaire 
des 12 et 19 janvier. 

Plusieurs députés ont usé de leur initiative pour présenter des 
propositions ; celle de I\I. Vatout, sur les chemins vicinaux , et 
celle de MM. Desjobert, Mallet, Gillon et Aroux, sur les che- 
mins cantonaux et communaux, reposent sur des principes op- 
posés. La première est basée sur le système de la centralisation, 
si fatal aux provinces ; la seconde a, au contraire, pour objet, de 
confier aux autorités locales l'entretien de ces chemins. M. Laf- 
fitte a renouvelé sa proposition sur le défrichement des marais , 
et M. Bavoux celle qu'il avait faite, l'an passé, sur le réta- 
blissement du divorce. 

La Chambre a adopté les projets de lois qui accordent d' s 
pensions à la veuve du maréclial Jourdan et à la veuve du géné- 
ral Decaen ; elle a rejeté ceux qui avaient pour but d'en assurer 
aux veuves des généraux Daumesnil et Gérard. 

M. Passy a été nommé président de la commission du budget. 
Les ministres ont déclaré à cette commission qu'ils consenti- 
raient il toutes les réductions qui porteraient sur les dépenses ad- 
ministratives ; mais qu'ils ne pourraient adhérer à celles qui 
toucheraient aux dépenses gouvernementales, comme par ex- 
emple au budget de l'armée permanente. 

M. Hervé, conseiller de préfecture de la Gironde , a été nom- 
mé député a Bordeaux , en remplacement de M. Dulfour du 
Bcssan, démissionnaire. 

L'administration de la guerre vient d'introduire dans la colo- 
nie d'Alger la multiplication de la cochenille, rapportée d'An- 
dalousie par M. Loiie, et la culture du cactus. 



VOYAGES. 

Voyage de l'Ababie-Pétrée , par MM. Léon de Laborde et 
Llnant, publié par M. Léon de LiBonoE. 1 vol. in-folio , 
avec 69 planches ou cartes. Paris, i853. Chez Giart , rue 
Pavée-Saint-André-des-Arcs, n° 5. Prix : 240 fr. 

DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE. 

Oui , elle est grande et effrayante , comme le dît M. de 
Laborde, la parole de Jérémic qu'il cite ; elles ne le sont pas 
moins toutes les paroles des prophètes, celles d'Esaie, d'Ezc- 
chiel , de Joél, d'Amos , d'Abdlas , de Malachie , sur cette 
Iduiuée, si prospère de leur temps , si prospère encore dans 
le second siècle de notre ère , et aujourd'hui désolée et 
misérable. Ecoutez Esaic , et rappelez-vous que c'est Dieu 
qui parle par sa bouche : 

« Mon épée , dit-11 „ descendra en jugement sur Edorn et 
» sur le peuple que j'ai mis à l'interdit. Elle sera d(;,solée Ce 
„ génération en génération ; il n'y aura personne qui y passe 



LE SEMEUR. 



57 



» à l'avenir. Et le cormoran et le l>utor la posséderont , le 
» hibou et le corbeau y babilcront, et on étendra sur elle le 
» cordeau de confusion et le niveau de désordre. Ses princes 
» croiront qu'il n'y a plus là de i-oyaume, et tous ses gouver- 
» ncurs seront réduits à rien. Les épines croîtront dans ses 
» palais , les cbardons et les buissons dans ses forteresses, et 
3> elle sera le repaire des dragons et le pâturage des autru- 
» clics(i).Lh,les bètes sauvages des déserts rencontreront les 
» bètes sauvages des îles , et le chevreuil criera à son com- 
» pagnon ; là même se reposera l'orfraie , et elle y trouvera 
»du repos. Là , le martinet fera son nid , et y couvera et 
» éclôra, et recueillera ses petits sous son ombre, et là aussi 
» seront assembles les vautours l'un avec l'autre. Recherchez 
" dans le livre de l'Eternel , et lisez ; il ne s'en est manqué 
» quoi que ce soit ; ni l'une ni l'autie de ces bètes n'y ont 
3) manque ; car c'est ma bouche qui l'a commande , a dit le 
3> Seigneur , et son Esprit est celui qui les aura assemblées. 
» Car il leur a jeté le sort , et sa main leur a distribué ce 
3J pays au cordeau ; ils le posséderont à toujours ; ils y halji- 
» teront d'âge en âge (Cliap. 5i). » 

Ecoulez aussi Ezéchiel : 

ce La Parole de l'Eternel me fut encore adressée , et il me 
)) dit : Fils de l'Iiomme, dresse ta face contre la montagne de 
» Schir, et prophélisc contre clic. Et lui dis : Ainsi a dit le 
M Seigneur l'Eternel : Voici , je viens à toi , ô montagne de 
j> Séhir ! et j'étendrai ma main contre toi, et je te réduii-ai en 
M désolation et en désert. Je réduirai tes villes en désert , et 
» tu seras en désolation ; et tu connaîtras que je suis l'Eter- 
3) nel. Je te i-éduirai en des solitudes éternelles , et tes villes 
M ne seront plus habitées, et vous saurez que je suis l'Eternel. 
M Tu seras désolée, ô montagne de Séhir ! et même toute l'I- 
3j dumée entièrement , et on connaîtra que je suis l'Eternel 
(chap. 53). u 

Amos nous apprend que c'est là im châtiment que Dieu in- 
flige à ce peuple : te A cause de trois crimes d'Edom, dit-il, 
«même à cause de quatre, je ne révocpicrai point ceci 
(chap. !'■'). »Et tous les prophètes répètent après lui ces mots 
que redisent les arides rochers de l'Arahie-Pétrée : te Soli- 
» tilde ! désolation ! » L'état actuel de ce pays démentirait ce 
que l'histoire nous apprend de sa gloire passée , si on n'y re- 
trouvait partout, au milieu des déserts , des traces d'une ci- 
vilisation fort avancée, que les siècles n'ont encore pu faire 
disparaître. 

Nous avons déjà parlé d;'S restes de villages aperçus par 
M. de L;i])orde ; mais ce n'est pas tout : il y avait aussi des 
villes magnifiques dans l'Idumée. Volney avait entendu dire 
tt aux Aralies de Baliir et aux gens de Gaza qui vont à Maàn 
» et à Karak, qu'il y a au sud-est du lac Asplialtide, dans un 
« espace de trois journées, plus de trente villes ruinées , ab- 
3> solument désertes. » Depuis lors, d'autres voyageurs en 
ont vu plusieurs ; M. de Laborde les a aussi visitées , et il en 
a rapporté les dessins de plusieurs arcs de triomphe, de toni- 
beauî , de temples , d'un théâtre, d'une naumuchie et d'une 
foule de monumens qui excitent l'étonnement et l'admi- 
ration. 

Il serait impossible de donner un nom à toutes ces villes 
en iiiines ; nous savons cependant que dans leur nombre 
doivent être l'antique Bolsra , dont il est déjà fait mention 
dans la Genèse (chap. 56, v. 55), qui, après la conquête de 
l'Arabie-Pétrée par les Romains , devint la capitale de la 
province qui prit le titre de Paleslina Tertia, et dont la des- 
truction complète est formellement annoncée par le prophète 
Jérémie : te J'ai juré par moi-même que Botsra sera réduite 
» en désolation, en opprobre, en désert et en malédiction 
(chap. 4g, V. i5); » et Petra , la capitale de toute l'Idumée , 

(I) Ce mot paraît être mal traduit. H y a tlani l'hcbrcu : Les /il/cs 
de la choiieltc. 



qui n'est pas nommée par les prophètes , mais qu'ils ont si 
clairement décrite, que le voyageur ne peut mieux la faire 
connaître qu'en citant les paroles de Jérémie : 

et Ta présomption et la fierté de ton cœur l'ont séduit, toL 
» qui habiles dans les creux des ruchers et qui occupes le 
» sommet des coteaux. Quand tu aurais élei'é ton uidcom- 
« me l'aigle, je le jetterai bas de Ici, dit rEterncl (chap. 49i 
v. 8 et i6). » 

Ou comme s'exprime Abdias le prophète , qui semble 
s'appliquer à se sei'vir des mêmes termes : 

tt Ainsi a dit le Seigneur touchant Edom : L'oi-gueil de ton 
» cœur t'a trompé , toi qui habites dans les fentes des rochers, 
n qui sont ta h aule demeure, et qui dis en ton cœur : Qui me 
» jettera par terre ? Quand lu aurais éle\'é ton nid comme 
» un aigle, quand tu l'aurais mis entre les étoiles, je le ferai 
» descendre de là, dit l'Eternel. » 

Petra, la seule ville décrite par les prophètes , est aussi la 
seule dont les ruines l'aient été par les voyageurs, te Tout 
entière taillée dans le roc, » selon l'expression deBurckardt, 
elle offrait, en effet, aux premiers vui caractère qu'il devait être 
impossible aux seconds de méconnaître, lorsque la prophétie 
aurait eu son accomplissement. Aussi M. de Laborde ne 
peut-il retenir sa surprise, ets'écrJe-t-il, en contemplant cette 
ville étonnante : te Quel est donc ce peuple qui ouvrait la 
» montagne pour y apposer ainsi le sceau de sa force et de 
» son génie ? Tout se tait; car dans cette solitude la chouette 
» seule a conservé son cri plaintif, et l'Arabe passe en regar- 
» dant avec indifférence des travaux si habilement exécutés, 
» en pensant avec mépris à l'inutilité de tant d'efforts pour 
» un but qu'il ne cherche pas même à comprendre. » 

Empnuitons au récit de M. de Ijaborde quelques détails 
propres à communiquer à nos lecteurs les impressions qu'il 
a reçues lui-même en arrivant à PeCra.Pour les mettre mieux 
à même de comparer le tableau que la prophétie fait de cette 
ville avec la description qui suit, noits avons à dessein im- 
primé dans tous deux quelques mots en italiques: 

«t Nous arrivions du sud et nous descendions par le ravin ; de 
ce point l'on domine l'étendue de la ville couverte de débris et 
sa gra.de enceinte de rochers, percée de milliers de tombeaux 
qui forment comme une grande décoration autour. Surpris par 
cette innombrable quantité d'excavations , je descendis de mon 
dioniadaiie... Suivant toujours le fond du ravin en marchant an 
nord, on longe à sa gauche une ligne non interrompue de ro- 
chers élevés, dont les excavations nombreuses etvariées ne ces- 
sent d'exciter l'étonnement. On quitte le ravin qui s'enfonce à 
gauche dans la montagne , et l'on monte par une pente douce ; 
arrivé au haut, l'on découvre de nouveau les [grands monumens 
funéraires , mais en même temps , d'un point plus rapproché , 
l'amas de débris qui jonche le sol. Avant de descendre au fond 
de la vallée , regardons le chemin que nous venons de suivre. 
La longue muraille de rochers qui s'étend sur la droite , res- 
treinte dans ce petit cadre (dans celui du dessin que l'auteur en 
donne), étonne encore par la prodigieuse quantité de tombes qui 
ornent ces parois ; qu'on se (igure l'impression que produit dans 
la nature ce tableau , quand le silence de la mort en est le seul 
accompagnement. « 

Après avoir cherché à rendre cet effet d'ensemble, M. de 
Laborde décrit quelques-uns des monumens de la ville de 
P( tra et des environs. Nous ne pouvons mieux faire connaître 
ce qu'il y a de gigantesque dans ces travaux , qu'en lui em- 
pruntant encore quelques citations. Arrivé à un autre point, 
voici ce qui le frappe : 

et Des excavations peu nombreuses, mais élégantes, s'offrent 
de tous côtés ; mais ce qui fixe plus vivement l'attention, c'est 
un vaste théa'tre assis dans la montagne , et que surmontent et 
abritent les rochers. Creuser un théâtre dans une inontagne 
semble un travad pénible ; mais le creuser dans le rocher est 
bienfait pour étonner davantage. Les gradins, quoique usés par 



l8 



LE SEMEUR. 



]es pas , et depuis par l'ccoulenient des pluies, se soat cepen- 
dant bien conservés, et permettent d'en dresser un plan exact ; 
on retrouve très-bien remplacement de la scène, et même plu- 
sieurs bases de colonnes permettent quelc|ues conjectures sur sa 
disposition. Ce qui étonne dans ce lieu de plaisir , c'est son en- 
tourage; ce qui surprend, en se reportant à l'ancienne popula- 
tion qui venait s'asseoir sur ces gradins, c'est son insouciance : 
partout pour horizon la mort et ses demeures qui empiétaient 
jusque sur les parois d'un théâtre. Etrange direction d'esprit de 
tout un peuple qui s'habitue à l'idée de la mort, comme Mithri- 
date au poison , pour s'y rendre insensible. » 

M. de Laborde décrit avec plus de soin encore le Khasné 
de Pharaon, qu'il appelle « un grand bas-relief sculpté sur 
M la moutiigne. » Il ne faudrait pas conclure du nom de ce 
monument qu'il a été construit par un prince égyptien. 
M. de Laborde nous apprend Cfue les Arabes attribuent tous 
les restes de l'antique cité de Petra à ce nom générique des 
grands rois. « Grande leçon donnée à notre prétention d'im- 
« mortalité, ajoute-t-il, qui ne laisse pas même à la fra- 
ji gile durée de ces ruines le vrai nom de leur fondateur. 
» Pharaon, Scander (Alexandre) et Bonaparte sont de ces 
j> grands noms qui survivent au désert , et cngloLent 
» dans leiu- renommée tout ce qui ne peut s'élever aussi 
M haut. >i Voici une partie de la description de ce monu- 
ment : 

« Il est impossible , dit notre voyageur , de donner une 
idée de l'cflét magique qu'impriment à l'œil la couleur har- 
monieuse de la pierre de ce rocher qui se détache en rose 
clair et limpide sur les tons sombres, chauds et heurtés de 
a montagne j les grandes lignes du monument et sa réguhère 
disposition qui interrompent brusquement les formes tourmen- 
tées des rochers; et celle trace d'une ancienne splendeur, cet 
immense tableau placé ainsi sur la grande avenue pour èlre 
vu de tout un peuple , et qui contraste avec ce silence , et ce 
ravin désert mieux fait peut-être pour en accompagner la gran- 
deur. 

•' Les Arabes ont appelé ce tombeau le trésor de Pharaon 
(Khasné Pharaon). Il était dans la direction do leur esprit de 
chercher, après avoir fouillé inutilement tous les cercueils des 
niouumens funéraires , l'endroit où lePliaraon, constructeur de 
si grands édifices, avait- déposé son trésor; cet endroit, ils le 
trouvèrent enfin ; c'est l'unie qu'on distingue au haut de ce mo- 
nument qui doit tenir eu dépôt toutes les richesses de ce grand 
roi; mais par inallieur, étant hors de leur portée , elle reste en 
butte à leurs désirs; aussi, chaque fois qu'ils passent dans le 
ravin, ils s'arrêtent un instant, arment leurs fusils, visent l'urne, 
et s'elTorcent d'en briser quelques morceaux , pour qu'à la fin 
ils puissent l'abattre et retirer le trésor. L'urne résiste brave- 
ment ; alors ils s'en vont, en murmurant contre ce roi de géans 
qui fut assez adroit pour mettre son trésor à cent vinyt pieds 
au-dessus de leurs têtes. 

)i Ce monument est creusé dans un bloc énoi-me et compacte 
de yresi teint légèrement d'oxide de for. 

» En revenant sur nos pas , nous pûmes nous figurer l'im- 
pression que produit l'apparition du Khasné sur ceux qui arrivent 
dans la vallée par son entrée réelle, et non , comme nous , par 
des ravins escarpés , espèces d'escaliers dérobés ; puis l'aspect 
du théâtre , et enfin cette grande vue générale de toute une 
ligne de monumens inajestueusement adossés à la montagne. » 

Si ces milliers de tombeaux , celte innombrable quantité 
d'excavations , ces monumens creuses dans le roc, dont 
parle M. de Laborde , répondent bien à l'idée qu'on a pu se 
faire de la ville que Jérémle et Alulias désignent par les 
creux et les fentes de ses rochers, on ne peut s'empêcher de 
remarquer que le voyageiu- ne parait rocoimaitre dans ces 
excavations que des monumens sé])ulcraiis , tandis que les 
écrivains inspirés, qui vivaient au temps oîi Petra était une 
ville puissante , nous dise/it que ces creux , ou du moins 
une partie d'entre eux , étaient des habitations. Outre les 
passages que nous avons cités , il y a celui de Jérémie , qui 



est positif : « Les liabitans de Dédan ont fait des creux pour 
)) y habiter. (Cbap. 49, v. 8.) » Nous n'oserions pas dire 
que l'opinion de M. de Laborde est , à ce sujet , aussi ex- 
clusive qu'elle le parait au premier abord ; car il réserve 
pour un autre ouvrage la plupart de ses recherches sur ces 
monumens ; mais du moins ne nous a-t-il pas semblé qu'il 
dise nulle part dans celui-ci qu'une portion d'entre eux 
aient été des habitations. S'il avait adopté cette idée , il n'au- 
rait pas eu à s'étonner, comme il le fait, du caractère de 
celte population aujourd'hui éteinte , « qui n'était occupée 
11 que de sa mort , et de laquelle on dirait qu'elle a été sur- 
» prise pendant son enterrement. » Il n'aurait pas evi non plus 
à signaler ce contraste qui le frappe entre le théâtre et les 
sépulcres. MM. les capitaines Irby et Mangles, cités parle 
savant ]M. Kcith qui , dès la première publication de Burck- 
hardt , a signalé le rapport frappant qu'il y a entre les pro- 
phéties sur l'Arabie-Pétrée et l'état de ce pays, rapport dont 
Burckhardt lui-même n'avait eu aucune idée , déclarent 
positivement qu'ils pensent que beaucoup de grottes Je ces 
rochers n'étaient pas des sépulcres; ils y reconnaissent au 
contraire d'anciennes habitations, et la remarque que fait 
M. de Laborde sur « le soin infatigable qu'on a mis à faci- 
)) Hier aux liabitans les abords des monumens dont la posi- ' 
» tion , autrement , eût été inaccessible , » nous semble con- 
firmer l'opinion de ces voyageurs. Ailleurs , il nous apprend 
que « les rochers ont été coupés en larges chemins, que les 
)j cascades ont été applanies , qu'un superbe escalier s'étend 
» sur ini espace de plus de mille cinq cents pieds; » et tout 
cela , selon lui , uniquement pour mener devant un grand 
tombeau. No peut-on pas croire qu'ils avaient encore uq 
autre Lut? 

Entrons dans quelques autres détails. On peut conclure 
des expressions d'Abdias : « ïoi qui habites dans les fen- 
» tes des rochers qui sont ta demeure , et qvil dis en ton 
)j cœur : Qui me jettera par terre (v. 2) ?» et de quelques 
autres passages encore , que les liabitans de Petra avaient 
fait de leur ville une place forte qu'ils regardaient comme 
imprenable : en effet , M. de Laborde lui en trouve tous 
les caractères. 

K Arrivé au haut de la montagne , dit-il , on passe à côté des 
bastions d'un fort qui défendait autrefois la ville de ce côlé,.,. 
Ce sommet de la montagne est très-élevé; car, de ce point, les 
i-egards planent sur le massif de rochers, au travers duquel le 
ravin s'est creusé un passage , et la vue s'étend jusqu'au village 
des Fellahs, et à la source du ruisseau. » 

Ailleurs encore il s'exprime ainsi : 

« A gauche, en longeant les tombeaux , on monte par un ra- 
vin creusé en escaliers qui conduisent à une forteresse et à d'au- 
tres monumeus... A une époque reculée, les guerres continuelles, 
l'ardeur du pillage, durent faire sentir l'avantage d'une position 
qui présentait un large emplacement , fertilisé par un ruisseau 
abondant , et entouré d'une ceinture de rochers qui n'offrait 
pour entrée et sortie qu'un ravin tellement resserré que quel- 
ques hommes, placés sur le sommet de la montagne, pourraient 
interdire l'entrée de la ville à tout ennemi. « 

Enfin, il est im détail des prophéties rektives à ces monu- 
mens que nous ne devons pas passer sous silence. Malachie 
annonce qu'après que les villes de l'Idumée auront été dé- 
truites, on chcrcbei-a à les rebâtir ; puis il ajoute : « Ainsi a 
» dit l'Etemel des armées : Ils rebâtiront , mais je les ruine- 
)) rai fcliap. i , v. 4)- » ^""s rappeler celte parole du pro- 
phète, M. de Laborde en constate l'accomplissement, en ci- 
tant, au milieu des ruines de monumens appartenant à l'épo- 
que la plus reculée , celles de monumens, appartenant à des 
temps beaticoup plus récens, et portant des inscriptions lati- 
nes , qui ne peuvent avoir été construits que lorsque l'an- 
cienne Petra avait déjà clé désolée. 

Aujourd'hui tous ces édifices somptueux présentent le 



LE SEMEUR. 



88 



niùmc siicctacle. « Los ronces, nous dit M. de I.abordc, lut- 
« lent de hauteur avec les colonnes ; riierl)c parasite , les 
«lichens, les ronces sont h l'œuvre pour cacher aux. yeux 
» ces restes des efforts humains , espèce de linceul que la 
«nature jette toujours à la longue sur nos fragiles créa- 
» lions. La ronce atteint le sonunet des monumens ; elle 
» pousse sur leurs corniches , et cache la Ijase de leurs co- 
» lonnes. » 

Avant lui , le prophète avait dit : ce Les épines croîtront 
» dans ses palais, les chardons et les buissons dans ses forte- 
» resses. » 

Nous sommes loin d'avoir épuisé l'histoire prophétique 
d'Edom; il y aurait à montrer avec quelle vérité estdépehit 
par Malachie le caractère de ses habitans : ic Ou les a|)pel- 
» lera : Le pavs de méchanceté ; » comment s'est accomplie, 
par la multitude de pèlerins qui se rendent de Damas et du 
Caire à la Mecque, en longeant les uns ses frontières de l'est, 
les autres celles du midi , sans traverser l'Arable-Pétrée , 
cette prophétie de Jérémie : « Quiconque passera près d'clL- 
» en sera étonné (chap. 49, v. 17); » prophétie qu'il semlilait 
difficile de concilier avec celle qui annonce « que les allans 
» et les venans seront retranchés de la montagne de Sehir 
(Ezéchiel, chap. 55, v. 7) ; » enfui, comment l'histoire natu- 
relle de l'Arabie-Pétrée constate la présence en grand nom- 
bre des animaux, cités par Esaïe comme devant en prendre 
possession; mais ces détails nous entraîneraient trop loin. 
Nous en avons dit assez pour rendre évident que , s'il a suffi 
d'un mot à l'Eternel pour créer ce monde , les mots de des- 
truction qu'il a prononcés ont aussi leiu- accomplissement. 



PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. 



D L'NE ILLVSIO.N DES INCREDULES. 

La sécurité des gens du monde est non seulement un objet 
de douleur et d'effroi pour le chrétien , elle lui parait même 
inexplicaljle au premier aliord. Une peut se rench-e conqite 
de celte indiilcrcnce absolue poiu- les grands intérêts de l'é- 
ternité; il ne conçoit pas celle invincible apathie , qui ne se 
laisse émouvoir ni par les plus liantes promesses ni par les 
menaces les plus terrililes. Vainement ou expi)se aus. yeux. 
des gens du monde la magnilîque perspective d'un bonheur 
immense et éternel; plus vainement encore on déroule 
devant eux l'effrayant tableau de ces peines qui ne seront 
peiinl consolées par le temps ni alirégéespar l'espérance ; Ils 
r.^slcnl froiils , impassibles , ou ne répondent que par un sou- 
rire moqueur; c'est à peine si quehjuefois une émotion fugi- 
tive vient traverser, comme un rapide éclair, les ténèbres 
de leur âme, et encore cette émotion esl due le plus souvent 
à l'art avec lequel on leur présente ces graves sujets plutôt 
qu'au fond des sujets eux-mêmes. Comment donc s'expli- 
quer une si fatal : sécurité? D'où vient ce sommeil qui n'a 
rien d'égal à lui-même , sinon le sommeil des morts dans 
leurs tombeaux ? 

Pamiiles causes qui peuvent produiic celte pi o onde in- 
différence , il en e l une sur laquelle nous voulons appeler 
aujourd'hui l'attenlion de nos lecteurs : c'est l'absence de 
tout châtiment parliculicr, spécial , direct , iudigé à l'incré- 
dule , aussi long-t mps quj l'incrédule reste en deçà, du 
sépulcre. 

Jl est vrai que Dieu l'avertit dans sa Parole et dans les di.s- 
ensations de sa Pr fvidenec ; mais la Parole de nieu , il ne 
a lit point , et les dispciisations providentielles , il ne les 
observe point. 11 se conlciile de rechercher les causes se- 
condes et d'apprécier 1 s faits extérieurs qui lui sont com- 
muns avec tous les humnies. Or , en se plaçant sous ce point 
de vue , il ne trouve pas qu'il y ait sur cette terre la moindre 
différence entre le sort des impies et celui des chrétiens. Les 
élémens ne s'arment pas, ne se soulèvent pas pour le détruire. 
Jj'éclair brille , la foudre gronde , mais elle passe à côté de 
lui sans le frapper. La peste accourt , et jette un souflle ho- 



Fa 



micide sur des populations entières; si l'incrédule tombe, le 
fidèle ne tombe pas moins ; ou peut-être , c'est le fidèle qui 
meurt, et l'incrédule qui subsiste. La disette règne, tous en 
souffrent , mais l'incrédide n'est pas soumis à de plus gran- 
des privations que le fidèle. La guerre étend ses ravages sur 
une conli-ée , mais le glaive , mais la torche incendiaire de 
l'ennemi ne cherchent pas plus l'un que l'autre. L'incredule 
dort en repos sous son toit ; aucun être invisible ne mur- 
mure à son oi-eillc que Dieu est irrité contre lui; il a peut- 
être des rêves d'orgueil , de joie , de fortune, qui le bercent 
mollement pendant les heures de la nuit. Eu un mot, il n'y 
a dans les événemens extérieurs , dans les circonstances gé- 
nérales de sa vie , lorsqu'il les compare avec la destinée des 
croyans , aucun signe ([uî l'avertisse de la colèi'c à venir. 

Allons plus loin : non seulement l'hom^iie du monde n'est 
point ici-bas l'objet d'une punition directe de la part de Dieu, 
mais il esl même comlilé clia(pie jour de ses plus abondan- 
tes bénédictions. Qu? de biens dont il jouit ! que de faveurs 
il reçoit ! 11 a du soleil pour féconder sa semence et mûrir 
sa récolte ; il possède une famille qui l'enloiire peut-être de 
s jins affectueux et d'aimables prévenances; il compte des 
amis qui viennent partager ses joies et le distraire dans ses 
peines ; il possède les moyens de cuUi ver son intelligence ; la 
nature lui ouvre tous ses trésors à recueillir , tous ses mys- 
tères à sonder, toutes ses ténèbres à dévoiler; l'ordre social 
lui présente d'honorables carrières .î parcourir ; sou imagi- 
nation colore des teintes les plus riantes l'avenir terrestre qui 
se développe devant lui. Il peut conquérir de vastes applau- 
dissemens ; il pnit alleiadre à la fortune la plus élevée. Que 
lui manque-t-il donc des choses auxqudles il aspire ?eten 
quoi trouverait-il des m-.irqucs de la colère du S 'igneur ? 

Allons encore plus avant. Il n'est pas rare que les incré- 
dules les plus déclarés soient précisément ceux qui jouis- 
sent des plus grandes prospérités temporelles. Quelquefois 
ils s'élèvent du fond de l'indigence jusqu'au faîte de 1 1 for- 
tune; c'est à peine s'il est possiWe de mesurer les bornas de 
leurs possessions ou de comptei- leurs immenses richesses. 
D'autres fois, ils sont doués de talens supérieurs, et leurs 
noms,emporlés au loin sur les ailes de la gloire, moissonnent 
partout les respects et les liommages des peuples. Tel incré- 
dule fait une grande découverte qui doit changer la face des 
affaires humaines; tel autre gagne des victoires éclatantes, et 
revient dans sa patrie , pressé par les flots de plusieurs mil- 
lions d'hommes qui s'inclinent devant ses pas. Celui-ci 
possède une forte et puissante éloquence avec laquelle il 
gouverne à son gré hs passions de la multitude; celui-là ras- 
semble autour de lui , par des qualités aimables et par un 
heureux caractère , un vaste cercle d'amis empressés. Au 
milieu de tant de succès et de triomph ^s , l'incrédule s'eni- 
vre de lut-mêm!> ; il ne croit qu'en lui, en son étoile ; il s'at- 
tribue et les mérites qu'on lui accorde et ceux qu'on lui re- 
fuse ; il se considère, s'il pense quelquefois à Dieu, comme 
un objet spécial de sa toute-puissante sollicitude, et bien loin 
de s'imaginer qu'il s'amasse la colère pour le jour de la co- 
lère , il se persuade que s'il y a une vie à venir, il y sera 
grand comme il esl grand parmi les mortels. 

D'un autre côté , beaucoup de chrétiens , et des plus fi- 
dèles, semblent moins liénis (|ue les hommes du monde , à 
ne considérer que les choses d'iei-bas. Quelques-uns d'entre 
eux vivent dans le dénuement des objets les plus nécessaires 
à leur exisleiice ; ils travaillent en vain à secouer le joug pe- 
sant de la misère ; une main invisible les contraint à le subir 
jusqu'à ce qu'ils s'endorment dans la tombe. Il en est aussi 
qui ne se distinguent point par les dons de l'intelligence ; 
ils sont ignorans des sciences humaines , et ne se soucient 
guère de les apprendre , parce qu'il leur suffit de savoir Jé- 
sus-Christ et Jésus-Christ crucifié. Plusieurs sont chargés 
d'opprobre et de mépris ; ici on les dédaigne, ailleurs on les 
persécute comme des fanatiques ou des ennemis du genre hu- 
main. Ce n'est pas qu'il n'y ait également parmi eux des 
grands et des savaiis; jiliis d'un prince a mérité le nom de chré- 
tien autrement que par un litre officiel; et quant à la scien- 
ce, Baconet Pascal , jNewlon et Leibnitz pèsent à eux seuls 
autant que toutes les gloires de l'incrédulité. Mais si l'on oIj- 
serve l'Eglise de Christ dans son ensemble , il s'v rencontre 
plus de pauvres que de riches, plus de petits que de grands , 
plus d'ignorans selon le monde que de savans , plus d'iiom- 



40 



LE SEaiEUR. 



mes méprisés que d'hommes environnés des prestiges de la 
gloire. 

Plaçons-nous maintenant dans la position de l'incrédule , 
lorsqu'il lit ou qu'il entend les déclarations de la Bible , qui 
étahlisscnt une distinction si tranchée, sialjsolue entre ceux 
qui croient à l'Evangile et ceux qui ne croient point. Que 
pensc-t-il tout naturellement, lorsqu'on lui annonce que les 
premiers sont les élus du Seigneur, et les seconds, les ré- 
prouvés ; que les uns sont les enl'ans de Dieu , et les autres 
ses ennemis; que ceux-ci s'en iront à la vie éternelle et 
ceux-là aux peines éternelles? L'incrédule se révolte, et son 
premier mouvement est de regarder une telle doctrine com- 
me une absurde folie ou un abominable fanatisme. Eh quoi ? 
se dil-il en lui-même, si cette opposition existait réellement 
s il y avait une si profonde dill'érence , aux yeux de l'Etre 
Suprême, entre les crovans et les non-crojaus, n'en verrait- 
on pas des signes et des preuves sur cette terre ? Ceux qui 
se nomment élus ne seraient-ils pas déjà supérieurs à ceux 
qu'on appelle réprouvés, en science, en dons de l'esprit, en 
fortune, en gloire ? N'éprouverais-je pas, moi qui ne crois 
pas à l'Evangile , les elfcts des vengeances célestes ? Mes 
champs ne seraient-ils pas frappés de stéiililc , mes projets 
d'impuissance , mon esprit de vertiges , mon corps de plaies 
cl de maladies? Cependant, le contraire existe ; je ne souli're 
«I dans mon corps ni dans mes entreprises; j'ai réussi jus- 
qu'à présent dans tout ce que j'ai imaginé de faire ; l'estime 
pul)liqiie m'appartient ; je porte un nom honorable et ho- 
noré ; j'occupe une place éminente dans l'Etat ; mes écrits 
ont remué toute une nation ; l'avenir auquel il m'est permis 
de prétendre est encore plus brillant que mon passé ; est-il 
rien dans la natuiv, dans ma fouiille ou dans la société, qui 
ne s'empresse de me sourira ? Et ces gens-là , dont la voix 
m'annonce une condamnation éternelle , qiù sont-ils ^ Des 
individus ignorés et igiiorans, la plupart misérables et mé- 
prises, n'ayant rien qui les dislingue , sinon peut-être leur 
petit nombi-e et leur orgueil ! Assurément, ils me trompent, 
ouds se trompent eux-mêmes. L'avenir, s'il y a un avenir 
ne sera point comme ils le font. Arrière ces terreurs qu'ils 
veulent m'inspirer ! 

Telle est l'une des principales illusions des incrédules 
l'une des causes qiù expliquent le mieux la déplorable sé- 
ciu'ité dans laquelle ils persistent à se maintenir, malgré les 
plus sérieux avertissemens. Telle fut sans doute la pensée 
d Hérodc Agrippa, si quehpie mot des doctrines chrétiennes 
parvuit jusqu'à son oreille. Lui, roi d'un peuple nombreux, 
lui qui vojait les Tyriens et les Sidonicns s'humiliera ses 
piecis en demandant la paix, lui qui entendait la multitude 
crier en se prosternant : Voix d'un Dieu et non point d'un 
liomme ! avec quel superbe dédain il eût re))oussé l'apôtre 
Pierre qu'il avait failjeter dans ime étroite prison, si cet apô- 
tre ctait venu lui dénoncer les jugemens de Dieu à son égard! 
Aurait-il voulu admettre qu'un priueovcomme lui, l'illustre 
et le divin Hérode Agrij)pa , amassait sur sa tête la colère 
lin ciel, tandisqu'un oliscur Galiléen, qu'il se proposait de 
faire mener au supplice par passe-temps, pour élre agréable 
aux Juifs, ainsi que le marque l'Ecriture, était deslinéà par- 
tager le boidieur desanges et des archanges? Cependant une 
■voix qui sait toujours se faire écouter, le somme lout-à-coup 
de jwrlir; à l'instant même où il s'enivrait de l'encens de 
son peujde, « un ange du Seigneur le frappa, parce qu'il n'a- 
vait jias donné gloire à Dieu, cl il mourut rongé de vers. » 
Que lui servirent alors et son trône, et sa gloire, et les ap- 
piaiuHssemens de la mullilude ? Si du moins il eût été dévoré 
tout entier par la mort ! mais ce n'élail là que le commence- 
ment de ses douleurs. 

Lorsque l'incrédule, en considérant qu'il n'est pas châtié 
dans ce monde, se flalle de ne l'être jamais, il oublie que 
Di''u est pali''nl , parce qu'il est éternel. iVJille ans sont 
connue un jour pour le Seigneur; il n'a })as besoin de 
hâter l'heure de sa justice, car elle ne saurait lui éehaj)per. 
Wons autres, si nous n'accomplissons point nos projets au- 
jourd'liui, nous ne sommes pas siirs de pouvoir les accomplir 
demain ; retarder une œuvre, c'est nous exposera être inca- 
j>al)!es de la laire: mais quelle éliangeidée se ibrmerail-on 
de Dieu, si on lui refusait le privilège de suspendre ses clià- 
limcns ! 

Lorsque l'incrédule prétend qu'il devrait y avoir, dès ici 



bas, des marques extérieures auxquelles on reconnaîtrait 
1 afiection de Dieu pour les uns et sa colère pour les autres, 
il ne pense point que toute l'économie des choses humaines 
serait complètement changée par cette prétention. Il ne 
pourrait plus exister d'association entre les hommes, ni d'or- 
dre, ni de lois, ni même de famille, à moins que tous les 
membres de la famille fussent convertis. Cliaque jour, à 
chaque moment du jour, tout serait changé, arrête, boule- 
versé ; la face du genre humain n'offrirait qu'un elfroyable 
chaos. 

Lorsque l'incrédule compare sa destinée à celle des chré- 
tiens, et qu'il préfère la sienne à la leur, il ne réfléchit pas 
que ce qu'il nomme bien est souvent un mal, que ce qu'il 
appelle mal est plus souvent encore un bien, quand on juge 
de ce qiù est bon ou mauvais sous le point de vue de l'éter- 
nité, il se borne à considérer l'extérieur, et il ne songe pas 
que tel disciple de Christ est infiniment plus heureux dans 
sa pauvreté, dans son opprobre, qu'il ne le serait dans la plus 
opulente et la plus élevée des positions sociales ; il ignore 
que la fortune, la gloire, la science, les plaisirs, sont des 
biens apparens, qui peuvent perdre l'âme ; et « que servirait- 
il, demande Jésus-Christ, que servirait-il à un homme de 
gagner le monde entier, s'il perdait son âme ? » 

Enfin lorsque l'incrédule s'étonne de n'éprouver aucun 
effet visible des jugemens qui l'altendent, il ôte au Seigneur 
l'une de ses plusl)elles perfections, sa bonté, sa miséricorde, 
qui l'engage à nous accorder du délai pour nous laisser le 
temps de nous repentir et d'aller à lui. « Il use de patience 
envers nous, dit un apôtre, ne voulant pas qu'aucun périsse, 
mais voulant que tous viennent à la repentance. » Si Dieu 
punissait aussitôt le pécheur, s'il le frappait de mort à la 
première transgi-ession, existerait-il un seuthomme sur toute 
l'étendue de la terre ? 

En résumé, dans ses raisonnomens comme dans ses actions, 
« le méchant iàit une œuvre qui le trompe. » 



MELANGES. 

Fondation de la nouvelle New-York en Lir.Énin. — La Société de 
colonisation de New-York a résolu de fonder en LiLerie , sur la côte 
occidentale de l'Afrique, un nouvel établissement, qui portera le mê- 
me nom. M. Spaulding a été chargé de recueillir, sur les lieux. , tous 
les renscignemens nécessaires pour l'exécution de ce plan. La Société 
ne transportera à ses frais dans la colonie que des noirs affranchis qui 
auront pris ren^^agement de s'abstenir de l'usage des liqueurs spiri- 
lueuses et celui de n'en pas faire le commerce. Afin d'éviter les rava- 
ges que les fièvres exercent souvent sur les nouveaux venus, quand on 
a négligé de j)reudre des mesures propres a les préserver des influen- 
ces atmosjthériques , la Société fera construire, avant le départ des 
colons, un nombre suffisant de maisons, de chacune desquelles dépen- 
dra un champ défriché et mis en culture. Chaque famille deviendra 
propriétaire de la maison où elle sera logée et du terrain qui y est 
annexé, lorsqu'elle aura elle-même bâti une maison semblable et dé- 
friché et planté un terrain d'égale étendue, destinés à une autre fa- 
mille d'émii^rés. De cette manière, le premier capital déboursé sera 
toujours suffisant pour jirocurer des demeures aux colons futurs. La 
Société sent combien il importe de s'occuper de l'instruction élémen- 
taire et religieuse des colons et de leurs cnf.",ns ; aussi a-t-elle résolu 
d'envoyer dans son nouvel établissement un instituteur et une insti- 
tutrice par cent émigrés. Cette proportion peut paraître l)îen forte; 
mais elle ne l'est pas, si l'on coiisiilere que beaucoup d'indigènes té- 
moii^nenl le désir d'être admis dans les écoles, aussitôt qu'elles seront 
fondées. Un premier départ, compose de 07 noirs affranchis, plusieurs 
desquels se distinguent par leurs sentimens chrétiens, est sur le point 
d'avoir lien. 

SrATISTintlE DES ÉCOLES DE LA LoMBAnDIE. NoUS UVOnS SOUS IcS 

yeux un rapport officiel publié à Milan sur l'état de l'instruction élé- 
mentaire en Lombardie. 11 en résulte qu'il y a dans ce pays 3,53.S 
écoles publiques, dont 2,336 sont fréquentées par 112, 127 garçons, et 
J,2l5 par 54,040 filles. L'enseignement est d()nné à ces 1GG,767 cnfaris 
]>ar 2,2G9 maîtres et par 1,215 ïnaîtresses. Il y a , en outre, près de 
22,000 enfans qui suivent les écoles gratuites du dimanche, qui sont 
instruits dans d'autres etablissemcns ])ublies, ou dans des maisons d'é- 
dui-ation particulières. Le nombre des écoles publiques a augmenté, 
en Lombaràie, d'un tiers pendant dix ans. On n'apprendra pas sans 
intérêt que 473 personnes charitables ont, en ditlerens villages , mis 
graluilcment des maisons ou d'autres bàlinuns a la disposition de l'au- 
t(.ritc, pour y établir des écoles élémentaires. Des écoles d'adultes ont 
aussi été ouvertes en plnsier.rs >i les. 



Le Cérnnt, DEHAULT. 



Lnprimcrie Sslligue , rue Montmartre, u" 131. 



TOME III». — N» 6. 



5 FEVRIER 1854. 



LE SEMEUR, 

JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique, Philosophique et Littéraire, 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le cbnmp , c'est le monde. 
Matih. XIU. 38. 



Ou s'abonne à Paris, au bureau du Journal , rue Martel , n" H, etcUcz tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 15 fr. pour l'année ; 
8 fr pour G mois ; S fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois , et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Ifouvelliste fraudais. — A Neuchàtel, cheA 
Michaud, libraire. — A Genève, chez M""' S. Guers, libraire. 



SOMMAIRE. 

Revue politiqck : Duel préparé et consommé sous les yeux des pouvoirs 
publics , dans lequel a succomhê un des députés de la nation. — 
RÉSUMÉ D£S AovvELLES TOtiTiQUES : Espagne. — Portugal.— Belgique, 
Grèce. — France. — Litiératuhe : 71/orie Tudor , drame » par 
M. Victor Hugo. — ^ngele, drame, par M. âxesàkurb Duhas. — 
Histoire : Dieu dans l'histoire. — Coloni^es : M. de Sismondi et 
M. de Cools. — MGi.A>r.ivS : Les nntécétlens d'un procureur-général. 
— Abolition des revues militaires du dimanche, aux. Etats-Unis. 



REVUE POLITIQUE. 

DIEL PEÉPARÉ ET CONSOMMÉ SOtJS LES YEUX DES POUVOIRS 
PUBLICS , DANS LEQUEL A SIJCCOMBÉ UN DES DÉPUTÉS DE 
LA NATKW. 

On a tout dit siiv les duels : les moralistes les moins ri- 
goureux, les plus t'ioqucns écrivains ont flétri ce triste legs 
d'un temps d'iinrirchi^' et de violence , cette dégradante 
abnégation de !;i ciignité de l'homme , ce stupide hommage 
fait à la iorce brutide et iiui caprices du hasard par des 
êtres créés à l'image tle Dieu : la criminalité et l'absurdité 
de cette coutumi^ i)arbare ont été avouées par le bon sens, 
proclamées par la r: ibon et par la conscience du genre hu- 
main , démontrées par la pliilo.sophie et par l'Evangile. Tou- 
tefois, en considér.ml l'h )rrible pouvoir du fantôme appelé 
le point d'honneur, et la tyrannie qu'exercent souvent les 
usages en proportion même de leur extravagance , en réflé- 
cliissant à l'empire que s'arroge avec tant de facilité la foule 
des gens cor, ompusqui, arbitres de l'opinion d'un monde fri- 
vole , aiment beaucoup mieux se soumi'ttre à la force ma- 
térielle et au sort, que reconnaître la suprématie des lois mo- 
rales et religieuses, on conçoit que l'idole aveugle qui 



demande du sang , l'obtienne , en dérobant ses victimes aux. 
regards des magistrats chargés du maintien de l'ordre et du 
soin de veiller à la sécurité des citoyens. 

Mais voir, sous les yeux des conseils suprêmes d'une na^ 
tien qui se dit chrétienne, au su des dépositaires d'une 
puissance qui leur a été confiée pour protéger la vie des 
justiciables contre toute vengeance extra-légale , se pix)- 
longer pendant plusieurs jours des négociations quii ont pour 
but avoué une infraction des lois divines et humaines , en- 
tretenir la popidalion d'une immense capitale, presque heure 
par heure, et par tous les moyens de publication, des progrès, 
de la suspension et des moindres phases de ces négociations 
homicides, sans qu'il y ait possibilité de douter, non, certes, 
d'une participation odieuse à leur direction, mais du moins 
d'une inaction funeste du pouvoir souverain dans une crise 
dont iw seul mot aurait arrêté le cours ou déterminé l'issue 
heureuse, voilà ce qui révèle, dans la société et dans ceux sur- 
tout qui devraient en être les tuteurs généreux et prévoyans, 
comme ils en sont les chefs et l'élite , ime apathie morale , 
un affaiblissement du sentiment religieux , qui contriste 
l'àme et serre le cœur de tout homme droit et réfléchi. 
Il se demande où nous mène une pareille indifférence sur 
les principes conservateurs des états , mise pour ainsi dire 
en action déhontée et en déplorable évidence , dans un 
drame joué devant une grande nation par ses représentans 
et les protecteurs naturels de ses intérêts les plus sacrés. 

La justesse de ces réflexions n'est que trop prouvée par 
la série des faits qui composent ce drame lugubre. S'il pou- 
vait s'accorder avec le but de notre feuille de les retracer 
en détail, nous n'aurions pas de peine à faire voir quel rang 
la justice à coups de pistolet, la justice aveugle , la justice 
de hasard occupe dans la pensée de ceux de qui émane 
toute ju tice sociale , et qui en sont les organes augustes ,, 
soit comme législateurs , soit comme gardiens des lois et. 
chefs suprêmes d'une magistrature destinée à protéger 1» 
vie des citoyens contre les vengeances particulières. Nous 
nous félicitons de ce que l'immense publicité donnée aux 
moindres circonstances de cette déplorable affaire nous dis- 
pense vis-à-vis de nos lecteurs de l'obligation d'en publier 
à notre tour un récit qui nous exposerait à fournir de nou- 



42 



*r«l 



LE SE]»IEUR. 



veaux alimens à l'aboniinable préjugé dont nous voudrions 
arraclier le germe du fond des cœurs, et aux susceptibilités 
que les plus simples exposés d'événemcns de cette nature 
tieuncnt toujours en dangereux éveil. 



RESUME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

Le nouveau ministère espagnol a compris que l'un de ses pre- 
miers soins doit être d'établir le crédit sur des bases et dos ga- 
ranties qui assurent aux créanciers de l'Etat l'accomplissement 
des contrats futurs et passés. En conséquence, une commission 
vient d'être nommée pour examiner l'origine , les clauses , le 
moulant et l'état de la dette contractée envers les nations étran- 
gères depuis dix ans, et pour établir le chiffre actuel delà dette 
intérieure ; ces renseignemens sont nécessaii-es pour les mesures 
qu'il conviendra de prendre. M. Banqueri a été destitué des 
fonctions de surintendant des finances. Un décret de la reine 
établit la franchise absolue des objets comestibles; un autre dé- 
cret semble avoir pour but de préparer l'extinction des associa- 
tions d'artisans. Le terme de l'amnistie accordée aux carlistes 
■des provinces basques étant expiré, on assure qu'elles viennent 
d'être déclarées en état de siège. 

Leiria a été pris par le général Saldanha. La garnison, forte 
de 1,476 hommes , s'est tout entière rendue. Les pédristes ont 
remporté un autre avantage à Marvao. Le choléra paraît sévir 
avec violence à Santarein. 

Les espèces françaises, qui ne sont pas en monnaie décimale, 
ne sont plus reçues en Belgique dans les caisses des comptables 
'de l'Etat. 

La ville d'Athènes vient d'être déclarée capitale de la Grèce. 
Le synode grec a nommé 4 1 évêques pour les divers diocèses de 
ce nouvel état. On y attend une expédition bavaroise de 6,000 
hommes, et l'on assure qu'à son arrivée, il sera fait une levée de 
jeunes gens pour corapiéter l'armée. 

M. de Mortemart, pair de France, vient de mourir. 
M. Petiot-GrofEer , maire de Chàlons-sur-Saôiic , considérant 
que, si 1p pain et la viande de boucherie sont les seuls objets qui 
puissent être soumis à la taxe, cette taxe n'est point obligatoire 
pour l'administration, mais seulement facultative, vient de la 
supprimer. Le piix eu sera à l'avenir réglé dans cette ville de 
gré à gré entre l'acheteur et le vendeur. Le boulanger ne sera 
plus contraint h faire des pains d'un poids déterminé; mais il 
devra peser le pain en présence de l'acheteur. C'est la première 
fois qu'une mesure pareille est prise par l'aulorité municipale. 

On assure que M. INIangin , dernier préfet de police sous la 
restauration, qui s'était réfugié en Suisse après les événemens 
de juillet, va rentrer en France, et reprendre à Metz son an- 
■cienne profession d'avocat. 

La Chambre des pairs a adopté le projet de loi relatif au con- 
seil d'Elat , en y introduisant divers ameudemcns. Ainsi elle a 
arrêté que les ministres secrétaires d'Etat pourront toujciuis 
prendre part aux délibérations du conseil en matières non cou- 
tentieuses. Elle a aussi porté à 5o le nombre des auditeurs qui 
n'élait que de 4o dans le jjrojet de loi. Il était fort plaisant d'en- 
tendre MM. les pairs se demander ce que c'est au fond que 
le conseil d'Etat : singulière question qui peut donner quelques 
doutes sur l'utilité de l'existence même de ce conseil. 

La Chambre des députés a porté le deuil de l'un de ses mem- 
bres. La place vacante de M. Dulong, tué eu duel par l'un de 
ses collègues , signale une lacune dans la législation. Il est bien 
temps que la loi s'occupe des duels et sévisse contre eux. 

M. Persil, nommé rapporteur de la loi relative aux crimes 
publics, s'est acquitté de cette tâche, en insistant sur la néces- 
sité de la loi proposée;. La France est menacée de se voir enle- 
ver une de ses plus pi-écieuses libertés ! 

Des projets de lois sur les douanes et les patentes, et des de- 
mandes de crédits pour les ministres de la guerre et de la ma- 
rine, ont été porlé.s à la Chambre. 

M. Pataillc, rapporteur de la commission chargée d'examiner 
la demande en autorisation de poursuites coulre M. Cabet, 



député de la Côte-d'Or, a proposé, au nom de cette commission, 
d'accorder l'autorisation de poursuivre, en déclarant que cette 
autorisation n'indique aucun préjugé défavorable, mais qu'elle 
se fonde seulement sur ce qu'aucun motif politique ne s'y op- 
pose, l'indépendance de la Chambre ne pouvant être compro- 
mise par ces poursuites. 

La Chambre a adopté hier le projet de loi relatif à l'augmen- 
tation de la gendarmerie dans l'ouest. 

M. le général Diirrieu a été nommé député à Saint-Sever , et 
M. Deslongrais, à Yire. 



lcjerature. 



Marie Tudor, drame , par M. Victor Hugo. Paris , i855. 
Chez Eugène Renduel, rue des Grands-Augustins, n" 22. 
Pris : 6 fr. 

AngÈle , drame en cinq actes , par M. Alexandre Dumas. 
Paris, i835. Chez Charpentier, rue Montesquieu, n" 4- 
Prix : 6 fr. 

Les journaux ont traité fort sévèrement la nouvelle pièce 
de M. Victor Hugo. L'auteur en aura été d'autimt moins 
étonné que sa docilité aux conseils de la critique n'est pas 
exemplaire. Il est en état d'insurrection pemianeiite contre 
les trois quarts au moins de ses juges. Il ne se fait pas faute 
de leur rendre, avec un peu de hauteur, les leçons qu'il en 
reçoit. Irriter un tribunal n'est pas un excellent moyen 
d'oljtenir ime sentence modérée. Mais qu'importe à l'illus- 
tre accusé ! Il ne veut ni grâce , ni mitigalion , ni commu- 
tation de peine de la part d'un tribunal dont il décline la 
compétence. Il s'est fait à lui-même son juge ; il ne prétend 
relever que de sa conscience littéraire , et il paraît la croire 
suffijamment éc'airée. 

Sans rechercher, pour le moment , si les censures dont 
chaque pièce de M. Hugo renouvelle l'occasion , soûl fon- 
dées ou ne le sont pas , je n'hésite pas à appeler comme d'a~ 
bus de la position qu'a prise M. Hugo entre ses ouvrages et 
la critique. Je ne lui dirai point de prendre le goîit d'au- 
trui pour sa règle ; je ne lui ferai point , du beau dans les 
arts , une sorte de vérité relative et conventionnelle ; je lui 
concéderai qu'en littérature comme en morale il est noble 
'd'oser déplaire ; mais je crois tjue , dans l'une de ces sphères 
comme dans l'autre , il faut savoir écouter ; et que lorsqu'il 
s'agit, non d'inspiration proprement , mais d'art et de mé- 
thode , personne n'a trouvé à lui seul toute la vérité. 
M. Hugo, d'ailleurs, était dans la meilleure de toutes les 
positions pour bien écouter ; un si haut talent est aussi peu 
fait pour Inspirer la jalousie que pour la sentir ; il n'a ])as 
d'envieux, il ne peut pas en avoir; il a, au contraire, parmi 
les littérateurs qui le critiquent , les meilleurs, les plus sin- 
cères de ses admirateurs, qui le loueraient de toute leur âme 
s'il voulait bien le leur permettre ; mais il les a mis presque 
tous dans la nécessité de ne lui dire que des vérités désa- 
gréables, et de garder par devers eux beaucoup de justes 
louanges, qu'il serait si naturel et si facile de lui donner; 
car il est évident pour qui lit ces différentes critiques , que 
le tort de leurs auteurs consiste bien moins à blâmer trop 
qu'à ne louer ])oint assez. 

On n'a point assez loué , à notre giX' , l'admirable vigueur 
avec laquelle M. Hugo traite chaque situation , à mesure 
qu'elle lui arrive. Oa peut dire de lui qu'il se joue dans la 
tempête. Il en dispose comme s'il l'avait formée; laissez-le 
créer une de ces positions violentes , excessives , surhumai- 
nes , pour ainsi dire, de douleur, de joie ou de rage; et 
vous enlemlrez des accous, des cris, dont vous u'uvicz nulle 



LE SEilIElJ». 



43 



idée ; c'est une incohérence , une contusion , une naïveté , 
une abondance admirable , une vérité qui étonne , un na- 
turel qui confond. La voix de M. Hugo est un clavier à cent 
octaves, dont !e dernier est aussi puissant dans les sons ai- 
gus que le premier dans les notes tonnantes. Mais il faut le 
dire, 11 nous retient trop constamment dans la région de l'o- 
rage , il a peu de demi- tons; la passion qui se repose, l'àme 
qui se recueille, n'ont pas de touches dans son clavier; je 
parle ici des caractères comme des situations, puisque l'une 
de ces choses dépend de l'autre. Et puis, ces situations, à 
,quel prix sont-elles achetées ! 11 faut bien le dire à M. Hugo : 
aucune de ses pièces ne forme un tout psychologique ; sa 
psycholoi;ie est fragmentaire ; elle ne connaît et ne révèle 
qu:3 des momens; elle ne donne que rarement le tissu d'une 
vie et l'ensemble d'une àrae. En sorte que si l'auteur pcrsé- 
vèi-e dans la voie où il est entré , il y a lieu de croire qu'il ne 
remplira pas toute sa vocation , et qu'il ne laissera sur le 
ihéàtrc que des scènes et non des drames. 

Voici qui va sembler un paradoxe. Les drames de M. Hugo 
si'raieut des systèmes , si ses préfaces n'en étaient pas. Cha- 
cun de ses ouvrages ferait bien plus l'impression d'un tout 
raisonne, si chacun de ses avant-propos n'était pas une théo- 
lie. M. Hugo parle beaucoup de la synthèse, qui est en eflet 
la méthode ou le procédé poétique ; mais dans la pratique , 
il l'abjure. Il se préoccupe d'une abstraction, puis il lui 
cherche un corps. Nous n'avons pas l'honneur d'être poète ; 
mais nous avons quelque soupçon que les choses ne doivent 
point aller ainsi. Oserions-nous conseiller à un poète d'être 
plus naïvement et plus entièrement poète? C est pourtant 
cela qui exprimerait toute notre pensée. Un peu moins d'ob- 
servation, un peu plus de contemplation. Laissez faire aux 
critiques la mataphysique de vos pièces , ou faites-la vous- 
même après coup , si vous le voulez ; mais quand vous êtes 
sur le trépied , respire/, la vérité concrète , soyez votre pre- 
inier lecteur, voire premier spectateur; voyez , écoutez , et 
dites-nous naïvement ce qu'ont vu vos yeux et ce qu'ont en- 
tendu vos oreilles. Je crois que l'instinct psychologique qui 
préside à toutes les créations du grand poète , le guide mieux 
que l'analyse , qu'il y a plus d'uuiu^ dans l'œuvre qui a couié 
dans le moula à bouillons ardens que dans le péniiile agen- 
cement de toutes ces pièces recousues une à luie par l'ana- 
lyse. C'est i'ùme seule qui devine l'àme , la vie seule qui ré- 
vèle la vie ; et soyez sûrs de la cohérence d'un caractère 
lorsqu'il aura été conçu dans la profondeur de votre être 
moral. 

Je ne sais pas même si les idées théoriques de M. Hugo 
sont toujours suffisamment nettes. Cellrs que renferme la 
préface de son dernier drame m'ont donné quelque peine à 
démêler. Il s'agit de l'association du vrai et du grand; le vrai 
pour la foui.' , le grand pour l'élite des lecteurs ; le vrai qui 
donne la popularité , le grand qui décerne l'immortalité , et, 
pour formule vivante de cette idée , Marie Tudor , « vraie 
M comme une femme, grande comme une reine. » Mais cet 
exemple nous déroute; de quelle sorte de ^ra«f/ est-il donc 
question? Que Marie ïudor ti-ouve admlral)le d'être reine 
quand on est femme , parce que la puissance de la reine nc- 
compht toutes les fantaisies de la femme, c'est un sentiment 
fort naturel, mais sans grandeur à ce qu'il me parait; si une 
folie plus démesurée et une violence plus furibonde ajou- 
tent à une passion un caractère de grandeur, ce mot est sin- 
gulièrement placé. L'exemple , je l'avoue , ne me parait pas 
correspondre à la thèse, laquelle aussi n'a pas reçu l'expres- 
sion la plus convenable. L'objet du poète , sa tâche , ainsi 
que nous l'avons dit ailleurs (i) , c'est de combiner l'extra- 
ordinaire avec le M-ai; car le vrai sans l'extraordinaire n'est 
pas poésie; et l'extraordinaire sans le vrai n'est pas nature. 

(1) Semeur, T. Il, p. 360. 



C'est là , soit à leur insu, soit qu'ils s'en rendent compte , 
l'ambition de tous les poètes; mais l'extraordinaire des évé- 
nemens ne peut leur sufiire , ni même l'extraordinaire d'une 
passion qui déborde parce qu'elle ne rencontre pas de bar- 
rière iL-ins les circonstances. C'est autre chose encore; c'est 
une passion ou un caractère élevé , s'il était possible , au ni- 
veau de son idée ; qu'est-ce en effet que le poète , sinon le 
révélateur de l'idée de chaque chose et de chaque être ? Et 
qu a-t-il à faire que de donner à chaque caractère , comme 
à chaque passion , un type où la nature se reconnaisse en 
s'étonnant d'elle-même ? 

Nous applaudissons à une plus noble ambition de M. Hu- 
go. Il aspire à faire triompher sur la scène la vérité morale. 
Touchi» de la persistance avec laquelle il poursuit ce but 
sacré , nous voudrions, si nous en étions capables , lui aider 
à le mieux démêler. Aujourd'hui nous lui dirons qu'il est 
porté à confondre, en morale, le heau avec le bon. Le beau 
peut résulter immédiatement des sentimens, des affections ; 
le bon est inséparable de l'idée du devoir. La vérité morale 
n'est i-éalisée et complète que chez l'homme qui , par le 
chemin du bon , arrive jusqu'au beau , c'est-à-dire , par le 
sentiment du devoir au sentiment de l'amour. Or, dans les 
pièces de M. Hugo, et par exemple dans cette dernière, il 
n y a que du beau , car le devoir n'y parait pas. Mais bien 
l'amour, dira-t-on. Je réponds que l'amour qui ne veut re- 
lever que de lui-même , qui n'obéit qu'à lui-même, l'amour- 
instinct , l'amour qui n'a pas traversé le défilé de la con- 
science, l'amour qui vient avant le devoir, ne constitue pas, 
dans son intégrité, un être moral ; pas plus au reste que le 
devoir qui ne se résout pas en amour. Il faut les deux élé- 
mens, et dans l'ordre que j'ai dit. Mais dans Marie Tudor, 
je ne sais voir que des instincts , les uns beaux, les autre» 
hideux , mais tous sans règle. Les caractères qui nous inté- 
ressent le plus dans cet ouvrage ne font point exceptien. 
Quoi de plus touchant, de plus délicieux , que la scène où 
Jane supplie Gilbert de se laisser sauver par elle ! C'est un 
beau mouvement d'une intéressante nature ; mais elle ne 
comble p.is le vide que je signale ; et, je le répète encore, 
dans les pièces de M. Hugo, la vraie vertu , le devoir fait 
amour, n'a point de représeatant. 

Peut-être il comprendra nrieus un jour en quoi consiste^ 
et de quels élcmens inséparables se compose la vraie beauté 
morale de l'être humain. Mais alors songera-t-il encore à 
consommer sur le théâtre cette réforme salutaire dont un 
journal vient de ftiire honneur à M. Diuuas? On veut nous 
faire admirer l'à-propos, le savoir-faire et la souplesse de 
cet heureux génie, dont la complaisance pour les goûts elles 
dégoûts du public est telle , dit-on , qu'après s'être fait dans 
Anlony le patron de l'adultère , il se constitue aujourd'hui 
le champion des bonnes mœurs. Pascal a expliqué la politique 
des jésuites qui avaient dans leur société des directeurs sé- 
vères pour les consciences timorées, et des directeurs relâ- 
chés pour les consciences de même sorte. Ils n'avaient pas 
songé à réunir les deux rôles dans une même personne, qui 
serait tour-à-tour indulgente et rigoriste ; nviis on ne s'avise 
pas de tout à la fois, et l'on n'arrive point d'un seul pas an 
bout de lacarrière. Si l'on encroyait le journaliste, M.Dumas 
y serait arrivé, lui ; et si nous devons de i'admiiation aux 
RR. Pères jésuites , nous lui en devrions bien tlavantage, 
\ oilà ce qui s'appelle un homme de ressource ! Il vous souf- 
flera le froid et le chaud , la bonne morale et la mauvaise , 
le vice et la vertu, vous n'avez qu'à dire: il est en fonds 
pour l'un et l'autre; s'il a intérieurement quelque préfé- 
rence , vous ne vous en douterez pas ; il tournera à droite 
cl à gauche, comme vous l'entenclioz; l'essentiel pour lui 
est d'avoir un succès à prendre et h partager avec safor-. 
mille de la Porte-Saint-^Iartin; de tout le reste il ne lui 
chaut guère. Par quoi, Messieurs, après vous avoir donné 



44 



LB SEMEUR. 



Antony, il vous donnera Angèle, l'édification après le scan- 
dale ; et si , par aventure , vous redevenez friands de scan- 
dale , adressez-vous à lui : vous en aurez poiu- votre argent; 
son magasin est assorti poiu- tous les goûts. 

Il me semble qu'on a fait là un fort mauvais compliment 
à M. Dumas , à qui l'on suppose , sans preuve suUisante , 
une absence de principes , un indiflerentisme moral , ou , 
|)our mieux, dire , un machiavélisme que le génie même ne 
pourrait faire pardomier. J'aimerais presque mieux, croire 
que , préoccupé d'art et de poésie , il est prêt à ])raver 
demain , ])ar la représentation d'un nouvel Antony, le pu- 
J>lic rentré dans les voies de l'antique morale. D'ailleurs si , 
comme on le croit, le drame d'Angèle, dans son ensemble, 
pousse à des conclusions morales , ne voit-on pas qu'il fau- 
drait encore demander compte à l'auteur des étranges dé- 
tours par où il nous traîne vers ce résultat? J'aime autant, 
en vérité , le ciiemin qu'il fait faire à ce pauvre H«nri 
Muller, qu'il promène les yeux bandés dans les rues de 
Paris , pour le ramener , à son insu , au point d'où il est 
parti. Qu'y a-t-il dans le dénouement de la pièce qui puisse 
réparer ce que le premier acte offre de révoltant ? Quoi ! 
l'on n'a pas silllé l'odieuse scène douzième de ce premier 
acte ! Quoi ! des femmes en ont pu supporter la vue ! On 
a pu voir , comme une chose tolérable , comme une chose 
vraisemblable , la séduction d'une enfant de seize ans , opé- 
rée par des moyens qu'il ne m'est pas même possible de 
«aractériser ? On a pu voir se préparer une victoire infâme 
qui n'a pour auxiliaires ni une ancienne confiance , ni le 
cœur , ni l'imagination , ni même la vanité , et dont l'expli- 
cation , nous avons honte de le dire , appartient plus au 
physiologiste qu'au moraliste ! Désormais il sera entendu 
que toute jeune fille de l'âge d'Angèle , élevée dans l'in- 
nocence et la piu-eté , est la proie assurée de tout homme 
qu'elle connaît de la veille , et qui pourra être un quart 
d'heure assis auprès d'elle ! M. Dumas , prenez-vous-y 
mieux une autre fois ; et puisqu'il s'agit de physique , ap- 
prenez-la ; l'art des philtres n'est peut-être pas perdu ; il 
y a probaljlement dans quelque rue bourbeuse de Paris, 
des Canulies et des Lociistes; informez-vous-en; et quand, 
par hasard , votre héros n'aura devant lui que vingt-quatre 
heures pour consommer une séduction à peine ébauchée , 
adressez-le à qiielcp.ies-unes de ces honnêtes artistes ; cette 
manière , je l'espère , sera plus sûre que l'autre , et vos 
drames y gagneront en décence aussi bien qu'en vraisem- 

hlance. 

Je ne prétends pas m'inscrirc en faux, contre le succès 
d'Angèle ; il a été brillant , et à bien des égards légitime ; 
l'intérêt , cette fois , était porté où il devrait toujours l'être ; 
il y a de belles situations ; le drame , à quelques exceptions 
près , est construit avec hal>ileté , et ce mérite , qui n'est 
pas à la mode dans le temps présent , parait cependant avoir 
été ai)précié. Je voudrais (pie de grands talons ne crussent 
pas déroger en soignant celte partie de l'art. Je ne suis pas 
lout-à-fait de l'avis d'Horace VValpole , lorsqu'il dit: «Le 
» mécanisme d'une pièce faite pour s'assurer des suffrages , 
» et non pas pour faire de grandes sensations , ne me frappe 
n non plus qu'une pendule. La première pendule m'aurait 
)) causé de l'élonncmenl , j'aurais acheté la seconde à mon 
j) visage, je donnerais la troisième à un enfant.» La suite 
des événemcns , leur enchainemeiit tiennent de trop près , 
et par trop de liens à la vérité morale , pour qu'il soit per- 
mis de mépriser le méi-ito de l'architecture dramatique ; 
mais il ne faut pas oublier par quel côté elle est surtout 
estimable, et c'est de la vérité humaine qu'il faut surtout 
demander compte au poète. A cet égard , la pièce de 
M. Dumas n'est pas sans reproche. Où a-t-il vu dans le 
monde qu'un senice tout extérieur établisse dès le pre- 
Bii:f ii;sUii)l UDC l<.'l'c intimité çntre un homme qui l'a rendu 



et une femme qui l'a reçu , que celle-ci répande toute son 
âme et tous ses projets dans le sein de celui à qui elle 
vient d'avoir une obligation , et finisse le premier quarl- 
d'heure de conversation par l'offre assez peu voilée de son 
coeur et de sa main ? Il paraît qu'il y a au théâtre une vérité 
convenue , qui n'est pas tout-à-fait celle de la nature et de 
la vie. Mais enfin cette faute est vénielle; elle est rachetée 
par des beautés ; ainsi la scène troisième du dernier acte , 
où la comtesse , en qui nous n'avions vu qu'une femme , 
apparaît tout-à-coup dans la dignité et le désespoir d'une 
mère , est traitée avec une grande supériorité de naturel 
et un pathétique vrai. Il y a d'autres beautés encore que 
nous indiquerions si notre but , en annonçant le drame de 
M. Dumas , n'avait pas été essentiellement d'évaluer le ca- 
ractère moral de cet ouvrage. On a déjà vu ce que nous en 
pensons. Ajoutons un mot encore , et nous aurons fini. On 
érige en haute morale le coup de pistolet de la fin. La vraie 
morale de la pièce , et ce qu'elle peut produire de bonnes 
impressions est tout entier dans les deux rôles d'Ernestine 
et de la comtesse ; l'avihssement progressif et rapide de 
l'une à la suite d'une première faute, les remords de l'autre, 
horril)lement punie de l'abandon où elle a laissé sa fille , 
voilà qui serre l'àme , qui l'épouvante et qui l'instruit ; et 
nous tenons le plus grand compte à M. Dumas de ces deux 
excellentes idées. Quant au coup de pistolet, ce n'est que le 
billet Ijlanc d'une loterie. Le pistolet chargé pouvait échoir 
au coupable , et la pièce restait sans moralité. Il est reconnu 
depuis long-temps que la nature du dénouement ne peut 
constituer la morale d'un drame que sous des conditions 
trî's-partlcidièrcs. Il est plus que douteux que cette catas- 
trophe inopinée , fortuite , fasse rentrer en lui-même au- 
cun d'Alvimar du parterre ou des loges ; car le d'Alvimar 
de la pièce n'est point puni évidemment par son crime , et 
surtout il n'est point intérieurement puni, ce qui me fait 
douter qu'il soit puni à notre profit ; mais ce qui est en revan- 
che hors de doute , c'est que les scènes du premier acte, sont 
de celles qu'on ne présente jamais impunément à des ima- 
ginations inflammables ; c'est que l'impression qu'elles peu- 
vent produire n'est nullement réparée par le dénouement, 
et tiue l'auteur (passez-moi le rapprochement) ne ressemble 
que trop, dans cette pièce, à ce chirurgien de Madrid, 
qui , pour se procurer une occupation, courait la nuit dans 
les rues avec un poignard , en frappant les jiassans, et s'éloi- 
gnait pour venir ensuite leur offrir les secours de son art 
qui ne les guérissait pas toujours. 



HISTOIRE. 

DIEi; DANS l'histoire (i). 

Dieu dans l'hi.sloire, voilà la grande idée à laquelle le coure 
que nous ouvrons h cette heure est consacré ; voilà la pensée 
fondamentale, vivante, salutaire, que nous lui voudrions voir 
Taver , d'une manière ineflaçable, dans les profondeurs de l'es- 
prit et du cœur. Nous croyons ainsi répondre à un besoin de 
l'époque; car notre génération sent toujours plus le besoin d'un 
point d'appui solide , auquel elle puisse s'attacher au milieu du 
tourbillon qui l'entraîne. 

Dieu dans la nature ; — Dieu dans la grâce ; — Dieu dans 
riii.stoire : tels sont les trois vastes champs où se manifeste la 
l)i\inilé et où la Divinité demande qu'on l'adore. 

Dieu est reconnu jusqu'à un certain point dans la nature. Ces 
innombrables et étlncelanlcs armées du firmament , cette im- 

(I) Ce fra;^mei>t est extrait (l'un discours prononcé.! Genève, par 
M. Merle il'Aid)i;;né , à l'ouvei-turc d'un cours public. Le reste du 
discours est cons.icrc a démontrer, par une suite de faits historiques, 
la vérité exposée ici pnr des considérations générales. 



LE SEME^UR. 



45 



niense et magnifique création de plantes , de fleurs , de fruits 
qui couvrent la terre; l'homme surtout, l'homme lui-même, 
parlent à l'homme de Dieu. Et en suivant la marche admirable 
des étoiles, en contemplant le germe de la plus petite semence , 
en comptant chaque battement de son cœur, il n'y a peut-être 
pas un homme qui ne dise : Dieu est là ! 

Dieu est reconnu jusqu'à un certain point dans la grâce. Il ne 
parle pas seulement à ceux qui croient ; les incrédules mêmes , 
de nos jours , veulent bien reconnaître dans le Christianisme , 
une certaine dispensation de la Providence de Dieu. Quand 11 
s'agit de religion , on consent encore à admettre son interven- 
tion, et la philosophie incrédule , à l'heure de son élévation la 
plus grande, contemplant la croix de «Dieu manifesté en chair,» 
s'est écriée , comme autrefois ce centenier romain , à l'heure des 
ténèbres: « La mort de Jésus est d'un Dieu! » 

Mais le reconnaît-on , le proclame-t-on dans l'histoire? L'his- 
toire du monde est-elle signalée comme les annales du gouver- 
nement du Roi souverain ? S'élève-t-on de la terre au ciel , et 
lie-t-on au moins par un fil les choses de l'homme et les choses 
de Dieu ? 

Sans doute on rencontre ça et là quelques formules reçues et 
banales; sans doute aussi il y a d'heureuses exceptions. 11 est tel 
historien chez qui se trouve la pensée religieuse (i). Mais ne 
craignons pas de dévoiler une plaie de notre époque. Elle a des 
besoins; mais elle n'a pas ce qui peut les satisfaire. Dieu n'est 
pas proclamé, Dieu n'est pas adoré dans l'histoire. Je suis des- 
cendu dans la lice oii m'appelaient les récits de nos historiens. 
J'y ai vu les actions des hommes s'entrechoquer avec violence; 
j'ai entendu je ne sais quel cliquetis d'armes ; mais on ne m'a 
■montré nulle part la figure majestueuse du juge qui préside au 
combat. 

Dans l'histoire comme dans l'homme , il y a deux élémens : 
la matière et l'esprit. L'un et l'autre sont également nécessaires 
pour que la véritable histoire existe. Les faits doivent être con- 
fiés à la mémoire ; mais l'Etre éternel qui domine au-dessus des 
temps , doit être manifesté à l'esprit et au cœur. C'est cette 
■grande vérité qui est figurée par l'un des plus beaux mythes de 
l'antiquité payenne. CUo , la muse de l'histoire , a pour père, 
Zeus, le Dieu souverain, l'Esprit éternel , le principe de vie, et 
pour mère, Mnémosynie ou la mémoire. L'histoire réunit ain- 
si , selon l'antiquité, une nature céleste et une natui-e terrestre. 
Mais, hélas! la petite sagesse de nos jours orgueilleux est bien 
loin de ces sublimes hauteurs de la sagesse payenne. On a ôté 
à l'histoire son divin père , et la pauvre Cllo , fille Illégitime, 
aventurière dans le monde , s'en va ça et là sans trop savoir d'où 
elle vient , d'oîi elle sort. 

Mais je me trompe, les grands historiens de notre époque, 
si admirables par la profondeur de leur esprit, ne pouvaient se 
contenter de cette histoire matérielle qui ne serait qu'une 
chronique stérile. Eux aussi ont senti qu'il fallait un père à 
l'histoire, un principe de vie qui animât tous les matériaux 
que le souvenir des siècles leur présente. Eux aussi ont compris 
que leur tâche est d'organiser. Mais, soit que le véritable prin- 
cipe leur fût caché, soit qu'ils n'eussent pas assez de courage 
pour le proclamer en présence de cette génération incrédule , 
ils lui ont substitué un fantôme , une ombre, qu'ils ont appelé 
l'esprit philosophique. L'histoire philosophique est une fausse 
sœur, une usurpatrice qui, pour quelque tempsj est venue oc- 
cuper la place de l'histoire théocratiqiie : j'emploie ce mot 
dans son véritable sens et non dans celui des castes sacerdotales 
et des sectes orgueilleuses. La vraie philosophie dans l'histoire 
sera celle qui nous y montrera Dieu. 

Oui, il y a un principe de vie, émanant de Dieu, dans tous les 
mouvemens des peuples. Dieu se trouve sur cette vaste scène, 
où vienueut suc cessivement s'agiter les générations des hommes. 
Il y est, il est vrai, un Dieu invisible; mais si la multitude pro- 
fane passe devant lui, saus s'en soucier, parce qu'il se cache, 
les âmes profondes, les esprits qui ont besoin du principe même 

(0 II est Jes écrivains, soit Jans les temps passés, soit dans les temps 
nctaels, qui se sont appliqués à mettre en cifidence la vérité exposée 
tlans ce discours. Nous ne rappellerons que Bossuet en France et 
C.-\. H. Clodlus en Allemagne. IXous leur devons beaucoup. 



de leur existence , le cherchent avec d'autant plus d'ardeur, et 
ne sont satisfaits que lorsqu'ils se sont prosternés à ses pieds. 
Et leurs recherches sont magnifiquement récompensées. Car, des 
hauteurs où ils ont dû parvenir pour rencontrer Dieu, l'histoire 
du monde , au Heu de leur présenter, comme à la foule igno- 
rante, un confus cahos, leur apparaît comme un temple majes- 
tueux auquel la main invisible de Dieu même travaille, et qui 
s'élève à sa gloire sur le roc de l'humanité. 

Tous les événemens de l'histoire sont la manifestation durègne 
duSouverain. Les héros illustres, les peuples puissans, les fonda- 
teurs et les destruct eurs d'empires, ne sont que de faibles instru- 
mens de ce roc invisible du monde. Ils l'ignorent. Us le mé- 
connaissent. Représentans de l'incréduUté de leur génération , 
ils ne pensent point n'être que des Instrumens. Ils s'arrogent ce 
qui appartient à Dieu même. Aussi celui qui les a faits les brise. 
Il tient les rênes ; il parcourt le monde ; il passe comme roi au 
milieu des générations des peuples et, au moment qu'il a déter- 
miné, il tourne son char, et en tournant, sa roue renverse et 
écrase les superbes pygmées qui n'entendaient pas le bruit de 
son essieu, et qui s'imaginaient follement conduire eux-mêmes 
les destins de son empire. 

Dieu dispose, suivant un axiome populaire. Lorsque les bas- 
sins de la balance, dans lesquels se trouvent déposées les desti- 
nées des nations, s'élèvent et s'abaissent successivement sans 
pouvoir se fixer, Dieu incUne sur l'un d'eux son sceptre, et 
l'arrête par le poids de son pouvoir. Le paganisme lui-même , 
conservant quelques rai^jns de la sagesse primitive, le judaïsme, 
le christianisme , c'est-p-dire toutes les sagesses d'hommes ou 
de Dieu, qui ont été sur la terre, s'accordent pour proclame!- 
ces choses. Le nom que l'antiquité hellénique a donné au Dieu 
souverain nous montre qu'elle avait reçu des révélations pri- 
mitives, cette grande vérité d'un Dieu principe de l'histoire et 
de la vie des peuples. Elle l'a appelé Zeus (i), c'est-à-dire: 
Celui qui donne la vie à tout ce qui vit , aux Individus et aux 
nations. C'est à ses autels que les rois et les peuples viennent 
prêter leurs sermens, et c'est de ses mystérieuses inspirations 
que Mlnos et d'autres législateurs prétendent avoir reçu leurs 
lois. 

Mais cette divinité de l'antiquité païenne, n'est qu'un pâle 
reflet, une ombre Incertaine de l'Eternel, de Jéhovah. Le vrai 
Dieu que les Hébreux adorent veut imprimer dans l'esprit 
de tous les peuples, qu'il règne perpétuellement sur la terre : et 
à cette fin il donne, si je puis ainsi dire , un corps à ce règne 
au milieu d'Israël. Une théocratie visible doit exister une fois 
sur la terre, pour rappeler sans cesse celte théocratie invisible 
qui à jamais gouvernera le monde. La constitution d'Israël 
tombe. Le sanctuaire de l'Eternel est renversé. Mais ce roi 
puissant n'est pas , comme les idoles des nations, enseveli sous les 
décombres de son temple. 

Quel éclat, cette grande vérité : Dieu dans l'histoire, ne re- 
çoit-elle pas sous l'économie chrétienne! — Qu'est-ce que 
Jésus-Christ, si ce n'est Dieu dans l'histoire ? C'est la découverte 
de Jésus-Christ qui fit comprendre l'histoire au prince des 
historiens modernes, Jean de MûUer : « La lumière, dit-U (2), 
)i qui aveugla saint Paul pendant le voyage de Damas ne fut pas 
" plus prodigieuse, plus surprenante pour lui, que ne le fut pour 
)) moi ce que je découvris tout d'un coup, en lisant l'Evangile. 
)i L'accomplissement de toutes les espérances, le point de per- 
» fectlon de toute la philosophie, l'explication de toutes les ré- 
1) volutions, la clé de toutes les contradictions apparentes du 
>i monde phj'siquc et moral , la vie et l'immortalité. Je vis la 
« chose la plus étonnante opérée par les plus petits moyens. Je 
u vis le rapport de toutes les révolutions de l'Asie etde l'Europe 
» avec le misérable peuple d'Israël. Je vis la religion paraître 
11 au moment le plus favorable à son établissement et de la façon 
)i la moins propre à la faire adopter. Le monde paraissant être 
I) arrangé uniquement pour favoriser la religion du Sauveur, je 
1) ne comprends plus rien si cette religion n'est pas d'un Dieu. 
» Depuis que je connais le Sauveur, tout est clair à mes yeux ; 

(1) De Zau, je vis. 

(2) Lettre à Ch. Bonnet. 



46 



LE SEMEUR. 



») avec lui il n'est rieu que je ne puisse résoudre. » Ainsi parle 
ce grand hislorien. Et en effet, n'est-ce pas la clé de la voûte, 
n'est-ce pas le nœud mystérieux qui tient ensemble toutes les 
choses de la terre et les rattache au ciel , que Uieu ait paru 
dans la nature humaine ? Il y a une naissance de Dieu dans 
l'histoire du monde, et Dieu ne serait pas dans l'histoire!,.. 
Jésus-Christ est le véritable Dieu de l'histoire des hommes ; 
car, dit Pascal, « Jésus-Christ n'est pas seulement Dieu , mais 
c'est un Dieu réparateur de nos misères. » 

Mais, sans nous élever ainsi jusqu'aux choses célestes, tout 
ne nous manifeste-t-il pas sulfisamment sur la terre, Dieu dans 
l'hislouedes hommes? Ces révolutions qui viennent précipiter 
des races de rois, ou même des peuples tout entiers dans la 
poussière, ces ruines majestueuses que présente le champ de 
l'histoire, et qui se trouvent comme symbolisées dans ces dé- 
combres immenses que l'on rencontre au milieu des sables de 
l'orient , ne crieut-elles pas assez fort : Dieu dans l'histoire? 
Sans doute il est dos causes extérieures, des causes secondes, 
comme on les appelle, qui influent sur ces révolutions. Mais si 
l'examen en doit être l'ail , c'est précisément pour mieux ap- 
prendre comment elles ont servi la cause première. Si on né- 
glige cette cause, l'histoire n'est plus qu'une juxta-position 
aveugle de matériaux grossiers, de fraginens engendrés par le 
hasard, sans union, sans signification, sans vie. Gibbon, assis au 
milieu des ruines du Capilole, et en contemplant les décombres 
augustes, y reconnaît l'intervention d'un destin supérieur : il la 
Yoit , il la sent ; en vain voudrait-il détourner les yeux : celte 
ombre d'une mystérieuse puissance reparaît derrière chaque 
ruine, et il conçoit l'idée d'en décrire l'influence, dans l'histoire 
de la désorganisation, de la décadence, de la corruption de cette 
puissance romaine qui avait asservi les peuples. Cette main 
puissante qu'aperçut, à travers les débris épars des monumens 
de Romulus, des reliefs de Marc-Aurèle, des bustes de Cicéron 
et de Virgile, des statues de César et d'Auguste, des colosses de 
Domitienet de Commode, des tropliées de Trajan ou de Marins, 
et des chevaux de Pompée, un homme d'un génie admirable, 
mais qui n'avait point fléchi le genou devant Jésus-Christ, ne 
ia découvrirons-nous pas au miheu de toutes les ruines, et ne la 
reconnaîtrons-nous pas pour celle de notre Dieu? 

Et si nous découvrons Dieu dans l'histoire au milieu des rui- 
nes, ne le verrons-nous pas dans ces grandes apparitions , ces 
<Tands personnages , ces grands peuples qui se lèvent , sortent 
tout kcoup, pour ainsi dire, de la poudn- delà terre, et donnent 
une impulsion, une direction, une forme, une destinée nouvel- 
les? Ne le verrons-nous pas dans ces héros qui jailhssent de la 
société, à des époques déterminées, qui déploient une activité 
et une puissance au-dessus des limites ordinaires de la puissance 
humaine, et autour desquels se groupent, sans hésiter, comme 
autour d'an pouvoir supérieur et mystérieux, les individus et les 
peuples ? Qui les a poussées dans l'espace du temps, ces comètes 
k l'apparence gigantesque, à la queue flamboyante , qui ne pa- 
raissent qu'à de longs intervalles, répandant sui- la troupe su- 
perstitieuse des mortels, ou l'abondance et la joie, ou les fléaux 
et la terreur? Qui, si ce n'est Dieu? L'antiquité païenne déilie 
ses héros. Alexandrechercheparmiles dieux les ancêtres desquels 
il descend. Et dans le siècle le plus irréligieux , il n'est pas de 
grande gloire qui ne s'efforce de se rattacher de quelque manière 
au ciel. 

Quel serait l'état de cette terre, au milieu de tous les germes 
! destruction qu'elle renferme, si Dieu n'intervenait pas sans 
cesse comme pouvoir réparateur? Pauvre voyageur à travers 
Jes orages des siècles, tu marches dans les ténèbres, au milieu 
des vents , des bruits elfrayans et des torrens des cieux qui 
t'assaillent de toutes parts. Pourquoi ne perds-tu pas la route en 
c«lte obscurité? Parce que l'éclair fend la nue, et répand du ciel 
sur ton chemin une lumière qui dissipe les ténèbres d'ici-bas. 
C'est parce que Dieu intervient ainsi par des clartés soudaines, 
que le monde, malgré tous sesprincipesde dcsiructiou, n'a point 
encore péri. 

M;^i^• il est une preuve de Dieu dans l'histoire sur laquelle 
nous désirons particulièrement attirer votre attention. H y a 
<\siiis l'OtCûomie divine, dans le gouvernement divin, une loi 



de 



qui le paraclérise, ensortçquelàoj vous la trouvez vous pouTCZ 
dire : Ici est Dieu. Celte loi , la voici formulée dans les termes 
les plus simples : « Faire de grandes choses avec d'impercepti- 
bles moyens. » Ou si vous voulez ime formule donnée par Dieu 
lui-même : « Choisir les choses qui ne sont point pour abolir cel- 
les qui sont(i'l.i> Quand l'homme veut donner une impulsion, ou 
enfoncer seulement un pilotis dans la terre rebelle, pour soute- 
nir quelque jetée, voyez quel appareil il étale. Mais les masses 
immenses des cieux, le soleil, les étoiles, les planètes, se meti- 
vent sans qu'on puisse di'icerner aucun appareil, aucun échafau- 
dage, et les forces qui les mettent en mouvement sont, malgré 
leur inconcevable puissance , tellement injpeiceptibles , que la 
science ne peut les découvrir et les décrire. Si l'homme veut 
élever sur la terre lui ombrage, un abri , attendez les prépara- 
tifs, les matériaux , les échafauds, les ouvriers, les gravois , les 

fossés, les encombres Mais Dieu, s'il veut le faire, prend la 

plus petite semence que Penfant qui vient de naître eût enfermée 
dans sa faible main, il la dépose dans le sein de la terre, et, par 
ce grain imperceptible dans son commencement , il produit cet 
arbre magnifique sous lequel les familles des hommes peuvent 
trouver leur ombrage. Voilà la loi de Dieu. Eh bien , cette loi 
que vous voyez partout dans la nature, si vous l'observez aussi 
dans l'histoire , ne proclamera -t- elle pns que Dieu s'y 
trouve? ne vous ledémontrera-t-ellepasavec une évidence pour 
ainsi dire mathématique? Et sur quelle paj^e des annales des na- 
tions ne la lirez-vous pas?... Le Christianisme, pour citer un des 
exemples les plus frappans, qui a pris maintenant possession des 
portes des peuples, qui règne ou qui plane k cette heure sur 
toutes les tribus de la terre , de Porient au couchant, et que la 
philosophie incrédule elle-même est bien obligée de reconnaîti'e 
comme la loi spirituelle et sociale de cet univers , le Christia- 
nisme, ce qu'il y a de plus grand sous la voûte des cieux , que 
dis-je? dans l'immensité infinie de la création, quel a été son 
commencement?... Un enfant né dans la plus petite villede 
la nation la plus méprisée de la terre, un enfant dont la mère n'a 
pas eu même ce qu'a la plus indigente , la plus misérable femme 
de cette cité, une chambre , pour mettre au monde; un enfant 
né dans une étable et couché dans une crèche.... O Dieu ! je te 
reconnais là, et je t'adore!.... Et ne croyez pas que le Christia- 
nisme soit lui-même d'abord plus heureux et plus brillant que 
SOB chef. Il est depuis un siècle dans le monde , sans que le 
monde s'en soit aperçu, et. ces Tacite, ces Suétone, qui nous en- 
tretiennent avec tant de pompe de leur Tibère et de leur Ger- 
manicus, n'ont pour le Christianisme qu'une parole de mépris- 
qu'ils lui jettent en passant. N'importe ! ce Christianisme si 
méprisé dans ses petits commencemens , bientôt change le 
monde, renouvelle l'histoire, et manifeste le vrai Dieu au milieu 
des nations 



COLOIMÎES. 



M. DE SISMONDI ET M. DE COOLS. 

M. de Sismondi et M. de Cools ! voilà deux noms qui, 
quand il s'agit des colonies, ne peuvent guère se rencontrer 
sans se heurter ; en effet, M. de Sismondi a proposé un plan 
pour Paffranclnssement des esclaves , et île tous les plans 
proposés jusqti'à ce jour, c'est celui , !M. de Cools en con- 
vient, « où 1 on s'est le plus occupé de concilier les droits 
M d'une propriété consacrée par la loi avec le bien-être qu on 
» se flatte d'en faire sortir pour les travailleurs coloniaux;» 
mais enfin c'est un plan d'affranchissement, et le délégué de 
la Martinique est convaincu que « les lois organiques du ii 
» avril i8j3 ont fait pour l'état présent des colonies tout ce 
» qui était ji\ste, tout ce qu'elles peuvent, d'ici à quelque 
» temps, supporter sans danger, m Voilà donc deux systèmes 
dilli'rciis en présence, et deux systèmes se heurtent plus rii- 
deniiiit encore qun deux noms d'hommes. C'est ce que 
prouve la réponse que M. de Cools vient de faire à M, de 

(I) 1 Corinthiens I. 



LE semeur; 



47 



Sisnicuidi clans la Revue iiiensuellc d' économie politique, où 
celui-ci avait déposé k' fruit de ses méditations siu- les colo- 
nies. M. de Cools parle à son honorable adversaire le lau- 
ga§<' poli de la boiuic conipagnic ; mais quand les épées se 
croisent, peu importe que la poignée soit de cuivre ou qu'elle 
soit garnie de pierres précieuses; en pareille allaire, c'est à la 
pointe qu'on regarde. Or, il est bien évident queM. de Cools 
sait fort mauvais gré à M. de Sismondi de lu nouvelle direction 
qu'il vient de donner à la polémique sur les colonies et qu'il 
aimerait mieux, l'étoulfer qu'y prendre part, si l'aire se pou- 
vait. Malheureusement taire ne se peut, et les \ieux. argu- 
mens, les exclamations usées, les sophismes mille lois relû- 
tes viennent de nouveau se ranger en bataille sous la plume 
du délégué de la Martinique. 

Entre ces exclamations , il en est une que nous avons 
trouvée dans presque toutes les brochures publiées dans 
l'intérêt des colons ; c'est celle par laquelle on prête aux ad- 
versaires de l'esclavage un fanatisme aveugle qui, dit-on, les 
fait s'écrier : « Périssent les colonies plutôt qu'un pj-incipe!» 
Et quand on leur a dit cela, on croit avoir posé une question 
préalable, qui, si elle est résolue par la négative, assure la mê- 
me solution à toutes celles qui ont pour objet l'émuncipation 
des noirs. On ne veiU pas voir que s'il s'ag^it d'un principe 
vrai, cette accusation se détruit elle-même ; car il est de 
l'essence delà vérité, non_de faire périr, mais de sauver; le 
mensonge sape et renverse, la vérité éditie et conserve. Les 
sociétés ne se désorganisent jamais, parce qu'elles reposent 
sur un principe vrai, qui les mine; mais parce que quelque 
principe vi'ai leiu' manque, ou parce que les principes vrais 
qu'elles ont admis et réalisés, n'ont pas pour corollaires d'au- 
tres principes vrais également qui en sont les satellites obli- 
gés, et dont l'absence détruit 1 équilibre social. Ainsi, pour 
appliquer au\ colonies ce que nous venons de dire, ce n'est 
pas parce qu'on y a admis le principe de la propriété qu'elles 
périssent, mais parce qu'on y a méconnu et rejeté celui de 
la liberté indivitluelle. Ceux qu'on accuse de sécrier : « Pé- 
rissent les colonies j'iulùt qu'un principe ! » peuvent donc 
lépondre qu'ils ne diseût pas cela, mais qu'au lieu de former 
un vœu, ifs énoncent un axiome, et qu'ils déclarent , eu se 
fondant sur 1 histoire des peuples et sur le gouvernement 
moral et providentiel de Dieu, que les colonies périront plu- 
tô' qu'un principe. 

M. de Cools trouve parfaitement juste la critique que 
M. de Sismondi a faite du bill récemment voté par le par- 
lement britannique, pour l'atiVanchissement des esclaves : 
jusque-l.i il était naturel qu'il fût d'accord avec lui ; on 
lie pouvait pas, enell'et, lui supposer ime grande s\mpalhie 
pour un bill d'émancipation. Mais quand il en vient au plan 
d J M. de Sismondi , après im salut poli, voyant que M. de 
Sismondi veut aller en avant, il se garde bivu de le suivre • 
il se cramponne au contraire de ses deux mains à la i)laco 
où il se trouve et il cherche à l'y retenir aussi. Le système 
proposé lui paraît inapplicable; selon lui, le savant histo- 
rien de l'Europe au moyen-àgc viole toutes les règles de 
l'analogie en la supposant là où elle n'existe pas, en vouiaiit 
appliquer au maître européen et à l'esclave africain, le ré- 
sultat de transactions lentement accomplies en Europe 
entre le seigneur et le serf de même race. La diflerence de 
races est donc à ses yeux le premier obstacle au pian pro- 
posé. Les traits disliiielifs de la race africauie lui paraissant 
être le penchant k l'oisiveté et l'insouciance de l'avenir, il 
pense que les noirs ne travailleront pas autant qu'ils le font 
maintenant, si d'esclaves qu'ils sont on les transforme en 
métayers. Voici quelques-unes de sjs rclljxions à l'uppui 
lie sa thèse : 

« Les faits, dlt-il, ne manquent pas pour prouver qu'aucune 
traction de la famille africaine n'est , sur aucun pulut du -lobe 
aussi mdustneuie et aussi praJuci;\ e dans l'étal de liberté à là 
vente tort équivoque, que la naluie ou le hasard des évone- 
luens lui ont l.ate, qu'elle ne l'ea sous la domination de ses 
maures et sous le j.iu^» du travail ol)li-e. iJ'i,ii l'„n ,,pi,t con- 
clure, je ci-ois, (remarquez k conelnsiou !) que la servitude q'ù 
paralyse 1 industrie chez tantes les autres r^ccs, n , jusqu'à ri-é- 
sentmstitué pour celle-ci le mode le plus efficace d'initiation 
aux liabituaes d'un travail productif et régulier. Si donc le tra- 
vail dans son acception piulosonhique est un bien comme une 
desuualion pour 1 eipéce iuimaiue, eu t^nt que condilion prc- 
pîjere de icute civdisalion peiiVctioanée, on doit craindre dtn 



compromettre l'avenir et les habitudes par des changemens 
trop brusques dans la situation de ceux à qui on les a fait néni- 
blement coniraçter. » ' 

N admirez-vous pas ce raisonnement? Ne prepez-vous 
paspitie de ces pauvres colons qui onl péniblement à coups 
de iou;l qu'ils ont donnés à regret, et par des supplices in- 
ventes dans 1 intérêt de la condilion première de toute civi- 
lisation, fait contracter à leurs esclaves l'habitude d'un 
travai obligé, plus productif et plus régulier que celui au- 
quel ils se seraient livrés dans l'état de liberté'' C'est à peu 
près, quoique dans ce cas il n'y eût pas différence de cou- 
leur, 1 histoire des Israëhles , « faisant au pays d'Egypte 
n du morlier, des briques et toute sorte d'ouvrage qui se 
» lait aux champs, » et s'y montrant plus productifs et plus 
industrieux qu ils ne le furent plus tard en Judée, « parce 
» que tout le service cpi'on tirait d'eux était avec riL^ueur,, 
» (txodel, 13); » c'est aussi ceUe des forçats qu'on cou- 
traint au ti;avail dans nos bagnes. Mais c'est leur travail, ■ 
et non leur industrie, qui est excité par la force. L'industrie, . 
dans le vrai sens de ce mot, ne se développe qu'à l'ombre de ' 
la liberté. D ailleurs, nous demandons justement que les ' 
iicgres ne soient pas contraints à travailler autant que les' 
lieln-eiixetles galériens. Quelle prétention encore queceUé'' 
de vouloir changer par la violence la nature d'une race 
il liomm -s Les lacuUes ne peuvent pas plus être modifiées 
ainsi que les caractères , pas plus celles des peuples que 
ce! es des uidiviilus : Uieu a imprimé un cachet partieuRer 
a chaque race, et i n'appartient à aucune puissance de la 
terre de remplacer le sceau divin par un sceau humain. 

Si les théories de i>I. le baron de Cools sont insoute- 
nables, ses argumens sont tout aussi faibles. L'un des faits 
qu il cite pour prouver combien la servitude vaut mieux 
que la hberle pour les Alricains, c'est « que l'-s communi- 
» cations qui datent de plusieurs siècles entre l'Europe et le 
n littoral de 1 Ahique , n'y ont pas développé les moindres 
» rudmiens de civilisation , et que les récits des voyat^eurs 
» qui s: sont internés diuis ce continent, tels que Caillé et 
» les frères Lander, constatent un état social tellement rap- 
.. proche de la barbarie que la subsistance n'y est jamais 
n sulbsammenl garantie par l'état régulier des" cultures. » 
Il laut quelque courage sans doute, en un pareil débat, pour 
rappeler les communications entre l'Europe et le littoral de 
l'Afrique , et pour reprocher à celle-ci de ne pas en avoir 
profite pour se civihser; on sait de quelle nature elles ont 
ete. Ce sont les négriers qui ont surtout fait connaître l'Eu- 
rope a l'A l.ique , et ce n'est pas seulement sur le littoral 
que leur rnihu^nee s est lait sentir : pour faire la traite avec 
mohl, il a fallu y associer les tribus africaines elles-mêmes, 
leur enseigner , au lieu des bonnes mœurs , à régulariser le 
meurtre et le pillage ; leur porter, au lieu de la civilisation, la 
désolation : plaignons nous après cela de ce que nos relations 
avec 1 Ahique ont laissé ce continent dans un état voisin de la 
barbarie ! C'est parce que le fléau séculaire , que M. de 
(.ools nomme avec une sorte de pudeur le recrutemenl cifri- 
cam, s est prolongé jusqu'à nos jours que nous n'avons -lu 
être les éducateurs de cette race d'hommes ; ce n'est pas en 
chassant les noirs comme des bêtes fauves , qu'on peut les 
civiliser ; ce ii est pas ainsi que s'ysont pris les missionnaires 
chrétiens qui leur ont fait apprécier et adopter la vie so- 
ciale sur quelques points de l'Afrique ; aussi ce reproche 
inconsidéré , que nous avons plus d'une fois entendu faire 
par des Européens, ressemble-t-il à une balle qui retourne, 
en rebon lissant, vers celui qui l'a lancée. 

Nous avons établi que s'il était vrai cpie les noirs des colo- 
nies travailleraient moins dans l'état de liberté que dans 
1 état de servitude , la loi (|ui les transformerait en métavers 
aurait atteint son but , loin de le manquer; car ce fiuVlle 
doit produire , c'est justement qu'ils ne soient plus as- 
treints a un travail d'esclaves , c'est à dire à un travail qui ' 
ii.-.e et aorege la vie. Le premier argument de M. de Coo's ' 
est donc sans valeur. Examinons le second , et on !e ve-ra 
aussi ivlor'ii.-r de tout sonpoi.ls sur ccun. (|ul ne craignent 
pas tic lalleguer en ihveur du maintien de l'.-s;.!Rva:--p 




oscanc ; 



48 



LE SEMEUR. 



n Or, nous dit M. le ddputé de la Martinique, rien n'est 
moins exact que ce rapprocnement, qui repose sur une donnée 
en désaccord avec la réalité de faits; car l'auteur suppose la 
famille du cultivateur africain , tandis que cet élément , si né- 
cessaire à l'avenir de tout» organisation sociale , n'existe encore 
dans la race africaine que sous la forme d'un accident heureux. 
En effet , soit défaut de progrès moral , soit répugnance innée , 
le nègre semble craindre le joug des affections domestiques , et 
taudis que le serf russe trouve dans les joies du foyer la compen- 
sation de ce que le servage peut lui imposer de maux, le nègre 
préfère, à la femme de son espèce qu'il pourrait trouver sur la 
plantation à laquelle il est attaché , une maîtresse éloignée qu'il 
n'a vue qu'à une fête ou à un marché , et dont il ne peut cultiver 
l'intimité plus ou moins durable qu'au prix de longues courses 
nocturnes qui absorbent les heures destinées au repos. En vain, 

f)Iusieurs maîtres se sont efforcés , soit par moralité , soit si 
'on veut même par la seule impulsion d'un calcul d'intérêt , 
dont la conservation de l'esclave et la discipline de l'atelier ont 
tout le mérite , plusieurs maîtres , dis-je , se sont efforcés de 
provoquer les unions légitimes entre les esclaves des deux sexes; 
mais ils ont rarement recueilli le fruit des récompenses qu'ils 
ont offertes ou même données par avaace à ce sujet. Commen- 
cez donc par créer cet élément de la famille avant de pouvoir 
vous flatter d'en faire un auxiliaire pour la réussite de vos projets 
ultérieurs. » 

C'est-à-dire qu'un mal produit par l'esclavage est un ob- 
slacle à l'abolition de l'esclavage ! Eu effet, pourquoi les ma- 
riages légitimes sont-ils si rares parmi les escUves, sinon 
parce que l'esclavage les rend à peu près impossibles ? 
D'abord, au lieu de laisser libre le choix que l'esclave vou- 
drait faire d'ime épouse, vous le restreignez à en choisir 
une parmi les négresses qui se trouvent sur la plantation à 
laquelle il est attaché ; ensuite vous ne lui offrez aucune 
garantie pour la durée de cette vie de famille que vous 
l'engagez à commencer : qu'est-ce qui lui répond qu'après 
qu'il aura formé ces liens, d'autant plus intimes qu'ils sont 
plus sacrés, qu'après qu'il aura goûté comme mari, comme 

S ère , ce qu'il peut être donné à l'esclave de goûter des joies 
omestiques, ces liens sacrés ne seront pasbrisés en un instant 
par son maître , par intérêt, dans un accès de colère ou dans 
une pensée de libertinage? Pour que le mariage pût se 
concilier avec Pesclavagc , il faudrait que la famille du 
nègre ne pût jamais être séparée , qu'il lut impossible au 
maître, tantôt de vendre le mari en gardant la femme, tantôt 
de vendre les cnfans, en retenant les parons ; que la famille 
tint au sol, au lieu qu'un seul mot suUit pour en disperser 
les membres sur diverses plantationset même sur différentes 
îles, comme le vent d'automne détache et disperse Ç4 et là 
les feuilles d'un même arbre. Enfin, quels rapports de famille 
que ceux, dans lesquels le mari ne peut pas protéger sa f ?mmp, 
ni le père défendre sesenfans, ou exercer l'autorité paternelle 
sur eux ! Créez un code civil pour les noirs, proclamez-le 
comme ime charte protectrice, mettez-le en vigueur, et 
vous nous direz ensuite si les noirs ont une répugnance 
innée pour les affections domestiques. Mais vous ne le ferez 
pas ; de telles mesures vous sembleraient un attentat à la 
propriété, une restriction au pouvoir absolu des maîtres; 
et vous venez cependant alléguer en faveur du l'esclavage 
l'un des fruits monstrueux de l'esclavage (i) ! 

M. de Cools ne veut pas du système proposé par M. de 
Sismondi; le sien con-isle à s'en remettre aux maîtres du 
soin d'affranchir successivement les esclaves , quand et 
comme ils le jugeront à propos : « Ce qu'il est permis, dit-il, 
u de croire conforme à l'iiliilté publi(iue, à la morale et à la 
» justice, c'est que la llljerté soit toujours le prix réservé au 
M travail et à une hoiiorabl-^ industrie. L'esclave ((ui arri- 
» vera par cette voie aux honneurs de la robe- sociale, sci'a 
» non seulement iiiiaggrégal utile pour la cité, mais encore 
)i il sera le moniteur de civilisation le plus ellicace pour ses 
M anciens compagnons d'esclavage. « Voilà qui est fort beau 
sans doute ; malheureusement ii y a tout lieu de croire que 
plus nn esclave sera laborieux et actif, moins son maître se 
sentira pressé de le rcvèlir de la robe sociale ; il en tirera 
trop de profit pour s'en d(U"aire volontiers. Nous ne croyons 
pas non plus que les affranchissemens volontaires soient 

(1) A Bourî>on, on ne pcnl enlever un enfant à sa mère avant l'âge 
de dix ans; on ne peut non plus y séparer les é[)oux Icf^alcmcnl unis: 
pourquoi n en est-il pDS , du moins, ainsi dans toutes nos colonies? 
Ce serait quelque chose, en attendant mieux. 



jamais assez nombreux pour qu'ils puissent changer l'état 
social dans nos colonies. M. tle Cools nous annonce, il est 
vrai, un peu pompeusement que , depuis i85o , plus de 
1 5,000 titres de bbertc ont été accordés a une population de 
moins de 5oo,ooo esclaves ; mais nous voudrions bien sa- 
voir s'il ne faut pas comprendre parmi ces titres de liberté 
ceux accordés aux palronés, c'est-à-dire à des hommes qui 
n avaient pas de maîtres, qui n'étaient niesclaves ni libres aux. 
yeux de la loi, et dont le gouvernement devait nécessaire- 
ment fixer le sort. S'il en était ainsi, et nous avons tout lieu 
de le croire, les affranchissemens réels, ceux que M. de 
Cools nous présente comme n la meilleure répon»e en fa- 
» veur de la classe des propriétaires, » se réduiraient à fort 
peu de chose ; et , au lieu d'une bonne réponse, nous n'au- 
rions eu qu'une mauvaise réponse. 

Nous ne suivrons pas le délégué de la Martinique dans 
les excursions historiques auxquiîlles il se livre, pour prou- 
ver qu'on a déjà fait en grand, à la Guadeloupe et à Cayenne' 
l'essai de la théorie proposée par M. de Sismondi. Nous nous 
bornerons à lui dire , à notfe tour, qu'il n'y a aucune ana- 
logie entre les faits qu'il rapproche. Si M. de Sismondi juge 
à propos de pousser plus loin cette discussion , qui n'est 
pas sans utilité , il ne manquera sans doute pas cte le lui 
démontrer. 



Les AtTicÉDENt d'bn phociireuii-cÉkÉrai. — Rien n'est pins ordi- 
naire, lorsqu'un homme est élevé à de hautes fonctions , que de voir 
les journaux rechercher quels sont ses antécédens; on recueille avec 
soin tout ce qui se rapporte à sa vie politique ; souvent même on livre 
a la curiosité les détails de sa vie privée. Une feuille américaine, le 
Télégraphe d'jtibany , vient de commettre une indiscrétion de ce 
genre, à propos de la nomination de M. Butler, de cette ville, à la 
place de procureur-général des Etals-Unis ; et quoique nous soyons 
d'avis que nul n'a le droit de mettre le public dans la confidence de 
faits d'une nature intime, nous n'avons pas le courage de reprocher à 
notre confrère les révélations qu'il s'est permises. Le Télégraphe nous 
apprend que M. Butler, dont la nomination a été accueillie avec ap- 
probation par tous les partis , parce qu'on le regarde généralement 
comme un homme habite et consciencieux, et qu'on sent qu'il faut un 
tel homme pour des fonctions dont l'influence s'étend à tout le pays, 
a, pendant de longues années, rempli gratuitement les modestes fonc- 
tions d'instituteur dans l'une des écoles du dimanche de la ville d'Al- 
bany ; c'esl-a-dire que, comme des milliers de chrétiens des Etals-Unis, 
il a, semaine après semaine, consacré une partie du dimanche à en- 
seigner à de jeunes eitfans et à des adultes, à lire et à comprendre 
l'Evangile. Malgré s.a position sociale et ses devoirs publies, il n'oubliait 
pas que le premier devoir du disciple de Jéstis-Ghrist est d'amener des 
ignorans et des incrédules a la connaissance de la vérité. On admire 
beaucoup ces anciens Romains qu'il fallait arracher à la charrue pour 
les élever à la première charge de l'Etat ; mais il est peu de personnes 
chez nous qui sachent que beaucoup de sénoteurs, de députés, de juges, 
de hauts fonctionnaires des Etats-Unis, ont regardé comme un privi- 
lège de fonctionner comme instituteurs dans une école du dimanche, 
avant de siéger au sein du congrès, ou parmi les membres d'une cour 
de justice, ou d'une administration publique. Il n'est donc pas inutile 
de rappeler les antécédens du procureur-général Butler ; ils valent 
certes bien ceux des généraux et des consuls qui , de leurs propi'es 
mains, ensemençaient leur champ ou cultivaient leur vigne. 

Adolitios tes revues HiiiTiiREs DU niMAMCHE AUX Etats-Ukis. — Dans 
un rapport présenté au Président des Etats-Unis par le secrétaire d'état 
au département de la guerre, on lit le pissage suivant : 

« Les habitudes morales de l'armée sont l'une des meilleures garan- 
ties que puisse avoir un peniïle libre conti'c les usurpations du pouvoir 
militaire; aussi dans les périodes successives de celte administration, 
le département de la guerre a toujours été attentif à remplir une partie 
aussi importante de ses devoirs. Entre autres mesures q.i ont ete adop- 
tées pour inculquer au soldat des habitudes morales, vous avez récem- 
ment indiqué In cessation de toute espèce de revue militaire le diman- 
che, afin que ce jour puisse être exclusivement consacré à l'instruction 
et au perfectionnement religieux. Certainement il n'y a, dansdes temps 
de paix, aucune raison valable pour changer un jour de repos et de 
picte en un jour de para<le militaire . » 

Combien nous sommes encore éloignes, en France, d'être arrivés 
jusques-la ! A quelle époque entendrons-nous un ministre de la guerre 
tenir un si noble langage? Dieu seul le sait. On parle beaucoup, dans 
notre pays, de l'amélioration morale du peuple, mais on ne s'en occupe 
gueres: verba eli"ice\, prnierea ijiteniliil. U est possible que l'opinion 
soit assez sage et .assez, mûre dans quelques cantons de la Suisse, pour 
y faire adopter une mesure semblable a celle qui vient d'être prise aux 
Étals-Unis; nous signalons donc ce fait a l'altention particulière des 
chrétiens du canton de Genève, du canton de Vaud, etc. 



Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Selligue , rue Montuiarlre , n" 131. 



TOME III" 



N" 7. 



12 FÉVRIER 1854. 



LE SEMEUR 



J )T RNAL RELIGIEUX, 

Politique ^ t*hilosophîque et Lîttëraîre 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



# 



Le champ , c'est le monde. 
J/atih. Xin. 38. 



On s'-ibonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n» Il , et chez tou« les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 15 fr. pour l'année ; 
8 fr pour C mois ; 5 fr. pour 3 moii. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois , et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être aflranchis. — On s'abonne à Lausanne , au bureau du JVouvellisIe fraudais. — A Seucbàtel , clie» 
Michand , libraire. — A Genève , chez M°>' S. Guers , libraire. 



3IM. les Aclionnaires du Journal le Semeur sont inviiés 
à se rendre à l'Assemblée générale qui aura liai , le lundi 
24 février , à deux heures précises , au bureau du Journal, 
rue Martel , n° 1 1 , pour entendre le Rapport du Gérant sur 
le dernier exercice. 



SOMMAIRE. 

Retce roLiTiQUE : Des majorités dans le gouTernement représentatif. 
— RÉSUMÉ DES KocvELLEs POLITIQUES : Espagne. — Pologne. — Suisse. 
.—Savoie. — Angleterre. — France. — hmitikivRti: Confessions 
poétiques , par Gustave Deouikeac. — Histoiue nEticiEtisE : De 
l'Apologétique dans les premiers siècles de l'Eglise. — BioGR*rniE 
RELIGIEUSE ET POLITIQUE : Pomape II, roi d'Otahiti. — Miettes. — 
Mblakces : Statistique de l'instruction primaire en Belgique. 



REVUE POLITIQUE. 

,jSES MAJORITÉS, DANS LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, 

« Tous les liomnies sont naturellement aristocrates; le 
» tyran et le démagogue ne sont que des variétés de l'es- 
)) pèce , » a dit im homme d'esprit chrétien qui, en disant 
cela, ne songeait pas le moins du monde à faire allusion aux 
circonstances présentes. Il paraît cependant que, dans sa 
pensée, il y a dans le chef d'un parti populaire tout ce qu'il 
faut pour qu'au besoin il puisse un jour se transformer en 
membre d'un gouvernement exercé par des notables, et que 
ceux-ci à leur tour ne manquent d'aucune des qualités re- 
quises pour exercer, en temps opportun, une autorité arbi- 
traire et violente; ce qui revient à dire que l'homme, tant 
qu'il n'a pas été changé par l'Evangile, change selon les 



événemens, qu'il règle son langage sur sa positiou, et ses 
actes sur ses intérêts. 

Dans le gouvernement représentatif nous retrouvons les 
variétés de la classification que nous avons citée. Quoique 
l'f'lection ne crée qu'une aristocratie temporaire, l'existence 
de celle-ci a assez de durée pour qu'elle puisse se manifes. 
ter sous ces formes diverses; on reconnaît sans peine les 
tendances de l'une dans les minorités, et celleis de l'autre 
dans les majorités : c'est dps majorités seulement que noua 
voulons parler aujourd'hui. 

Quand les majorités, au lieu de se rallier autour de prin- 
cipes, se rallient autoiu- de simples iulérèls, elles suivent 
une marche digne de leur origine ; ou , pour parler nette- 
ment, elles n'agissent plus d'après des règles, mais dans un 
but, d'où il résulte que leurs succès positifs ne donnent pas la 
mesiu'e de leur inlluence morale. Souvent même les majo- 
rités eu viennent à se soucier fort peu de cette espèce d'in- 
fluence ; on peut même dire que plus elles sont compactes, 
plus leur indifférence .T cet égard est grande. S'agit-il de faire 
adopter une mesure qu'elles jugent utile à leur système , les 
majorités s'inquiètent peu de savoir par quels argumens elle» 
pourront la justifier aux yeux des minorités ; elles se comp- 
tent, et elles mettent leur confiance dans leur nombre , si 
elles n'ont pas confiance en leurs raisonnemens ; il arrive 
même souvent que les raisonnemens leur paraissent un luxe, 
et qu'elles laissent à leurs adversaires le champ libre pour 
discourir, pensant cpi'après tout le scrutin fait meilleure 
justice que la discussion. Les majorités ayant la certitude 
de l'emporter, peu leur importe de convaincre. 

Si vous en voulez la preuve , voyez ce qui se passe dans 
la Chambre pendant la session actuelle : voit-on souvent 
à la tribime les hommes qui l'assiégeaient sans cesse, quanti, 
ils étalent clair-semés sur d'autres bancs que ceux qu'ils 
occupent aujourd'hui? La chaleur d'expression que donne 
une conviction profonde , le raisonnement serré , l'argu- 
mentation habile , la répartie prompte et hardie , l'abon- 
dance des pensées , la clarté des vues , la véritable éloquence 
en un mot , tout cela n'a-t-il pas disparu avec la nécessité de 
combattre pour chaque pouce de terrain qu'on voulait dé- 
fendre ou conquérir ? Comme d'autres naguère, on dépense 



ëO 



LE SE^IEUR. 



sa vie dans les couloirs plus que dans In Chambre ; on ne se 
(iressesur les bancs que pour interrompre les discussions ou 
pour les abréger; on répond peu , ou l'on ne prend pas la 
peine de répondre bien, parce ([u'oasait que le résultat des 
débats ne dépend pas des débats eus-mèmes ; on suit, pour 
tout dire , les erremens de la majorité à laquelle on succède : 
nous ne parlons pas ici du but qu'on veut atteindre , mais 
de la manièi-e dont on s'y prend |)our arriver au but quel- 
fionqiie qu'on s'est proposé. 

I.e succès <le cette tactique serait complet si tout finissait 
dans la Chambre ; mais il est hors de la Chambre un jury, 
composé, non seulement de tous les électeurs , mais de tous 
les citoxens : d<;yant ce jury comparaissent la majorité et la 
minorité, et chacune d'elles n'a à sa barre qu'iiae seule 
rois, comme si ciiacune n'était qu'un seul homme. Là on 
ne compte pas les boules, mais on pèse les argvmiens ; là 
on ne prend pas les cris de colère et les personnalités pour, 
des raisons sans réplique ; là on ne pense pas qu'il ne soit 
possible de se préserver d'un excès qu'en faisant le sacrifice 
d'une liberté. Aussi les majorités compactes , les majorités 
qxii triomphent par le scrutin seulement, perdent-elles 
d'autant plus de terrain hors des assemblées législatives, 
qu'elles en gagnent davantage au sein de ces assemblées. 
.Juger de sa prépondéiance politique par le succès de 
lois adoptées quand même, c'est ressembler à cet homme 
tourmenté de terreurs paniques, qui, faisant tout ce qu'il 
faut pour ne pas mourir de faim , oubliait qu'on peut aussi 
mourir d'une indigestion. Jl en est des succès législatifs 
mal préparés et mal justifiés aux yeux du pays comme 
d<'s viandes indigestes; ils ne profitent pas à ceux qui les 
<?blii nnent. 

fout ceci est poin- nous une question morale plus en- 
core qu'une question politique : nos remarques ne portent 
pas en ce moment sin- les lois qu'on vote , mais sur la ma- 
nière dont on les vote. 11 ne suiHt pas , en effet , d'avoir 
raison ; mais, (piandon représente un grand pen|)le, il faut 
prendre som de hn prou>er qu'on sait ce qu'on fait, qu'on 
agit par des motifs honorables , et non par enirainement 
ou par suite d'un parti pris d'avance dans des intérêts con- 
testables. Nous en appelons aux membres de la majorité 
acIn'-Ue : l'indignation qu'ils éprouvaient sous la restaur.!- 
tion ne provenait pas seulement de la nature des iois dont on 
dotait alors la France, mais du dédain avec lequel la Cham- 
hre de M. de ^ lllèle prenait, à coups de majorité, des réso- 
lutions quVUe n^' se donnait pas même la peine de justifier 
auprès du pays, i h bien , la mcrne désapprobation serait 
encore excitée eu France, si on refusait aujourd'hui de te- 
nir compte de la conscience nationale , si , au lieu de cher- 
cher à s'assurer l'assentiment moral du public, oa voulait 
obtenir de lui une fol aveugle , qu'il serait criminel d'ac- 
corder à des hom:ues faillibles. 

Un homme d'état , qui a obtenu de ses admiraleui-s le 
surnom de premier homme d'état de soa siècle , Wdliam 
Pitt, savait bien de quelle importance est pour un gouverne- 
ment rai)probation morale du peuple. Quand la minorité 
dont Fox était le c\\fX fut réduite h une demi-douzaine, de 
membres, placés sous le poids de l'anlmadversion publique, 
le premier ministre ne manqua jamais de répondre aux dis- 
cours des membres de c:'tte faible opposition avec toute 
J'élendui-, toute la solidité et tous les égards qu'il savait de- 
^«^,à des hommes exerçant un contrôle jîul)lic et légal au 
nom de la nation. Ces efforts paticns n'étaient pas nécessaires 
pour réussir ilans la Chambre des communes ; mais ils l'é- 
tîient poin- faire Respecter par le pays ses, motifs aussi bien 
que ses actes. 



RÉSUMÉ DES NOUVELLES POLITIQUES. 

La régenle d'Espagne a rendu un décret d'après lequel 
tous les insurgés qui seront faits prisonniers devront servir six 
ans dans les régiinens de Gurta ou de la Havane, dans les com- 
pagnies des présides d'Afrique, ou dans les corps tenant gar- 
nison dans les îles de Cuba, de Portorico ou des Plidippines. 
Un autre décret crée une cour royale à Madrid et étai)i;t les 
démarcations des quinze cours loyales du royaume. La junte 
d'étal, OU police secrète formée en iSsS, a été supprimée; 
ses archives seront détruites. 

Les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse 
« prenant en considératiou l'intérêt égal des trois puissances au 
» maintien de la tranquillité et de l'ordre légal dans les provin- 
" ces polonaises soumises à leur souveraineté, « sont convenus 
par un traité que « quiconque commettra dans les étals de l'Au- 
'1 triche, de la Russie ou de la Prusse les crimes de haute-trahl- 
u son, de lèze-majcsté ou de révolte à main armée, ou qui en- 
" trera dans un complot dirigé contre la sûreté du trône et du 
« gouvernement, ne trouvera ni asile ni protection dans les 
>> autres étals. Les trois cours s'engagent au coniraire .à onlon- 
11 ner l'extradition iunnédiate des individus accusés de ces cri- 
>i mes, lorsqu'il y aura eu réclamation de la part du gouverne- 
1. meut auquel ces individus appartiendront. » 

Des Piéiiiontaiset des Italiens réfugiés en Suisse, auxquels se 
sont joints un certain nombre de Polonais, ayant à leur tête le gé- 
néral Ramorino, ont tenté un mouvementenSavoie. Usoiitvoulu 
y pénétrer par le canton de Genève ; mais les uns ayant étédé- 
sarjnésparles autorités genevoises, les autres ayant élé abandon- 
nés par le général Ramorino, dont la subite détermination est 
diversemeul interprélée , et étant en conséquence tombés dans 
un profond découragement, celle échauffourée n'a pas eu de 
suite. îl paraît que les insurgés s'attendaient à ce qu'une révolu» 
lion éclalerait au même moment sur plusieurs points de la 
Savoie et du Piémont. Ou les dirige sur Coppet, le cantonde 
Vaud ayant autorisé leur a linission provisoire. 

Le parlement anglais a été ouvert le 4 février. Parmi les. 
objels auxquels le discours du roi fait allusion comuie devant 
occuper l'attention des Chambres pendant la session, on re- 
marque l'état des corporations, l'administration et les elTelsdes 
lois sur les pauvres , les revenus et le patronage ecclésiastiques 
en Angleterre et dans le pays de Galles, et un arrangement 
relatif aux dîmes en Irlande. 

L'adresse., de la Chambre de.», lords a été votée après une 
courte discus,-.iou, dans laquelle lord Wellington a attaqué la 
marche du gouverneincut velativeuient aux aifaires du Portu- 
gal. Dans la Chambre deç, communes, c'est de l'élal di.' l'Irlande 
que les membres qui O'at pris part à la discussion de l'ailresse se 
sont surtout occupés. Lord Althorp , interpellé par M. Sheil , 
ayant déclaré que celui-ci avait , tout en combattant publique- 
uieut le biU caërcilll'sur l'Irlande , manifesté dans des conver- 
sations particulières le désir de le voir adoplé , il s'en est suivi 
uuc vive allei'ca ion enUe eux. L'orateur a ordonné que lord 
Altb-.n-p et M. Sheil fussent chacun remis à la garde d'un sergent; et 
l'.s n'ont été rendus à la liberté qu'après avoir promis de ne faire 
aucune provocation, comme aussi de ne répondre à aucune 
provocali.m qui leur serait faite à la Suite de ce début. Cet in- 
cident donnera probablement lieu ii une enquête. 

M. Dupont de l'Iiure a adressé sa démission à la Chambre.» Le 
» coup qui a donné la mort au milbeureiix Dulong, sou parent, 
» l'a, dit-il, frappé lui-même au cœur.u II exprime ausi un pro- 
fond découragement causé par la marclie que prennent les 
choses en France, et la conviction de ne pouvoir laire cucnn 
bien , à cause des entraves suscitées par le gouverneuunu et 
par la Chambre. o lii.'.i.-, 

La loi sur les crieurs, vendeijrs; et distributeurs publics a élé 
votée par 21Î voix contre \%i. Des ameudemens ayant pour 
but de ne prohiber que le cri public, en maintenant intactes et- 
libres la vente et la dislribuiion dans les rues; do conlicr, à Pa- 
ris, aux maires, et non au préfet de police, le droit d'accorder et 
de retirer 1 autorisation ; d'excepter de la né.essité d'être munis 
d'une autorisation les crieurs, vendeurs et distributeurs des 



LE SE»IELR. 



si 



journaux publiés contonnément aux lois de la presse , ont été 
successivement écartés par la majorité , qui a , au contraire , 
adopté un ameudemeut qui soumet aux restrictions de la loi les 
chanteurs sur la voie publique. L'article qui exige le timb.re 
des écrits de deux feuilles et au-dessous n'a p^is été mis a.ux voix, 
la Chambre ayant repoussé, en principe, de rendra les écrits de 
ce genre passibles d'un timbre quelconque. L'adoption de celte 
loi que M. Persil a nommée une loi (le sar/esse et de prudence, 
et qui est, en réalité, le rétablissement de la censure pour certai- 
nes publications , est l'un des faits les plus tristes qui aient eu 
lieu depuis la révolution de juillet. 

La Chambre a accordé au procureur- général près la cour 
royale de Paris l'autorisation de poursuivre M. Cabet sous la 
prévention de délits prévus par les lois delà presse. Ellea, dans la 
même séance, passé à l'ordre du jour sur toutes les pétitions relati- 
ves à la réforme électorale. Une discussion toute personnelle en- 
tre MM. d'Argout et Cabet occupait l'attention de la Chambre 
pendant le rapport et la délibération sur ces pétitions. Le ministre 
et le député sont venus s'excuser h la tribune des paroles impru- 
dentes qu'ils avaient prononcées, aiin de ne pas donner de nou- 
veau au pays le triste spectacle qu'il a déjii eu une fois depub 
le commencement de cette session. 



LITTERATIRE. 

Confessions poétiques , par Gustave Drouineal'. i vol, 
in-S". Paris, i854. Chez Charles Gosselin , rue Saint- 
Germain-iles-Prés, n" 9. Prix. : 8 fr. 

Le faux-titre du volume porte : OEuvres de Gustave 
Drouineau ! On peut bien croire que ce mot CCœitvres m'a 
pénétré d'iui certain respect, et m'a l'avorablemont prévenu 
pour M. Drouineau, dont je n'avais rien lu encore. Un au- 
teur dont on recueille les œuvres dès son vivant ! Cela n'est 
arrivé, dans le présent siècle, qu'à trois ou quatre grands au- 
teurs, y compris celui de l'Ane mort et de la Femme guil- 
lotinée ; l'écrivain donc qui vient de renfermer ses confes- 
sions dans cette brochure jaune que j'ai sous la main, doit 
être , comme on dit , une des sommités littéraires de l'épo- 
que : prenons donc bien garde à ce que nous faisons ; car 
juger un tel liomme, c'est presque juger le siècle qui Ta vu 
naitre ; et surtout soyons sévère : car pour qui le serait-ou, 
sinon pour ces rares génies dont la voix ébranle toute une 
génération ? 

Sérieusement, nous aurions désiré que l'éditeur de 
M. Drouineau eût épargné à la modestie de sjn client l'étonue. 
ment, sans doute pénible, devoir sou jeune nom écrasé sous 
le poids d'un si grand mot. jNoiis estimons le talent de 
M. Drouineau ; mais c'est pour cela même que nous soufflons 
à voir ce jeune poëte sous le soupçon de la vanité puérile, 
que supposerait nécessairement le choix d'un titre aussi fas- 
tueux, si ce choix était de sou fait. Mais laissons le titre, et 
venons au livre. 

Les modernes se vantent d'avoir enrichi la littérature de 
plusieurs genres nouveaux. On ne peut leur refuser l'inven- 
tion do la poésie égoïste. Elle a fleuri, on pourrait dire foi- 
sonné dans ces dernières années , d'une laçon très-remar- 
cpiable. La poésie matérialiste a prétendu à la remplacer ; 
mais l'arbre de Werther , comme un vieux saule creusé , 
pousse encore des jets inattendus ; et le livre de M. Droui- 
neau en est un. Ses Confessions poétiques , ainsi qu'il aij- 
pert par le titre même, sont une efflorescence tardive de 
cette poésie dont Childe-Harold est le type le plus éner- 
gique et le plus achevé. Je ne sais si le titre n'inspirera 
pas quelque défiance. Il allie deux mots dont le rapproche- 
ment paraît peu sincère. Peu de lecteurs croiront au parfait 
sérieux de confessions poétiques. Ils pensent peut-être qu'il 
est plus natiuel de se confesser en prose, et que versifier 



des aveux ;^ est avertir le lecteur de ne pas les prendre à la 
Idr'e. Qui sait ? peut-être diront-ils qu'un bon nombre de 
ces morceaux, rangés sous trois séries, rapportés à trois pé- 
riodes de la vie de l'auteur (Illusions, Lutte ^ Fat), sont anti- 
datés, et que le poète a conçu ces différentes situations, mais 
ne les a point traversées. Ils se tromperont sans doute ; mais, 
sans partager leur opinion, je pense que la prose, une prose 
sérieuse, eût mieux convenu au dessein sérieux de l'auteur, 
ne fût-ce que pour faire prendre ce dessein au sérieux par 
tous les lecteurs. 

A la vérité, l'auteur a pu être bien aise de faire une expé- 
rience en même temps qu'une confession. j II a voulu (c'est' 
lui qui nous l'ajiprcnd) faire cuircr la psv chologie dans le 
domaine de la po'^sie. Louable dessein , s'il n'était pas ac- 
compli depuis long-temps. La poésie, en tant qu'elle fait de 
l'homme son objet, n'est guère autre chose que de la psy- 
chologie appliquée. Si elle na4raile pas les questions ex ca- 
thedra, elle n'en est pas pour cela moins vraie, moins in- 
structive ; elle l'est davantage peut-être ; «telle a la vivacité 
par-dessus. Je ne sais si les poètes dramatiques ne sont pa* 
les premiers des psychologlstes ; du moins est-il vrai de dire, 
avec Vauvenargues, « qu'il est plus facile de c traclériser 
» les hommes que de fairc; qu'ils se cai'actériseut cux- 
» mêmes. » 

On conçoit, au reste, que toute âme réfléehissaule et con- 
templative pense avoir à dire quelque chose qui n'a point 
encore été dit. Si ses vœux, si ses craintes , si ses pensées 
sont essentiellement celles de tout homme, ces choses n'en 
sont pas moins individuelles en elle par la combinaison uni- 
que et non répétée des élémens dont son être est composé, 
et par la proportion particulière dans laquelle ils sont ré- 
,unis. L'esprit, surtout lorsqu'on est jeime, s'cKalte dans 
cette contemplation de soi-même. On se sent comme op- 
pressé sous le j>oids d'une révélation intérieure; on cherche 
à s'en délivrer en la communiquant ; ou plutôt on cherche 
à se l'approprier eu l'exprimant, s'il est vrai qu'en fait de 
propriétés intellectuelles, on u'a vraimeiit que ce qu'on .1 
donné. On pense devoir à l'uui\ers le secret de soq être ; on 
ne veut pas (c'est M. Drouineau qui parle ainsi) mourir sani 
s'e'ire révélé ; humble, on veut pourtant dire au monde la 
vaste pensée dans laquelle on vit ; toutes les âmes poétiques 
de notre siècle se sont, plus ou moins, donné cette satisfac- 
tion ; autrefois on s'en passait : les poètes ne parlaient d'eux- 
mêmes que peu et rarement ; et si de temps en temps il» 
prenaient ime place dans un coin de leurs tableaux , l'œil 
du lecteur les cherchait a\ec complaisance dans ce réduit 
modeste ; et le peu qu'ils révélaient d'eux-mêmes, arraché 
d'ordinaire par une vive émotion , était précieusement re- 
cueilli. 

Il n'est donc pas douteux que l'invention du genre égoïste 
nous appartient ; nous l'avons trouve vers la fin du siècle 
dernier ; bp.lle découverte ! ou plutôt beau résultat d'un état 
moralqui, interrompu ou dissimulé pendantquelquesannées 
par la préoccupation des événemeus publics, n'a l'ail dès lors 
qu'empy-er, et n'est pas prèsde s'adoucir. Cet état a pris son 
origine dans la mort des croyances , lorsque , l'ardeur do 
démolir éunt assouvie , l'àme , qui n'avait plus rien à faire 
s'est repliée sur elle-même, et s'est mise à se ronger pour ss 
nourrir. Voilà pourquoi notre siècle, si rigoureusement po- 
sitif d'un côté , est en même temps si rêveur et- si méianco- 
hque ; pourquoi l'âge de la statistique est celui des soupirs ; 
pourquoi la même épotpie a vu les prodiges de la machine à 
vapeur et les merveilles de la poésie morose ; et ce contraste 
durera jusqu'à ce que le siècle soit devenu tout-à-fuit maté- 
rialiste (ce qu'à Dieu ne pkiise) ou décidément chrétien. 

Un esprit poétique et délicat comme celui de M. Droui- 
neau a dû échapper moins qu'un autre à la contagion d'un 
siècle maUngre. Et il parait que son chagrin n'avait pas une 



i>2 



LE SEMEUR. 



cause unique. Une position dcsagréaljle , des travaux aux- 
quelsM. Drouincau n'a pas eu le bonheur d'attacher tout l'in- 
ttirêt qu'ils méritent, un vif besoin de renommée, et, s'il faut 
dire tout ce que nous croyons avoir pénétré, le désir presque 
aussi vif d'une position sociale plus élevée, semblent avoir 
rendu vi-aiment malheureuses quelques années de sa jeu- 
nesse. Il a mêlé, fondu tous ses chagrins ensemble, les plus 
mystiques avec les plus vulgaires, et en a composé une sorte 
«le maladie poétitpie dont il dit avoir été guéri par la foi. 

Car M. Drouineau pense avoir la foi. 11 ) a bien plus : il 
est l'apôtre et le chef d'une doctrine religieuse à laquelle il 
donne le nom de néo-chi-isliaiiisnie. A ce propos, il faut dire 
que l'auteur nous jette dans quelque embarras. Dans sa 
préface, il semble avouer son dessein, s'y attacher avec une 
nouvelle force ; « il ne se laissera point, dit-il, uilimiderpar 
M les attaques ; il est de ces hommes qu'on brise, mais qu'on 
» ne fait pas plier. » Mais vers la fin du recueil nous lisons : 

<i Je ne me suis pas dit dans un stérile orgueil: 
ji Mon feu ranimera notre foi presque éteinte. 
» L'hôte nouveau se tient humblement près du seuil. i> 

Quoi qu'il en soit de cette contradiction apparente, nous 
amions à répéter ici l'hommage qu'on a déjà rendu, dans 
ce journal, à la pureté des intentions de M. Drouineau. 
Une conviction sincère sera toujours l'objet de notre res- 
pect, tout persuadés que nous sommes qu'aucune erreur 
fondamentale en morale ou en religion n'est absolument 
eiempte de péché ; mais ceci tient plutôt à la coriiqjtion 
générale de l'espèce humaine qu'.à celle de l'individu; et, 
certes , celui qui a le courage de parler de Dieu à un siècle 
comme le nôtre , a droit à notre sympathie et à notre inté- 
rêt. Telle est, nous dit-on, la pensée desprécédens ouvrages 
de M. Drouineau ; il la poursiùt encore dans ses Confes- 
sions poétiques, qui commencent par décrire les illusions de 
l'homme naturel, et finissent par nommer l'Evangile. Le 
but est beau : est-il atteint ? 

Nous ne le croyons pas. D'abord , parce que la descrip- 
tion des états successifs par où a passé l'âme du poète avant 
d'an'iver au port , n'est ni assez, profonde ni assez liée. 
Quelques tableaux, bien choisis , bien vrais , pouvaient sans 
doute tenir lieu d'une exposition en forme ; mais vraiment 
les Confessions de M. Drouineau sont trop fragmentaires, 
et quelques-uns des objets sur lesquels il nous arrête sont 
un peu petits, comparés au sérieux de l'entreprise. Que 
l'auteur, par exemple , ait eu dans ses premières années le 
goût très-particulier de passer une partie de la journée 
étendu au soleil sur le toit d'une maison, ce souvenir d'en- 
fance , rappelé d'ailleurs avec grâce et fraîcheur, n'a qu'un 
assez mince intérêt sous le rapport psychologique. J'en 
pourrais dire presque autant de plusieurs autres morceaux. 
Même dans le second livre, intitulé Lutte, il se peut qu'on 
trouve plutôt des tourmens de bel esprit et de poète que 
des angoisses d'homme. Et pour tout dire , le poète ne lait 
pas sentir prol'ondémenl le besoin de la religion, parce qvie 
les maux qu'il d('crit , et dont il se plaint , ne paraîtront 
poignans et insupportables qu'à bien peu de monde. A pren- 
dre l'ensemble du livre, c'est une ré»éialion vraie, can- 
dide, mais superficielle; et si l'Iuimanilé n'avait, p^uu" 
s'enquérir d'une religion, que des motifs de celte sorte, 
l'humanité, je crois, s'en passerait long-temps. Au fait, la 
religion de ce livre, c'est de la poésie. L'auteur ne touche 
le côté sérieux , essentiel de la religion , que pour l'aban- 
donner aussitôt. Pourquoi, dit-il, 

« Pourquoi ne consulter que vos tristes sciences ? 
» JN'entendcz-vous jamais crier vos consciences ? » 

Mais il n'approfondit point cette idée; et le fait qui do- 
mine dans la religion de tous les peuples, qui a créé tous 
les cultes, et qui caractérise celui que l'auteur reconnaît 



pour l'œuvre de Dieu , le fait de la responsabilité morale 
et du péché, n'apparait presque point dans ce livre. En 
sorte qu'on ne peut s'empêcher, tant l'auteur parait peu sou- 
cieux de la première de toutes les questions, de le ranger 
parmi ces belles .îmes et ces cœurs tendres qui semblent 
n'avoir une religion que pour faire plaisir à Dieu. 

Après quelques déclamations du poète sur l'impuisance 
de la sagesse humaine, ^>rès qu'il a interrogé les plus illus- 
tres philosophes , qui , l'un après l'autre , passant auprès de 
l'auteur, lui montrent un ahime et ne répondent pas , voilà 
que tout à coup une belle dame, mystérieuse , vaporeuse , à 
laquelle il parle d'amour, lui montre « l'Evangile oui'ert au- 
près de lui. » J'en suis bien fâché ; niais c'est l'Evangile 
fermé : car s'il eût été ouvert , l'auteur y aurait trouvé autre 
chose que V égalité sainte résultat de V expiation, les dalles 
(les temples sanctifiées, la liberté pre'chée au serf en pleurs, 
et les blasons des tours féodales dominés par la doctrine de 
Christ. Je demande si c'est là l'Evangile, tout l'Evangile , si 
le poète n'a pas pris quelques rameaux pour le tronc ; je 
demanda même comment il est possible qu'un Evangile ainsi 
fait ait pu mettre fin aux angoisses de M. Drouineau , réta- 
blir l'harmonie dans son âme et l'unité dans sa vie. Il le dit ; 
mais c'est une illusion , car il n'y a nulle proportion , nul 
rapport entre les peines dont il se plaint et le remède qu'il 
leurapphque; il protesterait tte sa guérison, que je n'y croi- 
rais pas; et tout en respectant sa candeur, je lui dirais: Ou 
vous n'êtes point guéri , ou vous ne fûtes jamais malade. 

Le sens dans lequel on reçoit l'Evangile détermine jusqu'au 
ton et aux coideurs dont on fait usage pour le célébrer. Je 
n'ai pas besoin que M. Drouineau me récite soncredo pour 
savoir quelle est la nature de son Christianisme. Son style 
est un symbole tout entier , du moins un symbole négatif. 
Jamais vm chrétien dans le sens des apôtres et des pères 
n'eût trouvé sous les arceaux des vieilles basiUques quel- 
que chose qui s'appelle 

« Volupté rêveuse des pleurs. » 

Je ne sais si le P. Berruycr lui-même, qui a traduit la Bible 
en roman, eût dit que Jésus-Christ sur le Calvaire était 

« Heureux de ses douleurs qui rachetaient la terre. » 

Enfin, je ne crois pas qu'aucun interprèle candide de la 
doctrine évangéliquc eu reconnût l'esprit et le langage dans 
les vers suivans : 

« Heureux qui, de la foi méditant le mystère, 

)) Dans le cœur d'une épouse, habile solitaire, 

« Cullive riunnble enclos tracé par ses aieuï, 

» Elève ses enfaus dans la crainte des deux, 

1) Et s'exerce aux vertus : les vertus sont les ailes 

» Qui rapprochent les cœurs des voûtes éternelles. » 

Je regrette que le sujet m'oblige à citer ces vers, qui sont 
assez faibles; je dois à la justice de dire que M. Drouineau en 
fait ordinairement de bien midlleurs. 

Il v a une vraie saveur de poésie dans ces Confessions. 
Après tant de poètes, il est poète, lui, et à sa manière. Il a sa 
physionomie , dont on se souvient après l'avoir regardée , et 
qu'on se rappelle encore quand on en voit d'autres. Il laisse 
dans la mémoire l'empreinte d'une individualité très-dis- 
tincte. Cet élogi', dans mon intention, n'est pas petit. Il y a 
des poètes plus célèbres que M. Drouineau, à qui je ne pour- 
rais pas le décerner. Ce jeune poète confesse avoir quelque 
disposition à la satyre; quelques traits passablement acérés 
r(''pandus dans ses Confessions témoignent que ce dangereux 
talent ne lui eût pas manqué au besoin; il a mieux aimé se- 
mer de grâces naïves la peinture des virginales émotions de 
la jeunesse, des joies innocentes d'une condition commune, 
et des ineffables réminiscences des premières affections ; 
c'est là que son âme se complaît, c'est là peut-être le côte le 



LE SE3IELR. 



55 



plus natif de son talent. Hélas! il a bien senti 411e cette 
heureuse faculté d'évoquer tout cet univers enclianté du 
premier âge ne s'exerce qu'une fois dans la vie , sur la li- 
mite qui sépare le pays des rêves du pa\ s des réalités; !)ion- 
lôt l'image s'i'-teint ; "le regret, sans s'allaihlir, se décolore ; 
on se souvient vaguement qu'on fut heureux, maison ne sait 
plus comment on l'était ; l'âge mùr a perdu le secret de 
l'enfance : 

(I En vain pour rappeler ces beaux rêves qu'on pleure, 
)> Dans un demi-sommeil on cherche à se plonger, 
» Des suaves tableaux ce n'est plus déjà l'heure ; 
» Comme on songeait alors ou ne peut plus songer. " 

A ces beautés douces et attendrissantes M. Drouincau sait 
faire succéder , quand le sujet le comporte , l'éclat , la nou- 
veauté des images , et un mouvement de style très-vif. Le 
morceau intitulé /es Tapisseries a de la grandeur tlans l'ex- 
pression et dans la pensée. D'autres morceaux révèlent le 
don de sentir la nature et le talent de la peindre. Cependant 
la pureté des foriues n'est pas toujours proportionnée , chez 
ÎM. Drouineau, à l'énergie des contours et à l'éclat des cou- 
leurs. On croit sentir un talent qui n'est pas entièrement 
formé, qui n'a pas encore maîtrisé sou instrument ; on sent 
que l'alliance intime du fond et de la forme n'est pas encore 
consommée, que l'expression suit de fort près la pensée, niais 
ue naît pas avec elle, que le poêle doit quelquelbis attendre 
l'écrivain; enunmot, l'idée ne surgit pas toujours, chez notre 
auteur, armée de toutes pièces ; sa phrase n'est pas t'crj en 
naissant ; quelquefois c'est un travail subséquent qui l'élève 
péniblement jusqu'à sa forme. De temps en temps , à la lec- 
ture de ce volume, ces vers de M°"= Tastu me sont revenus 
en mémoire : 

« Mais jamais dans les airs mon aile balancée 
» N'a fermé sans fléchir la courbe commencée. » 

Notre poêle a dû, si je ne me trompe, connaître quelque- 
fois ce désappointement j mais l'es.ercice et l'élude promet- 
tent à son talent , encore peu expérimenté , une complète 
fusion de la pensée et du langage. Alors son st\le aura une 
clarté qui lui est quelquelbis refusée. Il ne tlira plus, comme 
dans son Inlroduciion : 

« Et seul j'encourageai ma fierté délaissée 
» A languir, auguste rebut. « 

ni, comme dans la même pièce : 

« Un nom ! c'est un garant pour les écrits de l'homme : 
» Il faul en renouer le culte interrompu. » 

Il évitera les ellipses diu-es et les appositions disgracieuses 
que présentent les vers suivans : 

« Tout l'epose harmonie.... » 

II La foi 

)i Porte les moins, dans l'idumée 
)) Brille étendard. » 
« .... Le bloc du granit colossal, 
» Etendu louiiiemeut, abrupte seigtieurie. >> 
n Mais on nie la ravit, escla\e par l'hymen. » 
« Rêvant des traits de femme, auge qui m'appartienne. » 

liCS images naturelles , les tropcs heureux viendront à lui ; 
il connaîtra toujours mieux le secret de ce langage dont il a 
dit avec grâce : 

« C'est un souple parler, naïve poésie, 
» Qui se plail dans le cœur ; « 

et il ne gâtera plus sa diction par des expressions comme les 
suivantes, qui sont tle véritalilcs contorsions du style : 

« De ses tiemblautcs mains éle\ant sur sa tête 
» Le prestige lointain du calice doré. » 
M Le liede éclat du jour, u 



« La nature 

1) Vous imprègne de son repos, n 

« Le ciel 

« Ce sublime manteau, de mondes tacheté'. « 

Il Par sa tendresse évaporant sa vie. » 

o Le malheur me tient-il d'un bras roide etphmbe? u 

Jamais plombé n'a eu celle acception. 

Il Quand on est fustige' d'une voix qui dit : Va ! » 

Il Qui l'aime ne saurait l'aimer du bout des lèvres. :• 

« Mais par iiislans il faut briser ce deuil. » 

« Méditer l'ouragan qui mange les rivages, » etc., etc. 

Enfin, une plus grande habitude de manier les armes poé- 
tiques permettra à notre atiteur d'être aussi correct , auîwi 
grammatical qu'il convient à un ancien professeur de belles- 
lettres, et qu'il sied à un vrai poëtc. Il ne dira donc plus : 

« Byron, loin d'Ecosse emporté ; u 
pas davantage : 

« Il en est de plus belle ; » 
encore moins : 

i( Toi qui donne une éternité. » 
et 

« Elle qui m'eût partout suivie. » 

Il ne lui en coûtera plus rien de choisir de préférence les 
termes les plus propres à ses pensées ; et, par exemple, dan^ 
ce vers : 

« Un cœur tel que le tien devait être nié, » 

de mettre méconnu à la place de nié. Car le cœur de By- 
ron n'a jamais été nié; je crois même , pour le dire en 
passant, qu'il est présentement assez bien connu , et que , si 
B\ ron a quitté sa patrie, a fui ses amis et sa famille , et s'est 
constitué \olontaire paria dans une société dont il eût pu 
faire , à tous égards , l'ornement , la faute en fut bien plus à 
lui qu'à l'injustice de ses semblables. 

Je suis un peu honteux de toutes ces critiques luinutieu- 
ses. L'objet principal de cet article était plus sérieux. Qu'il 
me soit permis d'v revenir en tinissant. M. Drouineau , cela 
est évident, a été touché de certaii>es lieautés de l'Evan- 
gile; il a senti par instinct que le salut de l'humanité était 
là ; et ce qu'il a pensé, il l'a dit avec candeur , avec émo- 
tion. Mais nous devons l'avertir encore une fois qu'il ne con- 
naît pas le fond de la doctrine évangélique; qu'il n'a ramassé 
que quelques vérités de détail ou d'application autour de la 
vérité centrale ; que l'iùangile, lel qu'il le conçoit , peut 
attendrir le cœur , enchanter l'imagination, mais ne saurait 
régénérer ni les individus, ni les sociétés ; que toute sa puis- 
sance morale et sociale est dans la doctrine de Jésus-Christ 
crucifié ; et qu'il faut que M. Drouineau embrasse cette doc- 
trine et s'en pénètre avant d'espérer de rien mouvoir ni de 
rien changer avec le levier puissant sur lequel il a mis la 
main sans connaitre le point juste où il faul appuver pour 
remuer un monde. 



HISTOIRE RELIGIEUSE. 

DE l'apOLOGÉTIQVE DANS LES PHEMtERS SIECLES 

DE l'Église. 

Le Christianisme fut soumis , dès son origine , à l'examen 
le plus sévère et aux plus violentes persécutions. Il n'en faut 
pas être étonné. Si Jésus-Christ eût consenti à prendre place 
à côté des autres dieux du paganisme; si l'Evangile se fût 
liorné à faire inscrire une religion de plus à la suite des 
mille religions diverses qui régnaient au temps de Tibère 
si les chrétiens n'eussent établi de séparation entre eux tt 

\ 



S4 



LE SEMEUR. 



leurs coiUemporaiiis que parla diÙ'éreuce de quelques noms 
propres et de (jui'lqiies formes o\tcricurcs, il est probable 
que la perséculiou u'avu-ait pas frappé les sectateurs du nou- 
veau Dieu de la Judée. Mais le (Jirislianisme réclama tout 
d'abord un rang liien supérieur à celui qu'il aurait pu obte- 
nir au bas du catalogue des cultes païens. L'essence même 
de ses doctrines et de ses préceptes le mettait en opposition 
avec toutes les divinités et toutes les formes existantes. Il 
commençait une guerre à mort contre toutes les erreius , 
toutes les itloles , tous les oracles , toutes les superstitions , 
tous les rites du paganisme. Il exigeait le rang suprême , et 
ne pouvait en accepter un autre sans se suicider. Il renvoyait 
avide tout ce qui profitait du culte mythologique , prèti'es, 
pontifes, orateurs, poètes. Il ne s'arrêtait pas même au seuil 
des temples, après s'en cire emparé; il descendait sur la 
place publiipie pour modifier les lois, changer les bubiuides, 
reconstruire la famille, et donner enfin à toutes choses une 
face nouvelle. Comment donc serait-on surpris qu'il ait été 
en butte à tant de haines , et que des échafauds se soient 
dressés, pendant près de trois cents ans, pour l'anéantir? 

C'est une opinion vulgaire , mais qui ne nous parait pas 
entièrement juste , que de supposer le paganismi^ presque 
éteint au siècle des apôtres. Il est vrai que beaucoup cle phi- 
losophes et d'hommes d'état ne cro\ aient plus aux divinités 
du polythéisme ; l'orateur romain avait des idées bien plus 
hautesque celles du peuple sur la nature des dieux ; César 
osait attaquer le fondement de toute religion , l'immortalité 
de l'àme , jusque dans le sein du sénat; Caton d'Utique 
cherchait des forces contre la mort, non dans les croyances 
populaires, mais dans les entretiens sublimes du Phaedon ; 
Octave proclamait , avant de rendre le dernier soupir, que 
la vie humaine n'est autre chose qu'une comédie. Nous ne 
contestons aucun de ces faits; maison doit reconnaître aussi 
que les hommes d'état et les philosophes ne tonnent par- 
tout qu'une très-faible minorité dans la masse d'une nation. 
La multitude était encore sérieusement attachée au paga- 
nisme sous Octave et ses premiers succès eurs; les vieilles 
opinions et les rites religieuN. du polythéisme étaient enra- 
cinés dans les mœurs, dans les coutumes et dans les lois. 
Ce vaste svstème était comme un temple antique dont quel- 
ques pierres sont tombées , mais qui reste encore debout 
avec ses plus fortes colonnes et son faite majestueuv. On 
raltael'aità l'existence du paganisme la grandeur, la force 
et la durée de l'empire, et le monde était déjà chrétien que 
Rome ne voulait pas encorr; ahattre 1 autel de la Victoire. 

Yoici donc le plus grand spectacle qui se soit o lirrt aux 
regards de l'homme dans la marche de l'esprit humain. 
D'un côté, une religion obscure , méprisée, soutr-ime par 
quelques individus sans lettres et sans pouvoir, adoptée par 
les petits et les pauvres, mais qui ne prétendait pourtant à 
rleii moins «lu'à détrôner tout ce qui n'était pas elle. De 
l'autre côté , un vieux culte national, .dont l'origme remon- 
tait plus haut que la ville même qui portail avec orgueil le 
nom d'éternelle ; un culte environné des plus magnifiques 
souvenirs et auquel se rattachaient les plus lointaines espé- 
rances. Ces deux religions sontau>t prises; elles ne peuvent 
vivre toutes deux sous le même toit et dans le même em- 
pire ; il faut que l'une chasse l'autre ou qu'elle soit elle- 
même chassée. Le lieu du combat, c'est une immense éten- 
due de pa\ s qui renferme cent cinquante millions d'hommes. 
Les armes sont , pour l'une de ces religions, la parole, la 
prière , la patience et les bons exemples ; l'autre attaque sa 
rivale avec le fer et le feu , avec toutes les armes que peut 
fournir la souveraine puissance. Quelle sera l'issu;^ de la 
lutte ? Tous le savent, et les incn'diiles mêmes sont,contiaiiits 
de l'avouer : l'Evangile a remporté la plus éclatante v ictoiie 
contre tous ses ennemis. 

Pendant que le Christianisme étaitencore au berceau, les 
écrivains de l'empire ne daignèrent pas descendre dans l'a- 
rène delà polémique pour se mesureravec lui; ils croyaient 
sans doute que les bêtes féroces de l'amphithéàlre sullisaieiil 
pour en finir. Tacite ne prononce qu'un mot de dédain sur 
cette religion qu'il qualilie d'exécrable superslition. Sué- 
tone , qui rapporte avec une miiiulieuse exactitude 1rs 
moindres événemens dont s'occupait la domesticité impé- 
riale, ne parle des chrétiens que d'une manière indirecte, 
et ne' leur donne qu'une ligne. Longin ne consent à se sou- 



venir que Moïse et Paul ont écrit qu'à l'occasion d'une 
question de rhélorique. Pline le jeune , qui faisait des let- 
tres siu- tous les su|ets, n'en écrit une sur les disciples de 
Christ que parce qu'il y est forcé parses fonctions politiques. 
Dans cette première période de. l'Eglise, les philosophes ne 
jugeaient pas que le Christianisme fût digne d'une discus- 
sion sérieuse ; e<' n'était pas 1^ peine , assurément , de se 
mettre en frais de logique pour terrasser un tel adversaire ! 
La nouvelle secte a^ait bien acquis im peu de renom, puis- 
qu'elle était décimée par le glaive ; mais ce renom n'avait 
aucune valeur aux yeux des hommes de lettres. C'était 
simplement le bruit que fait un bandit de grand chemin ou 
un pirate, lorsqu'il va mourir sous la vindicte des lois. 

Le Christianisme se trouva donc àsonavéïiemenl, non en 
présence des philosophes, comme il avait le droit de le de- 
mander, mais en face des empereurs. On s'imagina tout na- 
turellement que le moyen qui avait asservi le monde suifirait 
pour dompter une poignée d'hommes, et l'on eut recours à 
la force des armes. L'expérience était nouvelle. Il y avait eu, 
en d'autres temps , des persécutions p^irtielles contre ceux 
qui voulaient innover en religion, et quelques philosophes 
avaient été sacrifiés dans la lutte; mais une persécution gé- 
nérale, qui partait du Irône impérial pour s'étendre jusqu'aux 
dernières limites de l'empire; une persécution dans laquelle 
étaient engagées toutes les forces du pouvoir et tontes les 
terreurs de la loi ; une persécution qui se renouvela dix fois 
en moins de trois cents ans, et qui n'épargnait ni le sexe, ni 
l'âge, ni la science, ni la gloire; cette longue scène de ven- 
geance et de carnage apparaissait pour la première fois aux 
regards du genre humain. 

Il en résulta luie grande leçon, qui aurait épargné des flots 
de sang aux générations postérieures, si elle avait été mieux 
comprise : c'est que la force ne peut rien sur les convictions, 
que le glaive est le plus détestable et en même temps le 
plus faible de tous les niov eus pour combattre une doctrine 
religieuse, et que la conscience doit être libre. Une vérité si 
importante n'a pas été achetée trop cher au prix de dix per- 
séculions ; mais |)ourqiioi faïU-il que la chrétienté elle-mê- 
me l'ait tant de fois oubliée, après avoir servi à la démontrer 
au monde païen ? Pourquoi les plaines et les villes de toutes 
les contrées de l'Europe ont-elles été ensanglantées par de 
nouvelles persécutions religieuses ? C'est que le cœur de 
l'homme , qui fait le mal par instinct , n'apprend qu'avec 
une extrême lenteur à faire ce qui est juste et bon. 

Quoiqu'on n'ait employé contre le Christianisme, pendant 
plus d'un siècle, d'autres argiunens que le glaive et la flam- 
me desbiichers, les Pères de l'Eglise n'en essayèrent pas 
moins de transporter le débat sur un meilleur terrain. Ils 
composèrent des apologies de la religion chrétienne pour 
les présenter aux empereurs. Dans ces écrits, inspirés par le 
désir de répandre la connaissance de l'Evangile |>lutôt que 
par la peur du supplice . ils se défendirent avec une noble 
indignation contre les infâmes calomnies dont la populace 
poursuivait les chrétiens ; ils exposèrent avec simplicité leurs 
véritables croyances, leurs maximes de eonduile, et mirent 
à profit les époques où rallention publique était tournée vers 
les disciples du Dieu-Sauveur, pour faire un appel aux Ro- 
mains et pour les invitera entrer dans l'Eglise. Plusieurs de 
ces apologies sont parvenues jusqu'à nous; on remarque 
dansées sénérahles moiiumens du premier âge de l'Eglise 
une raison calme et droite , une justesse peu commune de 
raisonnement, et surtout une fervente piété. 

Jl était impossible, cependant, fpie la religion chrétienne 
parut toujours aux philosophes indigne d'être combattue avec 
les armes de la logique. Lorsqu'on s'aperçut que le pouvoir 
impérial était inquiissanl pour la détruire, et qu'elle mena- 
çait de supplanter complètement le culte national , il n'y 
avait plus moyen de l'accabler d'un superbe mépris , et il 
fallut, bon gie mal gré, commencer avec elle un débat phi- 
losophniue. Ce fut vers l'an i7(>(iue Celse attaqua le Chris- 
tianisme , et ouvrit uiu' diseussiou régulière. 11 apportait , 
dans celle lulte , la renommée d'un philosophe, la science 
d'un érudil et les subtilllés d'un dialeetieien. Son livre est 
perdu, mais une grande partie de ce qu'il renfermait a été 
conservée dans la réponse d'Origène. On y voit qu'il avait 
ramassé avec beaucoup d'ardeur et de fatigues les accusations 
auxquelles les chrétiens étaient alors en butte. Argumenssé- 



LE SEMEUR. 



m 



i'ieu\,sa«'C'asmes, Ijlasplà-iucs, impostures, ohscôiiilés, il n'a- 
vait rien omis de ce qui pouvait lui servir clans ccltt; grave 
controverse. Mais 11 rencontra im ail versaire plus fort et plus 
savant que lui, Origcne, (pii ne laissa aucun de ses raison- 
nemens sans réplique ; le discours de vérité , comme Celse 
nommait son recueil de mensonges , s'écroula et tomba en 
iioussière sous la main puissante du docteur d'Alexandrie, 
près Celse, vinrent Hicroclès et Porpiiyre; mais ils furent 
paiement réfutés et battus. Ils le furent , de l'aveu luèmc 



^ 



egc 

du peuple romain, puisque le nombre des disciples de 
Christ s'accrut avec une étonnante rapidité. Les aigmuens 
des philosophes eurent donc le même sort que leséehalauds 
des empereurs , ils se l)rlsérent contre le Christianisme , et 
ne servirent qu'à augmenter son inlUieuce. Dans les mau- 
vais jours où le bourreau avait seul mission de combattre 
l'Evansçile, les chrétiens confondii-ent leurs ennemis par leur 
inébranlable courage ; lors<[ue la philosophie entra dans la 
lice , ils la confondirent de même par une logique invinci- 
ble. Une religion qui triomphait à la fois dans le cirque et 
dans les livres, .sur l'échafaud et sur le terrain de la discus- 
sion , au milieu des flammes et dans les subtilités de la 
science, une telle religion devait «oumettrc le monde, et elle 
le soiraiit. 

Mais il restait peut-être tme dernière lutte à soutenir, 
\uie victoire décisive .i remporter. Il était désirable, sous 

Quelques rapports, qu'un seul homme réiunt en lui seul les 
eux forces <lu pouvoir impérial et de la science philoso- 
phicpie, de l'épée et de l'argumentation, pour soimieltre le 
Christianisme i» cette grande épreuve. Jusqu'alors les deux, 
adversaires de l'Kvangile avaient agi et frappé séparément. 
Lorsque la persécution déchaînait ses bêtes léroces et allu- 
mait ses bûchers, la philosophie se taisait. I^^orsque la philo- 
sophie se prit à parler, la persécution s'était assise, rassa- 
siée de meurtres et de sang. Mais qti'arriverait-il, si le 
même homme pouvait en même temps discuter et frapper, 
montrer au bout de ses arguraens la pointe du glaive, et 
éclairer ses démonstrations philosophiques des homicides 
Uieursdu bûcher? L'expérience eut lieu. Il se rencontra un 
empereur qui couvrit d'une tunique de pourpre le manteau 
du philosophe. Julien avait des qualités éminentes que per- 
sonne ne lui conteste plus aujourd'hui. Au contraire, plus 
pn prouvera qu'il était profond , subtil dans la discussion , 
instruit dans f's connaissances du monde anîi(pie, spirituel, 
Biordant, opiniâtre dans ses entreprises, plus notre argu- 
ment sera solide ; car, malgré tous ces moyens de succès , 
l'empereur Julien fut vaincu parle Christianisni'^. l>a Pro- 
TÎdence permit qu'il montât sur U: trône et qu'il réalisât 
tme partie de ses desseins pour manifester, de la manière 
la plus éclatante, la force de l'I'vangi'e. 

Aussi, quand ce dernier ennemi eut été renversé, le com- 
bat en faveur de la vérité du Christianisme lut suspendu 
pendant ])lusieurs siècles. Après un si terrible effort de 
l'erreur contre la foi chrétienne, l'Kgllse régna seule dans 
l'empire romain. Tout avait été épuisé, menaces, terreurs, 
supplices, ai-gnmens, éplgrammes, calomnies, et tout était 
lomjjé aux pieds de l'Evangile. Mais ce triomphe, recoimals- 
sons-le avec douleur, ('tait plus apparent que réel, et la 
décadence de l'Eglise commença p •ul-élrc du Jour où le 
monde ne refusa plus d'entrer dans son sein. 

L'idolâtrie, cha.ssée de toutes ses forteresses, employa la 
iiise pour se réintégrer dans l'empire romain. Elle ap^jrit à 
prier la lang\i> de l'Ecriture, elle se (it baptiser et nomm-r 
chrétienne, puis elle s'installa elTrontément dans les temples 
de Christ. Elle fut l'âme des cérémonies et des pompes du 
Christianisme (pii devint alors le Catholicisme ; elle couvrit 
les autels d'ornem^ns païens ; elle donna aux prêtres des 
rohes jwïennes ; elle rétablit les fêtes du paganisme, elle 
ressuscita même ses divinités sous les noms de la Vierge , des 
anges et des .saints. L'idolâtrie, vaincue dans les mots, eut 
sa restaurati.m dans les choses, et ce que n'avaient pu faire 
les plus san-lantes persécutions et les argumens les plus 
subtds, elle le fil peu à peu, en prenant les dehors d'une 
complète soumission. Pauvre Eglise de Christ ! elle fut sem- 
blable à un triomphateur qui s'endormirait après la victoire, 
et qui se laisserait surprendre et emmener captif par ceux-là 
Diêmes qu'il aurait terrassés! Le cœur de l'homme , cœur 
mauvais et nature Uement incrédule, seconda volontiers celte 



tactirpie de l'idolâtrie, et malgré le vaste réveil religieux, 
du seizième siècle , une partie de l'Eglise qui s'appelle chré- 
tienne est encore sous le joug de ce ^ieil ennemi. Puisse 
venir bientôt l'époque où le Christianisme paraîtra dans 
toute sa pureté , sans mélange tle paganisme ni de céré- 
monies empruntées au culte des idolâtres ! Dùt-il y pertlre 
la moitié de ceux qui portent son nom, il y gagnerait beau- 
coup. L'histoire des premiers siècles prouve que la véri- 
table force de l'Evangile n'est pas dans le nombre, mais 
dans la foi et dans le zèle des âmes qui se rallient sous son 
étendard. 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 

POMARE II , noi d'otahiti. 

rnEMIEH ARTICLE. 

Le .\ mars 1-97, les naturels de l'île d'Otahitl virent appro- 
cher de leurs cotes un navire anglais. C'était le Di/ff, commandé 
par le capitaine Wilson , qui avait long-temps été au service de 
la Cor.ipagnie des Indes. Découverte, trente ans avant , par Wallis, 
visitée deslors par les célèbres navigateurs Cooket Bligh, etquel- 
ipiefois par des vaisseaux maichands que le besoin do renou- 
veler leurs provisions ou des accidens de mer avaient forcés d'y 
toucher, Olahili n avait encore appris des Européens que l'usage 
des armes à feu. Ou avait souvent donné aux habitans de mau- 
vais fusils et de la poudre en échange des produits du pa^'s, et 
les guerres civiles, que la moindre circonstance suffisait pour 
rallumer, en éta eut devenues plus fréquentes encore et plus 
meurtrières. Le Duffnélail ni un vaisseau de l'état, ni un na- 
vire marchand; il appartenait à une société qui s'était formée, 
en 1795, à Londres, non dans un intérêt de commerce, mais 
dans le but de travailler aux progrès du Clirislianisme dans le 
monde. Cette société avait résolu d'envoyer dans les îles de la 
mer du Sud trente missionnaires, dont plusieurs étaient mariés 
et avaient des enfans , et le capitaine Wilson , l'un des direc- 
teurs de celle institution, ayant oHért de commander le Duff 
qui devait les transporter aux lieux de leur destin ilion, et ayant 
composé l'équipage d'hommes pieuv , le navire, chargé de ces 
messagers évangéliqucs , avait fait voile pour lOcéan Pacifique, 
et il venait de jeter l'ancre devant la première des îles auxquel- 
les il devait faire parvenir la Bonne-Nouvelle. 

De nombreux canots entourorent bientôt le vaisseau ; des 
hommes et des femmes du pays vinrent abord, et après ((u'on 
eût pu s'assurer de leurs dispositions p;icifîques , le capitaine et 
les passagers se décidèrent à aller à terre. Le rivage était ro'"_ 
vert d'indigènes, <iui se pressèrent autour rlj.^ étrangers. Ceux-ci 
remarquèrent parmi eux un jeune homme d'environ dix-sept 
ans, et une jeune femme qui pouvait eu avoir (luinze; ''s sç 
faisaient porter par des serviteurs, se tenant assis sur leur cou 
de telle sorte que leurs jambes pendaient sur la poitrine de 
leurs porteurs. Celaient Otou , roi d'Otaliiti, et Tetua, son 
épouse. Otou avait plus de six pieds de haut ; son visage alon^é 
ses lèvres épaisses, son nez aplati , rappelaieut les traits domi- 
nans des OtabiUens; sou teint était plus foncé que celui de la 
plupart de ses compatriotes j il portait de longues moustaches ,. 
et une petite toulfe au rueiitoii. , 

Otou était devenu roi , à la place de Pomare I" son père, le 
jour même de naissance, suivant un usage singulier qui existe 
dans ces îles , et d'après lequel le roi abdique en faveur de son 
lils, aussitôt que celils vient de naître. Quel que soit d'ailleurs 
alors l'état des affaires , le [cune enfant est proclamé roi , et son 
père est le premier à lui rendre hommage, bien qu'il continue 
à gouverner sous son nom. Peut-être le but de cette coutume a- 
t-il été d'assurer une succession paisible à l'héritier du trône, 
en affermissant d'avance son pouvoir. 11 arrivait sou\ent que le 
jeune roi devenant père à son tour, du vivant de son propre 
pèie, la dignité royale passait, sous les yeux de celui-ci, à la 
troisième génération ; l 'était en particulier le cas à cette épo- 
que; deux ex-rois, Pomare, père d'Otou , et Teu ou Hapai , 
son grand-père, vivaient encore. 

Le capitaine Wilson oflrit des présens au roi et à la reine. Les 
indigènes témoignèrent une grande joie de la visite que les 
étrangers venaient leur faire, et ils se montrèrent encore plus 
satisfaits, lorsqu'on eut réussi à leur faire comprendre, par i'in- 
lermédiaire de deux matelots suédois , qui habitaient depuis 
long-iemps l'ile, ayant fait naufrage sur ses côtes, que quelques-' 
uns d'entre eux a\ aient le projet de se fixer entièrement parmi ■ 
eux. Otou lui-même parut prendre peu d'intérêt à ce qui se 
passait : il fut très-diversement jugé par ceux qui le \irent dans " 



i)6 



LE SEMEUR. 



Y 

Je 



l 



cette occasion et dans les réunions publiques qui eurent lieu 
les jouis suivans, et l'on retrouve avec intérêt ces impressions 
si différentes dans le Recil du Fuyage du Dii/f, publié ii Londres 
en 1799. Les uns prirent pour de la morgue , pour de la dignité 
sauvage, ce qui ne parut aux autres que de la stupidité. Le mis- 
sionnaire Jeflerson, en particulier, avait très mauvaise opinion 
du jeune roij il pensait que de tous les habilans c'était le der- 
nier sur qui l'on pût espérer de produire quelque bonne impres- 
sion. Nous verrons, dans la suite de cette notice^ si cette ap- 
préhension était l'ondée. 

Les sujets d'Otou n'eurent pas de peine h comprendre de 
quel avantage le séjour des anglais dans l'île pouvait devenir 
pour eux , et ils résolurent de ne rien négliger pour les détermi- 
ner à rester. Lorsque le capitaine Bligh les avait visités, il leur 
avait promis qu'il reviendrait le.-, voir, et , dans l'attente de sou 
retour, ils s'étaient mis à bâtir pour lui une maison sur la baie 
de Malta\ ai, alin qu'il pût plus commodément séjourner à terre. 
Le 16 mars, dans une assemblée politique, à laquelle assistèrent 
les deux ex-rois, le roi Otou, Idia, sa belle-mère, Tetua , sa 
femme, et les principaux chefs de l'île, ils offrirent de leur 
jropre mouvement aux missionnaires de leur céder, non seu- 
ement cette habitation, mais toute la baie de Maltavai, pour s'y 
établir. Ils n'entendaient pas par là leur en lau-e don, m renon- 
cer aux droits qu'ils avaient sur cette portion du pays ; ils vou- 
laient seulement leur en accorder l'usage et les engager à s'y 
regarder tomme chez eux. Toute cette négociation fut conduite 
ar un vieillard nommé Ilaamanemane, qui était l'un des chefs 
.eRaiatea et grand-prêtre d'Otahiti. Le capilaineduX>«/^ voulant 
s'assurer de la durée de ces bonnes dispositions, leva l'ancre , 
afin de visiter d'autres îles de la Polynésie, laissant à Otahiti les 
missionnaires qui devaient s'y étabhr. Ayant terminé sa tour- 
née, il revint trois mois après, et y trouvant les mêmes rapports 
de !)ienveillauce entre les naturels et les anglais , il prit une 
dernière fois congé de ses compatriotes, recommandant à Dieu 
leurs personnes et l'œuvre difficile qu'ils avaient entreprise. 

Les missionnaires se mirent aussitôt à l'œuvre ; ils comprirent 
qu'ils devaient à la fois chercher à apprendre la langue diipays, 
et se livrer à des travaux mécaniques propres à lixer l'attention 
des indigènes ; ils sentirent également qu'il fallait , aussitôt que 
possible, donner à ceux-ci de justes idées sur le but de leur sé- 
jour parmi eux, et, à cet elfet, ils eurent, avec Pomare, Otou et 
les chefs, une entrevue pubhque, dans laquelle ils leur déclarè- 
rent , en employant Pierre le Suédois comme interprèle , que 
leur intention, en se rendant a Oiahiti, a\ait été d'enseigner aux 
iiabitans les arts utiles, la lecture et l'écriture, de leur faire con- 
naître le seul vrai Dieu, et de leur apprendre comment on peut 
être heureux après cette vie. Us les conjurèrent, dans cette mê- 
me occasion, de renoncer aux sacrilices humains <|u'ils étaient 
dans l'usage d'oflrir à leurs faux dieux, et en panicul.er à Oro, 
dieu ne la guerre , et ii l'inlauticide qui se praiiquait dans toule 
l'île comme la chose du monde la plus naturelle (i). Pour leur 
rendre la conservation de leurs enfans plus facile, ils allèrent 
jusqu'à déclarer qu'ils étaient disposés à construire une maison, 
cil ils se chargeraient volontiers d'éh'ver les enfans que les pa- 
rens conseni iraient à leur abandonner , au lieu de les mettre à 
mort. Les chefs écoutèrent ce discours avec surprise ; Pomare 
leur répondit que le capitaine Cook, pour lequel il professait un 
grand respect, avait déjà délournéles indigenesde l'iufanlicide, 
et il promit, au nom des principaux du pays , qu'on ne se con- 
formerait plus à cette horrible coutume; mais ce ne fureni là que 
de vaines paroles ; car il lit lui-même périr des enfans ((u'il eut 
plus tard. , . . 

La première année du séjour des missionnaires dans l'île se 
passa assez tranquillement, sans qu'ils pussent , il est vrai, ac- 
quérir un grand ascendant moral sur la population, mais aussi 
sans qu'ils eussent à soulfrir de mauvais traitemens de la part 
des habilans ; mais, en mars 1798, un événement inattendu eut 
lieti qui leur révéla tout à coup combien leur situalicm état pé- 
rilleuse. Le JYnutilus, venant de Macao, jeta l'ancre dans la baie 
de Matavai; et plusieurs matelots, qui s'étaient sauvés à terre, 
refusant de retourner à bord, le navire , dont l'équipage était 
considérablement réduit par celte déseriion, se voyait dans 
l'impossibilité de continuer sa roule. Le capitaine sollicita l'in- 
tervention des missionnaires auprès du roi ; ils se rendirent au- 
près de lui; maisOlou les reçut fort mal, et comme ils voulaient 
en appeler de sa décision à Pomare, son père, ils se virent , en 
allant à sa demeure, entourés par une troupe d'indigènes, qui, 
«'emparant de deux d'entre eux , les jetèrent dans une rivière 

(1) Nous ne nous proposons pas dans celte notice de rappeler ce 
que nous avons dcja dit dansd'aulres articles (Voyez Tome I", n"' 31, 
32, 34, 35 et 38) sur les mœurs des Otaliiticns j nous y renvoyons ceux 
de nos lecteurs qui désirent connaître toule l'ctcndue du change- 
ment produit a Otahiti par le Christianisme. 



près de laquelle ils passaient. Ils eurent beaucoup de peine à se 
sauver de leurs mains. Comprenant alors tous les dangers de 
leur isolement , ils tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire , 
et, prohtant de la présence en rade di,i navire, à Poccasion du- 
quel ils avaient couru de si grands dangers, ils résolurent pres- 
que tous d'abandonner l'île, et de se rendre, sur le JYauiilus, à 
la INouvelle-Galles-du-Sud. M. et M"" Eyre et cinq missionnai- 
res non mariés furent les seuls qui cédèrent aux vives instances 
que Pomare leur fit de rester. M. et M"" Henry , qui quittè- 
rent Otahiti à cette époque, revinrent, quelque temps après, s'y 
établir de nouveau. 

On u'a jamais bien connu la cause des mauvais traitemens 
auxquels s'étaient livrés les naturels ; mais il probable qu'Otou 
n eu était pas innocent. Il commençait alors à être mal avec 
Pomare, son père, satls doute parcé'que celui-ci voulait conser- 
ver toute l'autorité de régent, DÎen que le jeune prince se crut 
en âge de gouverner seul. Le vieux chef Haamanemane soufflait 
la discorde entre le père et le fils; mais Pomare eut recours à 
l'influence d'Idia, sa femme, pour se débarrasser de cet ennemi 
dangereux. Idia fit sentir à Otou combien il lui importait d'être 
eu bonne intelligence avec son père, et le roi résolut de sacrifier 
sou conseiller ; un des serviteurs d'Idia se jeta sur le vieillard , 
comme il passait auprès de la Colline de l'arbre isolé, et le tua. 
Cet événement tragique eut lieu le 3 décembre 1798. 



MIETTES. 

1. Ce qui prouve que nous sommes faits pour la vertu j 
c'est que toutes les vertus se tiennent , et sont compatibles 
ensemble, et non tous les vices. 

2. On se connaît bien en général, mais à chaque instant 
l'on s'ignore. 

3. Toutes les passions font mentir. 

4. Quand on est heureux, loué, porté par le vent de la fa- 
veur publitpie , il faudrait faire sa prière constante de ces 
paroles : « Seigneur I une épine de ta couronne ! » 

5. Le cœur n'est jamais uiconséquent, et rien n'est rigou- 
reux comme sa logique. 

6. IjC Christianisme a fait suer à la nature humaine toute 
sa méchanceté. 

7. On ilisait des premiers chrétiens : Voyez comme ils 
s'aiment! Qu'on ne dise jamais : Voyez comme ils se flattent ! 

8. La respiration s'allie à tous les mouvemens du corps , 
et la prière à tous les mouvemens de la vie. 

g. Ce vers du Mondain : ce Le superflu, chose très-néces- 
saire, » e>t fort joli: il serait admirable, appliqué aux. offices 
de la charité. 

10. Toute ))assion , au moment où elle nous domine , est 
Dieu pour nous. 

1 1 . L'humilité est comme la cendre, qui cache le feu et 
qui l'entretient. 

i?.. Un système de conduite, si hien conçu qu'on veuille 
le supposer, ne saurait donner autant d'unité à la vie qu'un 
sentiment dominant. 

i5. VoLiU^z-vous vous donner le spectacle d'une vraie 
rcconnaissiuiee ? faites l'aumône à la vanité. 

14. De tous les lambeaux de vérité qui pendent a. toutes 
les erreurs, on ne fait ])as la vérité. La vérité est comme la 
robe de notre Seigneur : elle n'a point de couture. 

i/). lléconcilier les circonstances avec nos désirs, ou nos 
désirs avec les circonstances, deux moyens de bonheur, dit- 
on. Le premier n'est pas à notre disposition, et n'est pas sûr. 
Le chrétien se soumet les circonstances en se soumettant 
à elles. 



Statistiqck de i,'i5STi>icTio?( PRIMAIRE EN Bbigiqoe. — Il y 8 en Bel- 
gique 5,220 écoles primaires. Les unes sont communales , les aiitrea 
mixtes (im nomme ainsi les coules communales qui reçoivent un «ub- 
si<le de la province ou de l'Ktal ), les autres privées. On verra par le 
tableau suivant le rapport qu'il y a entre le nombre de ces écoles et 
celui des enfans qui les fréquentent: 
2,170 école» communales .suivies par 105,131 garçons et 79,958 Tilles. 

4C9 écoles mixtes » 29,1G9 » 17,605 ^ 

2,590 écoles privées » 73,045 » 66,088 » 



5,229 écoles : 



207,345 garçons. 163,651 tAX*. ' 



11 y a donc, en tout, 370,996 élèves dans les écoles de î« Belgique. 
'- ~~ Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Seliigue , rue Montmartre, n» 131. 



TOME III . — N» 8, 



19 FEVRIER 1834. 



LE SEMEUR 



f 



JOURNAL RELIGIEUX 



Politique , Philosophique et Littéraire 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



ê 



champ , c'est le monde. 
Matih. XllL 38. 



On s'abonne à Paris, au bureau du Journal , rue Martel, n" 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs Je poste. — Prix: 15 fr. pour l'année ; 
8 fr, pour 6 mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, 1 fr. pour 6 mois, et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du NouvcUislc faudoU. — A Neuchàtel, chez 
Michaud, libraire. — A Genève, chez M"" S. Guers, libraire. 



OaOIAIRE. 

Ï^EVDE poLiTiQt'E : Dc la négation des vérités religieuses par des 
feuilles politiques. — Résimé des nouvelles tolitiques : Buénos- 
Ajres. — Mexique. — Turquie. — Espagne. — Suède. — Al- 
lemagne. — Angleterre. — Suisse. — France. — Littérature : 
Lei Idylles de Théocrite , traduites par M. Firmi>- Didot. — Phi- 
LosopHiE RELIGIECSE : De l'étude des sciences dans ses rapports avec 
les sentimens religieux. — Biographie religieuse et politique : 
Pomare II , roi d'Otablti. (Suite.) — Miettes. — Ansonce. 



REVUE POLITIQUE. 

DE LA MJGATIOIV DES VÉRITÉS RELIGIEtJSES PAT. DES FEUILLES 
POLITIQUES. 

Voici la Tribune, toute fière de ses quatre-vingl-dii pro- 
cès , dont elle a raison , en effet , d'entretenir tout venant , 
puisque son importance politique résulte surtout de ce que 
le pouvoir s'impose la tâche de lacérer, chaque semaine , 
une de ses feuilles , qui nous accoste rudement pour nous 
reprocher notre foi et nous dire quelle est la sienne. Nous 
savons qu'elle a l'habitude des gros mots ; ce n'est donc pas 
:hose dont nous nous formalisons. La Tribune s'y prend 
ivec nous comme avec tout le monde , c'est-à-dire qu'en 
lous parlant , elle nous met le poing sous le nez ; d'autres 
Jtent le chapeau , mais n'importe : il s'agit ici d'idées, et non 
le pantomime. 

Le prétexte de l'attaque de la Tribune, c'est notre article 
:ur le duel dans lequel a péri le malheureux Dulong.w C'est, 
1 dit-elle , un jargon de sacristie infatué de puritanisme , 

> qui n'est pas écrit pour nos oreilles , ni pour nos intelU- 

> gences ! » Tant pis poiu- vos oreilles et pour vos intelli- 
[ences ; car cela prouve que pour être approuvé de vous, il 
aut, non seulement blâmer ce que vous blâmez , mais, par 



un effort dont notre logique n'est pas plus capable que notre 
morale, le blâmer en faisant abstraction de ce qui le rend 
surtout blâmable : vous voulez que, comme vous , nous ju- 
gions en hommes de parti , en hommes passionnés, non 
d'apit;s des principes , mais selon les événemens et les 
intérôtî . 

An reste , vous ne vous en cachez pas , et puisque vou.s 
avez la franchise de dire au monde où vous en êtes en fait 
de religion et de morale , nous nous ferions conscience de 
ne pas donner cours à votre profession de foi : « L'ordre 
» moral à constituer, dites-vous , ne peut plus maintenant 
» avoir d'autre catéchisme qu'une formule des devoirs et 
» des droits sociaux. La métaphysique doit maintenant avoir 
» sa déduction morale , son application progressive dans la 
» sociétépolitiquc. La révolution renverse et construit,parce 
» que son royaume est de ce monde : nous sommes ses fi- 
» dcles croyans. Hier notre œuvre commençait par le mar- 
» tjre : nous l'avons poursuivie , et chacun sait que nous ne 
>i reculerons jamais pour la mener à Ijonne fin. La foi révo- 
)i lulionnaire est la seule religion de notre siècle ; sa messe 
» ou son prêche s'appellent propagande ; sa communion , 
» l'association; son sacriliceest le dévouement des citoyens 
» à la chose publique ; son baptême est le baptême du sang. 
» L'expérience de ces ti'ois ans passés , et de ceux qui vont 
» suivre , enseigneront assez à ceux qui naîtront de nous et 
)i viendront nous juger un jour, si jamais religion eut dans 
ji les siècles anciens tant de prophètes , tant de soldats, tant 
u de miracles et tant de foi . » 

Que résulte-t-il de ces paroles qu'on croirait prononcéeji 
dans le délire ? rien , si ce n'est qu'entièrement absorbés par 
les intérêts terrestres, les écrivains de la Tribune sont aussi 
indifférens aux intérêts éternels de l'homme que si le maté- 
rialisme avait été mis hors de doute par les démonstrations 
les plus rigoureuses! Si nous leur disions que l'histoire des 
hommes en général , comme celle de chaque homme en 
particulier, tend à prouver que le monde visible et tous les 
intérêts de cette vie, même les plus nobles, sont trop petits 
pour remplir l'âme humaine, et que nous ne sommes ici-bas 
que pour chercher la route de notre véritable et éternelle 
patrie, ils souriraient de pitié. Si nous leur parlions des exi- 




m 



LE SEMEUR. 



gencesde la conscience, exigoiicesiVaiitant plus pressantes, 
sans doute, qu'on les écoute et qu'on leur obéit davantage , 
mais qui font tôt ou tard sentir leur aiguillon à l'homme 
même qui y a été le moins attentif, ils s'irriteraient. Nous nous 
bornerons donc , pour le moment ,à conseiller à chacun d'eux 
d'étudier ce que sont les hommes, dans son propre cœur , le 
seul qu'il puisse soumettre à une observation directe, et a 
comparer ce qu'il y trouvera avec ce que le Semeur dit de 
la nature humaine. Après avoir fait sérieusement cette élude, 
que les rédacteurs de la Tribune nous adressent de nouveau 
et sérieusement aussi la parole, s'ils le jugent à propos; 
nous serons prêts alors à discuter avec eux , mais d ne nous 
convient "pas de soutenir un entretien qui commence par des 
blasphèmes et par des cris de colère. 

Au surphis , nous ne rendons pas les opinions politiques 
de la Tribune responsables de ses négations religieuses; 
on peut préférer telle forme de gouvernement à telle autre, 
sans que personne soit fondé à en conclure qu'on est nicré- 
dule ou croyant. Si la religion Inllue sur la politique, c'est 
qu'elle crée les bonnes mœurs et qu'elle répand les vraies 
lumières, mais ce n'est pas qu'elle favorise la monarchie ou 
la république. Nous connaissons d'c^cellens chrétiens qui 
font grand cas du système américain , comme aussi des 
gens qui croient à peine à l'existence de Dieu, tout en 
croyant de tout leur cœur au principe de la légitimité ou de 
la quasi-légitimité, el vice versa. Une conversion religieuse 
ne suppose donc pas nécessairement une apostasie politique ; 
nous le disons, non que nous trouvions rien d'admirable dans 
les doctrines sociales de la Tribune, mais pour être bien 
compris. 

S'il fallait prouver cette dernière thèse, nous renverrions 
nos lecteurs à la Gironde, revue de Bordeaux, qui nous 
combat avec plus d'urbanité que la Tribune , cela va sans 
dire, mais, si l'on v regarde de près, par les mêmes motifs. 
I.a Gironde prêche un matérialisme vodé ; elle érige l'utili- 
tarisme en doctrine morale, et elle ne comprend rien à l'opi- 
nion de ceux qui considèrent l" Evangile comme la puissance 
de Dieu pour le salut de tous ceux qui croient, qu'ils soient 
individus ou peuples. Sa grande objection, c'est que la 
foule ayant une prévention défa\orable contre l'Evangile, 
ce n'est pas le moment de le lui présenter, parce qu'il est plus 
rationnel de s'adresser aux sympathies qu'aux antipathies. 
Cela revient à dire qu'un remède cesse d'être efficace, quand 
le malade détourne la tête, parce qu'il craint son amer- 
tume; en monde il n'est guère, il faut le dire, que des remèdes 
amers. La Gironde n'est pas de cet avis : « Quelque trivial 
« que puisse paraître le moyen, dit-elle, il n'en est pas moins 
» vrai que la réforme du pol-au-Jeu et la reconstitution du 
» ménage, basées sur l'association, conduiraient directement 
» au bonheur matériel, et le lien le plus intime unit celui-ci 
» au bonheur moral. » C'est là jouer sur les mots : le vrai 
bonheur moral est inséparable de ce qu'on pourrait nommer 
la santé morale, et celle-ci ne dépend pas des circonstances 
extérieures, qui produisent le lionheur matériel. Il y a entre 
ces deux ordres d'idées tout un abîme. Les écrivains de la 
Gironde se trompent sur le but de l'Evangile : selon eux , 
les passions éunt le terrible ennemi que les moralistes et les 
législateurs ont eu, de tout temps, à combattre, l'Evangile a 
dit : comprimons , comme le code a dit : réprimons ; et la 
morale de l'un ne pouvant produire l'effet qu'il annonce , 
l'autre est obligé d'employer ses gendamies pour obtenir le 
résultat plus modeste qu'il se propose. Mais c'est là une er- 
reur fondamentale, qui dénature entièrement le Christianis- 
me : l'Evangile ne dit nullement qu'il veut comprimer les 
passions mauvaises, mais il dit qu'il veut les détruire et les 
remplacer par des passions saintes ; il met deux sentimens 
contraires en opposition, et en même temps qu'il se prononce 
contre l'amour du monde et pour l'amoiu' de Dieu, il dé- 



clare que l'Esprit - Saint se charge de produire dans 
les cœurs un changement qui en règle les affections. Ce 
changement est si complet qu'il est nommé , dans la Bible, 
une régénération et une nouvelle naissance : faire naître de 
nouveau est, certes, autre chose (pe comprimer. Se servir 
de ces expressions, est peut-être du puritanisme, comme dit 
la Tribune, ou du rûysticisme, comme pourrait dire la Gi- 
ronde; nous ne disputerons pas sur les nwts; mais il est cer- 
tain que ces mots tirés de l'Evangile expriment un système 
que ces deux feuilles n'ont pas compris, et dont la hardiesse 
même assure l'immense portée, s'il est vrai, ou, pour tout 
dire, s'il est divin. 

Méconnaître l'Evangile , quand il s'agit des intérêts mo- 
raux et politiques des hommes est une faute aussi grave que 
le serait celle de nier le soleil en s'occupant de leurs intérêts 
matériels. Les hommes sont ainsi faits que sans lumière 
ils ne peuvent se livrer à aucun labeur, et que sans amour 
ils ne peuvent exercer aucune faculté morale ; or, s'il n'est 
pas de clarté sans le soleil, il n'est pas non plus d'amour sans 
l'Evangile. Pour le prouver, nous ne pouvons ici que ren- 
voyer ceux qui le contestent à l'Evangile lui-même. 



— ««i^^^O- 



BESUME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

De nouvelles agitations ont eu lieu dans plusieurs états de 
l'Amérique du Sud. Le général Viamont a été élu gouverneur 
à Buénos-Ayres , en reniplacenient du gouverneur Burcura, 
qui avait offert sa démission, parce que l'arniée du gouver- 
nement ne comptait que 5oo hommes mal équipés, tandis que 
les mécontens en avaient ^,000 bien armés. La plupart de ces 
troupes se sont aussilol soumises. 

Dans le Mexique, Santa-Anna a adressé une proclamation à 
ses concit03ens, pour leur annoncer que l'ébi'anlemenl de sa 
santé le force h se retirera la campagne. Après leur avoir mon- 
tré à quel point rélasllcité de la constitution leur fournit des 
moyens de réparation et de conservation, il ajoute : « Eclairez 
1) l'opinion publique, donnez la plus grande publicité aux délibé- 
>) rations nationales, obéissez à la voix du peuple, el le congrès 
» mexicain satisfera tous les vœux. >> Il finit en leur recomman- 
dant l'union, et en déclarant qu'il n'a aucune injure àpardonner, 
parce qu'il les a toutes oubliées. 

liCS ambassadeurs de-'"France, d'Angleterre et de Russie ont 
adressé une note aux hobitans de Samos pour les sommer de se 
soumettre à la Porte Ottomane dans un délai de deux mois: 
passé ce terme, il ne leur sera plus permis de naviguer sous un 
autre pavillon que celui du sultan. 

Des escarmouches continuent à avoir lieu en Espagne entre 
les troupes de la reine et les carlistes. La cause des volontaires 
royalistes de Madrid a été jugée par la cour de cette ville : 
soixante-treize d'entre eux ont été condamnes à mort, Us autres 
l'ont été aux travaux forcés à perpétuité. La reine a rendu 
plusieurs décrets importans. Le conseil des Indes, espèce de 
gouvernement in parlibus pour les possessions d'outre-mer, 
a été supprimé ; les atlributions du conseil de Castille ont été 
complètement changées : c'est aujourd'hui un simple tribunal 
suprêuie, comme notre Cour de cassation. MM. de Aguso et de 
Tapia ont été chargés de la rédaction d'un nouveau code civil. 
Il n'est toujours pas question de la convocation des cortès. 

Le roi de Suède a ouvert le 5o janvier la diète du royaume. 
On remarcpie dans son discours un passage où il affirme que les 
.( améliorations des institutions du pays doivent puiser dans 
» une discussion approfondie et dans les leçons de l'expérience 
» la seule iuipulsion qui puisse leur devenir utile. » Après avoir 
plusieurs fois nippelé les effets de la protection de Dieu , il finit 
en le priant de bénir les travaux de la diète. 

Rien n'a encore transpiré sur les délibérations du congrès des 
ministres réuni à Vienne. Les jonrnaux allemands s'occupent 
par-dessus tout des résultats probables du système de douanes 
prussien. « Il est certain , dit à ce sujet la Gazette de Leipzig , 



LE SEMEUR. 



iî9 



1. que la Prusse, en se mettant à la tète Je l'union, a fait un plus 
)) grand pas et a pi oihiit un év(?ncment plus important que tons 
i> ceux que nous avons vus depuis la guerre européenne, il y a 
)> 20 ans. Ce qui antérieurement eût paru impossible sans nne 
]) guerre ilcsastreusc, a été obtenu au sein de la paix la plus pro- 
» fonde. On dirait qu'il a été formé un état commerçant de uS 
» raillions d'hommes, qui maintenant n'ont plus qu'un seul et 
» même intérêt commercial, et qui, dans quelques années, se 
» trouveront liés par des rapports si multipliés que leur sépara- 
» tiou ne pourra être considérée comme chose facile. » 

L'aflaire de lord Altliorp et de M. Sheil a eu un dénouement 
satisfaisant. La chambre des communes a nommé un comité 
chargé de faire une enquête sur toutes les circonstances qui s'y 
rapportent ; et ce comité ayant demandé qu'on lui adjoignit un 
ami intime de M. Sheil , avec lequel ce dernier put communi- 
quer et qui pût faire valoir les motifs ii l'appui de sa défense, 
l'adjonction de M. O'Coimell a été décidée. La commission a dé- 
claré, dans la séance du i.}, avoir la certitude de l'innocence de 
M. Sheil. Lord Althorp a ajouté que les explications données 
l'ont fait revenir sur le premier jugement qu'il avait porté ; il a 
même reconnu qu'il a peut-être, dans le principe, agi un peu lé- 
gèrement pour un ministre. M. Sheil s'est levé à sou tour : 
CI J'accepte lajustification du noble lord, a-t-il dit avec une 
11 émotion toujours croissante, la croyant sincère et sans arrière- 
» pensée ; car, je le jure, ii mon lit de mort, je déclarerais encore 
Il être prêt à'paraitre devant Dieu, eu murmurant pour la der- 
» nière fois mon désaveu. » 

Les résolutions financières proposées par lord Althorp ont 
été adoptées; la chambre a accordé les i-l millions sterling de- 
mandés pour 1S34. 

Le général Raraorino a écrit au rédacteur de la Gazette de 
Lausanne une lettre dans laquelle il explique la conduite qu'il a 
tenue dans l'entreprise sur la Savoie. « La résolution qui a fait 
» cesser ce commencement d'exécution provenait , dit-il, d'ime 
» décision émanée d'un conseil composé, non-seulement degé- 
» néraux patriotes et expérimentés, mais aussi de commissaires 
» savoisiens qui étaient présens, et qui étaient à même, par leurs 
11 connaissances et leurs raïuilicatious dans le pays , de décider 
11 mieux que moi de la dillérence des élémens promis à ceux 
1) existans. » 

Des troubles graves ont éclaté à la Martinique. 

M. le marquis deVence, pair de France, etM. lifl|fer , pré- 
fet de l'Aude, viennent de mourir; celui-ci a été^flpppcé par 
M. Gabriel Delessert. "^ .---- 

Une ordonnance royale a dissous, poiur la troisième fois , la 
garde nationale de Chàlons-sur-Saône. 

WSl. Carrel et Conseil, gérans du National de 1 854, queJNL le 
procureur-général veut confondre avec l'ancien National, quoi- 
que toutes les formalités nécessaires pour la création d'un nou- 
veau journal aient été remplies, ont été jugés sans jury et con- 
damnés chacun a deux mois de prison et à 2,000 fr. d'amende, 
pour avoir rendu compte d'arrêts de la Coiu- d'assises de la 
Seine , ce qu'un jugement précédent avait interdit au Na- 
tional. 

Tous les métiers en soieries ont été arrêtés ii Lvon, le i4 fé- 
vrier. Le mécontentement des ouvriers en pluches et en châles 
avait fait convoquer extraordinairement, le i3 février, la société 
des maîtres ou chefs d'atelier : 2,54i maîtres étaient présens. On 
a déhbéré toute la journée; 1,297 ^"'^ *^ ^^^^^ prononcées pour 
la cessation en masse du travail ; i,o44oiit été pour la négative. 
A dix heures et demie du soir, la commission executive a arrê- 
té la suspension du travail à partir du vendredi 14. Cet événe- 
ment est très-grave pour la seconde ville du royaume; on attend 
avec impatience des nouvelles ultérieures. 

La Chambre des pairs a adopté, sans amendemens , et après 
n'avoir entendu qu'un seul, orateur, M. le comte de Montlosier, 
la loi sur les crieurs pubhcs. Cette loi a dès lors été pidjliée dans 
le Moniteur. Son application dans les départemcns n'en fera pas 
moins ressortir les impossibilités que ne l'a fait la discussion. A 
Paris, on commence déjà à prendre des mesures pour en éluder 
les dispositions. « Sans être distribué dans la rue, le Bon Sens 



« parviendra aux hommes de la rue, » dit le rédacteur de ce 
journal. 

Lo Cliambre des députés a voté la loi portant liquidation de 
l'ancienne liste civile. Deux amendemens , l'un de M. Salverte, 
l'autre de M. Charlemagiie, ont été adoptés, et ont l)eaucoup 
modifié le projet de loi. « Une commission giatuite, nommée par 
■i> ordonnance royale , examinera la liste des personnes secourues 
1' par l'ancienne liste civile au i" août i83o , et désignera celles 
« dont la position nécessitera une continuation de secours. Les 
11 secours seront votés annuellement par les Chambres.» • — « Ne 
>i pourrontêtre conservés tous les secours accordés à ceux quiau- 
1" rout porté les armes contre le gouvernement national depuis 
11 17S9, et en considération des mêmes services. » Le chiffre de 
5oo francs a été adopté pour maximum des secoj^rs, avec fa- 
cidté d'en accorder de plus élevés aux ahénés et atix septuagé- 
naires. Il est ouvert au ministre des finances [un crédit de 
400,000 francs pour l'acquittement de ces secours eu iSx\. 

La Chambre a ensuite passé à la discussion du projet de loisur 
l'état des officiers. Parmi les causes de destitution ont été ad- 
niistes, sur la proposition de M. de Laborde , « les fautes contre 
» l'honneur. « M. Demarçay avait cependant repoussé cet amen- 
dement par les considérations suivantes : « Rien n'est plus va- 
» gue que ce mot honneur. Il n'y a pas deux personnes qni l'eri- 
11 tendent delà même manière. A mon sens, toutes les fois qu'on 
u manque à ses devoirs on manque à l'honneur. Je demande ce 
11 que signifie ce mot dans une loi. C'est à la fois manquer de 
» justice et de justesse. Je ne connais pas d'honneur militaire au- 
" tre que celui de toutes les classes de citoyens. » La loi été vo- 
tée hierpar 2r7 voix contre Sy. 



LITTERATURE. 

Les Idylles de Théocrite, traduites en vers français , par 
M. Fir.Mijf DiDOT, député d'Eure-cl-Loir. i vol. in-8^ 
Paris, i855. Chez Firniin Didot. Prix : n fr. ,'jo c. 

Ayant dessein de combattre une théorie de l'auteiu-, nous 
avons à cœur de rendre tout d'abord justice à sa pratique. 
C'est avec un vrai plaisir c£ue nous avons étudié ce travail 
littéraire. M. Didot s'est promis de << forcer , sinon l'admi- 
ration , du moins l'estime du lecteur pour im travail con- 
sciencieux. » Nous déclarons qu'il a forcé la nôtre. Ce tra- 
vail n'est pas seulement consciencieux , il est lutlustrieux , 
quelcpcfois habile; et bien. des difficidtés ont été ou vain- 
cues ou tournées avec mvvérllable succès. Je doute que nous 
ayons en français des. traductions en vers qui conservent en 
aussi peu d'espace aulaiit d'idées de leur original. Et la 
clarté n'est jamais sacrifiée à la concision , et la concision 
n'est Jamais dure nlincorrecte. li'em^jreiute de la lime n'est 
trop visible nidle part. 

Apres cela , M. Didot me permeltra-t-il de lui dire que 
sa pratique , tout estimable qu'eUe est, n'a pas dissipé mes 
préventions contre sa théorie ? « D a voulu , dit-il dans son 
1 Discours préliminaire, forcer le lecteur de convenir que, 
» dans la traduction des poètes, la prose ne peut lutter con- 
» tre la poésie. » Il a manqué son but quant à ce qui me 
concerne ; petit malheur , je l'avoue ; mais , quelque petit 
qu'il puisse être, je tiens à dire à M. Didot que ce n'est pas 
sa faute, et que les traducteurs célèbres qu'il cite, Voltaire 
et Delille , avec tout leur talent , renforcé de sa méthode , 
ébranleraient difl'icilement ma conviction sur ce point. Du 
moins, après tous leurs essais, après celui de M. Didot , la 
preuve de fait manque ; l'avantage des vers sur la prose , 
dans la traduction des poètes, reste encore question à ;jno/ï; 
à moins pourtant qu'on ne veuille convenir que l'absence 
des faits est un fait, et que ce qui ne s'est pas fait ne se fera 
point. 

Si l'on me dit que c'est une conclusion précipite'e, que 



60 



LE SEMEUR. 



l'homme de la traduction en vers n'est pas encore venu, que 
la langue peut subir telle modification qui la rendra propre 
à cet emploi, que cette langue , au moment même où nous 
parlons , est dans un état de fusion et de liquéfaction qui 
permet de la couler dans des moules où naguères, coagulée 
et dure qu'elle était, on n'aurait pu la faire entrer, eh bien! 
je ne discuterai rien de tout cela; mais je hasarderai pour- 
tant , et sur cette langue en général , et sur l'ouvrage de 
M. Didot, quelques observations pour lesquelles je deman- 
derai à l'auteur un peu de celte patience dont sa traduction 
nous fournit des preuves si louables. 

La langue irançaise a subi et subit encore sous nos yeux 
des remaniefcens dont il est difficile de prévoir les résultats 
et d'assigné? le terme. De terme, il n'y en a probablement 
point. Les combinaisons ne s'épuisent pas facilement; tout 
grand écrivain est novateur en fait de langue ; ceux mêmes 
de nos classiques qui nous paraissent aujourd'hui avoir été, 
sous ce rapport . les plus discrets et les plus circonspects, 
ont été hardis plus que nous ne pensons ; leurs hardiesses , 
adoptées par le pul)lic, ont cessé d'être des hardiesses ; et 
toutefois, si nous fouillons parmi les monceaux de critiques 
qui gisent à la racine de leurs chefs-d'œuvre, il est aisé de 
nous assiurer combien étonnèrent , à leur première appari- 
tion , telles de leurs expressions que l'usage a vulgarisées 
depuis. Pour nous approcher des faits les plus récens dans 
ce genre, la langue de M. de Chateaubriand a excité, à son 
début , autant de surprise que d'admiration : l'admiration 
seule est restée. M. Béranger a appliqué le style lapidaire 
à la poésie. M. Victor Hugo est, en langage, fondateur de 
dynastie ; il procède en usurpateur ; ou se récrie , on se 
révolte; mais le pouvoir de fait deviendra légitimité; et il 
léguera, sans contestation, une forme nouvelle à une race 
nouvelle d'écrivains, qui ne seront peut-être que les Méro- 
vingiens de ce jeune Mérovée. Ainsi la langue se modifie , 
cela ne fait nul doute ; mais toujours dans la direction de 
certaines données primitives et fondamentales, et dans une 
route où l'on peut gagner plus ou moins de terrain à droite 
ou à gauche , mais qu'on ne peut élargir indéfiniment. En 
deux mots, la langue française est la langue française; elle a 
des caractères ineffaçables aussi bien que des vicissitudes ; 
ces caractères ineffaçables, il faudrait les démêler, les indi- 
quer, et s'assurer ensuite si les difficultés qui se sont oppo- 
sées jusqu'à cette heure à la traduction en vers, tiennent à 
des circonstances muablesouàdes circonstances inflexibles 
de l'idiome. 

La même question se présente au sujet de la versification. 
Certes, encore ici les audacieux n'ont pas manqué ; mais 
combien les innovations ont été peu considérables au prix 
de ce qu'on a conservé et de ce que , d'un poëte à l'autre , 
l'usage consacre incessamment ! Ferons-nous des vers plus 
longs que l'alexandrin? Essaierons-nous des vers métriques? 
Supprimerons-nous la rime ? Il n'y a guère d'apparence. Et 
tout cela ne laisse pas d'apporter des obstacles malcrielsi , 
même à la bonne volonté du génie. 

Rendre dans nos vers l'expression, le tour, le mouvement, 
l'image, l'harmonie des vers d'une langue étrangère, donner 
à nos compatriotes, le poëte , corps et âme , que nous tra- 
duisons, telle est la mesure de fidélité que réclame et que 
poursuit M. Didot. Or, pour cela, quelle souplesse ne faul- 
il pas à l'instrument du traducteur, je veux dire à sa langue I 
Quelle fluidité pour s'insinuer et couler dans les derniers 
recoins de la pensée de l'original, pour les remplir tous, pour 
ne pas laisser vide le canal le plus mince , le plus capillaire 
de cette pensée ! Or, que notre langue soit complaisante , 
compressible, ductile à ce point, c'est ce que son génie es- 
sentiel lui refuse ; elle est incurablemrnl cassante , et non 
flexible ; du moins la flexibilité dont elle peut être suscep- 
tible, reconnaît des bornes dans dis règles de grammaire qui 



constituent l'individualité môme de la langue. Mais que nous 
propose M. Didot ? De rendre cassant comme verre ce qui 
était cassant comme bois ; d'ajouter à la roideur naturelle 
de l'idiome une roideur empruntée, de chanter ce qu'il est 
déjà si difficile de dire, en un mot, de traduire en vers parce 
qu'il est fort malaisé de traduire en prose. 

Et pourquoi ? Pour qu'il soit dit, apparemment, qu'on a 
rendu des vers par des vers. Mais lorsque, de deux moyens, 
l'un conserve l'essentiel et ne sacrifie qu'une forme pure- 
ment extérieure, un mécanisme, tandis que l'autre sacrifie 
nécessairement à ce mécanisme mille choses qui valent 
mieux, comment donc ne pas préférer le premier ? Et encore 
(pardon, je suis en train de paradoxe) ce premier moyen, 
je veux dire la prose, se pique de remplacer l'harmonie du 
vers par une harmonie moins régulière, moins musicale sans 
doute , mais pourtant sensible , et, jusqu'à un eei'lain point, 
poétique. La prose de M. de Chateaubriand, dans quelques 
passages d'Atala, a-t-elle beaucoup à envier à la mélodie des 
plus beaux vers ? 

S'agil-il d'interdire la traduction en vers ? Nullement ; 
mais il faut s'entendi'e : le point de vue fait tout. Voulez- 
vous, d'un poëte étranger, rendre la substance, la sève, l'in- 
dividualité , vous faisant auteur après lui, épousant sa pen- 
sée , la traduisant avec votre cœur , aspirant seidement à 
produire la même impression générale que vous en avez 
reçue ? Traduisez en vers, pour mieux lui servir d'écho, et 
sans vous piquer d'une fidélité savante. Traduire l'àme est 
toujours la chose principale ; et c'est pourquoi la version 
que Fénélon nous a donnée de l'Odyssée , cette version , la 
plus relâchée de toutes, est peut-être la meilleure ; car elle 
a enlevé et conservé tout le parfum du poëte. Mais si vous 
visez de plus à un autre genre de fidélité , alors, al)aissez- 
vous à la prose. Elle seule vous met en état de réunir libre- 
ment les deux genres de fidélité ; elle seule , par sa facilité 
comparative , vous préserve de refroidir votre émotion et 
d'éteindre votre sympathie dans la fatigue d'un travail dont 
l'œuvre du versificateur opérant sur ses propres conceptions 
ne peut donner aucune idée. Que si vous vous obstinez à 
préférer les vers, alors, pour être plus vrai, vous serez plus 
froid. QuellL Didot me permette de lui citer, en guise d'a- 
pologut^ unjjassage de Grimm, qui va fort bien à mon 
sujet. Il s^àgissait d'un proci'dé qu'avait inventé M. de Cay- 
lus , de substituer la cire à l'huile dans la peinture. Après, 
ijuelquesdétails surl'épreuve quienfut faite, l'auteurajoute : 
« Cette manière de peindre doit être pénible. Il faut sans 
» doute un certain degré de chaleur à la cire pour la mêler 
" avec les couleurs. Cette pratique doit être embarrassante et 
» même déplaisante ; or, il n'y a rien de si dangereux que de 
» gêner l'artiste par des procédés et des manœuvres difficiles ; 
1) son génie en est ordinairement refroidi ; et ce précieux, 
)) cette hardiesse qu'il faut pour faire de grandes et belles 
)> choses, se perd dans l'ennui et la difficulté d'une exécu- 
« tion pénible. » 

M. Didot nous dirait, au besoin, s'il n'a rien éprouvé de 
semblable en traduisant Théocrite. Sa traduction elle-même 
ne nous en dit-elle rien ? Elle n'a certainement aucune roi- 
deur ; elle a le mérite, bien grand, d'inspirer beaucoup d'ad- 
miration pour Théocrite à ceux qui ne peuvent pas le lire 
dans l'original ; mais, malgré tout son mérite, clic fournit 
quelquefois une application à trois des vers dont elle est 
composée : 

(( Aimable Iris, ta voix est pleine de fraîcheur, 

» et tes pieds de l'ivoire égalent la blancheur ; 

» Mais ton charme si doux, je ne puis le décrire. » 

Dans les morceaux d'un ton sévère et simple, comme par 
exemple celui qui a fourni à Fontenelle l'occasion de mon- 
trer à quel point il était dénué du sens de poésie , dans la 
belle idylle des Pc'c//eM/-J-, M. Didot a réussi remarquable- 



Le semeur. 



61 



mont \ mais a-t-11 rendu aussi bien la grâce touchante de 
cette autre idylle où Tliéocrite nous montre Alcmènc auprès 
du berceau de ses deux enfaus ; et, pour en revenir à noire 
thèse, la prose n'eût-elle pas ollVrt un moyen plus assuré tle 
transmettre d'une langue dans l'autre, je ne dis pas tout le 
charme (c'était impossiljle), mais du moins une plus gramle 
partie du charme dont ces lieaus. vers sont pénétrés ? Ces 
voluptés de l'amour maternel demandaient une touche 
suave, un ton velouté, si j'ose m'exprimcr ainsi, que je ne 
trouve pas dans les vers de M. Didot, et que peut-être j'au- 
rais trouvés dans sa prose. 

Celte traduction de ïliéocrile offre le texte en regard, et 
est accompagnée de notes instructives et d'une version la- 
tine littérale. M. Didot nous pcrmctlra bien de l'aire, dans 
nos éloges , la part du typographe ; il n'y perdra rien. Ce 
livre est imprimé avec une élégance rare, dont l'ouvrage se 
passerait, mais dont on est bien aise de voir un bon livre dé- 
coré. On ne dira pas cette fois : pa/rùv cecidere inanus. Au 
reste, quand nous nommons Tliéocrite un bon livre, c'est en 
restant dans le point de vue littéraire. C'est, à d'autres 
égards , un fort mauvais livre, un livre , du moins, plein 
d'odieux détails, retracés avec une affreuse naïveté. U rend 
témoignage , plus que bien d'autres , des mœurs d'une cer- 
taine époque ; et, sous ce rapport tout historique, nous pou- 
vons dire de nouveau que c'est un bon livre. 



PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. 

DE l'Étude des sciences daks ses rapports avec le sen- 
timent RELIGIELX. 

Les sciences ont des relations intimes avec la foi reli- 
gieuse, et doivent servira la développer. Ainsi, le profond 
géomètre qui mesure les dislances des corps célestes , qui 
les compte dans l'espace, qui étudie leurs lois invarialiles, 
qui médite sur leur sublime harmonie, doit nalurellemciU 
concevoir un Créateur doué d'une suprême puissance et de 
la plus baille sagesse. Le naturaliste qui observe la créa- 
tion animée et inanimée , les formes si diverses et les as- 
pects si rians des plantes, les variétés innombraliUs et l'élé- 
gante structure des insectes, les admirables instincts des 
animaux , ce m\stérieux principe de vie qui partout se ré- 
vèle, s'individualise et se reproduit avec une étonnante uni- 
formité d'action; le naturaliste doit arriver aussi h l'idée 
d'un être souverainement sage et puissant. Le physiologiste 
aux yeux duquel se llécouvre le merveilleux, speclacle des 
organes du genre liumain , leur ordre , leurs rapports , les 
liens qui les unissent entre eu\ , les moyens établis avec tant 
de prévoyance pour en retarder la destruction, doit égale- 
ment s'élever à la notion d'un Dieu qui possède les plus ma- 
gnifiquesaltribuls. De même toutes les sciences, quand elles 
sont bien étudiées et creusées à une certaine profondeur, 
manifestent , exaltent et glorifient le souverain architecte de 
l'univers. 

Que si l'on vient , cependant , à considérer les sciences, 
non d'une manière abstraite , mais dans les individus qui 
les ont cultivées; si l'on emisage, non les rapports qu'elles 
ont , en théorie , avec la foi religieuse , mais l'inlluence 
qu'elles exercent liabituellement sur les sav ans eux-mêmes, 
on remarque avec une douloureuse surprise que l'étude des 
sciences, bien loin de développer le sentiment religieux, 
semble contribuer à l'éteindre , et qu'elle fait oublier le Dieu 
qu'elle a missicm de glorifier. 

Est-il nécessaire d'offrir ici le triste catalogue des savans 
dont les écrits ont alliclié, sinon un athéisme absolu, du 
moins un vague et déplorable naturalisme, qui dédivinise 
le Créateur pour déifier la ciéation ? Parmi les philosophes, 
Spinosa et ses nombreux disciples; parmi les géomètres, 
Maupertuis et d'Alembert, dans le dernier siècle , Lalaude 
et Laplace , dans le nôtre ; parmi les physiologistes , Caba- 
nis et son école; parmi les naturalistes, le plus illustre ad- 
versaire de Cuvier, et tant d'antres dont nous voulons taire 



les noms , parce que ceux qui les portent sont nos contem- 
porains : quels aflligeans exemples de l'influence anti-reli- 
gieuse des études scientifiques sur plusieurs des hommes 
qui ont acquis, par leurs importans travaux, la plus juste 
célébrité I 

Ce n'est pas qu'il ne se soit rencontré des esprits religieux, 
et même des chrétiens hautement déclarés, entre les savans 
du premier ordre; ceux qu'on regarde comme les plus 
grands au milieu desgrands hommes, les maitres des maîtres 
appartiennent peut-être tous à cette honorable exception. 
Aucune intelligence ne fut plus haute ni plus vaste que 
celle de Pascal ; aucun géomètre ne surpassa Newton ; au- 
cun philosophe n'eut une érudition plus étendu£ ni mieux 
digérée que Leibnitz ; aucun physiologiste n'eut o'Jes idées 
plus nettes que llermanBoerhaave qu'on a surnonjmé l'Eu- 
clide des médecins; aucun esprit ne renferma plus de connais- 
sances laborieusement acquises que le grand llaller de Berne. 
Or, Pascal , Newton, Leibnitz , Boerhaave , Ualler , étaient 
non seulement religieux dans le sens indéfini de celte ex- 
pression, mais disciples de Jésus-Christ; l'Evangile peut 
revendiquer ces noms qui se placent, d'un commun accord , 
au sommet de toutes les sciences dans les temps modernes, 
et si l'on pèse les suffrages, au lieu de les compter, il se 
trouvera peut-être que le nombre comparativement petit de 
savans qui figurent dans l'exception , l'emporte sur la mul- 
titude qui forme la règle. 

Mais ce n'en est pas moins une exception , quelque glo- 
rieuse qu'elle soit , et il reste toujours îi expliquer comment 
les études scientifiques, qui sembleraient devoir donner plus 
d'énergie et d'intensité au sentiment religieux , produisent 
ordinairement un effet tout contraire. Car on essaierait vai- 
nement de se dissimuler, pour l'honneur de l'esprit bu- 
main, les tendances irréligieuses de la plupart des savans de 
nos jours; telle généreuse illusion ne détruirait pas des faits 
trop évidens pour être contestés. I/CS réactions spirilualis- 
tes, sinon chrétiennes , de quelques hommes émineiis du 
dix-neuvième siècle, n'ont été, jusqu'à l'heure qu'il est, il 
faut le dire , que des réattlor.3 individuelles; la masse des 
savans a pu les admirer, même y applaudir, même désirer 
de les suivre, si l'on veut épuiser l'hypothèse, mais n'a pas 
été au-delà. Ouvrez les livres les plus récens de médecine, 
de zoologie, d'astronomie, de botanique, de chimie, vous 
n'y verrez point ce qui paraîtrait sortir si naturellement des 
sujets traités dans ces ouvrages, un hymne d'adoration et 
de reconnaissance envers le suprême auteur de toutes 
choses. L'écrivain , penché sur la création qu'il ob- 
serve , dissèque ou décompose , n'en détourne jamais 
son regard pour le porter jusqu'à Celui sans lequel cette 
création n'existerait point. Et , prenons-y garde , le vide 
que nous signalons ne résulte pas chci tous , ni peut- 
être chez le plus grand nombre , d'une froideur de carac- 
tère ou d'une sécheresse d'analyse qui fourniraient une sorte 
d'excuse à l'absence des idées religieuses. Vous trouverez 
souvent dans ces livres des pages où respire l'enthousiasme , 
où le cœur parle , où de brûlantes inspirations percent l'en- 
veloppe des faits matériels. Mais cet enthousiasme s'attache 
à la nature, et s'y laisse absorber; ce langage du coeur ne 
s'adresse qu'aux objets qui se voient de nos yeux , qui se 
touchent de nos mains, et ne remonte pas plus haut ; cette 
chaleur d'inspiration n'est excitée que par les phénomènes 
du monde physique , ou par les combats du monde social , 
et ne s'allume point au foyer des idées du monde moral et 
religieux. On cioirait que les savans ont perdu ce sens in- 
térieur, le plus sublime des sens de la créature humaine, qui 
nous révèle une sphère des intelligences au-dessus <\0 Ig^ 
sphère des corps, un soleil de l'âme par-delà le soleil de la 
matière , et une source intarissable de vie en dehoi's de tous 
les êtres qui vi\ cal ici-bas. 

Comment se rendre compte de celte étrange anomalie ? 
Voici un pauvre artisan, voici un homme de peine qui dé- 
chire la terre à la sueur de son front , ou un sauvage qui 
s'en va poursuivre sa proie à travers l'immensité du désert ; 
gens illétrés qui ne savent rien des admirables lois décou- 
vertes par Kepler dans la marche des corps célestes, ni de 
la savante organisation du corps humain , ni des magnifi, 
ques harmonies du règne végétal , ni de cette multitude 
innombrable de créatures qui s'agitent par milliers jusques 



62 



LE SEMEUR. 



dans une goiiUe li eau ; ils ne s;ivcnt ilcn de tout ce C[vie 
F'cnélon a rassemblé pour établir l'existence de Dieu; et 
pourlaiil ils croient en lui , ils espèrent en lui , ils l'adorent 
et le plient ; tandis que des hommes de science qui connais- 
sent et ces lois, et cet organisme, et ces harmonies, et cette 
foi'ce vitale partout répandue ; qui devraient voir Dieu , le 
Dieu créateur , le Dieu conser\aleiu', le Dieu inlininient 
sage et grand, chaque lois qu'ils reviennent à leur télescopa 
ou refont un calcul astronomique, ou analysent une sul)- 
stancc, ou ramasent un îuoucheron; ces hommes de science 
détournent leur pensée de Dieu, et n'oublient que lui , lui 
seiil , dans toute l'étendue de l'univers. O néant des con- 
naissances humaines! ô tromperie de la science! égaremens 
de l'esprit, cori'uption du cœur , avilissement, iniquité ' ô 
révolte de l'homme contre Dieu ! 

Il V a révolte , en effet: mais touclions ici à l'une des 
grandes causes de l'influence irn-ligieuse des études scienti- 
liqnes. L'esprit de l'homme s'occupe de toute chose plus 
volontiers que de la pensée de Dieu ; le cœur de 1 homme 
se prend à toute chose plus volontiers qu'au sentiment qui 
le met en face de Dieu. C'est là une vérité d'cx.périencc , 
comme chacun s'en pourra convaincre, pour peu qu'il 
sache apercevoir ce qui se passe en lui. Quand nous laissons 
errer notre imagination sur les objets qui lui plaisent le 
mieux, et que nos idées , ou plutôt nos rêveries courent çà 
et là , libres du frein de la velouté , s'abandonnant à une al- 
liu'e ^ agabonde , pareilles aux coursiers qui portent im ca- 
Talier endormi ; rarement elles nous conduisent au seuil 
d'un temple, et plus rarement encore elles nous arrachent 
au monde visilile pour nous transporter au milieu du monde 
invisible. Qui veut réfléchir sur ce qui l'entoure , sur ses 
])rojets terrestres, ses entreprises, ses triomphes, ses chu- 
tes, ses amitiés , ses haines, n'a rien à faire qu'à laisser 
faire sa pensée ; elle le portera , comme un lleuve qui suit 
sa pente , et le précipitera , sans qii'il ait besoin d'y mettre 
ia main , vers les choses qui intéressent la vie présente. 
Mais qui veut méditer sur Dieu , sur son âme, sur l'éternité, 
doit le vouloir, et sérieusement ; il doit faire effort, de pé- 
nibles efforts , non seulement pour commencer une médita- 
tion de ce genre , mais pour empèelier qu'elle ne s'échappe, 
et ne s'évanouisse comme une ombre , pour la retenir et 
l'approfondir. Son imagination , disons mieux, son cœur, 
lorsqu'il e:saie de l'élever jusqu'à Dieu , est indocile, récal- 
citrant , mal à l'aise ; il est ingénieux à se servir de ce qu'on 
appelle en logique la liaison des idées pour s'ouvrirune is- 
sue, si petite et détournée qu'elle soit, vers des intérêts tout 
iiutres que les intérêts religieux; des qu'une volonté ferme 
cesse de le contraindre à demeurer où il est, il s'enfuit, 
joyeux et triomphant , loin de la présence du Seigneur : le 
coeur de l'homme, dit excellemment l'Ecriture, est rusé et 
désespérément malin. Quand on le traîne de force aux pieds 
de Dieu, le cœur obéit en grondant; c'est un ressort qu'on 
détourne de sa position naturelle , et qui crie sous la main 
qui le presse ; aussitôt qu'une main puissante ne le com- 
prime plus , il revient à son premier état. 

Si quelqu'un n'a pas fait ces observations sur lui-même, 
il doit être plus ou moins qu'un homme : moins qu'un homme 
s'il a vécu d'une vie brutale , sans lutter jamais contre les 
grossières inclinations de son propre cœur pour le fixer au- 
près de Dieu : plus qu'un homme, si son cœur , dans de tels 
momens, n'a pas réagi avec violence contre la volonté qui 
le tenait captif devant le Seigneur. Et si quelqu'un , après 
avoir fait ces observations , n'en a pas conclu que l'homme 
a subi, par une cause quelconque, une profonde dégra- 
dation morale, c'est un pauvre pliiloso|)lie. Nous ne conce- 
vons point , pour notre part, comment l'homme serait sorti 
des mains de Dieu , tel que notre expérience , à nous tous, 
le révèle: créature qui éprouve , des sympathies non , mais 
luie antipathie sans cesse renaissante pour son Créateur; 
ennemi de Dieu , comme s'exprime encore la Bible ; être 
qui repousse l'Etre qui l'a foi-mé, l'oublie (piand l'oubli est 
possible , l'eftace et l'anéantit sous de mensongères images 
pour ne le point haïr , et se révolte contre lui , quand il 
apparaît à ses yeux dans toute sa majesté. Dieu n'a pas pu 
dire à l'homme en le créant : tu m'oublieras , ou tu ne pen- 
seras à moi qu'avec un effort extrême et de continuelles 
ix'pugnances ; lu me mutileras , lu me transformeras 



en d'autres dieux que moi , ou tu me haïras. Dieu 
n'a pu former des créatures intelligentes que pour être glo- 
rifié, aimé, servi par elles; et si l'homme, avant d'avoir un 
esprit notiveau , un nouveau cœur, ne glorifie , ni n'aime , 
ni ne sert Dieu , c'est que l'homme est en dehors de la loi 
de sa création ; il est déchu et tombé ; il est enfant de co- 
lère, disent les Saintes Ecritures. 

Cet état de révolte explique les déplorables effets que pro- 
duisent trop souvent les études scientifiques. La science est 
une nourriture pour l'espiit , un oljjet d'affection pour le 
cœur , un moyen de distraction pour la conscience , im but 
pour l'activité de la vie humaine. L'esprit qui trouve un 
aliment facile dans les phénomènes du monde matériel , ne 
sent pas le besoin d'aller se nourrir et se désaltérer dans une 
sphère plus haute ; le cœiu-, ayant où se prendre , où s'atta- 
cher , ne remarque pas qu'il est vide d'un autre amour infi- 
niment plus noble et plus digne de lui; la conscience, étour- 
die et dédaignée , faible esclave qui se plie au despotisme 
de l'intelligence , amuse mollement sa servitude en ramas- 
sant des objets de dissipation partout oîi elle en rencontre; 
la vie humaine , enfin , est employée à quelque chose , et 
réussit parfois à s'illustrer par de suljllmes décou/ertes. Que 
devient alors le sentiment religieux ? Faut-il plus à l'homme 
pour vivre en repos et s'applaudir en soi-même , que des 
alimens intellectuels , des affections , des amusemens et de 
la renommée ? Si , de loin en loin , l'àme se réveille et de- 
mande des croyances religieuses , combien elle se rendort 
aisément au bruit de la science et de la gloire, qui laberce 
dans un voluptueux sommeil ! L'étude des sciences est un 
moyen comme un autre de se placer hors de soi : plus élevé, 
sans douts , et plus honorable que le jeu , ou la chasse , ou 
les grossiers plaisirs des sens , mais également propre à dis- 
traire l'homme de l'examen de sa conscience et de lu pen- 
sée de Dieu. 

Un poète anglais, Wordswortk , en parlant d'un bota- 
niste , dit qu'il aiuait creusé la fosse de sa mère pour y cueil- 
lir des plantes. C'est une saillie de poète satyrique , on en 
convient; mais au fond de l'épigramme , il y a une vérité 
qu'on ne saurait méconnaître: c'est que l'étude d'ime science, 
lorsqu'elle devient passion , absorbe et détruit tout ce qui 
n'est pas elle. M'"" de Genlis rapporte dans ses mémoires 
qu'un médecin , ayant été appelé auprès d'un de ses plus in- 
times amis qui se débattait dans les convulsions d'imc agonie 
effrovable , n'éprouva d'autre sentiment que celui d'une 
avide curiosité , parce que le malade était atteint d'un mal 
peu connu, le rire sardonique; l'amitié avait disparu du 
cœur de ce médecin pour faire place à l'observation d'un 
lait qui intéressait la science. L'enthousiasme inspiré par 
une grande découverte , entraîna si loin Archimède qu'il 
oublia les lois de la pudeur, et courut à travers la ville de 
Syiacuse dans un état de complète nudité. Or. si la science 
est capable de déraciner nos sentimens les plus naturels , 
l'amour filial , l'amitié, la pudeur; quels obstacles ne doivent 
pas opposer les études scientifiques, lorsqu'elles passion- 
nent le cœur , au sentiment religieux , à la pensée du Dieu 
parfaitement saint et juste, au travail pour le salut de l'àme, 
toutes choses qui répugnent, comme nous l'avons vu, à 
noire nature dégradée, et qui se hâtent de sortir de nos mé- 
ditations, avant même que nous ayons songé à les mettre 
dehors ! 

Aussi , que les savans nous répondent avec bonne foi, et 
ils nous diront que chacune des sciences dont ils s'occupent 
leur donne assez de sujets à creuser, de mystères à dévoi- 
ler, de joies à ressentir, d'enthousiasme à éprouver, de gloire 
à conquérir, pour ne laisser inaclive aucune de leurs facul- 
tés intellectuelles et morales. Voyez l'astronome qui par- 
court, d'mi œW curieux , les étoiles semées dans l'espace. 
INe puise-l-il pas, dansée majestueux spectacle, de quoi éle- 
ver sa pensée, échauffer son cœur, exalter son âme? Est-ce 
un besoiii pour lui de ])ercer la voûte des cieus , quand les 
cienx ont déjà tant de magnificence ? Le portique est si 
beau qu'il s'y arrête, et le contemple toute sa vie , sans vou- 
loir pénétrer dans l'intérieiu- de l'édifice, d'autant plus qu'il 
craint d'y rencontrer un Maître et un Juge dont la présence 
est dé])laisante à son cœur. Voyez le physiologiste . un scal- 
pel à la main, il découvre , observe , analyse , admire nos 
organes ; mais il ne voit , ne touche que de la matière ; ses 



LE SEMEUR, 






instrumotis ne pcuvcnl altciiidrc qu'à la maticro ; l'àm? , 
tptte Ame tloiil la nlif^ion lui parle , il ne la Irouvc pas , ni 
mtime la place ([u'ellc a dû laisser vide ; poiiiiinoi iiail-il 
donc s'embarrasser de celte ànie , siibslance impalpalile et 
intangible ? N'a-l-il pas de grandes merveilles ;i examiner 
dans la slruclure du corps? Un seul de nos organes, bien 
étudié , bien compris , ne snlVit-il pas à toute sa force de ré- 
flexion , à toute sa clialeur d'âme , à l'activité de toute une 
longue carrière :' li'envelojïpe de l'ànie est si balle qu'on ou- 
blie, à la contempler, que ce n'est qu'une enveloppe, comme 
on voit, si l'on me permet cette [comparaison, «les reliures 
si élégantes et si riclies (ju'elles l'ont négliger d'ouvrir le li- 
vre. Le botaniste est séduit par les mêmes prestiges que le 
physiologiste et l'astronome ; il saisit , avec un avide em- 
pressement , chaque plante nou^■elle qui frappe son regartl; 
il cherche aussitôt quel en est le genre , l'espèce; il la sou- 
met aux. règles de sa nomenclature , puis la pose soigneuse- 
ment dans son herbier; mais la dernière pensée qui lui vient, 
ou plutôt qui ne lui vient pas , c'est de se demander qui a 
vêtu celte plante plus splendidement que ne l'était Salomon 
dans toute sa gloire ? l^'œuvre est si belle , elle est si diver- 
se , qu'il ne songe plus à l'ouvrier ; avant que les milliers de 
plantes qui croissent sur la face du globe aient été cueillies , 
nommées , classées par le botaniste , la tombe s'est ouverte 
sous ses pas, et son cœur a cessé de battre. 

On ne s'étonnera donc pas que les sciences qui paraissent 
être si favorables , en tliéorie , au développement de la foi 
religieuse, le soient si peu dans l'application. L'antipalliie 
du cœur humain pour la pensée du vrai Dieu, et les nom- 
breux objets d'activité intellectuelle, de dissipation morale 
et de sentimens enthousiastes que présentent aux savans les 
études scientifiques, n'éclaircissent que trop bien cette ap- 
parente contradiction. 

Il résulte , ce nous semble, de tout ce qui précède deux 
vérités utiles : l'une, que l'incrédulité deshommes de science 
ne doit pas être attribuée, comme on le fait souvent, à la 
science même qu'ils ont acquise, mais à la manière dont ils 
l'ont étudiée ; ils sont devenus incrédules, non parce qu'ils 
sont savans, mais parce qu'ils n'ont su ou voulu être que sa- 
vans. li'aulre vérité, c'est que les cliréllens ne peuvent ap- 
porter trop de vigilance, de précautions et d'esprit de prière 
dans leurs études scientifiques ; ils doivent se réserver tou- 
jours une partie de chaque journée pour la consacrer aux 
lectures et aux méditations religieuses, de peur que la trom- 
perie de la science ne vienne .î les séduire. 'Sous n'attaquons 
pas les sciences, ni ne les réprouvons, a. Dieu ne plaise ! mais 
nous invitons les savans qui désirent de vivi'C dans la piété à 
«chercher premièrement le ro\aume de Dieu elsa justice.» 
Il est permis à des voyageurs de contempler, en passant, les 
Jjeaulés de la création ; mais ils commettent une faute aussi 
grande qu'irréparable , quand ils se laissent détourner de 
leur chemin par les accidens et les scènes du voyage. 11 n'y 
a qu'une seule chose nécessaire pour le voyageur , c'est de 
marcher vers sa patrie. 



s®9i&©= 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 



rOMAfiE n , ROI D OTAHITI. 



DEUXIEME ARTICLE. 



Otou et Pomare s'unirent dès lors plus étroitement que jamais, 
et s'accordèrent à protéger les missionnaires qui étaient restés 
dans le pays. Ceux-ci avaientconstruitunechapellc,afiii J'y prê- 
cher l'Evangile aux indigènes. Pomare, s'iraaginant sans doute 
qu'il ue s'agissait que d'ajouter un dieu de plus au catalogue de 
ceux qu'adoraient les Otahitiens, leur envoya un grand poisson, 
pour le suspendre dans la chapelle , comme une offrande qu'il 
présentait à Jésus -Christ ; ils eurent beaucoup de peine à lui 
faire comprendre, si tant est qu'ils y réussirent, que Dieu de- 
mande aux hommes , non des dons précieux, mais un culte en 
esprit et en vérité. Du reste, il se passa beaucoup de temps sans 
que les missionnaires reçussent de leur pays les encouragemens 
et les secours dont ils avaient besoin. Leurs amis de Londres ne 
les avaient pas oubliés, mais ils avaient échoué d;ins leurs efforts 
pour leur faire parvenir des provisions et des lettres. Le Duff, 
qui était parti une seconde fois pour les îles de l'Océan Pacifique, 
avait été piis pai un corsaire français , et les envois qu'on leur 



avait fails à la Nouvelle-Galles du Sud , n'avaient pu, faute de 
comiininicalions, leur être adressés ; enfin, le lo judlet 1801, ils 
virent arriver le Roijal Admirai ci, sur ce navire, huit nouveaux 
missionnaires, qui se fixèrent auprès d'eux. 

L'année suivante, MM. iVott et lilder entreprirent, pour la 
première fois, de faire une tournée dans l'intérieur de l'île, pour 
y prêcher l'Evangile. Ils furent en général bien reçus par les 
nabitaus, qui paraissaient les écouter avec plaisir et qui leur 
laisaient des questions. Quelques-uns disaient qu'ils prieraient 
volontiers le nouveau Dieu qu'où leur annonçait, s'ils ne crai- 
gnaient pas la colère des dieux nationaux. Les deux mission- 
naires revenaient pleins de joie de cette excursion, ([ui leur faisait 
concevoir de douces espérances pour l'avenir du pays, quand, 
traversant le district d'Atehurou, pour retourner a Matlavai , 
ils lurent témoins d'une scène qui ne leur prouva que trop 
quelle élait encore la dégradation morale des chefs de ce peu- 
ple, et combien il y avait peu de motifs d'attendre un prochain 
changement. 

Déjii quelque temps avant, Pomare et Otou avalent transporté 
de Paré à Atehurou la statue d'Oro , qui n'est pas seulement le 
dieu Mars, mais aussi le Molocli de la Polynésie. Ce change- 
ment de séjour de l'idole n'avait pu avoir lieu sans exciter le 
mécontentement des chefs. Ils étaient cependant tombés d'ac- 
cord sur ce point, et ils célébraient une grande fête en l'hon- 
neur d'Oro, quand MM. iS'ott et Elder arrivèrent h Atehurou. 
De quelle horreur ces chrétiens ne durent-ils pas être saisis, en 
voyant une multitude de victimes humaines suspendues aux 
arbres qui entoiuaient l'autel du faux dieul Oubliant qu'ils ne 
pouvaient heurter les préjugés religieux du peuple, sans expo- 
ser leur vie, ils s'adressèrent ii Pomare , qui semblait tout 
occupé des cérémonies qui accompagnent les sacrifices et, lui 
parlant avec horreur de son idolâtrie cruelle, ils lui annoncèrent 
Jésus-Christ. Pomare s'irrita d'abord, puis il sembla vouloir écou- 
ter; mais bientôt 11 montra que de tout autres pensées agitaient 
sou esprit. Quittant les missionnaires, il s'approche des chefs, 
et il leur déclare que si Paré n'est plus le lieu où Oro veut 
habiter, le dieu n'aime pas davantage le séjour d'Atehurou ; il 
ajoute que c'est à Tautira, dans le district de Talarabou , qu'il 
veut maintenant demeurer. On aurait jwinc à se représenter la 
colère qu'excitent ces paroles du prince, bien qu"Olou,son fils, 
appuie ce qu'il vient de dire. Les chefs atehuricns protestent 
qu'ils ne laisseront pas enlever le dieu dont la garde leur est 
confiée ; mais Pomare l'arrache violeniincnt du temple, et ap- 
pelant les soldats d'Otou à son aide, il le fait porter dans nn 
canot ; les deux princes , suivis des leurs , y courent préci- 
pitamment et s'éloignent à la hâte du rivage. 11 paraît cepen- 
dant que Pomare craignit d'avoir offensé le dieu Oro, en le 
faisant déménager avec si peu de cérémonie ; aussi, n'ayant pas 
avec lui d'esclave qu'il put sacrifier pour l'apaiser, n'hésita-t-il 
pas à lui offrir connue victime l'un des hommes qui avaient fait 
partie de cette expédition. 

Les Atcliuriens résolurent de tirer vengeance de l'insulte 
qu'on leur avait faite. Rua, l'un de leurs chefs, se mit a. leur 
tête, et ils allèrent, sous sa conduite, ravager le district de Paré ; 
ils s'avancèrent juscjne dans le district de Tairabou, voisin de 
celui de Matlavai, battirent l'armée de Pomare, cl reprirent la 
statue d'Oro. Pomare, altéré de sang, supposant que les hommes 
capables de porter les armes avaient tous quitté Atehurou , y 
envoya quelques-uns des siens, qui n'y trouvèrent, en etiel, que 
des vieillards et des malades, qu'ils massacrèrent. Un navire 
anglais ayant alors fait naufrage sur la côle, Pomare persuada 
aux matelots de se battre pour lui; Rua lut tué, et Taalahee, 
qui avait pris le commandement à sa place, fut obligé de de- 
mander la paix. 

Peu de temps après la cessation des lioslilités, Poinare perdit 
son père. Il mourut lui-même subitement dans son canot, le 
5 septembre i8o3. Il se plaignit tout à coup d'une violente dou- 
leur , se pencha en avant , et expira. Le peuple ne manqua 
pas d'attribuer sa mort à la vengeance d'Oro : on remarqua 
surtout que le dieu l'avait frappé dans un canot , pour faire 
comprendre qu'il le châtiait de ce qu'il avait osé l'arracher 
de son temple d'une main sacrilège, et le transporter, dans nn 
canot, loin du lieu où il aimait à faire sa demeure. De simple 
chef du district de Paré, Pomare I" avait peu h. peu réussi à 
étendre sa domination sui- toute l'île; favorable à l'idolâtrie, il 
avait, par son attachement au culte des faux dieux, retardé les 
progrès du Christianisme, quoiqu'il fut personnellement l'ami 
des missionnaires. Le nom qu'il adopt.i, et qui a depuis lor» 
désigné la dignité royale à Otahili, a une singulière origine. 
Parcourant avec quel(|ues compagnons les montagnes de l'île, 
il dressa sa tente dans un lieu exposé à un veut violent, et ▼ 
passa la nuit. Il s'y enrhuma, ce qui porta les hommes de s.i 
suite à nommer cette nuit-là po-mare[[a nuit de la toux), et le roi 



64 



LÉ' SERIËtm. 



trouvant ce mot agréable à l'oreille, l'adopta pour sou propre 
nom. A sa mort, Otou, son fils, se fil, à son tour, appeler 
Pomare. 

I;es missionnaires profitèrent de la tranquillité qui semblait 
rétablie dans l'ile, pour essayer , par de nouveaux efforts , d'y 
répandre la connaissance de l'Evangile. MM. Jefferson et Scott 
firent le tour d'Otahiti, comme deux autres évangélistes l'avaient 
fait quelque temps avant, et MM. Bicknell et Wilson visitèrent 
l'île d'Eiméo, dans le but d'y annoncer les miséricordes de Dieu. 
On aurait de la peine à se faire de justes idées des difficultés 
qu'ils trouvèrent à se faire écouter du peuple, pour qui ces pré- 
dications n'avaient plus l'attrait de la nouveauté. Quand ils ar- 
rivaient dans un village, ils allaient de maison en maison inviter 
les habitans à se réunir dans un lieu convenu; tous promettaient 
de s'y rendre ; mais , d'ordinaire , dix ou douze seulement y al- 
laient en elïfet ; ou bien ils y venaient en grand nombre, mais ne 
se donnaient pas la peine d'écouter et passaient le temps h faire 
des remarques insignifiantes et de sottes plaisanteries ; d'autres 
fois encore, une troupe à'ari-eois venait s'établir à quelques pas 
d'eux , et ces comédiens ambulans de la Polynésie réussissaient 
bientôt h enlever aux ministres chrétiens tous leurs fi-ivoles au- 
diteurs. Ce n'est pas tout ; souvent les habitans voulaient les 
rendre responsables des maux du pays ; ils prétendaient que le 
Dieu des missionnaires était un Dieu méchant, et que les prières 
qu'ils lui adressaient étaient cause de la famine, de la guerre et 
des maladies introduites par les matelots européens et qu'on 
n'avait pas connues jusque lii dans ces îles. Ils allaient jusqu'à 
dire que Jéhovah tuait le peuple, mais que quand Oro aurait re- 
conquis l'ascendant qui lui appartenait, il saurait bien venger ses 
adorateurs. 

Pomare II croyait la possession de la statue d'Oro, en qui ses 
sujets avaient tant de confiance, nécessaire à l'aflèrmissement de 
son autorité. Une nouvelle assemblée politique eut lieu , en 
i8o5, à Atehurou, et il y demanda forinellemeul que l'idole lui 
fût délivrée. L'on s'échauffait déjà sur ce sujet , et une rupture 
paraissait sur le point d'éclater, quand quelques chefs atehuriens, 
plus prudens que les autres , firent semblant de céder ; ils pro- 
mirent tout ce que le roi voulait , mais on s'en tint là , et Oro 
demeura au pouvoir des chefs. 

Les idées du roi se débrouillaient cependant peu à peu. Il 
voyait quelques-uns des effets de la civilisation , et il commen- 
çait à en apprécier les avantages. Les missionnaires s'étaient de 
bonne heure occupés de l'instruction des enfans ; mais comme 
la langue du pajs n'avait encore pu être soumise à des règles 
fixes , c'est à une instruction orale et à leur communiquer des 
connaissances et des idées par le moyen de conversations utiles 
et pieuses qu'ils avaient dû se borner. Ils sentaient cependant de 
quelle importance il était d'avoir des livres pour les indigènes 
et, après beaucoup d'essais infructueux, ils adoptèrent enfin, le 
6 mars i8o5, l'alphabet otahitien. Pomare II avait pris un vif 
intérêt à ces travaux ; aussi , dès qu'il sut que les missionnaires 
avaient réussi, voulut-il aussitôt apprendre à lire et à écrire. Il 
l'apprit à peu près tout seul. Il priait les missionnaires de lui 
faire des modèles de syllabes , puis de mots , puis de phrases, 
puis de paragraphes entiers, qu'il portait toujours avec lui, 
quand les affaires du roj'aume li; forçaient à aller d'un lieu à un 
autre. Après avoir terminé ce qu'exigeaient les intérêts du pays, 
il s'asseyait à terre, et plaçant devant lui un petit pupitre qu'il 
avait fait faire dans ce Dut, il se mettait à copier avec beaucoup 
de soin les modèles qu'on lui avait donnés. C'est ainsi que Char- 
lemagne qui, comme Pomare II, s'essayait aussi à écrire, portait 
d'habitude sous sou chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans 
ses momens de loisir, s'exercer la main à tracer des lettres ; 
mais ce travail ne lui réussit guère ; il l'avait commencé trop 
tard. Plus jeune, le prince otahitien lut plus heureux. S'il est le 
premier indigène qui ait appris à écrire, il est aussi , à ce qu'on 

Î (rétend, celui qui a poussé le plus loin cet art ; et l'ardeur avec 
aquelle il s'y livrait a sans aucun doute contribué à en populari- 
ser le goût. Il poussa le zèle pour l'étude au point de demander 
à ses maîtres de lui bâtir près de leur demeure une cabane où il 
put se retirer, quand il voudrait s'exercera écrire, sans être 
exposé aux continuelles interruptions dont il avait à souffrir dans 
sa propre maison. L'année suivante, les missionnaires formèrent 
une petite école pour les enfans du voisinage ; ils écrivaient eux- 
mêmes les pages qu'ils leur enseignaient à lire ; mais sentant l'in- 
suffisance de ce mode, ils rédigèrent un premier Iwre de lecture, 
qu'ils envoyèrent en Angleterre, oii il fut imprimé pour l'usage 
(jes écoles d'Otahiti. 



MIETTES. 



\(i. Fri€r Dieu, ce n'est pas le haranguer. 

17. Il me semble quelquefois qu'il est plus facile d'aimer 
SCS ennemis que d'aimer ses amis. 

18. On veut n'avoir que des vices nobles, mettre le 
ranime il faut dans le péché. On se croit bien pécheur, 
mais on se (latte de n'avoir rien à démêler avec le déca- 
logue : je conseille à chacun de se regarder dans ce miroir. 

19. L'humilité devient, pour plusieurs , une chose com- 
mode ; ils y réduisenl tout leur christianisme ; et toujours 
s'accusant, toujours se plaignant, se préparent à offrir à Dieu 
un cœur brisé, comme la glèbe où la charrue a passé, mais 
non le semoir. 

20. Il en est de la vérité chrétienne comme de l'air at- 
mosphérique, dont les clémens, réunis, font vivre, et séparés, 
Ibnt mourir. Chaque partie de la vérité en est presque le 
contraire. 

•21. C'est une lactique de l'envie, après s'être honteuse- 
ment tue sur ce que vous avez fait de vraiment bien, d'écla- 
ter en louanges sur quelque œuvre médiocre qui vient de 
vous échapper. 

22. Il me semble que j'ai eu quelquefois moins de peine 
à pardonner les offenses que les ridicules. 

23. -On est porté à confondre la faiblesse avec la flexibi- 
lité. L'homme qui cède en détail et qui résiste en gros, qui 
cède pour obtenir, n'est pas un homme faible. Un ruisseau 
tourne humblement la moindre émiiience, le moindre mouve- 
ment de terrain ; mais rien ne l'arrt'te , et il est sûr d'arriver 
à la mer. 

24. Je frémis quand je pense combien peu de chose il 
faudrait pour me faire haïr les g-ens que j'aime. Qu'est-ce 
donc que mon amour ? 

35. De toute éternité Dieu a préparé l'épreuve dont vous 
gi'missez, et de toute éternité il écoute la prière que cette 
épreuve vous met dans la bouche. 



ANNONCE. 

CiiuEsioMiTiE FttiNçiisE , OU Choix de morceaux tirés des meilleurs 
écrivains français, ouvrage destine à servir d'.ipplication méthodi- 
que et progressive à un cours de langue française ; par A. Vihkt. 
2' édition, revue et augmentée. Tome \". 

LirrÉRiTORE DE l'Empisce, ou CIloix de morceaux à la portée de l'âge 
de dix à quatorze am , pris dans les dilférenles branches de l'art 
d'écrire, et tirés des raeiflcurs écrivains français; par A. Vjnet» 
1 vol. in-S". Bàle , 1833. Chez l.-G. Neukircli ; se trouve à Paris , 
chez Risler, rue de l'Oratoire, n" G. 

Nous avons à dessein transcrit les deux titres de ce livre pour mon- 
trer que c'est .i volonté le premier volume d'un ouvrage, ou un ou- 
vrage à part. M. Vinel a retranché de celte seconde édition cinq des 
morceaux qui se trouvaient dans la première; il a, au contraire, fait 
treize additions aux morceaux en prose, et quatorze additions à ceux 
en vers. 

L'auteur a mis en tête de quelques morceaux de courtes notices 
philologiques et grammaticales ; quelquefois aussi il fait connaître à 
ses jeunes lecteurs, par des esquisses biographiques , les auteurs dont 
il reproduit quelques fragmens. De nombreuses notes au bas des pa- 
ges i'nscignent à étudier le style, à se familiariser avec les règles, à 
éviter les défauts. On a, en ce genre , plusieurs ouvrages mal faits , 
et nous ne pouvons excepter de ce blàmc le plus répandu de tous ; 
celui de M. Viuet, au contraire, est fait avec infiniment de goût. 
L'auteur qui, lui-même, écrit admirablement, n'a accueilli dans ce 
volume que des morceaux dignes il'y trouver place. Quoi qu'il n'ait 
songé à faire qu'une œuvre littéraire , on trouve çà et là des mots qui 
tombent négligemment de sa plume, et qui révèlent le profond mo- 
raliste. L'épigraphe de son livre : Quod veruiu alquc dccciis euro et 
royo, le caractérise très-bien ; c'est qu'en effet il n'est de bonne litlé- 
ralnreque celle qui mérite ce double éloge. 

Quant à l'intérêt du livre, nous nous en rendons garans, et nous 
le pouv<ms d'autant mieux, que nous avons été dans le cas d'en juger 
à nos dépens. Notre exemplaire ayant été s'égarer, pendant quelques 
semaines, dans une pension déjeunes garçons, nous en est revenu 
<n un tel état qu'il est impossible de ne j)as demeurer convaincu qu'il 
V a trouvé une multitude de lecteurs. Voilà un succès comme un au- 
tre|, et il vaut la peine de l'enregistrer pour la plus grande gloire 
des immortels, dont M. Yinct a reproduit les pages qui répondaient 
le mieux au but qu'il s'est proposé. 

' Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Selligue , rtie Montmartre, n" 131, 



TOME 111'. — N" 9. 



26 FÉVRIER 1854. 





JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ, c'est le mond4^ 
Mntih. Jail. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n° 1 1 , et cIipz tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: 1 5 fr. pour l'année ; 
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Uichaud , libraire. — A Genève , chez M"" S. Guers , libraire. 



SOMMAIRE. 

RevuE PoiiTioi'E : Lyon et Paris. — Réscmb des souvelles roLiTigiLS : 
— Espagne. — Portugal. — Angleterre. — Hanovre. — Alle- 
magne. — Belgique. — Suisse. — France. — Sur l'incli.mtion 
T»p,vTn»LE. — Histoire : Traits caractéristiques du dix-neuvième 
siècle. — BioGHAPHiE RELiciECSE ET POLITIQUE : Poniare H , roi 
d'Otahiti. (Suite.) — Miettes. — MiitA>GES : De la centralisation, 
et de l'engourdissement des forces morales en France. — De l'in- 
crédulitc chez les savans et chez les ignorans. — La traite des 
nègres et la poésie. 



REVUE POLITIQUE. 

LYOJI ET PARIS. 

On Usait, il y a quelques jours, dans le Courrier de Lyon, 
ces paroles IVoitles et terrlliles : « Si les ouvriers , poussés 
» par leurs détestables conseillers, troulilaient le repos de la 
» cil(', le pouvoir, qui est prévenu et qui est en mesure , leur 
)) doiincrait immédiatement une leçon vigoureuse; nous ne 
» voyons p:'s alors ce que l'ordre puMic \ perdrait ! >• El ces 
lignes s'écrivaient tandis qu'on l'ortifiait les casernes , qu'on 
concentrait les troupes sur Lvon, et qu'on armait de canons 
les forts voisins de la ville ! (Qu'elles sont signiliealives , et 
quelle pensée elles révèlent ! Dieu n'a pas permis que la crise 
de lévrier i8j4 , bien qu'elle soit i.ée de celle de no\cmbie 
i85i , ait eu un résultat semblable : le sang n'a pas coulé. 
Rendons-en grâce à Uieu ; car c'était certes un spectacle 
cirra\ant que celui d'une ville immense, incertaine pendant 
plusieurs jours si une moitié de sa population prendrait les 
armes contre l'autre. 

IVous croyons qu'il est très - difficile de se rendre un 
compte satisfaisant de la nature et de l'origine du désordre 
qui \ient d'avoir lieu. C'est parce qu'uii certain uomlire de 



l'abricans ont réduit de 2 j centimes le salaire pour les peli»- 
cbes, que Lyon a ris([ué d'être de nouveau mis à feu el % 
sang ! Cette mesure éiait-elle réellement nécessitée par les 
circonstances, par l'augmentation du prix, des soies , par fcs 
défaut de commissions ; ou bien , les ouvriers étaient-ils 
fondés à craindre qvie cette diminution ne fût qu'un essai 
qui, s'il réussissait, serait suivi de diminutions plus consiilf?-. 
râbles et plus étendues, c'est ce que nous ne prétendons pas 
résoudre. Mais il nous sem])le que ces événemens , sur qui 
que ce soit qu'il en faille rejeter le tort, contiennent de bien 
tristes révélations sur l'état moral tie l'une de nos grandes 
villes. Combien cet épisode de l'bisloire de Lyon ne rend-il 
pasétideute l'absence complote de cbarité dans les rapports 
du pauvre et du ricbe ! Les ouvriers et les l'abricans ne se 
considèrent guère les uns les autres que comme des instrit- 
mens. L'intérêt seul les luiit : qu'un nouvel intérêt vieimc , 
et les voilà prêts h se décbirer. Les bommf>s se montrent ici 
t"ls que les a pr-ints saint Paul dans son épitre à Tite, " se 
baissant If s uns les autres. » 

Puisque c'est sous les yeux de la classe aisée que notre 
feuille a le plus de clumcesde parvenir, c'est àelle surtout 
que nous cro. ons devoir adresser au jourd'bui quelques cor»- 
seils. Ce n'est pas à ce cas particulier plus qu'à ses rap- 
ports ordinaires avec la classe qui dépend d'elle que nous 
les appli([uons ; car nous croyons que la conduite des 
liommes doit l)eaiicoup plus dépendre des principes généraux 
qu'ils ont adoptés que ties circonstances; bien plus, con- 
vaincus que les rapports de fabiicans à ouvriers peuvent 
trouver un parallèle partout où il y a patronage et dépen-- 
dance , parce que les mêmes sentimens du cceiu* y sont mis 
en jeu, nous nous bornerons à citer ce que Pascal, excel- 
lent politiqu" parce ipi'il était profond moraliste, écrivait 
à un grand seigneur de son tenqjs. Ces leçons sont d'autant 
plus propres, ce nous semble, à atteindre leur but, qu'elles 
ne sont pas directement adressées à ceux pour l'instruction 
desquels nous les transcrivons ici : 

« Vous êtes environné , disait Pascal au due de Roannez, 
d'un petit nombre de personnes siu- qui vous régnez en 
votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils 
vous demandent les biens de la concupiscence. C'est b 



66 



LE SEMEUR. 



concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc pro- 
premi'nt un roi de concupiscence. Votre royaume est de 
peu d'étendue ; mais vous êtes égal , dans le genre de 
royauté, au\ plus grands rois de la terre. Ils sont comme 
vous des rois de concupiscence ; c'est la concupiscence qui 
fait lein- force , c'est-à-dire la possession des choses que la 
cupidité des hommes désire. Mais en connaissant votre con- 
dition naturelle, usez des mo\ens qui lui sont propres, et 
ne prétendez pas régner par une autre voie que par cell(^ 
qui vous fait roi. Ce n'est point votre force et votre puis- 
sance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne 
prétendez donc pas les dominer par la force , ni les traiter 
avec dureté. Contentez leurs justes désirs; soulagez leurs 
nécessités; mettez votre plaisir à être hienfaisant ; avancez- 
les autant que vous le pourrez , et vous agirez en vrai roi 
de concupiscence. » 

Au reste , après ces règles de honne politique , qui au- 
raient fait examiner , si elles avaient été suivies, s'il est 
plus dilficile au fabricant de payer les peluches 25 centimes 
plus cl^r , ou plus dilficile à l'ouvrier de se passer de ces 
25 ccnmies, Pascal ajoute qu'on peut se damner avec tout 
cela. <( Et c'est loujoiu-s , dit-il , une grande foli" que de se 
damner. C'est pourquoi il ne faut pas en demeurer l'a. 11 
faut mépriser la concupiscence et son royaume , et aspirer 
à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que 
la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D'au- 
tres que moi vous en diront le chemin : il me sulfil de vous 
avoir détourné de ces voies brutales oii je vois que plusieurs 
personnes de qualité se laissent emporter _ faute de bien en 
connaître la véritable nature. » 

La seule perte matérielle du commerce de Lyon pendant 
l'interruption ihi travail se compte par centaines de mille fr. 
par jour; et qu'est-elle auprès de sa perle morale et des 
dangers de l'oisiveté de sois.ante mille ouvriers I La seule 
manière de sortir de cet état de choses est un accommode- 
ment entre les fabricans et les ouvriers; mais il tant que les 
uns ou les autres cètlent , et personne ne veut céder, parce 
que les fabricans craignent d'être obligés de faire plus tard 
de nouvelles concessions, et que les ouvriers ont peur de se 
voir imposer de nouvelles diminutions sur le salaire. Triste 
position où la prudence pour le présent commande l'im- 
prudence pour l'avenir! Si même, comme tout le fait espérer, 
la crise d'aujourd'hui (init sans aucune collision , le prin- 
cipe de la crise n'en demeure pas moLus, et il peut reparaî- 
tre plus menaçant au premier jour. ., . ' 

Tandis que de graves intérêts agitent la seconde ville du 
royaume, Paris a aussi ses trouJdes , s'il vaut la peine de 
donner ce nom aux scènes plutôt plaisantes que sérieuses, 
qui se passent sur quelques-unes de nos places. Ce sont des 
manifestations d'opposition à la mise à exécution de la loi sur 
les crieurs, dont M. le préfet de police vient de renforcer 
les dispositions à l'aide de cinq ou sis restrictions nouvelles, 
relatives à l'âge que devront avoir les individus qui dési- 
rent exercer cette profession, aux heures où ils ne pourront 
Sas l'exercer, aux moyens de puliiicité qui leur sont inter- 
lls, etc., etc. C'est rendre une mauvaise loi encore un peu 
plus mauvaise ; néanmoins quand les lois sont une fois éta- 
blies, on peut les combattre, mais il est injuste de les violer, 
et nous désapprouvons les essais faits dans ce but. 

C'est peut-être ici le cas de dire qu'une mauvaise loi est 
pour celui qui en est armé ce qu'est une épée, dont le four- 
reau est percé,pour celui qui la porte : 11 s'imagine qu'elle 
ne peut atteiiulre que ceux qu'il en voudra frapper ; mais 
au moment où il y pensera le moins, elle le blessera au pied. 
Les ministres qui présentent de ces lois-là et qui réussissent 
à les faire adopter , travaillent à rendre leurs successeurs 
populaires à bon marché. 11 n'en coûte guère, en effet, pour 
déchirer une loi que l'opinion réprouve. Respect à la loi , 



sans doute ; mais aussi respect aux principes auxquels un 
peuple a ap]Mis à rendre hommage ! Quand même l'ennemi 
arracherait vingt fols la statue de Napoléon du liant de la 
colonne, la nation l'y ferait replacer vingt fois. JN'.ii serait- 
il pas pour un principe comme pour la statue d'iln grand 
homme? Mais prenons garde que pour le d('-feiulr-, on n'en 
foule pas d'autres aux pieds ; car les prineipes S'- tiennent : 
les droits ne s'affermissent jamais , quand on oublie les 
devoirs. 



BESUMli DES NOUVELLES POLITIQUES. 

Ln régente d'Espagne vient de rendre un décret qui étend 
l'aiinilslie à tous les ex-dépiilés c|ui se trouvent hors du royaume 
pur suite des opinions (piils énoncent en leur f|ii:di'é île dépu- 
tés, et qui leur permet de rentrer l.brcmcnt dans leur patrie. On 
continue h regarder coinnie probable la convocalloii des Corlès. 
L'opinion la plus accréditée est qu'il y aura deux chambres, l'une 
dite des /troccres , l'ai0-e des députés : dans l'une et l'autre la 
propriété serait la base de l'admission. Le nom de proceres fut 
autrefois appliqué eu Castille aux sel^e premiers peis.uinages du 
royaume. Isabelle en porta le nombre à viiigt-quiiU'c ; mais les 
niinilles de ce rantj sont aujourd'hui réduites à cjualre ou cinq 
par des alliances et des extinctions, he mol proceres équivaudra 
donc seulement à celui de notables , et n'est pas destiné à rap- 
peler ranclLMine dignité espagnole. On assure que des commis- 
saires des républl lues de l'Amérique du Sud, chargés de traiter 
avec l'Espagne de la reconnaissance de leur iiidépendaiice, sont 
attendus h Madrid. Le ministre des finances, M. Aranaldc, a été 
remplacé par don Joseph Imaz de Baquedano , qui a rempli les 
mêmes fonctions en iSiS. De nombreuses arrestations ont eu 
lieu à Pampeiune. Les carlistes ont voulu eulever la ville d'Es- 
tella ; ils ont été repoussés. 

Le duc de Terceira , ((ui cominaudalt l'armée devant Santa- 
rem , a donné sa démission , et est de retour à Lisbonne. Le 
maréchal Saldanha a repris le commandement. On attribue la 
démission du duc ii une rivalité entre les deux généraux et à 
des froissemens d'amuur-jiropre. 

Les discussions de la Cliambre des communes sont pleines 
d intérêt. M. O C iniiell a fait une motion ayant pour but de 
demander que la liberté de la presse soit étendue de manière à 
rendre la discussion plus facile, en étant plusieurs des entraves 
qui la gênent. Lord Althorp a déclare qu'il ne s'opposait pas à 
la présentation du biU, tout en se réservant d'en comballre les 
dispositions qui lui paraiiraleiit dangereuses. Une motion de 
M. Harvey, qui réclamait la formation d'un coiniié chargé 
d'examiner la liste des pensions, a été rejetée, mais seulement 
h une majorité de 8 voix sur 3^2 votans. M. Liltleton, secré- 
taire pour l'Irlande, a présenté, au nom du gouvernement, un 
blU ayant pour objet l'abolition des dîmes, qui seraient rem- 
placées par un impôt foncier, en laissant à ceux qui doivent en 
être frappés la faculté de le racheter dans un délai de cm ( ans. 
Cette motion, combattue par les membres irlandais, qui ont 
prétendu que les dîmes ne seraient ainsi abolies que de nom, 
mais qu'elles ne le seraient pas en réalité, a été adoptée, 
M. O'Connell a été autorisé à présenter un bill dont le but est 
de modifier la loi relative aux troubles de l'Irlande. 

L'assemblée des états du Hanovre, ayant terminé les travaux 
qui lui avaient été soumis , a été ajournée indédniment. 

On prétend, dans quelques feuilles allemandes, que le con- 
grès inlnlstériel de Vienne s'occupera, entre autres objets, de 
préparer une union politique et militaire des états allemands, 
et d'arrêter une nouvelle législation de la presse, dans laquelle 
le principe de la liberté de la presse serait posé, mais par la- 
quelle les peines graves qui n'atteignent jusqu'ici que les crimes, 
seraient appliquées à des délits qui sont aujourd'hui du ressort 
de la police correctionnelle. 

Dans la nuit du i5 au i6, un fort détachement de la garni- 
son de Luxembourg a fait une sortie jusqu'à Beltenbourg , vil- 
lage hors du rayon ordinaire, et arrêté dans son domicile, en 
en forçant les portes, le commissaire du district, M. Hauno, 



LE SEMEUR. 



67 



qui a été amené à la forteresse. Le Sénat belge et la Chambre 
des représontans ont voté dos adresses au roi sur cette affaire. 
La Cliaiiibre des représentans dit, dans la sienne, que <■ des 
« mesures |)roniiil(S et énergi<iues sont deveuues indispensa- 
» blcs i " elle oll're d'avance au roi .< tous les moyens qu'il jugera 
Il nécessaires pour obtenir réparation de l'attentat commis 
u contre l'indépendance nationale, et pour faire respecter ii 
» l'avenir les droits et la dignité du pays. « Léopold a remercié 
les deux Chambres des sentiuiens dont elles sont. animées. 

Le canton de Berne a pris un arrêté par lequel il refuse de 
recevoir de nouveau sur son territoire les réfugiés polonais 
qui en sont clandestinement partis , tant et aussi long-temps 
qu'ils seraient envisagés et traités comme devant être, ainsi 
qu'ils l'ont été jusqu'à présent, à la charge particulière de la 
république de Berne. Il ne les recevra que si leur rentrée sur le 
territoire bernois lui est demandée dans l'intérêt de la Suisse 
entière , et si les cantons de Vaud et de Genève déclarent qu'ils 
regardent la question des Polonais comme leur étant commune 
avec lui. Cet arrêté doit élre entendu dans ce sens que le» trois 
cantons mettront communémeut tout en usage pour faire vider 
incessamment le sol de la Suisse aux Polonais qui ont pris part 
aux tentatives faites contre la Savoie. 

Les travaux interrompus à Lyon oui été partiellement repris. 
La cessation du travail avait répandu la terreur au sein delà 
population, et beaucoup de familles avaient quitté la ville. Nous 
devons bénir Dieu de n'avoir à déplorer aucun excès grave dans 
des circonstances pareilles. 

Des émeutes ont eu lieu à Marseille et à Saint-Etienne ; dans 
celte dernière ville un agent de l'autorité a été tué, et un com- 
missaire de police blessé. Il paraît que quelques mouvemens car- 
listes ont aussi éclaté à Aix en Provence. Quant aux rassemble- 
mens sur quelques places et dans quelques rues de Paris, ils sont 
sans importance. 

La Chambre des députés a refait la loi sur l'état-raajorde l'ar- 
mée. Malgré les efibrts du ministère, elle a , contrairement au 
projet, arrêté qu'il ne sera plus nommé de maréchaux en temps 
de paix. Leur nombre est limité à douze. La Chambre a restreint 
celui des lieutenans-généraux et des maréchaux-de-camp. 
M. Thiers.eiTrayé du résultat que la discussion menaçait d'avoir, 
a voulu l'interrompre en présentant quelques projets d'intérêt 
local ; et il en est résulté entre lui et le président un vif débat , 
dans lequel l'un invoquait la Charte , et l'autre en appelait aux 
convenances. La loi portant fixation du cadre du corps royal de 
la marine a aussi été modifiée. Le nombre des amiraux a été fixé 
à deux, au lieu de trois, chiffre proposé par le gouvernement. 
On assure que ces deux lois ne seront pas portées à la Chambre 
des pairs. 

La proposition de MM. Devaux et Taillandier a obtenu les 
honneurs de la discussion générale ; mais la Chambre a refusé 
de discuter les articles. Elle ■ rejeté la prise en considération 
d'une propo-ition de M. Saherte relative aux majorais, et adop- 
té celle de M. Bavoux, qui a pour objet le rétablbsement des 
dispositions du code civil sur le divorce. 

La séance du samedi, où l'on s'occupe des pétitions, a été cette 
fois fort annnée. La Chambre aprononcé l'ordredu jour sur celles 
qui réclament le rapport de la loi qui bannit la famille de Napo- 
léon , et renvoyé au conseil des ministres celles qui demandent 
que les cendres de l'empereur soient transférées sous la colonne 
lie la place Vci dôme. 

M. le garde-des-sceaux a présenté hier à la Chambre un pro- 
jet de loi sur les associations. C'est un digne pendant de la loi 
sur les crieurs. 

« Les dispositions de l'art. 291 du Code pénal sont applica- 
>■ blés aux associations de plus de vingt personnes, alors même 
» que ces associations seraient partagées en sections d'un nom- 
>. bre moindre, et qu'elles ne se réuniraient pas tous les jours 
11 ou à des jours marqués. L'autorisation donnée par le gouver- 
u nement est toujours révocable , etc. » 

M. Persil a soin d'ajouter, dans son exposé des motifs, que 
les associations, même étrangères à la politi.iue, ainsi donc 
aussi les associations religieuses , littéraires et autres, sont sou- 
mises à la condition d'une autorisation. 



SLR LINCLLSATOX THEATRALE. 

Ce titre ne me plaît pas trop ; mais je n'ai pas su en trou- 
Ver un meilleur : je prie le lecteiu- de s'en contenter. 

I.e système Je Gall, que je ne connais presque pas, no 
fait-il point mention de l'inelination théâtrale ? Ou si, com- 
me il est possible, celle inclination n'est point, chez riiwmme, 
primordiale , prinii ordinis , ne tient-elle pas de bien près à 
quelqu'un des ciémens constitutifs de l'être moral? Je n'ai 
point palpé de crùne , mais j'ai un peu talé la nature hu- 
maine, et j'y trouve quelque chose que j'appellerai, en at- 
tendant mieux, Y inclination théâtrale , et sur quoi je vais 
penser avec mon lecteur ; car, en toute vérité, je n'ai point 
d'idée arrêtée sur ce sujet; j'écris pour chercher mes idées 
plutôt que pour les exprimer, et je ne sais point oii mon lec- 
teur et moi nous arriverons ensemble, si tant est qu'il ne me 
quitte pas au beau milieu du chemin. 

Il y a chez tous les peuples et , je pense , aussi chez tous 
les hommes, un goût naturel pour le spectacle , c'est-à-dire 
pour les aspects frappans , extraordinaires , disposés par le 
hasard ou par l'industrie de manière à ébranler vivement 
l'imagination et le cœur. Et comme la vie ordinaire , même 
à son plus haut période d'agitation , n'est que rarement 
spcclaculeuse , on a pourvu aux besoins de l'imagination 
par des combin.iisons artificielles , qui tantôt sont dramati- 
ques et tantôt ne le sont pas. Costumes, gestes, mascarades, 
décorations, étiquette, processions, cérémonies, audiences , 
trog^édies , tout cela est du spectacle ; tout cela amuse et 
captive dans toutes les périodes de la civilisation; juscpi'à 
présent ai'cun peuple ne s'en est passé ; le spectacle est mê- 
me un objet de la législation. Partout les lois ont pourvu à 
ce que celte nourriture idéale n • manquât point au peuple. 
Ce fait ne sera contesté que par ceux qui prendraient le 
mol spectacle dans un sens étroit et spécial , qui n'est pas le 
nôtre. Tout le monde conviendra que, si la société décidait 
de s'en tenir à la réalité en toute chose, la vie sociale pren- 
drait immédiatement un tout autre aspect, dont la règle des 
quakers, dans sa pureté, peut nous donner une représenta- 
lion assez fidèle. Autre comparaison : supposez, si vous le 
pouvez , une langue absolument sans Images , une langue 
encore plus austère que celle des livres d'algèbre, vous au- . 
rez une idée du système que nous indiquons. li .(t 1 j t:Of 

Celle dernière comparaison nous parait d'autant plii$3 
convenable que , réellement , la vie sociale est une langue 
aussi bien qu'une vie. Ses divers actes ne sont pas seulement 
des faits , mais l'expression de certaines pensées générales 
dont la société s'alimente intérieurement. Il faut à ces pen- 
sées , de temps à autre , uue expression solennelle ; elle est 
nécessaire , du moins , pour les esprits paresseux , qui sont 
en grand nombre, et que les images seules peuvent i-éveiller. 
Quand la réalilé nous louchera sans le secours des intermé- 
diaires, quand celte langue arlincielle de la société pourra 
tomber, nous serons beaucoup plus civilisés que nous ne le 
sommes présentement; et peut-être la vraie civilisation de 
chaque peuple est-^elle en raison inverse du nombre des 
signes conventionnels dont se revêtent les pensées sociales. 
Il faut voir dans ses plus diverses applications l'élément 
dont nous parlons, le besoin ou le goût du spectacle. Il est 
aussi dans la parole humaine. Il y a une éloquence spccla- 
culeuse ; mais pourquoi faire ici du néologisme en pure 
perte ? Disons donc qu'il y a une éloquenc» théâtrale , et 
répétons que le plus ou njoins de crédit de cette éloquence 
mesure aussi la culture sociale ou la civilisation. 

Mais le triomphe de l'iiicllna.tion théâlrale est àc€Mip<sùr- 
le théâtre proprement dit. Ici la vérité demande, quelques 
distinctions. 

En représentant l'inclination théâtrale et la civilisation 
comme deux bassins de balance , dont l'un tn descendant 



m 



LE SEMEUR. 



fait monter et en montant fait descendre l'autre , nous u'a- 
fons pas entendu, il s'en faut l)ien, représenter le dévelop- 
pement poétique d'un peuple comme hostile à son dcvelop- 
|>ement social. L'élément poétique , à notre avis , complète 
l'homme. I,a poésie n'est pas la pamre des choses; elle en 
est l'idée intime, ou, du moins, elle est la poursuite de cette 
idée, qui, peut-être, était présente et éclatante aux jeux de 
l'homme, avant que le péché eût obscurci sa vue spiiituelle. 
L'élément poétique , pris en lui-même, et abstraction faite 
de son application , correspond aux m'^illeures parties de 
notre être, et ne peut donc déchoir h mesure que l'état so- 
cial se perfectionne ; car une vérité ne peut contredire une 
autre vérité. 

Mais le goût théâtral est d'une autre nature. C'est le be- 
soin de voir la vie comme elle n'est pas. C'est le besoin de 
se faire ilhision sur les vérital)les proportions des objets. 
C'est l'empire de la partie sensitive de l'être sur la partie 
spirituelle. La partie sensitive a ses droits; mais ces droits 
«ont ceuv d'un vassal, non d'un maître. Elle est au service 
de la partie spirituelle, pour travailler dans le sens et dans 
l'intérêt de cette dernière , non dans son sens et dans son 
intérêt propres. 

Elle se légitimait, j'ose le dire, lorsque, dans les immenses 
ihéàtres de la Grèce, espèces Ae Jbrums , temples plus vé- 
nérables peut-être que ceux des divinités du pays, elle con- 
courait à entretenir, à réveiller dans les âmes toutes les 
grandes idées politiques qui faisaient la vie de l'Etal. Ce 
n'est pas le lieu de discuter la bouté de ces idées : il suffit, 
^our le moment, que c'étaient des idées , une religion pu- 
blique ; et, relativement du moins , le théâtre était respec- 
table lorsqu'il leur donnait une existence pour ainsi dire 
Corporelle, et les perpétuait dans la mémoire des sens. 

Mais quand le théâtre est goûté comme théâtre seulement, 
guand tout im peuple fait son pain spirituel des émotians 
dramatiques, il y a lieu, ce me semble, à de tristes réflexions 
«ur le principe de cette disposition et à de tristes prévisions 
sur ses conséquences. Nous n'avons pas besoin de traiter 
CCS deux points séparément; ils se confondent : le principe 
Q. les conséquences ne sont qu'une action et une réaction 
identiques dans leur nature. Cherchons donc seulement ce 
qu'est un peuple passionné pour les jeux de théâtre. Ce sera 
indiquer, tout d'un temps, l'origine de la passion théâtrale 
«t ses elfets. 

Un tel peuple est un peuple théâtral. 
C'est un peuple qui porte partout l'inclination qu'il porte 
au théâtre et qu'il en rapporte : la soif des impressions sen- 
^bles, des effets dramatiques , des scènes de la représenta- 
tion. La réalité des choses peut lui inspirer, selon ce qu'elle 
est, de l'aversion ou de l'estime; mais ces sentimens n'ont 
|>our lui de l'intensité qu'à proportion que son imagination 
leur en peut prêter, et l'imagination est avertie par les sens. 
(Bientôt même il s'accoutume à faire peu attention à ce qui 
oe lui est pas recommandé par cet accompagnement obligé. 
Ce qui est obscur , silencieux , intime , ne le touche pas , 
n'arrive pas même jusqu'à lui. Il n'entend qu'à travers le 
porte-voix, ne voit qu'à travers le microscope, et ne juge un 
olijet que par la pompe des décors. Il n'est pas capable de 
s'enthousiasmer pour la raison pure, ni de résister à des dé- 
clamations sonores, ni de se défendre contre le prestige des 
mots. La vertu qui ne sait pas se poser, qui ne fait pas 
scène , qui n'est pas dramatique , qui ne représente pas , le 
laisse passablement froid; en morale, le beau le touche plus 
que le bon; rien ne sert , devant lui , d'être juste , si l'on 
n'est sublime; d'être vrai, si l'on n'est frappant; d'être 
ferme, si l'on n'est imposant. C'est une oreille assounlie qui 
«e perçoit plus les sons modérés , et n'est ouverte qu'aux 

cris. 

Pour réussir au milieu d'un tel peuple , il est clair qu'il 



faut afficher, lever le rideau et tenir la scène. Les hommes 
qui veulent être quelque chose se font acteurs. A la tribune, 
dans les livres , dans les journaux , dans la société , on est 
plus préoccupé d'im rôle à jouer que d'une conduite à te- 
nir. Le théâtre n'est plus dans quelques édifices , il est par- 
tout. Il envahit la vie publique. Quand la patrie est un 
théâtre. Us citoyens sont des citoyens de théâtre. 

L'histoire d'un tel peuple est un long drame , où il 
compte avec comfdaisance les coups de théâtre sous le nom 
de journées. La continuité patiente d'un heureux dévelop- 
pement social attache quelques regards ; la plupart se lais- 
sent captiver aux éclatantes péripéties. Quelcju"s-uus veu- 
lent du juste, un plus grand nombre de l'utile, tous dti 
glorieux. Les plus heureuse succès , s'ils ne sont pas beaux 
par-dessus le marché, sont peu appréciés ; et riiiiaginaliun 
superbe et dégoûtée couvre de ses ratures tout ce qu'elL; n'a 
pu embellir et dramatisi^r. 

Il est difficile de dire jusqu'à quel point ce goût de spec- 
tacle peut influer sur la marche des événemens publics. Il 
faudrait , pour cela, pouvoir mesurer tout ce qu'ajoute de 
lorce, non seulement à la vérité, mais à l'erreur, la science 
des coups de théâtre ; tout ce que , dans des moaiens criti- 
qu"S, peut détei-miner l'émotion d'un spectacle frappant et 
inattendu. L'histoire de certains peuples , qui ne nous per- 
met pas de révoquer en doute la réalité de ces elfets él -c- 
triques, ne nous fournil pas des données sûres pour en éva- 
luer la portée. 

Ce n'est pas ainsi que j'entends une existence nationale 
poétique. Elle est plus recueillie. Elle trouve la poésie par- 
tout, parce que, en effet, la poésie est partout. Elle est sur- 
tout dans les joies, dans les soucis, et jusque dans les tris- 
tesses du foyer domestique; dans ce drame long, monotone 
et doux de la vie de famille ; dans le retour régulier de ce 
qu'attend une espérance modeste ; dans les épisodes gra- 
cieux, sombres ou touehans que la Providence entremêle à 
l'épopée de chacune de nos vies; dans le souvenir respec- 
tueux des vertus réelles et pratiques des ancêtres ; dans 
l'estime plus que dans la gloire ; dans un amour intime de 
la terre natale, de tous ses enfaus, de tous ses intérêts; dans 
la vie intérieure du cœur, vaste et profond ihéat.-e, où, dans 
un demi-jour solennel, se meuv.nt tant d'idées et de s 'nti- 
mens, d'images et de réalités, d'' souvenirs et d'espérances ; 
dans la religion enfui, sans laquelle toute poésie est menteuse 
ou mutilée , et qui , seule , donnant ime valeur impérissable 
à ce qui ne parait pas, en enlè e d'autant à tout ce qui pa- 
rait et qui éclate ! Un peuple poétique a peu besoin de spec- 
tacles ; pour lui , du moins , les plus simples sont les meil- 
leurs; il lui suffit de ceux qui, en quelques traits, consacrent 
et symbolisent sa vie active, sérieuse et tranquille. 

Il y aurait bien d'autres choses à dire sur le théâtre , et 
particulièrement sur le théâtre actuel ; j'y reviendrai peut- 
être. 

HISTOIRE. 

T»AITS CARACTÉRISTIQUES DU DIX-NEUVIEME SlÈCLE. 

Nous sommes habitués à considérer notre siècle du point 
de vue de Paris. C'est là une source d'erreurs de plus d'un 
genre ; on réduit l'humanité aux plus étroites dimensions de 
quelcpies coteries, et l'on juge de toute une époque par un 
petit nombre de faits, qui ne franchissent peut-être pas l'en- 
ceinte de la capitale. Il peut donc être utile , pour corriger 
ces observations incomplètes, de savoir aussi ce que pensent 
les peuples étrangers sur le dix-neuviJ-me siècle, et nous al- 
lons offrir à nos lecteurs la traduction abrégée d'un article 
qui a paru dernièrement dans un recueil américain , The 
Quarler/y Christian Speclator, sur les caractères moraux de 
notre époque: 



TE SEMEÏîïi. 



«') 



<c li'un lies caiiutcri'S li'S jihis n'Uiarnualtli's ihi iniips où 
nous vivons, c'est W'sprit de libre examen. Jl on est rcsullé 
lies effets lie diverse iialnre, in.iis pins i;én(Talenient bons ((ne 
mauvais. Si |)lnsi('Uis imlividns ont uiallienrensenieul lian- 
L-hi les bornes qu'ils devaient respecter, s'ils ont même Ini- 
sé la sainte barrière de rKciilun-, et se sont précijutés dans 
les chemins lorluenx du néologisme ou dans lis ('-paisses l(;- 
lièbres du nialéiialisme, il laul reconnaiti(> aussi que la li- 
berté d'examen a rancné un gnuid nombre cUî personne s 
dans la vérité. I.a plus grande partie des troupeaux, de la 
cbrétienlé protestante appartient aux dénomiualions évau- 
géliques. Les lionuii s qui professent des croyances évidem- 
ment tron(piées et insulVi>antes sont les moins nomhreu., 1 1 
cuoiqu'ils prétendent a oir une prot'ondeanlipallii- conire le 
principe d'aïUorité en matière de loi, ils se réuniraient avec 
Rome plutôt qu'avec lesamisde l'Kvangile, d'après ce prin- 
cipe que l'erreur s'associe toujours avec l'erreur plus volon- 
tiers (pi'avec la vérité. Quoi qu'il en soil, lamajorilc de ceux, 
qui ont fait usage du libre esam(Ui en religion, sont venus 
déposer leurs passions et leurs préjugés au pied de la croix 
de Clirist. Considérez, par exemple, l'état acuiel de l'Alle- 
magne. Pendant que les néologues ne peuvent soutenir qu'à 
grand'peine leur monstrueux système d'exlravaganceset de 
scepticisme , il s'élève dans la même contrée des hommes 
d'une piété simple et fervente, d'une vaste éru.lition , d'ime 
haute portée de vues, Néander, Hahn, Tholuck, Hengsten- 
b-^rg, qui attaquent avec une invincible énergie l'échafaudage 
chancelant du néologisme, et qui ne s'arrèterontque lorsqu'ils 
en auront jeté aux vents les derniers débris. Ils ont commencé 
une réaction qui ne cessera d'agir, nous en avons l'espoir , 
que lorsqu'elle aura replanté le drapeau de la réforme tians 
toute l'Allemagne. Le meilleur moyen d'éviter les abus du 
libre examen, ce n'est pas de l'étouffer, mais de s'en servir 
pour ouvrir une discussion grave, patiente et infatigable avec 
les adversaires de la foi chrétienne, en se confiant à la béné- 
diction de Dieu pour le succès. La vérité, défendue et pro- 
pagée de cette manière, ne peut manquer de conijuérir le 
champ de bataille. 

» Un deuxième caractère de notre siècle , c'est Vespril 
d'innovation. Habituellement ce mot est pris en mauvaise 
part, et l'on doit avouer que ce n'est pas toujours sans motifs. 
Cependant il serait bien injuste de condamner les innova- 
tions par cela seul que ce sont des innovations. Nos pères et 
ceux qui ont vécu avant eux étaient aussi sujets à l'erreur 
que nous-mêmes. Sur quel Ibndement prétentlralt-on qu'une 
race ou un siècle a possédé le privilège de l'inlailliijillté? 
Un principe est-Il juste, une coutume est-elle bonne , parce 
que ce principe et cette coutum ; nous viennent des âges 
qui ne sont plus ? Notre époque, si excellente opinion qu'elle 
ait d'elle-même , voudrait-elle imposer à celles qui la sui- 
vront ce devoir d'imitation passive:' Ne recoimaissons-no;is 
pas que nos neveux auront beaucoup de points à changer , 
beaucoup d'usages à améliorer? Certes , si les innovations 
étaient regardées comme un mal en toutes choses , nous se- 
rions encore plongés dans la barbarie; le système de Cop rnlc 
n'aurait pas remplacé le système de Ptolémée ; nous ferions 
toujours des théories creuses sur les sciences naturelles, au 
lieu d'employer la méthode expérimentale, la seule qui con- 
duise à la découverte du irai; les peiiplesseraicnt encore sous 
le joug avilissantdu despotisme; l'esclavage n'eût pas été abo- 
li ; l'himianité serait livréiî à un sommeil stupldc. 

» Il faut éviier, sans doute , les innovations , lorsqu'elles 
changent le bien en mal , ou lorsqu'elles remplacent le mal 
par un autre mal ; courir les chances d'innover pour ne 
pas être mieux, c'est irréflexion ou folie. Sous ce rapport, 
nous ne saurions partager l'avis de ceux qui innovent uni- 
quement pour innover. Ils se déplaisent à tout, même à ce 
qui est l)icn , quand le bieu n'est pas de fraîche date. Us 



veulent du nouveau, ('ùssent-ils soumettre la société aux 
plus pérllleus3S expériences; les instiiulions , les idées, les 
mœurs elles-mêm s ne trouvent grâce à leurs yeux que 
lorsqu'elles sont refaites de la veille. Cet cxtrcnjc iloit être 
blâmé autant que l'iuUre. Les linio>ations ne mi'ritent d'être 
tentées qu'en x-aisou d'un avantage ou d'un Ixsoui clairement 
démontrés. 

n Que r('poque présente soil un siècle d'innovations, cha- 
cun eu conilendra. Nous avons découvert, ce semble , plu- 
sieurs erreurs, ou du moins plusieurs lacunes dans les Insti- 
tulloiis sociales qui nous ont été transmises par nos pères. La 
lib.^rté des peuples s'est augmentée et étendue ; mais en 
même temps, ne craignons |).-.s de le dire, l'esprit d'insubor- 
dination a fait de rapides progrès. Dans les arts iiiduslrleis, 
les forces mécaniques ont pris la place des forcées de 
l'homme sous beaucoup de rapports. Eu éducation , de nou- 
velles méthodes ont été employées, non toujours avec un 
entier succès , mais pourtant avec des résultats qui valent 
mieux que ce qu'on pouvait attendre des anciennes métho- 
des. En religion, Il est incontestable (pie nous avons marchi" 
en avant. Nous ne sommes plus à celte époque désastreuse 
où le Christianisme luttait pour défendre sa propre vie eon- 
tre l'incrédulité audacieuse et triomphante ; nous ne sommes 
plus à ce degré d'aloule rellgi 'use , où la plupart de ceux 
qui portaient le nom de chrétiens tenaient le Chrlsllauisme 
pour une imposture convenue, et sa\ aient à peine pratiquer 
encore quelques formes stériles. Aujourd'Iuù l'inerédullté 
se retire devant la religion chréti^me, comme un torrent 
qui s'en va, parce qu • ses eaux sont taries. L'Evangile re- 
prend de l'empire sur les âmes ; il fait plus que de renaître 
là où son nom était inscrit sur la façade des temples ; il s'a- 
vance à la conquête du monde. Chaque jour nous apporte, 
pour ainsi dire, de nouvelles mesures pour i'évangéllsatlon 
des païens. Les associations religieuses et morales se multi- 
plient sous toutes les formas, d'une Idée en surgissent vingt 
attira qui offrent toutes îles moyens plus ellicaces d'étendre 
le règne de Dieu. Assurément , voilà de nobles et grandes 
innovations. Qu > les amis de l'humanité ne se lassent ni de 
travailler ni de faire des sacrifices; qu'Us s'avancent toujours 
plus loin contre l'empire du mal et des ténèbres ; qu'ils ne 
s'occupsnt pas scuiement de leur famille, de leur voisinage, 
de leur pays, mais qu'ils s'efforcent de chasser du monde lui- 
même les sources de l'ignorance et du crime; c'est là un 
but digne de leurs efforts. 

» L'esprit de libéralité cs\ aussi un trait caractéristique de 
notre époque. Nous entendons par là ces vues larges et éle- 
vées , qui embrassent d'autres intérêts que les ntJtres, qui 
franchissent les bornes d'une secte, d'une dénomination, 
d'un royaume , pour répantlre sur tous le bienfait des lu- 
mières et de l'Evangile. Autrefois, chaque communion vou- 
lait form -r un centre à part , ne songeait qu'à elle , ne pré- 
tendait connaître que ses propres membres , se retran- 
chait avec unétroitégoismi derrière ses besoins parliciiliers, 
laissait les autres s'arranger comme ils pouvaient , et périr 
d'ignorance et d'inanition , s'il y avait lieu. C'était là un 
triste héritage des anciennes controverses théologiques, des 
haines soulevées par la persécution et entretenues par la 
gu 'rre civile. Chose étrange ! la valeur qu'on attachait aux 
différences dogmatiques avait disparu , et les inimitiés qui 
avaient leur source dans ces différences étaient restées. 
Mais à présent on commence à comprendre que les diverses 
communions chrétiennes, tout en gardant ce qui les distin- 
gue les vmes des autres, peuvent se réunir dans les oeuvres 
dj piété et de charité. Non seulement elles peuvent, mais 
elles doivent agir ensemble pour donner des Bibles à tou« 
ceux qui en manquent, à quelque dénomination extérieure 
qu'ils appartiennent, pour répandre des traités au dedans et 
au-dehors, pour ouvrir des écoles du dimanche, pour pré- 



70 



LE SEMELRi 



parer de pioiix jeunes gens au mliiislore cvaiijji'lique, pour 
maintenir l'observation tlu join- '.ii Seigneur, et pour attein- 
dre d'autres buis semblables. Il est certain qu'on éprouve 
aujourd'hui beaucoup plus qu'autrefois des sentiniens fra- 
ternels pour la masse entière de l'humanité. 

«Un trait remarquable qui signale encore notre siècle, 
c'est la puissance de l'opinion publique. Sous les gouver- 
nemens despotiques eux-mêmes, les peuples ont une voix 
plus ibrte, et les chefs de l'Etat montrent plus d'égards 
pour les sentimens de leurs sujets. Les despotes s'aperçoi- 
vent, malgré eux , qu'à la base des plus hautes montagnes 
il y a un volcan qui bouillonne, et qu'il ne faudrait qu'un 
jour pour renverser le colosse de leur vieille t\rannie. 
Ailleurs, ilans cette famille de peuples libres qui s'accroît 
continuellement, l'opinioii publique prononce avec une 
autorité toujours mieux écoutée. Elle est devenue la grande 
loi , la loi suprême du monde politique aussi bien que du 
monde religieux. Elle agit sous dillerenles fonues, pénètre 
par divers canaux , emprunte plusieurs moyens de se faire 
entendre, cl force peu à peu tout ce qui lui résistait à se 
courber sous sa suprématie. On doit reconnaître {pie cette 
influence est inllniment préférable au pouvoir exercé au- 
trefois par un seul individu ou par quelques pri 'ilégiés. Un 
seul homme peut voir juste , il est vrai , mais il est fort 
probable qu'il cherchera son intérêt personnel plutôt que 
celui de l'ensemble. La même observation s'applique aux 
oligarchies. Le peuple, au contraire, sent ce qui lui man- 
que , et cherche les meilleurs nio\ ens d'amener le bien- 
("itre général, lorsqu'il est sulVisamment moral et éclairé. 

» La puissance dont nous parlons n'est encore qu'à son 
berceau. Elle sera étonnamment bonne ou mauvaise , elle 
produira des miracles en bien ou en mal , suivant qu'elle 
sera dirigée par des sentimens religieux ou par des passions 
irréligieuses. Mais nous croyons, nous espérons que le bien 
l'emportera. La loi qui dirige la conduite des sociétés hu- 
maines ne tend pas toujours, on en convient, à leurs véri- 
tables intérêts; les peuples s'égarent , se trompent souvent 
comme un seul homme; la roule qu'ils suivent peut les 
conduire à un abime. Mais le fondement de notre espé- 
rance est appuyé sur les desseins que nous pensons décou- 
vrir dans la marche de la Providence. Il nous semble que 
Dieu dispose toutes choses pour faire entrer le monde dans 
un meilleur avenir; une ère nouvelle, ère de religion, de 
Tcrtu, de lumières, de liberté se prépare, si nous écoutons 
nos prcssentimens , pour l'espèce humaine, et l'opinion 
publique sera le grand levier par lequel Dieu agira pour 
réaliser ses vues de sagesse et de miséricorde. 

)) Enfin notre siècle est im siècle d'action. Les recherches 
abstruses et interminables, les subtilités métaphysiques, 
les pompeuses et vastes théories, les discussions sur des 
questions uniquement curieuses ne sont plus guère notre 
fait. Nous voulons mettre , en toute matière , la main à 
l'œuvre. Nos droits , nos devoirs , nos intérêts , nos plaisirs, 
tels sont les points qui se débattent aux tribunes politiques, 
qui s'élaborent dans nos journaux, qui se réalisent dans 
nos associations , qui attirent tous les regards. Nos livres 
sont composés par des gens affairés qui s'adressent à des 
lecteurs également affairés. On demande aujourd'hui beau- 
coup de choses en peu de mots. Sans doute , les spécula- 
tions des âges précédons ont été fort utiles en leur lieu. 
EUes ont , à quelques égards, ouvert la voie à nos progrès, 
préparé nos travaux , jeté les fondemens des édifices que 
nous avons construits. Notre siècle a les plus grandes obli- 
gations aux penseurs éminens du dernier siècle , à Locke, 
Reid , Edwards et d'autres. Ils ont établi des principes 
dont nous profilons à l'heure qu'il est ; leur science a passé 
de leurs livres dans nos lois et dans nos actes. Mais que 
demande-l-on maintenant à ceux qui écrivent sur les 



sciences naturelles, sur l'agriculture, sur le commerce, 
sur les beaux-arts cu-i-niêmes ? On leur demande , non des 
théories, mais des faits, des expériences, les résultats de 
la pratique. On s'attache moins h déterminer la vérité des 
principes qu'à trouver les moyens par lesquels ils peuvent 
être mis en action. 

Ces remarques s'appliquent spécialement aux choses re- 
ligieuses. Notre activité ^t est incomparablement plus grande 
que celle des hommes pieux qui nous ont précédés dans la 
carrière chrétienne. Nous nous enquérons de toutes les fa- 
milles qui manquent de Bibles pour leur en donner uu 
exemplaire. Nos distributeurs de traités religieux se sont 
partagé les villes et les villages, et vont de maison en mai- 
son porter aux âmes non-converties ces messagers delà bonne 
nouvelle. Nous allons jusque sur les ports et les places pu- 
bliques recueillir des cnfans , pour les amener à nos écoles 
du dimanche. Nous envoyons au loin des missionnaires 
poiu- planter l'étendard de l'Evangile au milieu des peuples 
idolâtres. Une portion considérable de notre vie se passe 
dans des assemblées de toute espèce; en un mot, notre 
Christianisme est un Christianisme d'action. Nous ne nions 
pas qu'il ne puisse y avoir des dangers et des pièges dans 
la nouvelle marche que nous avons adoptée ; il ne nous 
restera peut-être plus assez de temps ou de IranqiùUité 
d'esprit pour nous recueillir en nous-mêmes, pour méditer, 
pour remplir nos devoirs religieux domestiques. Ce serait 
là un mal dont la gravité ne saurait être trop sérieusement 
comprise. Mieux vaudrait , à coup sûr , ne pas agir du tout 
au dehors que de s'exposer soi-même à dissiper sa foi reli- 
gieuse par une activité irréfléchie. Mais nous croyons qu'il 
est possible , et même facile , quand on le désire sincère- 
ment, de réunir ces deux objets, la vie intérieure et la 
vie extérieui e , le soin de son àme et le soin des âmes d' au- 
trui , la méditation et l'action. 

» A considérer les traits caractéristiques de notre siècle 
dans leur ensemble , ils sont décidément favorables aux 
grands intérêts de l'homme , c'est-à-dire aux intérêts de la 
vérité, de la piété, de la vertu, des lumières et du bon- 
heur. Nous devons tous rendre grâces à Dieu de ce qu'il 
nous a fait naître dans ce siècle plutôt que dans un autre ; 
nous devons tous agir d'une manière digne de l'époque oii 
nous vivons , en travaillant à réaliser les biens qu'elle nous 
offre , et à éviter les maus. dont elle pourrait nous frapper. 
Les disciples de Christ ont, en particulier , d'importantes 
et solennelles obligations à remplir. Qu'ils se souviennent 
que leurs travaux et leurs efforts doivent répondre aux 
espérances qui s'élèvent dans le cœur des enfans de Dieu , 
à l'aspect des vastes champs d'activité que le Seigneur a 
ouverts devant nos pas I Ceux d'entre les chrétiens qui res- 
teraient en arrière, ou qui s'en\eIopperaient d'une molle 
paresse dans ces graves circonstances, seraient indignes 
du nom qu'ils portent , et manqueraient à la vocation que 
Dieu leur a confiée , en les appelant à la vie au commen- 
cement du dix-neuvième siècle. C'est maintenant l'heure 
d'agir et de se dévouer ; le lieu du repos nous attend au- 
delà du sépulcre. » 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 

POMARE II, i\oi n'oTAniri. 

TROISIÈME ARTICLE. 

Vers ce temps-là Poniare perdit sa femme. Elle mourut, il est 
horrible de le dire, des suites d'une couche qu'elle avait voulft 
hâter, selon une coutume qu'on trouve dans cette île chez les 
femmes d'un r-ing élevé, pour faire périr, avant sa naissance, 
l'enfant dentelle était enceinte. Sa maladie dura plusieurs se- 
maines : Pomare chercha pendant ce temps à flécliir par des 



LE SEMELR. 



71 



prières ses dieux domestiques. Il parut vivement affecté Je la 
mort do la reine; mais la guerre ijui éclata peu après vint le dis- 
traire de sa douleur. Craignant sans doule I s projets de ses en- 
nemis, il voulut les pré\cnir. A la tôle de son armée, il se jet.a 
tout à coup dans le district d'Ateiiurou , y mit tout il feu e, à 
sangel, eud)ari]uant il bord de ses canots les cadavres de ceux 
qu'il a^ait tués, il se dirigea vers Tautira , pour les déposer sur 
l'autel dOro. 

Dès-lors le im-contentenient du peuple alla toujours croissant. 
Une conspiratiiMi se tramait pour cha^ser Pumare du trône, et 
détruire eu'ièreau'ut le gouvernement monarclii [ue. lille éclata 
avec fureur au mois de no\ emlire i SoS, et elle eut pour résultat 
l'evpulslon de Poiuare. Ce prince, voyant la tournure que pre- 
naient les événeinens, engagea les missionnaires mariés à quit- 
ter l'ile , avec leurs feiniueset leurs enfuis j^ur un navire qui 
venait de rclàclier dans la baie de Matlavai. ftÇsuivircnt ce con- 
seil; mais les inissionnaires non mariés deineurereul .à Otalnti, 
dans l'espoir de calmer les esprits. Ils se ren'lirent au camp des 
rebelles, pour persuader à leurs chefs d'avoir une entrevue avec 
le roi ; mais, tout en leur teinoignaul de l'allection el du respect, 
ceux-ci s'y refusèrent , déclaianl qu'ils ne \oulaient reucon'.rer 
Poinare que sur le champ de balaiile. C'est, en effet, lii c|ue se 
vida la querelle, l'^n aperces aul Taute, son premier iiiinis(re el 
)us |ue-lii le plus lidèle de ses adliéreus, parmi ses ennemis, Po- 
niare ne pul retenir ses larmes. Il perdit courage, quand il vit 
qu'il était abandonné par un homme qui a\ait joui de toute sa 
confiance, el son année, ne Iroiuant plus dans son chef l'assu- 
rance de vaincre, se débanda et fut défaite. Poinare s'enfuit h 
Paré, d'où il partit bieiHÔl pour se retirer ii Eiuiéo. 

Les missicmnaires i|ui étaient restés jusque-lii il Olahiti, cru- 
rent devoir partir comme lui ; ils se retirèrent tous h Pori-Jack- 
son , il l'exception de M. Nolt , qui suivit le roi dans son exil. 
M. Jeffersou était mort avant ces événemens. Depuis tant* 
d'années que ces ti lèles disciples île Jésus-CFiiist s'éuueiit établis 
dans les iles delà Polynésie, el qu'ils avaient ait tout ce qui 
dépendait d'eux poui en convertir les habitans, ils n'avaient vu 
aucun résultai satisfaisant de leurs travaux. S ins doute beaucoup 
d'ind gènes avaient acquis des vues claires sur les doctrines qu'ils 
enseignaient ; ils auraient su raconter les principaux faits rap- 
portés dans l'Evangile, et ren<lre compte de l'application qu'en 
font les chrétiens ; mais aucun d'eux ne les considérait comme 
des vérités ayant quelque rapport avec sa propre âme, aucun 
n'avait éprouvé un changeuieut moral qu'on pût attribuer à leur 
influence. Malgré ces tristes circonstances, ce n'éiait pas par dé- 
couragemenl i|ue les miss.onnaires quittaient t)tahiti : ils au- 
raient conlinué à attendre avec confiance 1 efl'usion du saint 
Esprit sur ce peuple ; mais c'était par prudence chrétienne, tout 
faisant présumer qu'ifs seraient massacrés, s'ils restaient. 

Les rebelles profitèrent de la victoire .[u'ils avaieut rempor- 
tée le 22 décembre, pour se livrer ii touies sortes d'exce-. el de 
brigandages. Ils n'épargnèrent pas la m lisoii (jueles missionnaires 
avaient aban lounée ; ede fut complètement pillée. Préoccupés 
de l'idée d'drterinir le piuvoir qu'ils avalent conquis, les chefs 
firent transformer eu armes tous le. instruniens de fer qu ils 
trouvèrent : on fil des balles avec les caractères d'une petite 
imprimerie que les missionnaires avaient depuis peu reçue d'Eu- 
rope, el des cartouches avec les alphabets et les livres de la 
bibliothèque. Mais ces moyens d'approvisionner leur irsenal ne 
leur paraissant pa> suilisans, ils résolurent de s'emparer du 
premier navire qui jetterait l'ancre sur la côte, après avoir mas- 
sacré le capitaine et les ofliciers ipi'ils se proposaient .a cet efl'ct 
d'attirer ii terre. Poinare et M. N ilt, ayant été instruits de cet 
aflreux projet, eoulierent <à un homme siir une lettre oii ils en 
révélaient le [dan, le chargeant, lorsqu'il verrait un navire en 
i-ade, delà faire parvenir a bord. La goélette la f^énits relâcha, 
queli|ues jours après, dans la baie de Matta\ai; les hommes de 
l'équipage furent iaits prisonniers avant que la lettre d'avis eut pu 
leur èire remise. Les che s résoluieut de les sacrifier ii Oro, et 
ils auraient exécuté cet affreux dessein, si un autre vais- 
seau, VHibemin, n'était entré dans la baie, et si le capitaine 
Campbell qui le commandait, averti par la lettre des réfugiés 
d'Eiméo, n'avait délivré les prisonniers. 

Pomare passa plusieurs années dans l'exil. Celle longue 
épreuve ne fut perdue ni pour lui, ni pour son pays. La chule 
de son trône, l'alllietion des membres de sa famille" et des chefs 
de son parti qui l'avaient suivi dans sa retraite, peut-être aussi 
la mort de sa femme et d'aulres malheurs domestiques, l'avaient 
abattu et avaient donné une autre direction à son esprit que 
l'ambition seule avait occupé jusque-lii. C'est du culte qu'il 
rendait à Oro qu'il avait fait dépendre le succès de toutes ses 
entreprises, et malgré tant de zèle à lui offrir de nombreuses 
victimes humaines, il avait perdu sa couronne! Se serait-il 
trompé en accordant tant de confiance à l'idole? Sa condition 



présente ne serait-elle pas peut-être un châtiment infligé par le 
Oieu des inissionnaires dont il avait refusé de reconnaître 
l'empire :' Telles étaient les pensées i[ui l'agitaient, et qui l'ame- 
ni'rcnl peu ;i peu il réfléchir plus sérieusement sur le Christia- 
nisme. Il s'entretenait souvent avec M. Nott et, au bout de 
deux ans, concevant de meilleures espérances sur les dlsposilious 
des Otahitiens il son égard, il voulut ne retourner dans ses 
élals qu'avec les missionnaires dont 11 jugeait désormais la pré- 
sence nécessaire il ses eoiiipalriotes. Il leur écrivit de \eiiir le 
rejoindre. .M. el M"" Bicknell répondirent ii cet appel. Commis 
il n'y a\ait pas à Eiméo de maison oii ils pussent se loger, ils 
passèrent (pielque temps sous le inèiiie toit que Pomare, et ce 
temps fut béni pour le roi. 11 s'exerçait sous leur direction ;i 
lire et il écrire, et il aimait il avoir avec eux des conversation» 
religieuses, ilans lesquelles il lui arrivait quelquefois d'exprimer 
lui-même avec force des sentimens et des convielions qui les 
remplissaient de surprise el de joie. 

Au surphii, ce n'est pas seulement dans l'intimité ^q \^ ^\,, 
doines.ique quele roi manifestait ses idées nouvelles. Les indi- 
gi'ues lemarquaieul depuis quelque temps a\ec effroi <]u'il 
parlait fort irrévereminent des idoles; mais ils ne surent plus q.-.e 
penser, q laiid, le il juillet iSr.?, il osa témoigner publiquement 
son mépris pour le culte national. C'était l'usage du pays, 
quand ou prenait une toi tue de mer, d'en faire présent au riii : 
on la portail au marae ou ti niple pour la faire cuire, et après 
en avoir ollert une partie il l'idole pour la rendre propice, on 
servait le reste ii la famille royale, dont aucun membre n'au- 
rait osé en goûter avant cette cérémonie, parce que les prêtres 
assuraient que celui qui se permctlrait un tel crime, en serait 
aussitôt [Uini par un chàtinieut surnaturel des dieux. Pomare 
venait de recevoir un présent de ce genre. Déjà ses serviteurs 
se reudaieul au temple, quand il les rappelle el leur commande 
de préparer le repas dans sa cuisine. Le peuple qui l'entoure 
ne s^iit s'il plaisante ou s'il a perdu la raison ; mais il répète .son 
ordre, et l'on obéit en tremblanl. Poinare se met ii table. Il 
invite les chets qui sont presens 'n partager sou dîner , mais 
tous s'y relusenl. Ils attendent d'un instant ii l'autre avec 
anxiété ie châtiment du roi sacrilège; peut-être le roi qui n'était 
pas encore entièrement alTranchi de la superstition, et qui 
savwit d'ai leurs qu'en heurlant les préjugés de ses sujets, il 
exppsail sa couronne el sa vie, n'esl-il pas lui-même sans in- 
quiétude. Toutefois rien d'extraordinaire n'arriva : les prêtres 
sont convaincus de mensonge, et les dieux d impuissance. Po- 
m,ar>; convoque alors une assemblée politique : il raconte aux 
hommes d'Eiméo ce qu il vient de fiire, et ajoute qu'il est ré- 
solu de sefvr l'Eternel, les engageant ii imiter son exemple, 
maisajouanl qu'il ne contraindra personne il le faire. Pour lui, 
il n'hésite pas 'a demander le baptême. Peut-être s'imagiue-l-ou 
queles missionnaires, heureux d'avoir fait un tel prosélyte, vont 
se hâter de l'admettre au sein de l'église elirétieoDe, alin do 
s'assmer, parcelle illustre conquête, d'autres disciples parmi le 
peuple; mais non, ils ne sont pas suflisanimeiit Convaincus delà 
réalité de sa loi. Pomare ne croit plus aux faux dieux, il l'a 
prouvé; mais croit-il dé.ii au Dieu véritable? Il n'est plus ido- 
lâtre; mais est-il chrétien? Le roi, ii qui ils avouent leurs scru- 
pules, n'insisle pas davantage : il comprend tout le prix d'une 
inslructiou plus étendue. Il attendra, malgré le vil désir ipi'il 
éprouve d'être baptisé , afin, dit-il avec une grande énergie 
de langage, « d'être heureux après la mort el sauvé au jour du 
)) jugement. « 

Les chefs cpii avaient suivi Poinare n Eiméo virent avec cha- 
grin il quel point il était devenu favorable au Chrislianisuie.Ta- 
iiiatoa, sou beau-père, et Tapoa , principal chef de Raiaiéa, lui 
déclarèrent qu'ils demeureraient toujours fidèles ii Oro. Malgré 
cette opposition, Pomare résolut de bâtir une chapelle ii Eiméo, 
ahu que l'Evangile put y être prêché aux habitans. Tandis qu'il 
réahse ce projet, deux chefs, qui lui sont de\oués,ari ivenl d'O- 
tahili. Ils f'assurenl que les dispositions de ses sujets sont chan- 
gées, el ils lui persuadent que s'il retourne au milieu d'eux, ils 
ne tarderont pas a se soumettre ii lui. Le roi se décide ii les sui- 
vre; plusieurs che s implorent, en ellèt, son pardon ; mais quand 
ou s'aperçoit de son mépris pour les dieux , la déliance fait de 
nouveaux proLrès, et tout annonce qu'il aura de la peine à res- 
saisir le pouvoir. Pomare, quoique ses iulérêls fussent compro- 
mis par la droiture de sa conduite, s'abstint du culte des idoles ; 
il observait , au contraire, le repos du dimanche el ne laissait 
échapper aucune occasion de confesser sa foi. Dans les lettres 
i|u'il éiri\it, il celle époque, aux missionnaires qui étaient restés 
il Eiméo, il exprimait avec chaleur les sentimens qu'il éprouvait : 
ce Puisse la colère de Jéhovah, disait -il, être appaisee envers 
>) moi, qui suis un homme méchant, coupable de crimes sans/ 
1) nombre! Qu'il me donne son bon Esprit pour sancliler mou 
M cœur,ahn que j'aime ce qui est bon, que je renonce au mal, 



% 



72 



LK SFMErU. 



I- que je de\ icnnc undes siens, <|;irjcsoiss;mvé par Jésus-Christ, 
>i le seul Sauveur! Je suis niain.ii-, cl mes taules sont grandes; 
>' mais nous pouvons tous être sauves par Jésus-Clirisl! Je con- 
" linue à prier Oieu sans cesse. " 

Lst il étonnuit i|uede tels sentiniens, manifestés, non seule- 
liipiil dans ses lettres, mais aussi par ses discours el par sa con- 
duite, lui aleut attiré des moqueries el des persécutions ? Ses en- 
nemis en pjolitcrent pour justifier leur liaiiie aux yeux du peu- 
ple ; ses amis et ses parens y trouvèrent l'explication de ses re- 
vers : Il Tu méprises les dieux qui ont élevé ta famille au trône, 
" disaient-ils, el ils l'eu punissent. " 



MIETTES. 

■àO. Nous supportons plus facilement d'être surpasses que 
d'èlre éf^uh's. 

27. On (lit qu.', dans celte nouvelle ère de la civilisation, 
ic patriotisme aijdique. Ah! puisse-l-il u'ahdi.pier qvi'en la- 
veur de la charilé! JiO cosiuojjolilisms, s'il a'esl clirdtien , 
n'est encore qu ■ i'égoïsrue Iransliyuré. 

•28. Noiisar.ivons très-vite à nous faire uti droit descoii- 
cessi ms tle la hoiiLé, et à croire qu'où nous enlève ce qu on 
nous redise. — C'est dans cet esprit que nous exploitons la 
l*rovidenee. 

29 Toute une nation peut être dupe d'un grossier so- 
phisme; el , dans celle uation , l'iiomuia de l'esprit le plus 
(iclairé el le plus ferme eslnationalemeut un sot. 

5o. Le caur régéiiéié perd certains goûts ; mais on n'est 
pas régi'néié par cela seul qu'on lésa perdus. Rien ne nous 
sert d ■ mépris 'r ce que d'autres ainient , si nous n'aimons 
ce qu'ils nir'piisrnt. Le mépris n'est bon que comme contre- 
coup de l'ailéction. 

3i. Je trouve l'égoisme , pris en lui-même , aussi odieux 
et plus (un sic que la haine. J,a haine est à l'égoisme ce 
qu'est une maladie aiguë à la même maladie deveiuie chro- 
nique. La haine n'esl que l'égoisme irrité. Mais tel égois- 
me qui ne s'irrite poiiU peut devenir lëroce. 

5-2. Il est plus lacile et moins heaii de défendre une per- 
sonne aimée contre des olfenses <pie de n ; point l'oifeuser. 
C'est contre nous mêmes qu'il faut proléger ceux que nous 
prétendons aimer. 

33. Les grammairiens refusent l'impératif au verbe pou- 
l'oir : les stoïciens le lui rendent. 

34. Soiivi lit une erreur a d'autant plus de conséquence 
et de danger qu'elle est plus voisine de la vérité. 

5j. t.omnie notre cœur se Irouve tendre tout-à-coup pour 
ceux donl l.i chute vient de consoler noire orgueil! Com- 
bien l'eiivi ', toujours honteuse el lasse d'elle-même , se ré- 
jouit alors de pouvoir se changer en pitié ' 

36. Ou serait quelquefois lenlé de d /mander aux gens 
du monde c ■ que doit être un chrétien. Les prémisses inie 
l'ois posées , rit^n ne les empêche , eux , d'être coiiséqaens 
jusqu'au bout. L'œil ne s épouvante pas, ne se fatigue pas 
comme le pied. 



MELiVrVGES. 



De la cri.NTUALisATioVjET DE i.'engouiidissement de.î fouces morales es 
VftANCE. — L'un <ies incoiivciiiens de la oenlnilisalitin, c'est qu'elle cn- 
gourdit l'uctiviic des citoyens, c'est qti'ellc ainorlil Iczéle pour le Wivn 
puhlk: (pi'ii peut y avt>ic dans les diverses localités , c'est qu'elle hiihî- 
tue oliaciin a rejeter siiraulrr.i ce qu'il pourrait aussi hicii el peut-être 
micax l-iire lui même, et ce que suis duiite il se sentirait presse de 
faire, si Ici rire. uistiinres sociales dans lesquelles le pays est placé par 
les lois, ne lui eu-e Vident pas celte missiofi, et ne le dcl>arrass;iieut pas tle 
ce qu'aulr( int-nt il envisai^erait coniine nn devoir. Heureux encore, si 
ceux surq i pesé te devoir le remjdisàaient partout avec un e^^al dénoue- 
ment ; mais t.inwit le fjouvernement auquel toutaboulït s'en repose sur 
les «.onseiis f;;eneraux, tantôt les conseils {généraux, ces petits centres 
qui devraient répandre la iLimiere et la \ ïe, s'en reposent sur le f^ou- 
vcrnemeul ; et les citoyens, en leur qualité privée, connnenicmlircs de 
la Jurande ('aMiilIe,eoni.ne IVançais, roui nie h;d)iîans d'une ville ou d'une 
pcli'e eoiiuniiiic, ne l'onl rien ou ;i peu pies l'ïcn, toujours parce (p.i'ils 
compt'Tit sur les autorités. Lorsqu'on demande la séparation entre 
rêtal et quelques-unes des spécialités qui sont de son ressort, on ne de- 
mande donc au (on-l autre chose que decoidierauxsoinsde tous, et par 
là même de confier a ceux qui y sont immédiatement intéressés, ce qui 



n'esl confié jusqu'ici qu'à quelques-uns et, il faut înen le dire, ce qui 
1 est souvent a des hommes, qui ne connaissent les besoins auxquels il 
s'aj;it de pourvoir que parce qu'ils y ont réfléchi, el non parce qu'ils 
les ont vus ou sentis. 

Ea voiilez-vous apprendre un résultai entre mille? Quelle inéf^alitc 
n y a-l-il pas, sous le rapport des progrès de l'instruction primaire, 
entre les div»rs<lcparIenKns, qui soni cependant tous administres d*a- 
pres les mêmes réj^les? Les trois quarts des communes du deparitmcnl 
du Pas-de-Calais, par exemple;, sont enoue privées d'écoles. Sur un 
budget de «00,000 le. , le conseil général de ce département n'a Iroiivc 
jusqu'ici a <îislr.iire que 3,G00 Tr. pour encourai^er les écoles prlmiiires, 
tandis que le département des Côles-du-Nord, moins peuple que lui, 
reçoit pour le même oh, el dix l'ois cd te Sf)mmc, elque la pijinlation du 
Haul-[;hin, d'un tiers moins considérable, a obtenu LV somme de 
81,938 fr. dans une seule année? A qui pcut-ons'en prendre, dans le 
Pas-de-Calais, de cet élal de ehfises? au eonseil-pcneral seulement, et 
l'on comprend qu'il n'y a pis moyen d'iniluer be:iuroup sur lui. Il en 
serait (oui autrement, s'il y avait sép.u*;tion enlre l'Etal et les écoles; 
la honte de l'ifjnorance d'uneeommune rejaillirait sur l'homme riche, 
sur l'homuie înslrLit, sur tous el sur chacun ; el , nous le demandons, 
l'obligation morale qui aurait été sentie dans un village, ne le serait- 
elle pas bientôt dans le villa-e voisin? ne chercherait-on pas a y .'Sa- 
tisfaire dans le bour^, si on voyait qu'on a trouvé moyen d'y satis- 
faire dans le hameau? 11 y aurait ainsi dans le piys, a ccl éi^ard du 
moins, une émulation , que rien ne développe maintenant, quoique 
nous soyons les premiers a reconn:u'lre que la loi nouvelle sur l'iu- 
slriiction primaire, a laquelle nous aurions préféré cependant l'ab- 
sence de toute loi, c'est-a-dire une vraie indépendance de l'cnseii^ne- 
ment , est , a quelques égards , un progrés , et surtoul en ce qu'elle 
décentralise qaelque peu. Nous pensons qu'un ressort plus noble, l'es- 
prit publie, détendu, sans réalité et sans force aujourd'hui, aequéran! 
la puissanceq li lui appai tient, htterait alors une régénération soeiaU 
aussi nécessaire pour le pnys q le la résfenéralion spirituelle l'est pour 
les individus. Il n'en sérail ainsi toutefois qu' si on en appelait au libre 
concours des citoyens, non seulement pour la spécialité que nous avons 
indiquée, ])arce qu'elle a pronoqué ces reflexions, mais pour une foule 
d'autres que le bon sens national et l'évidence des faits ne manque- 
raient pas , si on prenait le soin de les consulter de signaler aux 
législateurs. 

De l'iscrÉdl'litÉ chez les swans et chez les ir.NORANS. — On aurait 
tort de conclure de l'un de nos précédens articles qu'il y a propor- 
tionnellement plus de véritable incrédulité chez les savans que dans 
les masses ignorantes ; car chez les uns aussi bien que chez les antres, 
le nombre de ceux qii ont eru a la Pari>le de Dieu a été petit a toutes 
les époques. Une observation trop superficielle de la société pourrait 
cepen lant eon luire a une conclusion erronée, parce que l'incrédulité 
de l'ignorance, masquée pur la superstition ou le formalisme servile, 
ne s'est, pour ainsi dire, jam lis form dee , tandis que la plupart des 
savans, assez instruits pour soupçonner le vide et secouer le joug des 
religions humaines , se montrent , surtout a notre époque tle liberté 
de conscience, plus clairement tels que la Bible nous peint l'homme 
naturel, e'esl-a-dire sans Dieu et sans espéran e uu monde. Tant qu'il 
s'agit, en ciï'et, de dieux faits a l'image de l'iMmme et s'acc<ïnimodant 
a tous nos pcnjhans dérègles, il est facile a la science humaine d'en 
faire prompte et scvere jusiicc; mais le Dieu qu'on ne connaît que 
lorsqu'il se rcvele lui-même, en pénétrant p;ir l'epée de sa Parole jus- 
qu'aux jointures et aux moelles, ce Dieu qui parle et l'univers écoute, 
ce Dieu q li terrasse les âmes les plus hautaines , comme Paul sur le 
chemin de Damas, et qui bs ameno ciplives au pied de la croix, le 
vrai Dieu enfin , n'esl ni plus loin ni plus près du savant que de 
l'ignorant s. don les bomm -s. A l'un comme a l'autre, mais non pasà 
l'un p^us qu*a l'aiilre, les richesses de s:i miséricorde el la réalité de 
ses menaces restent cachées, j. scpi'a ce que Celui quia <lit : « Que la 
lumière soit ! » fasse luire sa lumière dans les ténèbres de leur 
esprit. 

Quelque grande que soit une science d'homme, elle ne peut arriver 
a conniiilrc le vrai Dieu, s'il ne se révèle pas lui-même ; mais quelque 
profonde que soil l'incrédulité d'un cœur, si le vrai Dieu se révèle à 
lui, il ne peut plus ne pas croire et ne pas s'humilier. 

Lv Tn\irE DES wnciiEs et la poésie. — Le célèbre poète anglais, 
Cowper, fut souvent invité p;ir ses amis , pendant que le parlement 
s'oceup:iit de la question de r.diolllion de la traite des negrts, a com- 
poser un poème sur ce sujcl ; m.iis il s'y refusa toujours: a 11 esl, di- 
sait-il, des scenns d'horreur sur b.squelles mon imagination s'est ar- 
rêtée avec quelqnc plaisir; rnnis ce sont des scènes donl Dieu, el non 
pas rhomme, était l'auteur. Dans un Ircmblement de terre, dans les 
vents iiiipeluciix , dans les tempêtes , il y a de la grandeur en même 
temps que du terrible ; mais qur.nd c'est l'hnmnie qui se mêle de bou- 
leverser, il y a lant de bassesse dans ses desseins et tant de barbarie 
dans leur exécution , que je ne puis cprouvrr que de la haine el du 
mépris p(uir sou o^ivre , et que je croirais avilir la p. csic eu l'em- 
ployant a chiïnlcr ses elïorts. Je crois aussi que la plcparl de mes 
compatriotes ont trop de générosité dans le cœur pour qu'il soil he- 
s(ïin de recourir a la poésie pour les préparer a i.n acte aiiqucl l'hu- 
manlte les appelle a grands cris. » 

Le Ocrant, DEHAULT. 



Imprimerie SpiMr.it^ 



.!'> IRti 



TOME III^ — No 10. 



5 MARS 1854. 



LE SElMEl 




JOUPxNAL RELIGIEUX, 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



^vJ 



?ARAISSA1VT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ > c'est le monde. 
Alatih. Xm. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n» 1 1 , et chei tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
8 fr. pour 6 mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 (r. pour 6 mois , et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Nouvellùte Vaudois. — A Neuchàtel, chez 
Michaud, libraire. — A Genève, chez M°" S. Guers, libraire. 



S0M3IAIRE. 

Revue folitiqle : Du projet de loi contre les associations. — Rbsché 

DES NOUVELLES TOLiTiQUES : Espagne. — Portugal. — Russie. ^ 

Turquie. — Syrie. — Allemagne. — Belgique. — Angleterre. 

■^ France. — Economie scciile : Discours sur l'avenir de la classe 
ouvrière, par M. le t>aron i^uAULta T>..ri.-».^LiTTBiiAttffcK": Z/Ir^Hie, 

par G. DRODiNEiD. — Géographie : De l'analyse et de la syntfcèsfe 

dans l'étude de la géographie. — Biographie religieuse et politique; 

Pomare II , roi d'Otahiti. (Suite.) — Mélahges : I.a prison déserte. 

A>SO>CBS. 



REVUE POLITIQUE. 

DU PROJET DE LOI CONTRE LES ASSOCIATIONS. 

Les peuples sont exposés, comme les armées, à des terreurs 
paniques qui, s'emparant d'eux subitement et sans cause, les 
font jeter au veut leurs libertés , comme les soldats jettent 
leurs armes dans une déroute. L'histoire des peuples an- 
ciens fournit plus d'un exemple de ce découragement moral 
et en montre les terrililes conséquences. N'y a-t-il pas quel- 
que chose de semblable dans l'état actuel des esprits en 
France? M. le général Demarçay disait, l'autre jour, à la tri- 
bune, qu'une partie de la société a peur de l'autre, que nous 
sommes à l'époque de la peur. Cette parole nous paraît vraie : 
le gouvernement a peur, les memlires qui forment la majo- 
rité dans les deux chnm])res ont peur, les hommes influens 
et riches ont peiu- : c'est la peur qui persuade aux ministres 
de proposer des lois préventives , qui conseille aux pairs et 
aux députés de les voter, et qui les fait approuver par les 
classes aisées : la peur, voilà donc le ciment de la société ac- 
tuelle, le puissant moyen de gouvernement auquel on a re- 
cours, la prétendue sauve-garde du pays. 

Mais la peur est un mauvais conseiller : les lois préventi- 
ves qu'elle inspire sont des lois de déûaiice , qui prouvent 



que ceux qid les font tiennent tous les citoyens pour sus- 
pects; et les hommes sont ainsi faits qu'ils se défient de 
ceux qui se défient d'eux. Les lois préventives créent un 
mauvais voidoir mille fois plus redoutable que les actes 
qu'elles doivent empêcher. Par les froissemens nombreux 
qu'elles provoquent , elles causent une irritation , qui gros- 
sit long-temps dans le cœur avant de faire explosion , mais 
qitî finit orcUDAirpriient par là. 

Une loi contre les associations est de toutes les lois pré- 
ventives possibles la plus propre à produire l'eiFet que nous 
indiquons; car elle tend à anéantir ce qui est la condition né^ 
cessaire de l'état social. Etablir que l'association ne peut 
être qu''an fait exceptionnel, par cela même qu'il doit être 
spécialement autorisé chaque fois qu'il tend à se reproduire, 
c'est vouloir isoler les hommes les uns des autres, c'est em- 
pêcher qu'ils ne se groupent , c'est s'opposer à cette union 
qui multiplie si admiral)lement toutes les forces qui sont mi- 
ses en commun et qui, dans son sens le plus élevé , est le but 
final de l'humanité. Nous nous rappelons fort bien, sans par- 
ler des effets politiques de l'association dans les quinze der- 
nières aimées , qu'elle a été considérée , sous la restauration, 
comme pouvant commencer pour le pays une ère nouvelle 
de développement et de progrès, et comme devant impri- 
mer un caractère particulier à notre épocpie. Nous savons 
qu'elle est le levier puissant qui meut les forces de TAngle- 
terre et de l'Amérique, et que tandis que l'industrie, le com- 
merce, la science et une phllanihropie éclairée y ont sans 
cesse recours, le Christianisme lui-même ne dédaigne pas de 
s'en servir pour changer, avec le secours du Saint-Esprit, la 
face morale du monde. L'idée d'association se trouve à la 
Jjase de tout ce qu'il y a de sacré dans les institutions des , 
hommes ; ce mot comprend à lui seul la famille , la patrie 
et l'église. 

Nous savons fortbien, du reste, qu'il en est des associa- 
tions comme des langues d'Esope, et qu'elles peuvent être 
considérées tour à tour comme ce qu'il y a de meilleur et 
comme ce qu'il y a de pire dans le monde. En toutes choses, 
tant que les hommes seront pécheurs, l'abus se trouvera à 
côlé de l'usage ; mais le libre usage doit-il être, en toutes 
choses, interdit, à cause d;^ la possibilité de l'abus? 11 n'est 



74 



LE SE3IEUR. 



permis à personne de mettre le feuàsa maison, fut-ce même 
pour empêcher qu'elle ne s'écroule sur lui et ne l'écrase , 
ou pour bâtir un palais à la place d'une masure. D'accord, 
mais est-il à dire pour cela, qu'il n'est pas loisible à chacun 
de parcourir son habitation une lumière à la main, et 
qu'oa le mènera h l'échafaud, s'il a, sans permission spé- 
ciale, cédé à cette envie, vu que c'est avec une lumière 
qu'on met le feu, comme si ce n'était pas avec elle aussi 
q#on décou/reà temps mille dangers? Faites exécuter les 
lois qui protègent la société, lorsqu'on les viole; si le besoin 
s'en fait sentir, faites en de nouvelles qui aient pour base 
la justice et pour fondemens les mœurs nationales ; mais 
gardez-vous de celles qui, ne renfermant pas en elles un 
germe d'avenir, parce qu'elles ne sont faites que pour les 
circonstances d'un jour, sont nécessairement exceptionnelles 
et injustes. 

L'action de la loi proposée, si elle est acceptée par les 
Chambres, se fera sentir dans les rapports les plus ordi- 
naires de la vie ; elle sera comme un fdet jeté sur tout le sol 
de la France, en sorte qu'on ne pourra faire un pas sans s'y 
prendre les pieds. Atteignant la vie sociale dans toutes ses 
manifestations , s'élevant comme lui mur devant les meil- 
leures intentions des citoyens , faisant alliance avec cette 
inertie morale, cette paresse d'esprit, cet engourdissement 
de la volonté, cette indifférence égoïste qu'on rencontre 
partout, et qui présentent à eus seuls de si tristes obstacles 
à toutes les améliorations, la nouvelle loi, qui n'a, nous le 
croyons, qu'un but politique, aura des effets auti-sociauK, 
anti-moraux, anti-religieux. Bientôt il faudra aller mendier 
auprès d'un maire de village la faculté de se réunir , même 
pour prier Dieu; car les lois Ciceplionnelles semblent d'or- 
dinaire aux petits fonctionnaires beaucoup plus explicites 
et plus respectables que les grands principes enregistrés 
dans la Charte. 

Puisse le pays sortir enfin de l'indifférence avec laquelle 
îl semble assister à l'œuvre de déni^'i'io" <jii; eo paaso »ous 
nos yeux! N'est-ce que quand l'épée atteint le cœur qu'on 
sent qu'elle blesse? Nous en appelons, non à de coupables 
émeutes , non à de bruyantes manifestations , mais à ces 
protestations , énergiques par cela seul qu'elles reposent 
sur une forte conviction morale , dont un grand peuple voi- 
sin nous a donné plus d'un exemple. 



nESL'ME DES NOUVELLES POLmQtES. 

La reine d'Espagne vient de rendre un décret, qui arrête que 
des corps de milice urbaine seront organisés dans toutes les villes, 
bourgs et villages, qui comptent au moins 700 habilans. L'«pi- 
nion générale paraît être que les citoyens appelés au service de 
la garde urbaine sont en trop petit nombre. — Quésada a été 
nommé vice-roi de Navarre. Mina n'est pas compris dans l'am- 
nistie accordée par la reine aux Espagnols qui se trouvent à 
l'étranger pour des causes politiques. 

Le duc de Terceira , qui était en brouille avec les autorités 
militaires et qui avait donné sa démission , vient d'accepter un 
nouveau commandement. 

Un traité â été conclu entre la Porte et la Russie. Celle-ci 
évacue les dernières provinces ottomanes qu'elle occupait ; les 
indemnités de la guerre sont amoindries, et un délai plus long 
est accordé pour les payer. On assure que la Turquie va con- 
tracler im emprunt avec des maisons de banque, pour accom- 
plir les eugagemens qu'elle a pris. 

Une conspiration , dont le but était de renverser l'autorité 
du vice-roi d'Egypte, a été découverte à Alep. Les conjurés 
voulaient massacrer le gouverneur et les partisans du vice-roi , 
et livrer la ville aux Arabes. Lé principal d'entre eux, nommé 
Kedj-Achem , a été décapité. 

L'empereur d'Autriche est tombé dangereusement malade. 



La diète germanique a pris, le 26 février, une résolution, 
par suite de laquelle le commandant de Luxembourg a reçu 
l'ordre de mettre en liberté M. Hanno, arrêté arbitrairement 
sur le territoire belge , et de renoncer h la prétention qu'il avait 
annoncé avoir d'étendre le rayon stratégique de la forteresse à 
quatre lieues des remparts de la place. Cette résolution, commu- 
niquée à la chambre des représentans de la Belgique par le ministre 
des affaires étrangères, a donné une autre direction à la discus- 
sion qu'on y avait commencée sur une demande d'environ trois 
millions, faite par le ministre de la guerre. On s'est borné à lui 
accorder cette somme que la commission , préoccupée de l'évé- 
nement qui vient de se terminer pacifiquement , avait d'abord 
jugée insuffisante. Des troupes belges ont été envoyées dans la 
province de Luxembourg. 

Lord Althorp a présenté à la Chambre des communes un bill 
dont le but est d'abolir un article de l'acte de George lU , qui 
défend aux directeurs du timbre de fournir des feuilles timbrées 
à tout éditeur de journal condamné pour cas de diffamation 
séditieuse. Cette communication, motivée sur la condamnation 
récente du Pilot, journal de Dublin , hostile au ministère, et qui 
a pour objet de consolider la liberté de la presse, a été accueillie 
avec une grande faveur. 

Les travaux ont été repris à Lyon. 

M' Michel, qui a été suspendu de ses fonctions d'avocat par 
la Cour d'assises de Paris, ne considérant cet arrêt comme exé- 
cutoire que dans le département de la Seine , a voulu plaider 
à Bourges. M. l'avocat-général s'y est opposé : la Cour n'a pas 
encore statué sur cet incident. 

M. Cabet, poursuivipar M. le procureur-général, d'après l'au- 
torisation de la Chambre , a été condamné par la Cour d'assises 
de la Seine à deux ans de prison, à l'interdiction des droits ci- 
viques pendant deux autres années et à 4, 000 fr. d'amende. Cet 
arrêt casse un député et punit un àéi'il politie/iie par la priva- 
tion de droits de famille. M. Cabet a déposé son pourvoi en 
cassation. 

M. le ministre de l'intérieur vient d'adresser aux préfets une 
circulaire relative à la loi surl&j crieurs. A l'exemple de M. Gis- 
quet , i>l, d'Argoui inviltlpKo les om^ccticiiicua à ruxercice de 
cette profession. Bien que la loi n'ait rien statué à cet égard , . 
il est exigé des crieurs et colporteurs , « qu'ils soient majeurs, 
» qu'ils sachent lire et écrire , et qu'ils soient domiciliés dans 
i> la connnune, pour que l'action des autorités municipales et 
» judiciaires soit immédiate en cas de contravention. « M. le 
I) ministre ajoute, il est vrai, que le colportage ordiiiaire , tel 
» qu'il se pratique dans les campagnes n'est point compris dans 
cette législation. 1; Mais nous craignons fort que tout colportage 
soit rendu diflicile ; car combien de maires de village sauront 
distinguer le colportage ordinaire du colportage qui ne l'est 
pas ? 

De nombreux propriétaires du département de la Gironde 
viennent d'adresser aux Chambres une pétition, par laquelle ils 
demandent une modification dans les tarifs des douanes et la 
suppression del'impôt individueisurles boissons. « Si nos vœux 
» ne sont pas entendus , disent-ils , si nos besoins ne sont pas 
» compris,... il ne serait de salut pour nos provinces que dans 
)i la création d'une ligne de douanes intérieures, qui , sans les 
1) soustraire à l'unité gouvernementale , laisserait h ces deux par- 
ij lies de la France les conditions de leur existence agricole et 
ji manufacturière. C'est à la sagesse du pouvoir de prévoir et de 
I) conjurer les catastrophes qu'amènerait l'incompatibilité des 
» intérêts matériels au sein d'une même nation. L'histoire de 
11 nos jours ne nous montre- t-clle pas cette incompatibilité 
» soulevant la Belgique contre la Hollande, la Caroline du sud 
» contre l'Union fédérale de l'Amérique? De si graves événemens 
)) contiennent de profondes instructions dont notre patriotisme 
Il s'alarme. " 

La Chambre des députés a adopté la loi sur les crédits supplé- 
mentaires, etcommencé la discussion de celle sur les attributions 
départementales ,'qui a éprouvé d'assez notables modifications. 
M. Leyraud a fait adopter un amendement , d'après lequel il 
faudra consulter , non seulement les conseillers municipaux , 
mais aussi les plus imposés en nombre égal à celui des conseil- 



LE SEMEUR. 



7» 



lers, pour changer la circonscription d'une commune. Les ar- 
rêtés des maires seront exécutoires seulement un mois après la 
remise de l'amplialion et la délivrance du récépissé. Les maires, 
contrairement au projet du gouvernement, présenteront trois 
candidats pour la nomination des couimissaircs de police. 

Les trouljles de Paris ont eu plus de gravité qu'on ne le croyait 
d'abord ; chaque jourrévèle des actes coupables commis par des 
agens de police ; des citoyens paisibles ont été maltraités , et les 
scènes dont nous avons parlé ont, sous ce rapport surtout, un 
tout autre caractère que celui que nous leur avons attribué : 
au lieu d'être plaisantes , elles sont déplorables. Le Journal 
de Paris lui-même a dû faire des aveux. M. Salverte adressera, 
dans la Chambre, des interpellations aux ministres sur ce qui 
s'est passé. 

La Chambre des pairs a employé plusieurs séances à la dis- 
cussion du projet de loi relatif à l'organisation du conseil géné- 
ral de la Seine. Diverses modifications y ont été introduites. 



ECOrSOMlE SOCIALE. 

Discours sur l'avenir de la classe ouvrière , par M. le 
baron Charles Dupin, membre de la Chambre des députés 
et de rinstitiit. Broch. in-i8 de 35 pages. Paris, chez 
Delaïuiay, au Palais-Royal. Prix. : i5 e. 

Notre intention n'est pas d'ouvrir aujourd'hui une dis- 
cussion avec M. Charles Dupin sur les moyens qu'il con- 
viendrait d'employer auprès de la classe ouvrière pour la 
maintenir dans les limites du devoir et de l'obéissance aux. 
lois. Nos idées sur ce grave sujet doivent être suffisamment 
connues de ceux qui lisent le Semeur. Il nous a toujours 
paru, et nous croyons encore que le développement de la 
prospérité matérielle, fùt-il même cent fols plus rapide, ne 
réussirait pas à former une population paisible, économe et 
morale. Si l'on veut moraliser la France, il faut parler aux 
ouvriers ini autre langage que celui de l'intérêt personnel, 
bien que M. Dupin juge à propos de ne leur faire entendre 
que celui-là. Ce n'est point l'égoïsme qui nous sauvera d'une 
nouvelle invasion de barbares, c'est le Christianisme. Mais 
revenons au but de cet article, qui n'est autre que de pui- 
ser dans le discours du savant professeur les principaux faits 
qu'il renferme. A une époque où l'attention publique est 
vivement préoccupée des questions industrielles, nos lec- 
teurs nous saïu'ont gré de mettre sous Iciu-s yeux quelques 
renseignemens qui peuvent contribuer à les éclaicir. Nous 
ne nous rendons pas responsables de tous les calculs de 
M. Dupin ; nous nous bornons à le»ciler. 

Le nombre des chefs de famille propriétaires de champs, 
de maisons et d'ateliers , augmente rapidement en"France. 
On en compte maintenant cinq millions, ce qui fait, à cinq 
personnes par famille, vingt-cinq millions de membres de 
familles propriétaires sur Ironte-trois millions d'habitans. 
Parmi les huit millions cpii restent encore sans propriétés, 
chaque année, chaque jour augmente le nom.bre des posses- 
seurs d un capital plus ou moins considérable. La subdivi- 
sion des propriétés, qui reçut une vaste et profonde impij- 
siou de la vente des biens nationaux, s'est accrue constam- 
ment depuis lors , même par les spéculations de l'ancienne 
aristocratie , qui trouve quelque profit à morceler les gran- 
des fermes pour les conlier aux mains de la petite culture. 
Dans les dix premières années de la restauration, le nombre 
des cotes de propriétés foncières s'est augmenté d'environ 
deux cent mille , et l'accroissement a été de six cent mille 
tlans les sept années suivantes, d'où l'on doit conclure que 
la subdivision des propriétés devient de jour en jour plus 
rapide. Il est rai'e aujourd'hui, dans le plus grand nombre 



de nos départemens, de trouver une famille de la campagne 
qui ne possède aucun bien. 

L'accroissement du nombre des chefs d'Industrie a suivi 
une marche parallèle à la multiplication du nombre des pro- 
priétaires fonciers. D'après les comptes officiels des finances, 
le nombre des chefs de famille, exerçant en chef une indus- 
trie spéciale, était : 

En 1802, égal à 791,500 individus patentés. 

En 1817, 847,100 

En i832, 1,1 i8,5oo 

Si l'on estime seulement à quatre personnes chaque fa- 
mille de chefs d'industrie, on trouvera que la population in- 
dustrielle qui travaille en chef et possède l'indépendance , 
était : 

En 1802, de 3, 166,000 individus. 

En 181 7, 3,388,4oo 

En i852, 4)49i)OOo 

La classe des simples ouvriers ne compte aujourd'hui que 
cinq millions d'individus environ, y compris les femmes et 
les enfans. Si, pour ne laisser que la partie laborieuse, active, 
on en sépare les hommes étrangers à l'industrie , les im- 
potens, les mendians et les vagabonds; si l'on retranche les 
simples domesticpies ; si l'on met h part les ouvriers amis de 
l'économie , qui se forment lui capital avec l'excédant de 
leurs gains sur leurs besoins; on sera surpris du petit nombre 
des hommes laborieux qui, n'ayant rien reçu, ni rien à rece- 
voir de leurs parens, ni rien épargné par eux-mêmes, vivent 
au jour le jour, étrangers à toute propriété. 

M. Charles Dui.iu énumère ensuite les divers établissc- 
mens de bienfaisaiice fondés par des citoyens qu'on a cru 
flétrir, en les appelant des hommes de loisir A\ montre que 
ces hommes qu'on regarde comme inutiles , et qu'on vou- 
drait presque chasser de l'ordre social comme des parias, 
ont rendu les plus grands services à la chose publique. En- 
tre autres institutions de bienfaisance, il cite avec éloge les 
salles d'asile, dont nous avons souvent entretenu nos lec- 
teurs. Voici comment s'exprime l'honorable orateur sur les 
salles d'asile • ce Je n'ai pas encore parlé de la plus récente 
et de la plus admirable des institutions établies en faveur des 
classes laborieuses. Dans les professions où les ouvriers sont 
obligés de travailler hors de leur logis, lorsque les mères ont 
des enfans en bas .âge , il faut qu'elles les laissent seuls à la 
maison durant le jour, et qu'ils y restent en quelque sorte 
abandonnés, ou bien qu'elles les confient, moyennant une 
rétribution coûteuse, à d'autres femmes qui se font gardes 
d'enfans. La plupart du temps, ces dernières femmes, dé- 
pourvues de sentimens élevés , et n'éprouvant nulle ten- 
dresse pour les petits êtres qui leur sont livrés, les gardent 
sans attention, sans soin, sans pitié. Quelques personnes gé- 
néreuses ont conçu la pensée de créer des établissemens , 
soutenus par les contributions volontaires des amis de l'hu- 
manité, pour recevoir les petits enfans des ouvriers, les tenir 
en des locaux bien chaufFés , bien aérés, leur procurer des 
surveillantes douces, patientes, affectionnées, instruites, qui 
puissent leur donner des soins délicats , et veiller à ce que 
les premières impressions sur leur moral et sur leur intelli- 
gence réunissent à la fois les exemples de la raison, du bon 
ordi'e et de la vertu. Tel est l'esprit, tel est le caractère deséta- 
blissemens formés depuis peu d'années dans les principaux 
quartiers de la capitale, sous le nom de salles d'asile. Il y en 
a déjà huit où l'on élève ainsi i ,5oo enfans parmi les familles 
les plus nécessiteuses dans les classes ouvrières. » 

L'institution des caisses d'épargnes est esaminédmar.^ 
teur avec tout l'intérêt qu'elle mérite d'obtenir. IkJ'prêmii^e V ^\ 
fut établie en France dans l'aunée i8i8; mais ctv e<xe^p^^'^%»?k** I 
fut lent à produire ses fruits. Cependant, à partir ^■^^^Œ^' &; 
on a vu des citoyens généreux se coahserpour la foàdaft^vcle •S'J 



76 



LE SEMEUR. 



semblables caisses dans les villes les plus importantes. Elles 
sont maintenant en pleine activité clans vingt-quatre villes. 
Beaucoup d'autres ont demandé récemment l'autorisation 
de former des établissemens du même genre. Au i" jan- 
vier 1 8r)o , la seule caisse d'épargnes de Paris avait reçu 
43,284,325 fr., subdivisés en ^31,567 dépôts faits en diffé- 
rentes fois ou par différentes personnes. Ce capital s'était 
accru par l'économie des revenus jusqu'à la somme de 
47,oo3,()55 fr. Les besoins accidentels ou les intérêts va- 
riables des déposans avaient fait retirer dans le même laps 
de temps, 1 1,254, 455 fr. ; et, chose remarquable ! le nom- 
bre des retraits n'avait été que de 72,001. Ce petit nombre 
fait voir qu'on n'avait guères retiré que les dépôts les plus 
forts, et parvenus, en général, à la limite où la caisse d'é- 
pargnes n'accorde plus aux déposans des avantages rései-vés 
pour les moindres économies. 

Un autre fait curieux à observer, c'est l'accroissement 
progressif du nombre des ouvriers qui ont participé aux 
avantages de la caisse d'épargnes , proportionnellement au 
nombre total des déposans. Sur cent indi\idus de toutes 
classes qui déposaient leurs épargnes à la caisse, en 1826, 
huit ans après la création de cet établissement, on ne comp- 
tait encore que seize ouvriers de toutes professions ; mais, 
des 1827, parmi les nouveaux-venus, on en comptait trente- 
trois ; dès 182g, on en comptait quarante , et en i83i , mal- 
gi-é les souffrances de l'industrie , les ouvriers comptèrent 
parmi les déposans à la caisse d'épargnes pour quarante- 
trois sur cent personnes. Ajoutons qu'on a remarqué , en 
France et en Angleterre, qu'aucun de ceux qui ont fait des 
placemens dans des caisses d'épargnes n'a été arrêté dans 
les émeutes, ni traduit devant les tribunaux, tandis que des 
relevés faits à diverses époques prouvent que les trois quarts 
des individus condamnés, l'ont été parce qu'ils étaient 
adonnés au jeu, à la loterie ou aux liqueurs fortes. En An- 
gleterre, les dépôts remis aux caisses d'épargnes s'élèvent à 
plus de 56o millions de francs. 

La longueur de la vie moyenne, selon les calculs de l'ora- 
teur, que nous croyons exagérés en ce point, a augmenté de 
sept ans et 4o millièmes depuis un demi-sicclc. De 17123 
1780, elle a été de 28 ans 5 12 millièmes; elle est pour l'é- 
poque actuelle de 35 ans 552 millièmes. « A la vue de 
cette amélioration progressive dans le sort des vivans, dit 
M. Dupin, et d'une diminution correspondante dans la pro- 
portion des décès avec la population, l'unique sentiment que 
nous devrions éprouver devrait être un sentiment de bon- 
heur et de reconnaissance, en premier lieu pour l'auteur 
suprême de tous les bienfaits, ensuite pour l'action tulélairc 
de ces hommes qui se sont dévoués, avec leur génie, au 
bonheur de leurs semblables. » 

L'honorable orateur entre dans des détails bien remarqiia- 
liles pour montrer que si le partage égal des revenus et des 
salaires se réalisait, d'après le vœu de quelques sophistes, la 
part de chacun ne serait que de 60 centimes par jour. En 
réunissant le gain de tous et le produit de tous les travaux, 
la France présente un revenu annuel de S milliards; ces huit 
milliards, partagés également entre 33 millions de Français 
ne donneraient donc que 60 centimes par jour à chaque in- 
dividu. On s'expliquera ce fait, si l'on réfléchit qu'en Bre- 
tagne, eu Auvergne et dans beaucoup d'autres contrées, la 
journée de l'homme en santé ne vaut presque, à la campa- 
gne, cpie 60 et quelques centimes; la journée de la femme 
ne vaut que moitié ; celle des enfans de 10 à i5 ans, moins 
encore; celle des enfans de 5 à 10 ans, presque rien et 
celle des autres enfans, rien du tout. Ainsi, les ouvriers de 
Paris, Rouen, Bordeaux, Nantes, etc., qui gaiçnent de 3 h 
6 fr, par jour, sont une espèce d'aristocratie industrielle re- 
lativement aux ouvriers bretons, limousins et auvergnats ! 



LITTERATURE. 

L'Ironie, par Gustave Droxjineau. 2 vol. in-8°. Paris, i834. 
Chez Charles Gosselin,rue Saint-Germain-des-PréSjn" 9. 
Prix:i5fr. 

L'ironie! vilain défaut, j'en conviens; aussi, pour la 
combattre , vaut-il la peine de faire , non seulement un ro- 
man, mais encore un retour sur soi-même, afin de la chasser 
de son esprit et de son cœur, si par hasard elle s'y est ni- 
chée dans quelque coin. Du cœur, ai-je dit; car l'ironie est 
un défaut du cœur. t< Diseur de bons mots, mauvais carac- 
tère, » a dit Pascal qui savait de quelle source les prétendus 
bons mots découlent. Profilons de la leçon pour parler de 
V Ironie sans ironie; au reste, nous n'en avons nullement la 
tentation. Tout mérite ou démérite littéraire à part , c'est 
chose fort grave que ce livre. Les prétentions qu'avoue 
l'auteur ne sont pas seulement des prétentions d'homme de 
lettres; il se croit une mission morale , il déclare qu'il ac- 
complit une œuvre religieuse; voilà plus qu'il n'en faut 
pour nous occuper de lui sérieusement. Nous laissons à 
d'autres le soin tl'apprécier sa manière et son style ; c'est sa 
pensée , telle qu'elle se révèle dans son livi-e, qu? iiovis dé- 
sirons recherclicr. Les pages du Coran n'ont sans doute été 
étendues sur le lit de Procustc des critiques, que bien long- 
temps après qu'on eut entrepris des pèlerinages à la Mec- 
que. M. Drouineau n'aspire pas tout à fait à jouer le rôle de 
Mahomet ; lui aussi cependant nous arrive avec une reli- 
gion toute f;iite, et à ce titre nous devons procéder avec lui 
de la même manière qu'avec le prophète. 

Mais que dis-je, avec une religion toute faite ? M. Droui- 
neau n'a pas encore aclievé celle qu'il destine au monde mo- 
derne. Le néo-chrislianisme n'est encore qu'en train de 
naitre ; l'un des prochains ouvrages de M. Drouineau tien- 
dra lieu de lettre de faire part pour annoncer qu'il est né. 
En attendant, cet écrivain se borne « au roman religieux, au 
» roman s) llogistiqvie , dans lequel la fiction sert à prouver 
» une vérité morale. » Nous citons ses propres expressions. 
Mais ici nous nous trouvons arrêté tout court ; de quelle 
religion , de quelle morale s'agit-il dans les romans de 
M. Drouineau? Est-ce de la religion et de la morale qui 
consliluent le néo-christianisme'^ mais l'œuvre systémati- 
que n'ayant pas encore été, à ce que nous apprend l'auteur, 
sufhsamment mûrie par ses méditations et par ses travaux 
pour qu'il puisse l'offrir au public , comment aurait-il pu 
songer déjà à l'œuvre d'application? Voudrait-il nous pren- 
dre par surprise, et nous prouver le mouvement, en nous di- 
sant : « Voyez , je marche ! » Mais non , nous avons beau 
regarder, nous ne voyons pas marcher M. Drouineau , ou 
du moins il ne nous semble pas qu'il marche autrement que 
tout le monde. Il suit l'ornière accoutiuuée, le chemin battu 
des auteurs de romans , et si la préface ne nous avait pas 
fait penser qu'il faut y regarder à deux fois pour être bien 
sûr de ne pas avoir méconnu la pensée du livre , nous ne 
nous serions pas même douté qu'il y eût dans ce livre une 
pensée nouellc qu'on pîit méconnaitre. Ceci nous rappelle 
qu'il vint un beau matin dans l'esprit de l'abhé Prévost de 
créer le ioman moral ■ or, si peu dauteuis ont fait des ro- 
mans dont les intrigues soient plus haliilemeiit liées , per- 
sonne peut-être n'a lait des romans jilus immoraux. Que 
3L Drouineau y prenne garde ; en voulant fonder le roman 
rcligieujc , il pourrait bien , sans le vouloir, ne pas faire le 
moins du monde une œuvre religieuse, du moins religieuse 
dans le sens actuel du mot; car puisqu'il ne peut encore 
être question de néo-chrislianisme, c'est donc tout bonne- 
ment du vieux christianisme qu'il peut s'agir, cl c'est dans 
celle supposition que nous continuons cet article. 

Mais voici une nouvelle dilVicullé. M. Drouineau, faiseur 
d'une religion (pii mûrit , est-il liien en état de nous faire 
connaître la religion à laquelle la sienne doit, selon lui, suc- 
céder? Nous voulons croire qu'il y va de bonne foi ; mais 
connail-il, comprend-il, sent-il, la religion anciennefS'il ne 
fallait pas faire violence à la langue pour pousser nos ques- 
tions phis loin, nous lui demanderions encore s'il vit , s'il 
parle, s'il respire cette religion-là? Le Christianisme n'est 
pas chose qu'on peut apprendic par cœur pour la réciter 
ensuite. 11 làut qu'il passe par l'àme, et non par la mémoire 



LE SEMEUR. 



77 



do celui 
une lan 



i qui veut lui servir d'organe. Le Christianisme a 
£;ui^ à part , parce qu'il produit des idées et qu'il 
crée des sentimens que lui seul peut faire naître ; nul ne 
peut parier cette langue , s'il n'a ces sentimens et ces idées; 
on ne se doute même quelquefois pas de l'existence de 
cette langue , parce que les sentimens et les idées qu'elle 
sert à expiinier n'ont de réalité que pour ceux, qui se les 
sont appropriés. La langue dont nous voulons parler est 
celle dont le type se trouve dans la Bibh-, et que le pieux 
Abbadie nomiiiait, à cause de cela, « le langage du Saint- 
Ivsprit, le style de Dieu, la langue de Canaan. » Abbadie a eu 
le maliieur d'avoir pour commentateur M. Lacoste , savant 
théologal et vicaire-général du diocèse de Dijon. Kt voilà 
que quand le commentateur arrive à ce passage , il s'écrie 
qu'il ne sait trop pourquoi Canaan se trouve ici en jeu. Ja- 
mais il n'a vu nulle part qu'on ail parlé une langue particu- 
lière dans la terre de Canaan. Comment, d'après cela, s'y 
serait-il pris pour expliquer la prophétie d'Esaicqui déclare 
que le temps > iendra oii « il y aura cinq villes dans le pays 
» d'Egypte qui parleront le langage de Canaan ? » ( Esaie , 
chap. ig, V. 18.) Ahl c'est que la langue de la terre de la 
promesse est la langue de tous ceux à qui la promesse est faite, 
et qui l'acceptent avec actions de grâces. Et celte langue-là, 
le théologal doit l'apprendre avant de faire des commen- 
taires aussi bien que le romancier avant d'écrire des romans 
religieux. 

"Vous me direz peut-être qu'à ce compte il faut poser la 
plume, ou du moins ne plus se consacrer qu'au genre 
égoïste que l'un de nos collaborateurs a dei-nièrcment 
critiqué (Fans celte feuille ; que si l'on ne peut parler bien 
que des impressions qu'on a eues soi-même , on est forcé- 
ment réduit à ne peindre que son propre caractère. Nulle- 
ment ; vous confondez ce qu'il faut distinguer. Quelque 
contraste qu'il paraisse y avoir entre les qualités et les dé- 
fauts d'hommes difïérens, il y a, croyez m'en, quelque pa- 
renté, quelque alBnité entre eux. 11 y a un peu de tout 
cela dans chaque cœur; tout cela est du vieil homme, et 
peut, par conséquent, être deviné par le vieil homme. Mais 
l'homme nouveau étant d'une autre nature ne peut pas être 
apprécié par lui. Le chrétien, comme être religieux et moral, 
est aussi inconnu à celui q\.xi n'est pas chrétien, que nous le 
sont à tous les hommes qu'on prétend être dans la lune. 
Rien n'est étrange comme les méprises dons lesquelles 
tombent les non-chrétiens, qui veulent nous faire connaître 
le chrétien. S'ils ne cherchent à donner une idée que de 
ses trails, de sa taille, de la couleur de ses cheveux, fort 
bien ; à tous ces égards, il en est de lui comme des autres 
hommes. Mais, s'ils veulent peindre sa vie, les saintes 
émotions de son cœur, les mobiles et les principes de ses 
actions, ils n'y peuvent réussir ; caria parabole de Lazare et 
du mauvais riche est vraie dès celle >ie:sur cette terre 
déjà, « il y a un grand abime entre eux. » On ne peut con- 
naître ce qui est au-delà qu'après l'avoir franchi. Que ré- 
sulte-t-11 de là? c'est que M. Dromneau, quand il veut 
mettre en scène des chrétiens, ne représente rien moins que 
des chrétiens. 

Le laborieu'v bibliographe M. Beuchot révélait derniè- 
rement la fraude de quelques éditeurs qui, désirant joindre 
aux ouvrages qu'ils réimpriment les portraits de leurs au- 
teurs, et 110 pouvant se les procurer parce qu'ils n'existent 
pas, se sont servi des planches de quelques autres portraits, 
en se bornant à faire graver au-dessous les noms des per- 
sonnages auxquels ils a» aient intention de prêter ces traits. 
Mais, qu'esl-il arrivé? Editeurs ignares autant que fripons, 
ils ont coilféii'im^ perruque à boiu'se un magistrat qui n'a 
jamais porté qu'une perruque noble, ou d'une perruque à 
deux queues un écrivain (font la tète n'a de sa vie été sur- 
monlée que d'une perruque à trois marteaux. Heureuse- 
ment que M. Beuchot est là pour nous dévoiler tout cela! 
Eh ! bien, à bonne intention sans doute, mais par une mé- 
prise plus fjrossière mille fois, M. Drouineau prête aux 
personnages qu'il nous donne pour chrétiens, des paroles et 
des actions qui ne se concilient pas le moins du monde 
avec la foi qu'il leur attribue, il sait que les chrétiens sont 
des gens qui prient, qui inlroduiserit dans leurs maisons le 
cullc domestique, qui se retirent des joies bru\antes : aussi 
nous les raoutre-l-il dans ses romans, priant, se rassemblant 



les portraits publiés par les éditeurs faussaires dont je 
; de parler. Je vous renvoie à l'Evangile, Monsieur 



autour de la Bible, recherchant et appréciant la retraite'.' 
Mais quelles prières ! quel culte ! quel renoncement au 
monde ! Vous saurez aussi peu ce qu'est un chrétien après 
avoir lu le Manuscrit vert, Résignée ou l'Ironie, que >ous 
pourriez peu savoir quels ('taient les trails .le quelques-uns 
de nos hommes célèbres, après avoir considéré tout à votre 
aise le 

viens de par 

Drouineau : si vous voulez que des fleuves d'eau vive cou- 
lent de vous, allez à Celui qui donne à boire une eau qui 
devient une source d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle ; 
mais sachez qu'on ne peut donner à boire, qu'on ne peut 
même montrer la source, qu'après avoir l)u soi-même, et 
que nul ne boit que celui qui a soif, (Jean, chap. .j, v, i4 ; 
el chap. -, V. j8.) » 

Notre conclusion est conforme à nos prémices : les pré- 
tendus romans religieux nuisent à la religion, parce qu'ils 
font passer pour elle ce qui n'est pas elle; reléguée, pâle 
et voilée, dans un coin obscur de la scène, au lieu de la do- 
miner tout entière, elle présente tout au plus, dans les écrits 
de M. Drouineau, un' contraste insipide. Vous verrez dans 
ses romans les passions mauvaises se déployer sans con- 
trainte, et les intrigues scandaleuses se développer fort à 
l'aise ; mais la religion n'y est que comme une ligurante 
silencieuse, à laquelle on n'a appris que trois mot^ qu'elle 
dit fort mal. Je ne veux pas disputer avec M. Drouineau 
sur le sens du mol ironie ; mais si j'adoptais celui qu'il lui 
prête, je serais forcé de dire que son livi-e lui-même me 
parait être une œuvre d'ironie ; son ironie n'est pas , 
j'en conviens, nue ironie qui persiffle, mais une ironie 
qui se tait. Or, je le demande, peut-il y avoir une ironie 
plus sanglante que de se taire quand on prétend parler? 



' GEOGRAPHIE. 

DE l'analyse et DE LA SVNTHKSE , DAXS l'ÉILDE 
DE LA GÉOGRAPHIE (l). 

Iben est de l'.inalyse comme de tous les instruraens que Dieu 
a placés enti-e les mains de l'homme ; elle peut produire le bien 
et le mal ; le bien, lorsqu'on l'emploie dans une sphère d'action 
convenable ; le mal, lorsqu'on fausse ou qu'on exagère sa portée. 
Essentiellement dissolvimle, elle est nécessaire , elle est la seule 
méthode légitime, toutes les fois qu'il faut étudier les faits dans 
leur isolement. C'est l'analyse qui a créé la chimie ; c'est la mé- 
thode analytique, qui, convenablement employée par Cuvier, a 
lait de l'anatomie comparée et de la géologie des sciences toutes 
nouvelles. Cette méthode a même semblé tellement nécessaire 
pendant le dernier siècle , qu'on l'a exclusivement appliquée à 
tout : aux sciences naturelles , qu'elle a f lil marcher à pas do 
géaiis ; à la religion, qu'elle devait déiruire, en La rapetissant au.v 
proportions d'une équation ; à la société, dont elle relâchait tous 
les liens en proclamant le système de l'intérêt bien entendu. 
Tout, en uu mot, était entraîné dans ce mouvement universel. 

C'eût été chose merveilleuse que cette impulsion se fût arrê- 
tée devant les études géographiques. Bien au contraire, elles 
devaient être les premières à s'y soumettre. Qu'y a-t-il en eilct 
de plus important en géographie que de connaître et d'examiner 
les faits ? Ne scmble-l-il pas (pie tout doive se borner à les énu- 
inérer, à les peser, à les constater, aiin d'établir leur certitude, 
leur caractère, leur valeur absolue et relative? Or, c'est l'analyse 
qui donne tout cela : ses procédés étaient donc éminemment ap- 
plicables à la géographie. L'analyse avait mission de disséquer- 
le globe et elle l'a fait. 

Mais que nous a-t-elle offert , comme résultat de son labeur ? 

(Il Nous empruntons ce fragment au discours remarquable par le- 
quel M. le professeur Ulysse Guinand a ouvert, à Lnnsanne, un cours 
(le géographie comparée. M. Gninand est le premier qui ait professe 
la géographie comparée dans la Suisse franijaise. Celle si'ience nou- 
velie, dont le célèbre Ritlcr, de Berlin, est le père, est .à peine con- 
nue en France, où la géographie a fait si peu de progrès réels. Kos 
savans connaissent encore moins rAlIcmagne que nos lillérateur?. 
Nous devons donc de la reconnaissance à ceux qui nous révèlent les 
p.TS immenses que la géographie fait dans ce pays. Comme Rittcr , 
dont il s'honore d'être le disciple, M. Giiinand considère la science 
en chrétien, et il en parle en poëte. Ce Discours d'ouverture, (\\n n'esl 
que la première pierre d'un ouvrage systématique que l'auteur se 
propose de piihlier sur la même matière, lient de paraître chez Pàs- 
1er, rue de l'Oratoire, n° G. Prix : 90 c. 



78 



LE SEMEUR. 



geurs el 
osition 
longi- 



t)einandons-le aux deux pays où l'analyse a jeté les racines les 
plus profo.ules , à l'Angleterre el à la France. Voici ce qu ils 
répondent , ou ce que répondent pour eux leurs voyage 
leurs géographes : « Nous avons déterminé avec soin la jp( 
astronomuiue d'une foule de points dont la latitude et la 
tilde étaient mal connues ; nous avons découvert de nouvelles 
côtes et de nouvelles îles el exploré l'intérieur de continens où 
Micun Européen n'avait pénétré avant nous; nous connaissons 
la population de chaque pays et de chaque ville, le nom de sa 
langue, les principaux caractères de sa religion et de ses mœurs, 
le nombre de ses rivières , la situation de ses montagnes et de 
ses frontières, le mouvement annuel de l'industrie, du com- 
merce et de la population. Il n'est aucun pays sur lequel nous 
ne soyons prêts à donner les reuseignemens les plus précis et 
le^ plus circonstanciés. .- Voilii ce qu'il faut rechercher dans les 
géographes anglais et français ; voilà ce que vous trouverez sur- 
tout dans Malte-Brun. Il s'est rarement élevé dans une région 
supérieure; et on dirait qu'il ne déclame tant contre la routine, 
que pour faire oublier qu'il n'est trop souvent lui-même ([ue le 
plus fleuri des routiniers. Ouvrez plutôt son livre, et dites-moi 
si , U quelques exceptions près , on y trouve autre chose que le 
développement de ces abrégés arides et repoussans que vous 
appreniez sur les bancs de l'école. Voyez s'il vous donne la so- 
lulion des grandes questions scientifiques sur le développement 
des continens. Voyez s'il vous présente l'Asie aulreinent que 
comme ?.n grand continent borné au nord par la Mer Glaciale , 
à l'orient par le Grand-Océan, au sud par l'Océan Indien, k 
l'occident par la Mer Rouge, l'Afrique, la Méditerranée et 
l'Europe? Je connais quelqu'un qui, dans son enfance, faisait 
une collection de villes avec leur population, comme d'aulres 
cnfaus font des collections de papillons ; cet enfant-lii était en 
lion chemin dans l'école de Malte-Brun. 

En résumé, l'analvse , appliquée seule à la géographie ne 
pouvait donner qu'un catalogue plus ou moins complet, une 
nomenclature plus ou moins exacte de pays et de villes, c'est- 
-dire , un dictionnaire géographique mis dans un nouvel 



Voili». pourtant quel est encore aujourd hui , dans de grandes 
capitales , le dernier mot de l'enseignement univerMtaire en 
géographie. Ce sont des faits cousus les uns aux autres comme 
les os d'un squelette. Mais des noms, des chiures, des divisions 
de toute espèce, mathématiques, logiques, statistiques, ne sont 
pas une science : elles sont nécessaires sans doute à la géogra- 
phie; mais ce sont tout au plus les scories qui recouvrent le 
lingot d'or. Sous cette croûte qu'il faut percer, circule une vie 
admirable. Il faut la saisir, l'étudier, la comprendre. Vous pos- 
sédez à merveille toute la masse des faits géographiques ? C'est 
bien, mais c'est peu. Rendez la vie k ce cadavre immense, 
étendu dans voti£ mémoire. 

Cela serait il impossibleet notre globe est-d une énigme dont 
nous n'aurons jamais le mot? Serait-ce la seule des œuvres de 
Dieu où nous ne comprendrions rien, où nous ne retrouve- 
rions pas la manifcslalion d'une sagesse et d uue inlelhgeuce 
infinie? Et tandis que le plus inliniment petit des animalcules 
que saisit la loupe, présente un ensemble, une organisation , et 
révèle un dessein supérieur, notre planète tout eniiere ne serait- 
cUe que confusion:^ Ne serait-elle qu'un agrégat de parties sans 
liaison et sans but? La raison ne peut même le supposer; il 
répu"uc h la foi de l'admettre. Pour faire un calios spherique 
un UKiçon aurait suffi; il n'était pas besoin d'une inlelligence 
divine. 

Les prêtres de l'Inde ont paru les premiers pénétrés de cette 
vérité. Tandis que nous autres occidentaux , nous marchions 
perdus dans un labvrinlhe de détails privés d'un centre et d'une 
vie commune, les brahmines, oubliant létude des faits pour 
s'élever h une conception d'ensemble, faisaient de la terre une 
ceuvre d'unité, une manifestaliou divine. Les peuples de 1 oc- 
cident , entre les mains desquels la nature est devenue 1 instru- 
ment docile de leur pulssanle induslrie, ont peine a reconnaître 
son unité harmonieuse et énergique , accoutumes qu ils sont 
à la trouver, en tout, complaisamment subordonnée a leurs 
désirs. En occident l'homme est tout ; la nature contre laquelle 
il doit lutter sans cesse et (|u'il est, pour vivre, obligé chaque 
jour de vaincre et de façonner à ses besoins , joue un rôle bien 
secondaire. L'Inde devait produire tout l'opposé. Quel pays 
offre une nature plus puissante? L'homme, prévenu dans tous 
ses besoins, et rencontrant partout d'insurmontables obstacles 
ou une puissance disproportionnée h la sienne, n'a pas même 
la pensée de lutter conirc la nature. Cette nuissance irrésis- 

divine; il s'abandonne à 



tibh 



e est pour lui la puissance 



à elle , 



vante préoccupation? Dans ce inonde du panthéisme, dans ce 
inonde où tout est Dieu et où Dieu est tout , la Terre aussi est 
Dieu ; elle devait donc apparaître comme la puissance créatrice, 
conservatrice et reproductrice. De là devait surgir une opposi- 
tion totale avec la science de l'occident. Sur les bords du Gange, 
tout devait se grouper en masses grandioses ; l'analyse eût 
semblé impie; séparer le globe en parties isolées, n'eût été 
autre chose que découper la divinité. 

La science du inonde était ainsi une cosmogonie, et la géo- 
graphie un chapitre de théologie. En effet, c'est dans les livres 
sacrés des Hincfous, c'est dans les Védas, ou dans les Pouranas 
qui en sont le commentaire, que nous trouvons les connais- 
sances géographiques de l'Inde. Chacun des Pouranas commence 
par un chapitre de géographie. 

Les Hindoui représentent leur continent , qui est pour eux 
la terre entière , comme une fleur de lotos qui nage à la surface 
de l'Océan. Les formes fluides, l'air et l'eau, sont un principe 
créateur ; la terre, ou la forme soHde, est la chose créée. Viscli- 
«o«, le Dieu créateur et conservateur, souvent identifié sous 
le nom de Krishna, avec le principe vivifiant du soleil, est à la 
fois le centre de toute passivité et de toute action. 

Le dieu Vischnou dort sur l'Océan. De son nombril s'élance 
la tige du lotos, dont le bouton représente l'état du monde 
avant la création, et dont la fleur épanouie, balancée sur les 
eaux , est le théàire de la création terrestre et le séjour de l'hu- 
manité. Au luiheu de cette fleur symbolique du lotos , que les 
Hindous appellent le inonde terrestre, padma, s'élève le pistil 
appelé Merou, c'est-à-dire le haut pays de la terre, autour du- 
quel sont les appareils de la fructification. Les étamines repré- 
sentent les hautes sommités , les chaînes de montagnes se rami- 
fiant de tous les côtés, et desquelles découlent les fleuves prin- 
cipaux de la terre. Quatre des plus grandes feuilles, étendues de 
dill'érens côtés , représentent les quatre principaux pays du 
monde , tournés vers les points caidinaux. Ce sont les dwipas , 
les presqu'îles baignées, dans presque tout leur pourtour, par 
les flots de l'Océan. Entre ces quatre grandes feuilles, huit 
autres plus petiles s'étendent deux à deux à intervalles égaux : 
ce sont huit dwipas ou presqu'îles de second ordre. D'autres 
feuilles, nageant sur l'Océan et entièrement séparées de la fleur, 
sont les îles du inonde. La terre est ainsi un être organique , 
possédant les élémens de sa conservation et de la reproduction 
universelle. L'Océan e:,l-il bouleversé par la tempête, le lotos 
prend la forme d'un navire avec son mât, afin de sauver l'espèce 
liumaiue. Ces deux altributs de reproduction et de salut sont 
représentés de mille manières dans les temples de l'Inde. 

Le Mérou, le haut-pays, est l'objet d'une vénéiation parti- 
culière. C'est l'axe et le centre du monde. Sa racine est aussi 
profonde dans les entradies de la terre que son sommet s'élève 
au-dessus de la surface. Le Mérou est une montagne d'or, écla- 
tante comme le soleil, semblable à un feu sans fumée; sur ses 
flancs sont les asiles purs où habitent les bienheureux ; sur les 
gradins du Mérou sont les différens étages du paradis ; son som- 
met est une immense plaine, entourée de hautes montagnes; 
c'est le séjour des esprits célestes et des génies , et il a été honoré 
à ce titre, jusqu'à nos jours, par les Hindous, les Tubétains , 
les Chinois et les Mongols. 

Les parois du Mérou sont d'or, d'argent, de cuivre ou de 
fer, et parsemées des plus brillantes pierres précieuses, suivant 
le point du ciel vers lequel elles sont tournées ; elles sont aussi 
de ditTéreutes couleurs , rouge , blanche , jaune et noire , comme 
les mers auxquelles elles envoient les fleuves dont elles portent 
les sources. 

De quelques formes vagues et fantastiques que soit revêtue 
cette géographie hindoue , il est impossible d'y méconnaître 
l'idée vraie d'un haut-pays, centre commun de toute l'Asie, 
dont il est la parlie essentielle, fouilamcntale , et sur lequel il 
exerce la plus grande InlUience. Ce haul-pays contient, suivant 
les brahmines , les principes de conservation et de reproduc- 
tion du conlinent , dans lequel d est ce que les appareils de la 
fructilication sont à la fleur. Ce Mérou est le centre divin de 
l'Asie. Ecoutez Krisltna, le Dieu créateur et conservateur. Son 
protégé, Ardjouna, l'avait interrogé sur sa nature. Krishna, 
pour lui répondre , fait une immense énumération, car Dieu est 
tout; je n'en rapporte que quelques traits qui vous donneront 
l'idée du reste :» Parmi les dieux je suis plschnou, et le soleil 

n parmi les astres Dans le corps je suis l'âme el dans l'âme 

» l'intcUigeuce Je suis Mc>-ou parmi les montagnes.... Et 



1) par 



ni les mers l'Océan. » 



proclamant (pie tout est Dieu el que Dieu est tout ; et son culte 
n'est que l'expression d'un fatalisme impuissant. 

Quelle géographie devait naitrc sous l'empire d'une si éner- 



S'il entrait dans mon dessein de suivre plus loin le système 
géographiqu des Hindous , il me serait facile de vous démon- 
trer que le Mérou des brahmines n'est point simplement une 
montagne, mais bien, dans toute l'étendue du mot, un haut- 
pays, un plateau de l'Asie centrale. Mais cela suffit. Vous voyez 



LE SE»IEUR. 



79 



qu'en Asie, la terre a été envisagée comme un tout entre les 
parties duquel cxisfcut des relations tout aussi intimes , tout 
aussi organiques qu'entre la tige, le boulon, la fleur, le pistil, 
la corolle d'uue même plante. La diversité des parties disparaît. 
Tout se rattache à une grande unité; les faits individuels sont, 
au milieu de tout cela , peu et mal connus ; aucun d'euU-e eux 
n'est caractérisé d'une manière précise, ni pour sa situation 
astronomique, ni pour son étendue; quoi qu'il en soit, ce soûl 
bien là les Iraclions d'une même unité, les membres d'un même 
tout. On sent qu'un souffle de vie s'est glissé dans tout cela. Je 
ne sais si je présume trop , mais il me semble que cette exposi- 
tion de la géographie hindoue , toute rapide et décolorée qu'elle 
ait été, a dû nous émouvoir tout autrement que le plus exact et 
le plus complet <les chapitres d'une statistique. 

11 y a donc, entre la manière dont le monde a été compris 
eu Orient et eu Occident, une opposition entière. Là le point 
de départ est la divinité , dans les entrailles de laquelle sont les 
racines du monde : on s'attache ainsi du premier coup à une 
grande unité vers laquelle tout devi-a converger; mais on cou- 
rait le danger de fausser les faits, et on n'a pas su l'éviter. Ce 
mode de procéder s'appelle , en un seul mot , une synthèse. La 
méthode synthétique résumera donc pour nous la pensée de la 
géographie orientale. C'est uue géographie à sa naissance, à son 
orient, sans développement et, comme tout ce qui est oriental, 
privée de fini dans les détails. En Occident , au contraire , à 
force de poursuivre les détails daus leurs derniers replis , on 
isole les faits , ou plutôt on les éparpille tellement qu'on perd 
de vue leur unité, leurs relations et leur influence réciproque. 
Les Occidentaux , absorbés à mesurer les dimensions de l'es- 
pace , à fixer niathémaliqueracut les limites de chacune des par- 
ties de l'étendue, ne voyaient de la terre que son côlé positif et 
pratique ; ils s'arrêtaient au caractère matériel et humain de la 
science.. Les Hindous, peu soucieux dotant de savoir, s'adres- 
saient à Vischnou, à Dieu même, pour lui demander l'origine 
et la génération des choses. Ils ne voyaient dans le monde qu'un 
dieu matérialisé; ils s'arrclaient au caraclère panlhéistique et 
en même temps divin de la science. 

L'analyse et la synthèse, voilà donc, en deux mots , les prin- 
cipes difléreus auxquels se rattache cette frappante opposilion. 
Ces deux méthodes n'ont ni l'une ni l'autre une valeur absolue : 
chacune est, à elle seule, dans l'impuissance de conduire à la 
vérité pure; mais chacune aussi donne une part de vérité. Que 
choisir? Nous ne pouvons , en conscience , nous attacher exclu- 
sivement ni à l'une ni à l'autre. Où l'une s'arrête l'autre com- 
mence : il nous faudra donc les appeler tour à tour h notre aide ; 
l'analyse pour étudier les faits, la synthèse pour les grouper et 
les coordonner entre eux. 11 ne s'agit ici ni d'une transaction à 
essayer ni d'un milieu à choisir ; il s'agit simplement d'em- 
ployer deux méthodes dans la sphère de leur action, afin qu'elles 
ne cessent pas d'être vraies. JNous devrons tour à tour nous ar- 
mer de la scrupuleuse exactitude de l'Occident, et nous animer 
des chaudes inspirations de l'Orient. Peut-être réussirons-nous 
ainsi à faire sortir la science d'une immobilité contemplative , 
sans rompre le fil qui doit réunir tous ses éléraens. 

Il est un peuple en Europe qui possède éminemment ces deux 
facultés de l'intelligence : ses savans sont à la fois des hommes 
minutieux et des hommes à vastes théories. Ce peuple est 
comme l'Orient de notre monde européen, dans lequel il vit et 
dont il reçoit sans cesse les émanations et l'influence. C'est le 

Ïieuple allemand, qui est aux Anglais et aux Français ce que 
'Asie est à l'Europe. En Allemagne naissent les idées et les 
théories ; mais elles aiment à s'y retrancher daus leur nature 
spéculative, et passent difficilement à la réalisation pratique. La 
pliilosophie vit en Allemagne dans une sphère supérieure ; et 
elle dédaigne presque de descendre dans la vie matérielle et de 
tous les jours. Il semble même qu'une idée allemande ait besoin 
dépasser le Rhin, pour devenir positive et pratique sous l'in- 
fluence du génie vivace et mobile de la France ; puis, ainsi 
transformée, elle retourne dans sa patrie native, où elle appa- 
raît presque comme un phénomène nouveau. Luther, en dé- 
gageant la pensée de ses entraves, a jeté dans la réformation les 
bases de toutes les libertés polititiues : quel est pourtant le peu- 
ple (|ui, moins que les Allemands, ait profité du développement 
politique de la réiormalion ? L'Angleterre et la France se sont 
chargées de ce soin, et ce sont elles qui, dans leurs écrits, ren- 
voient aujourd'hui à l'Allemagne ses idées appliquées et mises 
à l'épreuve de l'expérience. Certes, si la géographie devait 
quelque part devenir synthétique, c'était en Allemagne. Si, en 
même temps, elle devait quelque part conserver tous les avan- 
tages de l'analyse, c'est encore dans cette laborieuse et pa- 
tiente Allemagne, ou la vie d'un savant n'est pas trop pour l'é- 
tude de queli|ues faits particuliers, et oii un Humboldt est à la 
fois un génie universel et un esprit profondément érudit. 



Ce nom ne m'est pas échappé sans dessein. Humboldt est 
le premier Européen qui ait ramené , dans l'élude des faits 
géographiques, cette unité de vues que l'Inde ne nous avait pas 
encore révélée. Humboldt, comme géographe, n'est cependant 
pas le représentant de la science proprement dite. Celui qui a 
mené celte œuvre à bien est Charles Hitler, professeur à BcrliiK 
Ritter a fait pour les continens ce que Newton a l'ail pour les 
mondes; il a trouvé le lien qui existe entre eux, leurs rapports 
réciproques, leur iulluence mutuelle. Newton a rattaché, par 
l'attraction , notre planète à d'autres corps célestes : il a trouvé 
la loi harinonieusedes mouvemens des mondes. Ritler a ramené 
l'unilé entre les continens, en saisissant la loi de leur dévelop- 
pement. Tel est le but qu'il s'est proposé dans son grand ou- 
vrage qu'il a intitulé :£« géométrie universelle comparée, ou la 
science de la terre en rapport à la nature et à l'histoire du 
l'humanité, 

{Lajîn au prochain numéro.) 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 

POMARE IT , nOI d'otAHITI. 
(J4ATKIÈKE ARTICLE. 

Les missionnaires étaient restés à Eiméo ; mais ayant entendu 
dire vaguement que quelques hommes d'Otahiti paraissaient 
moins hostiles qu'autrefois à l'Evangile, ils engagèrent MM. Scoll 
et Hayward à s'y rendre, et à visiter surtout la vallée de Hau- 
taua, oîi l'on prétendait que ces dispositions plus favorables s'é- 
taient manifestées. Les deux évangélistcs y furent accueillis dans 
une lamille indigène. Quelque grandes que soient d'ailleurs les 
maisons des Otaiiiliens, elles ne se composent jamais que d'une 
seule chambre , qui est souvent habitée par beaucoup d'indivi- 
dus ; il est donc impossible de s'y livrer sans dérangement h la 
méditation et à la prière. Aussi les missionnaires étaient-ils dans 
l'usage, quand ils voyageaient dans l'île , de se retirer dans les 
bois voisins de leur habitation, lorsqu'ils voulaient se recueillir 
devant leur Dieu. Dans quel moment devaient-ils plus en sentir 
le besoin qu'à celte époque oii , après tant d'années de travaux 
en apparence inutileJ, ils espéraient enfin pouvoir conslaler quel- 
ques résultais de leur pénible minislère! Aussi, le lendemain de 
leur arrivée, MiM. Scolt el Hay-ward s'enfoncenl-ils,dès le point 
du jour, parmi les arbres touflus de la vallée d'Hautaua, suivant 
chacun une direction difiérente, afin que chacun puisse être seul 
avec son Dieu. A peine M- Scott a-t-il fait quelques pas , qu'à 
cette heure matinale , il entend parler tout près de lui. Ce ne 
sont pas des mots entrecoupés comme ceux qu'on échange dans 
la conversation ; ce ne sont pas non plus des phrases liées entre 
elles comme celles d'un récit ; il y a dans la voix qui attire son 
attention quelque chose de grave , de solennel , de suppliant. 
Plein de mille émotions diverses , M. Scott s'approche douce- 
ment pour examiner ce que ce peut être : il apei^çoit un Otahi- 
tien à genoux, et voici il prie ! Sa prière ne s'adresse pas à OrOj 
mais à Jéhovah. C'est la première fois que le missionnaire en- 
tend Un indigène prier le vrai Dieu. Malgré sou vif désir de 
serrer la main de ce frère qu'il vient de découvrir, il fait violence 
à ses senlimens ; avant tout , c'est à Dieu r|u'il veut parler de sa 
reconnaissance et de sa joie. H laisse donc l'Olahilien s'éloigner, 
après qu'il a terminé sa prière, el s'inclinant en ce même lieu 
oii un autre vient déjà d'adorer avant lui, il bénit le Si'igneur. 

De retour auprès de M. Hayward, M. Scott lui raconte ce 
dont il vient d'être témoin, et son ami partage sa surprise 
et son bonheur. On prie donc à Olahili! L'homme qui venait 
de répandre son âme devant l'Eternel se nommait Oito. Lors 
du premier séjour des missionnaires dans l'île, il avait été atta- 
ché à leur service et instruit par eux daus les vérités du Chris- 
tianisme ; mais , comme tous les autres indigènes , il était de- 
meuré indifférent à leurs leçons. Pomare l'ayant vu quelque- 
fois, lui avait lait part de ses convictions, et avait cherché à 
faire naître en lui le sentiment de ses fautes. Oïto avait été 
troublé par les paroles du roi, et ne sachant comment se déli- 
vrer de l'inquiétude qu'il éprouvait, il ouvrit son cœur à Tiia- 
hine, son ami, qui , comme lui , avait autrefois assisté aux le- 
çons des missionnaires. ïuahine lui avoua qu'il était depuis 
quelque temps poursuivi par des craintes semblables ; ils eurent 
dès lors de Iréquens entretiens ; puis ils essayèrent de prier. 
Leurs voisins ne tardèrent pas à remarquer le changement qui 
s'opérait en eux ; la plupart s'en moquèrent ; quelques jeunes 
gr'ns, au contraire, se réunirent à eux ; et ces hommes simples, 
éloignés des évangélistes qui avaient en vain travaillé, pendant 



80 



LE SE3IEUR. 



tant (rannées, à exciter en eux de telles impressions, mais ins- 
truits par le Saint-Esprit qui leur remeltail eu ni(;nioire et ap- 
pliquait il Ifiu- cœur celles qu'ils avaient entendues auparavant, 
ctaient tombes d'accord de renoncer au culte des idoles, de 
.s'abstenir des coutumes barbares de leurs compatriotes , d'ob- 
scryer le repos du dimanche et de n'adorer que Jéliovah. lis se 
j cuuissaient le premier jour de la semaine pour s'édilier et pour 
prier ensemble. 

Après avoir fait le tour d'Otahiti, en prêchant, de lieu en 
iiou, l'Evangile, MM. Scott et Haj-ward retournèrent àEiméo. 
Ils avaient persuadé à Oito , à Tuahiue et à leurs compagnons 
de les y suivre, afin qu'une instruction plus complète pût leur 
être donnée. On vit vers ce même temps des besoins religieux, 
et un désir inquiet de mieux connaître le Christianisme, se ma- 
niCester dans cette dernière île. La chapelle que Pomare y avait 
i;iit construire, ayant été ouverte le 23 juillet i8i3, les indi- 
L'ènes -o'y rendirent en Ibule. Les missionnaires invitèrent ceux 
d'entre eux qui auraient volontairement renoncé au culte des 
idoles et qui éprouveraient le désir qu'on s'occupât plus spécia- 
lement de les mslruire, a se faire inscrire le lendemain. Qua- 
rante-deux indigènes se présentèrent dans ce but ; on remar- 
quait parmi eux Matapuoupuou , graud-prêlre de Huahine, et 
'i'aoroarii, fils du roi de cette île. Quelques areois s'élant, peu 
de jours après, présentés près de la demeure de ce jeune prince, 
et avant voulu, selon l'usige du pays, chanter en son honneur 
une de ces ballades auxquelles ils savent donner une forme dra- 
maliiiue et dans lesquelles ils célèbrent, non seulement les "ver- 
nis des chefs, mais encore leur origine divine et la gloire dont 
ils jouiront quand ils iront prendre rang parmi les dieux, Tao- 
roarii s'y opposa formellement, ajoutant qu'il ne connaissait 
plus d'autre Dieu que Jéhavah, 

Les missionnaires visitaient souvent ce jeune chef, parce que 
les indigènes du voisinage se réunissaient chez lui pour rece- 
voir leurs instructions. Un jour, M. Nott y rencontre Patii, 
prêtre du temple de Papetotai ; c'est le nom du district où 
M. Nott demeurait. Patii semble écouter avec une grande atten- 
tion, et quand M. Nott se retire, il l'accompagne. Pendant qu'ils 
font route ensemble, le prêtre ouvre son coeur au missionnaire; 
il lui déclare qu'il n'a plus confiance en ses dieux, et il ajoute 
d'un air solennel qu'il est résolu de porter le lendemain hors du 
temple les idoles dont la garde lui est confiée, et de les brûler 
publiquement. M. Nott ne sait s'il doit en croire ses oreilles ; il 
déclare niême au prêtre qu'U n'est pas dupe de cette raillerie ; 
mais Patii lui répond, sans s'irriter, qu'il verra bien le lendemain 
s'il a voulu se moquer. Le projet du prêtre est bientôt connu 
dans tout le district ; il laisse écouler tout le jour afin que le 
bruit s'en répande davantage. Le peuple accourt détentes parts ; 
on se rassemble dans le voisinage du temple, et l'on aperçoit tout 
auprès un bûcher que Patii avait dressé. Le soleil est sur le 
point de se coucher quand Patii paraît ; il ordonne à ses servi- 
teurs d'allumer le bois ; puis, quand les flammes s'élèvent bien 
haut, il rentre un instant dans le temple, et il en rapporte les 
dieux, non plus, comme il l'avait fait tant de fois, pour les pré- 
senter à l'adoration de cette multitude aveugle, mais pour la 
convaincre do leur impuissance. Arrivé près du bûcher, il 
pose les dieux à terre ; c'étaient de grossières imitations de la 
ligure humaine, ou de simples morceaux de bois, ornés de plu- 
mes rouges et enveloppés dans une étoffe du pays. Le prêtre 
leur arrache leurs ornemens, afin de les montrer au peuple 
dans leur nudité difforme ; puis,prenant une idole après l'autre, 
tantôt il dit leur nom, leur prétendue généalogie, les hauts faits 
qu'on leur attribue; tantôt il témoigne la douleur qu'd éprouve 
de les avoir lui-même adorées; tantôt il fait remarquer leur im- 
puissance à se défendre, et il les jette successivement toutes au 
îcu. Le maintien de Patii est noble , sa voix est profondément 
émue ; il est évident qu'il n'agit pas par bravade, mais qu'il obéit 
au cri de sa conscience, qui le presse de détromper ses compa- 
triotes. 

Qu'on se représente les senlimens divers qui agitaient les 
spectateurs de celte scène étrange ! Partagés entre Pespérance 
et la crainte , les missionnaires comprenaient combien un tel 
flcte était propre ii ébranler la superstition des iridigènes ; mais 
*ls savaient aussi que les disciples étaient en petit nombre, et 
ils se demandaient si le peuple dans sa fureur, ne se vengerait 
pas sur <'ux. La multitude iinmobllc. silencieuse, regardait faire 
te "Piind-prêtre, étonnée de tant d'audace et ne comprenant pas 
que le châtiment du sacrilège se fit si long-temps attendre. Les 
clicfs ne se dissimulaient pas que leur propre autorité était me- 
nacée par la chute des idoles : en eflel, les chefs et les prêtres 
se soutenaient mutuellement; celui qui osait désobéir aux pre- 
miers était désigné par les seconds pour être sacrifié à Oro : 
ceux-ci ne pouvaient tomber, sans entraîner ceux-là. 

Ou apprit bientôt à Otahili ce qui venait de se passer à Ei. 



méo. Ceux qui étaient incertains sur la conduite qu'ils devaient 
tenir, ébranlés par l'exemple de Patii, résolurent d'aller deman- 
der de nouvelles lumières aux missionnaires. Plusieurs Otahi- 
tiens se rendirent à Eiméo dans ce but : on remarquait parmi 
eux le puissant chef Upaparou et Maihota,son épouse. Les disci- 
ples devenaient toujours plus nombreux dans celte île. Ils avaient 
a souffrir des railleries et de la jalousie des idolâtres , qui, ne 
pouvant s'empêcher de reconnaître leur supériorité , s'en ven- 
geaient en les désignant ironiquement sous le nom de Bure Alua, 
ou de gens qui prient Dieu (i). L'Evangile s'étendait aussi dans 
les îles voisines ; il fut porté à Huahine et à Tahaa par MM. Nott 
et Hayward, et il parvint à Raiatea par une circonstance trop 
extraordinaire pour qu'il soit possible de la passer sous silence. 



Li PRISON DÉSEKTE. — La ptison du comté de Northampton , dans 
les Etats-Unis, a été construite en 1800 ; depuis cette époque , elle a 
sans interruption contenu des prisonniers. Un seul détenu , incarcéré 
pour dettes, s'y trouvait renfermé il y a quelques semaines. Les chré- 
tiens de Norlhampton célébrant à cette époque un jour d'actions de 
grâces, l'un d'eux eut l'idée d'en profiter pour réunir, au moyen d'une 
souscription, la somme nécessaire à la libération de ce seul prisonnier 
et, y ayant réussi, la prison du comte est aujourd'hui déserte. 



ANNONCES. 

PiRAKOLEs; par le docteur F.-Â. KiiDMH4cnEii, traduites de rallemand 

par M. L. BiiTiix , professeur de philosophie à la Faculté des 

lettres de Strasbourg. Nouvelle édition , corrigée et augmentée. 

Paris, 1834. Chez Derivaux, rue Percée-Saint- André , n° U. Prix . 

2 ff . 50 c. 

Voici un volume qu'il faut se garder de parcourir rapidement ou 
de lire d'un bout à l'autre sans prendre haleine. Il en est de lui com- 
me de ces douces tleursqui ne répandent que lentement tout le par- 
fum qu'elles renferment, ou comme de ces âmes délicates qui ne se 
font bien connaître que dans les longs rapports d'une intime amitié. 
Je conseille donc à ceux qui voudront lire ce livre de lui accorder , 
pendant quelque temps, une place sur leur table, et de ne passer d'une 
parabole à l'autre qu'après que, selon le vœu de M. Bautain, la divine 
vérité que chacune renferme aura pénétré jusqu'au centre de leur 
âme et s'y sera assimilée comme une douce nourriture. Vous croyez 
pouvoir forcer la fleur à donner à la fois avec plus d'abondance cette 
senteur agréable qu'elle contient, et vous la froissez entre vos doigts 
pour en exprimer tous les trésors; mais le parfum périt avec la Heur. 

a La parabole, nous dit M. Krummacher, tire son origine de l'anti- 
quité bébraïque ; elle est un fruit de la Terre-Sainte. Les Grecs ne ' 
connaissaient que l'apologue. La parabole hébraïque montre à l'hom- 
me, qu'elle considère toujours comme appartenant .i une autre région 
que celle qu'il habile actuellement, la nature sensible comme sym- 
bole ou type du monde intelligible ; et ce type lui est présenté , non 
pour en tirer des vérités usuelles, des règles d'expérience et de pru- 
dence, mais afin qu'il y voie , comme dans un miroir , le monde de 
lumière, sa véritable patrie , et qu'il y contemple l'ordre éternel et 
divin de ce monde supérieur. » 

Ces paraboles, dont la poésie tire tout son charme de leur extrême 
simplicité, ont été écrites pour un public allemand. Nous croyons, en 
disant que leur traduction a déjà su deux éditions parmi nous, moins 
faire leur éloge que celui du public français auquel cette traduction 
est offerte. En elTet, nous voudrions qu'on siU toujours plus apprécier 
en France les livres dont les idées se distinguent par une pureté qui 
se communique aux formes mêmes qu'elles revêlent. 

Dr. L'ÉDLc.iTioN DES Mèhes DE FiMii.LE , OU rfs la civiUsattoii du genre 
liumain par les femmes ; par L. Ai.mc MunTix. 2 vol. in-S". Paris , 
1834. Chez Charles Gossclin , rue Sainl-Germain-dcs-Prés , n" fl. 
Prix : IG fr. 
Nous reviendrons sur cet ouvrage. 



(r De Bure, prière, et .Itua , Dieu. 



Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Selligue , rue .Montmarlre , n' 131. 



ToaiE in«. — N» n. 



.?îirîi€3P 



12 MARS 1834.».».^ 



LE SEMEUR, 

JOURNAL RfeLIGIEUX, 
Politique, i hîlosophîq:ie et Littéraire, 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



»«- 



Le champ , c'est le monde. 
Matih. XIII. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n" 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année f 
S fr, pour C mois ; 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, 1 fr. pour 6 mois, et 60 c. pour 3 mois. — Les lettre», 
paaucis et envois d'argent doivent être aflrancliis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du jyùuvellisle J^audois. — A Neuchdurt, chez ' 
Micbaud, libraire. — A Genève, chez M""» S. Guers, libraire. , . . . I 



S03IMAIIIE. 

RsvL'E poLiiiQL'E : Dcs rapports du Christianisme avec le gouvernement 
polili<iue des Etats-Unis. — Résumé des noiivelies politiqoes : 
Espagne. — Portugal. — Angleterre. — Suisse. — Allemagne. 
— France. — De l\ réaction religieuse. — Poésie : La Fontaine 
de Mara. — GÉOGRAPHIE : De l'analyse et de la synthèse dans l'étude 
de la géographie. (Fin.) — Biockatuic relig-iluse et politique : 
Pomarell, roi d'Otahili. (Suite.) — Mélanges : Insuflîsanco delà 
peine de mort. — Pétition contre le duel. — Force de l'opinion 
publique en Angleterre. — A^■^o.^■CE. 



REVUE POLITIQUE. 

DES RAPPORTS DU CHRISTIANISME AVEC LE GOUVERNEMENT 
POLITIQUE DES ÉTATS-UNIS. 

On a publié réceihnient aux Etats-Unis, sous ce titre , un 
lUscoui-s remai-qualyle , ilont l'auteur est M. Atlams , pre'si- 
;lent ilu collège de Charlcstou. Cet honorable écrivain s"at- 
laclic il établir par des preuves liisloriques et par d'autres 
locumens officiels , que la foi clirctieiuie a été le principe 
générateur de toutes les libertés politiques de sa patrie, et 
ju'elle est encore aujourd'luii la meilleure sauvegarde de 
la constitution et de la prospérité uationale. l.es idées de 
M. Adams méritent d'être connues en France , où des ini- 
iilicistes peu instruits se sont imaginé que la république 
iméricainc est sortie de la philosophie française du dix- 
iuiiticmc siècle. Rien de plus faux que cette opinion , bien 
ju'cUe ait été admise et propagée par des hommes au ca- 
■actèrc desquels nous aimons à rendre hommage. Nos phi- 
osophes , ou soi-disant tels , n'étaient gucres lus dans l'A- 
iiérique du Nord, à l'époque de sa glorieuse insurrection; 
nille citoyens étudiaient la Bih'? pour un scid , toutau plus, 
lui lisait les diatribes de Voltaire. Franklin lui-même^ 
îien qu'il ait eu des rapports plus intimes avec les encyclo- 



pédistes que tous ses aut^'es compatriotes , raconte dans ses 
mémoires qu'il devait ses principes de liberté , non au Dic- 
tionnaire philosophique ou au Contrat social , mais aux 
vieux écrits d'un puritain , Daniel de Foé, qui puisait ses 
ai'guïG iiis dans la Bible. L'erreur trop accrqjitée dont noiis 
parlons ici courrait devenir feriile eu. Ucplorables oataé- 
quenccs , si l'on ne prenait soin de la combattre. 11 n'y a 
que trop de gens qui sont prêts à dire : Il suiht de faire 
adopter à un peuple les théories philosophiques des ency- 
clopédistes français , pour qu'on puisse en toute confiance 
et sans autre préparation, appliquer à son gouvernement 
les formes républicaines. Eh ! non , que chacun le sache , 
non, ce ne sont pas les maximes prétendues philosophiques 
du dernier siècle qui ont formé les moeurs des Etats-Unis , 
et qui ont permis au peuple américain de s'ériger en répu- 
blique , sans avoir à craindre l'anarchie ni le despotisme. 
C'est au Christianisme principalement et à son éducation 
religieuse , qu'il faut rapporter les tendances politiques de 
ce peuple et son attachement à la lil)erl(' ; c'est dans cette 
influence qu'il trouve la plus sure garantie de son repos et 
de la durée des institutions auxquelles il doit sa prospérité. 
Si la France redevient chrétienne, elle pourra avec plus de 
sécurité s'approprier une constitution analogue à celle de 
l'Amérique du Nord. Aspirer à la possession de la même 
liberté, sans lui donner pour appui et pour modérateur les 
mêmes garanties dans les croyances religieuses, ÇjSt un pro- 
jet dont il est plus que hasardeux d'espérer l'heureuse 
réalisation , lorsque nous avons à déplorer l'absence d'une 
des conditions essentielles auxquelles les leçons de l'expé- 
rience ont attaché sa réussite dans les pays où son exé- 
cution a élé couronnée de succès. Il sera donc utile d'a- 
nalvser en peu de mots le discours de M. Adams. 

L'auteur traite d'abord la question sous le point de vue 
historique ; il examine les an nennes chartes du pays et 
montre que l'esprit qui animait les premiers colons était un 
esprit de foi et de piété chrétienne. Dans la charte de Mas- 
sachusetts, octroyée en i644 par Charles l", les coloni 
sont exhortés « à faire servir leur bonne vie et mœurs aux 
progrès de l'Evangile , ;i répandre parmi les indigènes la 
connaissance du seul vi-ai Dieu et Sauveur Jésus-Christ : ce 



Ô2 



LE SEMEUR. 



<jul est , <lans notre intention royal»' , ajoute le monarque 
auglais , le principal but de rélahlissenienl colonial. » Dans 
la charte de Virginie , délivrée en r6o(3, le projet de coloni- 
ser le pays est recommandé comme « une l)onne œuvre , 
qui peut, avec la grâce du Ïoul-Puissant , contribuer à la 
gloire de sa Majesté divine , en propageant la religion chré- 
tienne au milieu d'un peuple qui est encore assis dans les 
léuùbres et dans l'ignorance du vrai Dieu. » Lorsque Guil- 
laume Penn jeta les premiers fondemens de la civilisation 
dans la Pensylvanie , en i GSi , il déclara par une charte 
autlientique que son grand objet était d'amener les sauva- 
ges à l'amour de l'ordre social et de la religion chrétienne. 
Ces documens, et beaucoup d'autres qu'il serait facile de 
cfter, montrent le véritable caractère des premiers colpns 
de l'Amérique du Nortl ; ces hommes vénérables avalent 
l'intime conviction que la foi religieuse devait être la pierre 
angulaire de tout l'édifice politique et civil qu'ils se propo- 
saient de fonder. 

Le même esprit se perjjétua chez leurs descendans. Près 
de chaque nouvel établissement formé par les colons s'éle- 
vait une église. A mesure que l'établissement s'agrandissait, 
d'autres églises étaient bâties. Conmie l'éducation leur sem- 
blait devoir être la compagne inséparable, ou pour employer 
Jeur vieux langage , la servante de la religion , chaque vil- 
lage avait son école. Dès que la population avait pris qucl- 
■ qiies accroissemens , on fondait un collège qui était spécia- 
lement destiné à instruire des ministres de l'Evangile. Les 
Labitans consacraient six jours au travail , mais ils obser- 
v^iient religieusement le septième, et l'employaient au ser- 
vice du Seigneur, à la prière de famille, au culte public , 
à l'éducation religieuse de leurs cnfans et de leurs servi- 
Cnirs. Telle est la marche simple et noble qu'ont suivie dans 
leurs développemens les divers états de l'Amérique du 
Word ; c'est ainsi qu'ils se sont rendus capables de choisir 
Ici formes républicaines et de jouir d'ime liberté j>fe^que 
abiolue. 

Depuis l'insurrection de 1775, toutes les opinions reli- 
gieusesont trouvé une complète tolérance dansles Etals-Unis, 
mais la foi chrétienne s'est profondém?nt imprimée dans les 
institutions politiques. Si l'on examine les vingt-quatre con- 
slîttuions des Etats-Unis, ou y remarque partout que le 
Christianisme est proclamé comme la religion bien connue 
et généralement admise dans la communauté. Les termes 
qui reconnaissent olliciellement l'existence du Chris- 
ti-Ulisme sont plus ou moins explicites dans ces diver- 
ses constitutions ; mais nulle part ils ne sont oubliés. 
•S'il y a quelque obscurité à ce sujet dans certaines cou- 
Ktiiutions, c'est qu'il ne vint pas à l'esprit des fermiers amé- 
ricains de supposer que l'existence du Christianisme dans 
lenr pays pût fournir l'ombre même d'un doute. La plu- 
part de ces constitutions établissent , comme une obligation 
sociale , l'observation du jour d;i dimanche , et l'on sait que 
la sanctification de ce jour renferme beaucoup de devoirs 
j «rliculiers de la foi chrétienne. La constitution de l'état 
di; Vemiont déclare que toutes les dénominations chrétien- 
ties sont tenues d'obserxer fidèlement le jour du Seigneur , 
cl de rendre à Dieu le culte qui leur paraîtra le plus conlbr- 
lue aux révélations de sa Parole. Les constitutions de Mas- 
îachusctts et de ne Maryland prescrivent pas formellement 
l'observation du dimanche; mais la première déclare que 
v'isl le devoir aussi bien que le droit des hommes réunis en 
.société, de rendre un culte public, à certains jours détermi- 
nés, au suprême Créateur et Conservateur de l'univers; et 
i'autre , par un article que nous ne saurions approuver , 
mais cjui manifeste l'esprit chrétien des hommes d'état qui 
ont rédigé cette constitution , impose à plusieurs classes de 
fonctionnaires publics le devoirde signer une déclaration de 
leur foi au Christianisme. Deux constitutions s'accordent à 



poser que la moralité et la piété , fondées sur les principes 
évangéliques , sont la meilleure et la plus forte garantie du 
gouvernement, et qu'il est nécessaire de répandre l'une et 
l'autre par un culte et une éducation dont chaque nlembfe 
de l'état pourra prendre sa part. 

Nous ne citons point ces dispositions législatives ctrame 
des modèles à imiter. Nous pensons que , toutes louables 
qu'elles soient par l'intention et comme maximes de con- 
duite individuelle , elles portent atteinte à la liberté de 
conscience et qu'elles font invasion dans un sanctuaire 
placé hors du domaine des lois humaines. Le seul but que 
nous nous proposions , en les indiquant d'après M. Adams, 
c'est de montrer [ isqu'à quelle profond/eur les sentimens 
chrétiens ont pénétré dans la po|)ulation de l'Amérique du 
Nord , puisfju'ils ont porté ses législateurs à empiéter, sans 
s'en douter , sur les droits ne l'homme et du citoyen. 

Que l'on remonte aux premiers temps des colonies amérir 
caines , qu'on suive leurs progrès pendant le dix-huitième 
siècle , ou qu'on arrive ?nfin à l'époque actuelle ^ la religion 
chrétienne se présente toujours en première ligne dans les 
idées , les mœurs , les lois et les coutumes des Etals-Unis. 
C'est ce grand fait qui explique comment les formes du 
gouvernement républicain ont pu s'y établir et s'y conserver 
depuis soixante-dix ans. Toutes les instilutions''polit» [iies et 
civiles de cette vaste contrée reposent sur la foi religieuse ; 
si ce fondement leur était jamais enlevé, supposition plus in- 
vraisemblable aujourd'hui qu'à aucune autre époque, la 
république de l'Union verrait s'ébranler une des bases les 
plus solides de l'édifice social et tarir la plus abondante des 
sources où les citoyens puisent cet esprit public et cette 
énergie morale qui leur ont rendu nécessaires et chères les 
libertés dont ils sont fiers. Que ceux qui leur envient cette 
jouissance n'oublient pas le prix auquel ils l'ont conquise 
et la conservent , un attachement sincère et profond aux 
croyances et aux sentimens chrétiens ! 



RESUME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

Des troubles sérieux ont éclaté à Madrid. Après plusieurs jours 
d'agitation, les cailistes en sont venus à faire feu sur les parti- 
sans do la reine. C'est surtout dans le quartier de la Cébada que 
les cris de /-'u'e don Carlos ! se sont fait entendre. Quelques per- 
sonnes ont été tuées dans la rencontre des deux p:irtis. De nom- 
breuses arrestations ont eu lieu, et plusieurs membres de la Cour 
royale de Madrid ont été destitués. Une coinuiission militaire 
procède à l'iiislruction de celte affaire. 

La loi relative à la milice urbaine avait excité dans les pro- 
vinces un vif uiécontenleinent. Le gouvernement a dû céder et 
revenir sur les dispositions qu'il avait d'abord prises. L'institu- 
tion de la milice urbaine est étendue, par un nouveau décret, à 
des agglomérations composées de plusieurs bourgs , qui , pris 
isolément , ne jouir.iient pas de celte organisation. 

Un autre décret d.clare que tous les artisans peuvent parvenir 
aux emplois municipaux, titres de noblesse et places de l'admi- 
nislration ; " car, dit le préambule, dans leur position ils servent 
utilement la nation, et leurs métiers, quels qu'ils soient, ne doi- 
vent leur apporter aucun empêchement. >> 

Le général Saldanha, avec 4, 000 hommes, a attaqué , devant 
Santarem , les troupes de don Miguel , au nombre de 8,000 , 
commandées par le général Lemos, et les a completeraent bat- 
tues cl dispersées. Cet engagement, quelque fatal que le résultat 
en soit pour la cause de don Miguel, prouve cependant (pi'il est 
loin d'être sans ressources, puisqu'il a pu , malgré tout ce qu'il 
y a de défavorable dans sa position, mettre sur pied et entrete- 
nir une armée aussi nombreuse. 

Le parlement anglais poursuit avec sagesse l'œuvre de réfor- 
me législative qu'il a commencée. Dans la Chambre des lords 
et dans la Chambre des communes se sont élevées de fortes ré- 



LE SEMEUR. 



m 



clainations contre la presse des matelots, moyeu de recriile- 
meiit violent pour le service de mer. Sur la proposition de 
JH. Buckiiigham, la Chambre des communes a nommé une coni- 
inission qui devra s'occuper des moyens de substituer à cette loi 
barbare une mesure plus humaine. 

M. O'Connell a proposé \m biU, dont le but est d'enlever aux 
sherifl's le choix des soixante jurés parmi lesquels douze sont dé- 
signés pour siéger par la voie du sort. 11 s'est élevé contre la 
partialité anli-catholi(iue des magistrats dans le choix eu ques- 
tion. M. Littleton , secrétaire pour l'Irlande , et lord Althorp 
ont reconnu que ces plaintes sont fondées ; ils ont cependant 
combattu le bill proposé par M. O'Connell , qui l'a retiré , en 
annonçant qu'il le reproduirait dans le cours de la session , pro- 
bablement avec des modillcations qui puissent lui assurer l'as- 
sentiment du ministère. 

Un blll , présenté par lord Althorp pour la suppression de la 
taxe des maisons, le plus impopulaire des impôts anglais, a ob- 
tenu une première lecture. 

Une réunion patriotique, dans laquelle quatorze cantons étaient 
représentés , a eu lieu à Zoflingue , en Suisse. La réunion à vo- 
té une adresse au grand-conseil du canton de Berne , pour le 
remercier de s'être le premier prononcé eu laveur d'une consti- 
tuante fédérale. La proposition d'une espèce de censure auVor- 
ort de Zurich a, au contraire, été rejetée. L'assemblée a chargé 
une commission de rédiger en langage populaire les principes 
généraux qui doivent servir de liase à un nouveau pacte, et une 
seconde commission de préparer des écrits propres à faire con- 
naître au peuple sa position et ses droits. 

L'empereur d'Autriche, dont la santé avait donné quelques 
inquiétudes, est rétabli. 

M. Sennefelder, inventeur de la lithographie, vient de mou- 
i Munich. 

Une instruction judiciaire est commencée sur les troubles qui 
ont eu lieu à la Martinique , pendant les derniers jours de dé- 
cembre. Le gouverneur , M. Dapotet , a licencié les milices de 
la colonie ; mais par un second arrêt il prescrit la réorganisation 
immédiate des escadrons de dragons et des compagnies de sa- 
peurs-pompiers. 

M. Mauguin a été nommé délégué de la Guadeloupe. 
La loi contre les erieurs publics vient, pour la première fois, 
d'être invoquée devant les tribunaux. Le tribunal correction- 
nel de Lille a acquitté M. Isidore Housé, accusé de distribu- 
tion du journal V Union, <i attendu qu'il n'avait pas besoin de 
31 l'autorisalion de l'autorité municipale pour exercer la pro- 
» fesslon de distributeur ii domicile du journal l'Union. » Cet 
arrêt, qui ne s'écarte nullement du texte de la loi, montre qu'il 
est plus d'un moyen d'en éluder les dispositions. 

La chambre des pairs a adopté, par ■j'S voix contre 36, la loi 
sur l'organisation municipale de Paris. De nombreux amende- 
mens y ont été introduits par elle, en sorte qu'elle devra de 
nouveau être soumise à la chambre des députés. 

M. Salverte ayant annoncé qu'il adresserait des interpellations 
au minisire de l'intérieur sui' les faits attribués aux agens de 
police dans les rassemblemens de la place de la Bourse , une 
séance presque entière a été consacrée à discuter le droit d'in- 
terpellation. La chambre, sans trancher la question, a autorisé 
M. Salverte à interpeller le ministre. Celui-ci ayant déclaré, le 
lendemain , que la ju:,lices'est emparée de l'investigation de ces 
faits, M. Salverte a retiré sa proposition, qui pourra èlre reprise, 
au besoin, après que les résultats de l'instruction judiciaire se- 
ront connus. La discussion à révélé des actes déplorables com- 
mis par des agens de police. Il est certain, aujourd'hui, qu'un 
malheureux tailleur, que la curiosité seule avait porté, comme 
tant d'autres, à se joindre à la foule, est mort des suites des 
blessures qu'il a reçues. Un grand nombre d'individus arrêtés 
(dans les rassemblemens du boulevard Saint-Denis ont été ac- 
quittés ; quelques autres ont été condamnés à dix jours de 
prison. 

- La loi sur les atti-ibutions municipales a été adoptée par2i4 
voix contre 67. 

La discussion sur le projet de loi contre les associations a 
commencé hier à la chambre. La commission en a agravé la 



pénalité ; car elle propose de punir ceux qui auront prêté 
leUrs habitations pour les réunions. D'un autre côté, elle ex- 
cepte des lins de la loi les comités électoraux pour le choix 
des candidats. De nombreux amendcmens au projet de loi se- 
ront présentés par des députés : l'un d'eux , l'honorable 
M. Dubois (de la Loire-Inférieure), qui, soit comme rédacteur 
en chef de l'ancien Globe, soit dans diverses discussions qu'il a 
soutenues ii la chambre, a montré qu'il comprend, dans toute 
leur étendue, les conséquences de la liberté religieuse, en pré- 
sentera un, dont le but est défaire reconnaître formellement le 
droit de réunion pour le culte, sans autorisation, mais après la 
snnpie déclaration voulue par la loi du y vendémiaire, an 1\ . 
Que les chrétiens prient pour le succès de ce généreux effort en 
faveur de la plus importante des libertés ! 

Dans la séance d'hier , ou a entendu contre le projet de loi 
Mi\L de Ludre, Portails, Salverte et Garnier-Pagès, et pour le 
projet M. Kératry et M. le colonel Jacqueminot. M. le garde- 
des-sceaux a aussi pris la parole. 



DE LA REACTION RELIGIEUSE. 

Ce n'est pas nous qui avons inventé ce titre , ni eu les 
premiers l'idée de constater ce fait. C'est lé RIoniteur du 
Commerce , journal voué tout entier h la discussion des îi>- 
térèts matériels , qui, sensible aus reproches de quelques- 
uns de ses abonnés , qui se plaignent de ce qu'il ne prend 
pas souci de ce (jui se passe dans une sphère plus élevée, se 
décide, nous dit-il, " à écrire tout au long et sans plîriphrase, 
» le mot religion. » Beau courage , vraiment ! Il nous sem- 
ble qu'il y a dans cette réclamation des abonnes d'un journal 
politique et commercial quelque chose de bien significatif. 
C'est là même un indice, digne d'attention, de la réaction 
religieuse signalée par le Moniteur du Coni/nerce. Certes , 
il y a quelques années, personne n'uiuiiil songe à faliç j.me 
pareille plainte .à un journal : bien au contraire , si ses ré- 
dacteurs s'étaient aventurés siu- le tcr.-ain de la religion , ils 
auraient vu la plupart de leurs lecteurs les accuser de jé- 
suitisme et faire défaut. Aujourd'hui il se forme en France 
un public sérieux, disposé h écouter des paroles sérieuses. 
Des feuilles , qui n'alliehent aucune croyance, croient de- 
voir cependant accueillir des articles où le Cln-istianisme 
est traité avec respect , et où quelquefois même on va jus- 
qvi'à le représenter comme une révélation de Dieu aux hom- 
mes. Le Journal des Débats , auquel nous avons demandé 
récemment ce qu'il fait pour le pi'ogrLj religieus 3e la 
France , a dès lors publié deux ou trois ^«i'tieJes litte'raires 
où il a noblement rendu hommage à la vérité et à l'influence 
du Christianisme , à propos de V./lminti de M. Lemercier 
et de quelques autres ouvrages de la même école. La Revue 
de Paris a publié sur le prophète Esaïe un morceau plein 
d'intérêt, écrit avec verve. L'auteur , M. Raulin , cite les 
prophéties relatives aux peviples anciens et celles qui con- 
cernent Jésus-Christ, et il en montre l'accomplissement. Il 
va peu de jours , M. Leclere s'est attaqué au déisme dans 
la France littéraire, et a soutenu, contre les déistes, la né- 
cessité d'une révélation divine. Je ne croirai janwis que ce» 
journaux et ces revues accueillent des articles écrits dans un 
tel but par purel ibéralilé d'esprit et pour que les gein-es les 
plus opposés présentent par leur juxta-position de piqiians 
contrastes. Non , il faut que leurs éditeurs , bons juges en 
pareille affaire, aient découvert dans les masses un certain 
public qui , ne se contentant pas , en littérature , des gants 
jaunes de M. Jules Janin , ni , en philosophie , de l'esprit 
dont pétillent les cours de la Sorboiine, veulent une littéra- 
ture morale et une philosophie clirélienne. 

Eh ! bien , le Moniteur du Commerce a aussi vu cela : 









u 



LE SEMEUR. 



o Tous ceux qui prennent noie des mou venions progressifs 
■u ou rétrogrades de l'hamanité ont remarqué, dit -il, la 
» réaction religieuse qui s'opère en ce moment parmi nous. 
« Il faudrait être , en elTet, I)ién peu observateur ou bien 
»> préo cupé des événemens politiques, pour ne pas voir 
>' qu'une certaine partie de notre population revient aux 
»> croyances que la philosophie du dix-huitième siècle lui 
« avait fait perdre : chaque mois surgit une nouvelle publi- 

••» cation religieuse J.cs églises, voire celles de Paris, 

» ville athée , la ville philosophe , sont pleines , non plus 
•■î> de femmes seulement, comme il y a quelques années, 

■>> mais de jeunes hommes Entrez d;ins nos salons les 

M plus fashionables , vous v trouverez une foule de jeunes- 
w gens prêts à vous prouver , par de graves et spécieux ar- 
" guniens, la nécessité de ramoner la société moderne aux 
n orovances de nos ancêtres. Enfin , si vous ouvrez c^- 
u tains ouvrages historiques échappés à la plume de nos 
■>j faiseurs du jour, vous y verrez les hommes et les choses 
-' jugés sous le point de vue religieux.... Et que Tonne croie 
>' pas que ce retour vers des idées long-temps oubliées n'est 
" pas sincère : à quoi bon aujourd'hui l'hypocrisie en reli- 
« gion ? » Après avoir signalé ce fait, le journal que nous 
ciîons en recherche les causes , et il les trouve dans le dé- 
senchantement quia suivi la révolution de juillet. S'il faut 
l'en croire , beaucoup de ceux qui avaient espéré vivre de 
ïa vie politique , desillusionnés à cet égard , <v se ruèrent 
A sur les livres saints , si bien , ajoute-t-Il , qu'aujourd'hui 
» la coterie religieuse se compose , non pas seulement de 
w femmes et d'intrigans comme autrefois, mais d'esprits 
B mûrs et laborieux, et de jeunes hommes à la foi vive et 
» sincère. » Voilà des faits qui ne sont certes pas sans impor- 
tance. Nous savions déjà que la Bible , (chose inouïe à Paris !) 
avaitété vendue publiquement sur nos boulevards et sur nos 
places; nous savions que des milliers d'exemplaires du Li- 
vre inspiré avaient ainsi pénétré dans les familles; mais nous 
n'aurions pas osé supposer l'empressement à se les procurer 
.issez grand pour dire -qu'on s'cat rué sur les Livres saints » 
■ ni l'étude qu'on en a faite assez persévérante et assez sé- 
- rieuse pour qu'on ])iil déjà lui attribuer de telseflets. Si ceux 
qiii ne sont pas chrétiens les voient , il faut bien qu'ils soient 
réels , et nous les recueillons avec actions de grâces et 
avec joie. 

Après avoir fait la statistique religieuse du pavs , l'au- 
teur de l'article que nous analysons se demande ce qui ad- 
viendra de tout cela; et répond que l'école rationaliste 
n'a pas encore feuilleté les Ecritures comme elle a exploré 
■l'histoire; mais que le lems n'est pas éloigné où le scepti- 
cisme répondra aux imprudentes provocations qui lui sont 
faites : " Alors commencera, dit-il, une lutte qui ne fuiira 
1) que lorsqu'un des deu'c antagonistes aura crié merci • 
» alors seront irrévocablement éclairés tous les doutes con- 
w çus par la philosophie du dix-huitième siècle ; alors la 
..grande question de la divinité du Christ, question jus- 
« qu'ici à peine soulevée, recevra une solution définitive ;... 
» alors, pour tout dire en deux mots, le Christianisme sera 
» jugé et son avenir décidé. » On voit que l'auteur com- 
prend fort bien que les formes que revêt la religion sont 
accessoires : aussi n'est-ce pas à elles qu'il s'en prend ; il ne 
s'inquiète pas de l'avenir du catholicisme ou du protèslan- 
lisme ; mais il va droit au Christianisme : c'est du sort de la 
doctrine qui se trouve au cœur de cette religion que tout 
lui parait dépendre. Si Jésus-Clhrist n'est pas Dieu , le 
Christianisme doit périr , car alors il est une doctrine de 
mensonge. Le Moniteur du Commerce est assez de cet av is- 
!h. « L'issue du combat n'est pas douteuse : les dieux s'en 
» vont; les croyances du passé s'effacent pour faire place à 

d'autres, »dit-il. Puis vientia conclusion de l'articlequi est 
J)ien ce qu'on peut lire de plus curieux sur un pareil sujet : 



ti Jusques-là (c'est-à-dire jusqu'au temps où le Christia- 
» nisuie n'existera plus), il serait dangereux de s'opposer 
>i à la réaction religieuse qui s'opère aujourd'hui. Une foi 
i> sincère et fervente est le meilleur préservatif contre l'im- 
» moralité. Nous verrions même avec plaisir la partie saine 
» des masses revenir franchement et sans arrière-pensée 
» aux doctrines chrétiennes; car le peuple ne saurait que 
» gagner à la pratique d'une morale aussi pure , disons 
«mieux (?), aussi sociale. Quand l'état de crise politique 
» dans lequel nous nous trouvons sera passé , les philoso- 
)» phes , les hommes d'es.amen se chargei-ont de donner aux 
» masses une autre direction intellectuelle , et alors les 
» préjugés religieux ne résisteront pas au langage de la ral- 
» son. Mais nous n'en sommes pas encore là, et nous 
» croyons qu'il faut, en attendant , favoriser plutôt que con- 
n traiier le mouvement religieux. C'est le meilleur moyen 
» de donner un caractère pacifique au paroxisme qui 
» agite en ce moment la société européenne. » 

Nous ne savons si les abonnés du Moniteur du Commerce , 
dont les réclamations ont provoqué cet article , seront fort 
satisfaits des conclusions par lesquelles il se termine ; mais 
il nous senilde que les principes qui y sont développés ren- 
dent évidente la pauvreté des idées morales qui ont cours 
aujourd'hui. Quoi ! vous ne voyez dans le Christianisme 
qu'un mensonge que les progrès de la raison doivent dissi- 
per , et vous conseillez , en attendant que la raison y réus- 
sisse, de favoriser ce mensonge ! Vous l'acceptez comme un 
pis-aller, et vous lui rendez un indirect hommage, en même 
temps que vous mettez à nu votre impuissance , puisque 
vous avouez que, pour le moment, vous ne pouvez rien sans 
lui. Depuis si long-temps que les hommes veulent se faire 
tout seuls une religion, qu'ils démolissent celle de Dieu pour 
en bâtir une de leurs propres mains , n'est-il pas étonnant 
que les palais enchantés qu'ils s'amusent à construire s'é- 
croulent l'un après l'autre , avant que personne ait eu le 
temps de s'y établir , tandis que les nombreux coups de 
bélier donnés contre l'édifice chrétien n'ont servi , contre 
l'intention des démolisseurs, qu'à l'alferniir? 

Vous comptez sur les philosophes, sur les hommes d'exa- 
men, pour faire faire du chemin à la vérité religieuse, et 
pour donner aux masses une autre direction intellectuelle. 
Mais regardez au passe pour apprendre ce que sera l'avenir. 
A quehpie philosophe que l'humanité se soit adressée jus- 
qu'ici , elle n'a guères appris à mieux connaître son Dieu. 
Pauvre humanité ! elle ressemble à un cavalier qui monte 
à cheval dans l'enceinte d'un manège. Quelle que soit l'ar- 
deur du coursier sur le dos duquel il s'élance , que même 
il lui fasse sentir l'éperon pour presser son allure, il na par- 
courra jamaii ipie le cercle qu'il a déjà cent fois parcouru. 
Si le cavalier est enfin las de ce vain exercice, enga- 
g >7,-le à sortir , faites (iuelqu?s pas avec lui , et ces quelques 
pas lo rapprocheront davantage de sa demeure que toute 
l'a.'itjition qu'il s'est donnée. Par la révélation , L^ieu nous 
fait sortir du cercle des pensées humaines : il nous montre 
un but , il nous propose de nous y conduire lui-même. Dès- 
Ijrs la pensée diune s'allie aux pensées des hommes , et cette 
pi'usée se manifeste par un fait mystérieux commi Dieu 
même , que l'esprit de l'homme ne sait pas plus compren-. 
dre qu'il ne comprend Dieu , mais que sou cœur peutaccop- 
tcr et sentir. C'est parce que « Di 'u a fait les âmes, » com- 
me il le di'clare dans sa Parole ( Esaïe , chap. 57 , v. <6 ) 
que , dans tous les temps , la rédemption , qui est aussi un 
fait de Dieu , conserve sur elles sa merveilleuse puissance ; 
en d'autres mots , c'est parce que le Christianisme est divin 
qu'il y a eu, dans tous les siècles, des réactions religieuses. 
Les malheurs politiques peuvent les préparer pour les peu- 
ples, comme les malheurs domestiques pour les individus} 
mais si ces événemens expliquent pourquoi les hommes 



LE SEMEUR. 



83 



cherchent un relugi' , ils ne disent pas pourquoi ils n'en trou- 
vent jamais un véritable que dans la foi. Coainie ces oiseaux, 
que l'approche de Tliiver fait quitter nos coutrées et qui , 
instruits de Dieu, se dirigent vers le sud, parce que c'est 
là seulement qu'un climat plus doa\ les attend , les âmes 
que Dieu enseigne s'avancent vers les rtkililés éternelles où 
il y a paix et bonheur en tout temps. Réaction , dites vous : 
je le veux Iwen ; car peu importent les mots ; mais je dirais 
plutôt , marche progressive , marche continuelle , qu'inter- 
rompent toutefois, il faut en convenir, des haltes, fatales à 
l'humanité comme le sont au voyageur les repos ([u'il prend 
dans les cendres de la pente rapide du Vésuve qu'il veut 
gravir. 



POESIE. 



LA FONTAINE DE MABA. 

Tuis, Moïse fit partir les Israélites de la Mer-Kouge ; ils 
tirèrent vers le désert de Sçiir, et ayant marche trois 
jours par le désert, ils ne trouvaient point d'eau. 

De là ils vinrent a Mara , mais ils ne pouvaient boire 
des eaux de Mara, parce qu'elles étaient amères. C'est 
pour cela que ce lieu fut appelé Mara. 

Alors le peuple murmura contre Moïse , disant : Que 
boirons-nous ? 

Et Moïse cria a l'Eternel , et l'Eternel lui enseigna un 
certain bois qu'il jeta dans les eaux , et les eaux 
devinrent douces. 

Exode XV, 22— 2a. 

— « Trois jours, trois nuits d'une soif qui dévore! 
Périrons-nous dans ce désert sans eau ? » 

Une voix crie : « Amis, vivez encore; 
Mon œil au loin suit le cours d'un ruisseau, a 
Et tous, vieillards, hommes, enfants et mères. 
Tous prés du bord se traîaent, haletants ; 
Mais du ruisseau les ondes sont amèrcs ! 

— « Mourons ! la poudre a dit : Je vous attends. » 

Peuple insensé, pourquoi ce long murmure? 
(Qu'espérais-tu de trouver sous le ciel? 
•L'eau qui nous semble, ici-bas, fraîche et pure, 
Dans ses replis cache toujours du fiel. 
Aux vents délé si notre suif s'allume. 
Prés du Seigneur hàtons^ious d'arriver ; 
Dieu seul des flots adoucit l'amerlunie, 
Seul, d'une eau \ ive il peut nous abreuver. 

Ainsi répond la voix du saint prophète; 
Puis, élevant les jeux vers l'Eternel : 
■ — - Cl Exauce encor mou ardente requête. 
Et prends pitié d'un peuple criminel! » 
11 dit ; so.idain l'iispnl de Dieu l'éclairé ; 
Dans l'onde impure il jette des rameaux, 
Jit ce feuillage, en sa course légère. 
Semble un doux miel épanché sur les eaux. 

Vous demandez, vous que le sort afflige : 
Où donc sont-ils ces rameaux précieux? 
Pour une feuille arrachée à leur lige 
Nous donnerons nos trésors et nos dieux. 
Faut-il courir oii l'Orient commence ? 
Faut-il errer sur l'abîme des mers? 
La soif nous brûle, et cette flamme immense 
Ne trouve aussi que des flots bien amers I 

Il est partout, l'arbre au divin feuillage. 
Baigné jadis et de sang et de pleurs, 
D'uu pôle à l'autre il étend son ombrage. 
Et sème au loin notre coupe de fleurs. 



Son fruit renaît sous la main qui le cueille. 
Ses longs rameaux couvrent l'homme à genoux ; 
Chaque prière en détache une feuille : 
Coeurs altérés, Dieu l'a planté poiu" vous ! 



GEOGEAPHIE. 

DE 1,'aXALYSE et DE I.A SÏ>TUÎ:SE, DANS 1,'ÉTLnE 
DE LA GÉOGnAPHIE. 

(fin.) 

Il me reste à vous exposer quel est le but et la méthode de la 
géographie comparée. Je chercherai à être bref, afin de ne pas 
fatiguer trop long-temps votre attention. 

Du moment où l'on s'est demandé si Dieu le Créateur 
n'avait pas scellé notre globe , comme ses autres œuvres , de 
l'empreinte de son éternelle intelligence , il devenait impossible 
de se contenter de si peu. Si les différentes parties de la terre 
ont entre elles une connexion intime, le globe, dans son ensem- 
ble, ne doit pas être , avec les êtres appelés à y développer leur 
existence, dans une haison moins étroite. Vous pressentez qu'ici 
au bout est l'homme, et qu'un des premiers devoirs de la géo- 
graphie, devenue science, est de demander au monde extérieur 
quelle est sa part d'action sur l'iiumanilé. Cette épreuve, difficile» 
à faire sur chaque individu , parce que la nature ne se pren(| 
spécialement .à aucun de nous , devient plus précise sur une 
masse d'hommes, sur une nation. Remarquez qu'il est impossible 
de comprendre une nation sans une patrie, sans un pays, sans 
la mettre en contact avec d'autres nations et d'autres pays. De 
là vient que l'idée d'un peuple étant donnée , on se demande 
aussitôt comment il vit sur la portion du globe qui est sa pa- 
trie , quelles ressources la patrie lui ofU-e pour son développe- 
ment, et quels ob:>tacles elle lui oppose. Ces questions et vingt 
autres que la curiosité vous suggérera sont déjà , de votre part , 
un aveu que vous croyez à une action Intime et réciproc|ue de 
l'homme sur le monde et du monde sur l'homme. Cette action 
est d'autant plus évidente que, de la patrie au peuple , ce sont 
des masses qui agissent sur d'autres masses, et que , par consé- 
quent, l'action a lieu dans des proportions très-étendues. 

Que résultera-l-il de là? Que la patrie tendra à donner a« 
peuple une physionomie particulière qui dépendra , pour son 
caractère , de la nature même de la patrie. Quelle que soit donc 
riudividualité d'un peuple , il sera impossible de se rendre en- 
tièrement compte de son caractère national , si l'on néglige 
d'interroger la patrie sur sa part d'influence. C'est assez vous 
dire avec quel soiu il faut étudier sa nature particulière , puis- 
que là est le mot du problème. C'est assez vous faire pressentir 
la haute importance historique de la géographie. Ce n'est point 
à dire cependant que la connaissance de la patrie révèle , à elle 
seule, l'individualité tout entière d'une nation. Les nations, non 
plus que les Individus, ne se font polut elles-mêmes. Leur indi- 
vidualité découle de plus haut. Il faut , pour savoir ce qu'il y a 
dans riiomme d'impérissable et de divin, interroger le Christia- 
nisme. Seul il inonde de lumière le cœur de l'homme. Seid i> 
pénètre jusqu'au fond de notre nature pour nous la révéler à 
nous-mêmes. Mais en dehors de cette lumière céleste, rien, plus 
que le inonde extérieur , n'explique l'histoire avec clarté et 
fidélité. Il y a plus , poiu- qu'un peuple travaille avec succès à 
son développement national, il faut qu'il se mette en liarmonie 
avec la patrie, sans quoi il court risque de vivre d'une existence 
stér.le. 

Mais , afin que la nature devienne pour nous une source de 
lumière, dont les rayons \i\ilient l'histoire de l'humanité, il faut 
s'élever à l'ensemble de ses phénomènes. Elle n'est pas assea 
près de notre âme , elle est trop enveloppée de mystères pour 
nous paraître significative dans tous ses détails : ce n'est qu'en 
observant son action sur une grande écheUe qu'on pénètre d'un 
œil sûr toutes les voies où s'engage l'humanité. 11 faudra don* 
toujours précision dans les détails et vue générale des faits; en 
d'autres termes, analyse et sj'uthèse. Il est temps de faire voir 
que la géographie comparée remplit toutes ces condltlous. 
Le nom même de géographie comparée doit vous faire voir 



66 



LE SEMEUR. 



en ([uoi consiste le moyen de passer de l'analyse à la synthèse. 
C'est, en efiet, en rapprochant les élémcns de la diversité ana- 
lytique, en les comparant sans cesse entre eux, qu'on parviendra 
à les classer selon leurs caractères naturels ; par là seulement on 
découvrira en quoi ils se ressemblent et en quoi ils diflèrent. Ce 
sera faire ainsi l'anatomie comparée du globe. Oui , cette mé- 
thode nous révélera , entre les continens , une gradation toute 
semblable à celle que l'anatomie comparée a établie , ou plutôt 
a reconnue dans les animaux, des polypes à l'homme. De même 
que cette science a lait remonter, par une progression continue, 
l'échelle de la natme animale, de même aussi la géographie com- 
parée a découvert le lien qui existe entre tous les élémens de la 
nature continentale. Il y a dans les continens , comme dans la 
nature organique, un développement progressif. Chaque conti- 
nent ne ressend)le pas plus à un autre, que l'homme ne ressem- 
ble aux oiseaux, les oiseaux aux poissons et ceux-ci aux mollus- 
ques ou aux polypes, etc. Au milieu de cette diversité , il y a 
cependant toujours des rapports communs , des points de rap- 
prochement. 

Arrivés à cette élévation, la scène du monde s'anime. Chaque 
partie réclame son individualité, vit de sa vie propre. L'Asie 
cesse d'être simplement im continent à l'orient de l'Europe. 
L'Asie devient le berceau, l'orient du monde dans toute l'éten- 
due du mot. C'est en Asie que naissent les nations , les idées et 
les religions , qui n'arrivent à leur développement et ii leur ma- 
turité qu'en avançant -vers l'occident, vers le couchant, oij tout 
se divise, oii les nations sorties de la même souche asiatique se 
diversifient, vivent chacune pour soi, où toute vie s'épuise , où 
toute idée finit après avoir trouvé sa réalisation extérieure. En 
orient, tout reste jeune , tout se rattache au passé ; les peuples 
comptent leur existence par milliers d'années ; leur civilisation 
immobile est toujours ii sa naissance. Eu occident, tout prend 
fin ; les peuples venus d'Asie meurent et sont remplacés par 
d'autres peuples encore venus d'Asie. La vie cesse d'être con- 
lempla'.ive, pour devenir matérielle et active. L'Europe ne ren- 
voie pas à l'Asie des races d'hommes nouvelles , mais ses idées 
pratiques et sa civilisation active et finie : la civilisation giec- 
que, conduite par Alexandre; la civilisation du moyen-âge, 
conduite par les croisés; celle de notre siècle, sous le pavillon 
du commerce anglais, ou sous l'égide du généreux dévouement 
^es missionnaires chrétiens. 11 y a donc entre l'Europe et l'Asie 
plus qu'un rapport de position : il y a intimité de vie. Ce n'est 
pas uniquement le soleil qui a là-bas son berceau et ici sa couche ; 
1*6 sont aussi les peuples, leur histoire, leurs rehgioris, leurs 
•croyances. 11 y a, entre les deiu termes orient et occident, plus 
qu'une opposition astronomique ; 11 y a opposition entre toute 
la nature organique et inorganique. Cependant il n'y a pas sé- 
ttaratlon- et l'Europe tient à l'Asie, l'occident lient à l'onent 
Lr'unc foule de rapports historiques et naturels, comme aussi 
forte conjonction continentale. Ce mouvement dans la 
raison seconde, son explication ra- 



par 



par une 



vie des peuples ne trouve sa 



tionnelle que dans la nature diverse des deux continens, dont 
l'un l'Asie, présente, dans sa masse continentale, une majes- 
tueu'se unité, et dont l'autre, l'Europe, dentelée et découpée, 
reproduit, en dépit de son unité, toutes les diversités possddes. 

De pareilles relations n'existent pas entre le nord et le muli , 
elles plaines boréales sont absolument séparées des sables de 
l'Afrique : cette complète séparation est tout aussi historique 
'que matérielle et continentale ; il faut donc s attendre a trouver,; 
eirtrc la nature de ces deux extrêmes, un déchirement profond, 
■îjien plus énergiquement caractérisé que l'opposition progrcs- 
'sî've entre l'orient et l'occident. Placée entre l'Europe et l'Asie, 
'et présentant toute sa surface aux rayons brùlaus du soleil de la 
zone lorride, l'Afrique, le sud de la terre, s'endort dans le re- 
tour perpétuel et uniforme des mêmes phénomènes. Tous ses 
iours .sont de douze heures, et le soleil y conserve la même ar- 
deur "d'une des extrémités de l'année à l'autre ; la diversité des 
' s-iisons n'y existe presque plus ; il n'y a dans la nature m passé 
ni avenir • tout s'absorbe dans un présent toujours identique ; et, 
l'insouciant habitant, sans souvenir dupasse, sans crainte d'un 
avenir qui ne modifiera pas ce qu'il voit, s'abandonne, avec la 
■ plus profonde indifférence et avec U plus imperturbable paresse. 



au présent qui est son tout et hors duquel rien n'existe à ses 
yeux. Mais au nord, dans les plaines étendues autour du pôle 
arctique, il n'y a plus ni lever, ni coucher, ni midi ; la nuit 
étend son empire absolu ; toute vie cesse. Il n'y a ni passé, ni 
avenir, ni présent. L'homme se retire ; « le jour disparaît avec 
» son radieux cortège, ou, s'il brille, ce n'est que comme le 
» plus long météore d'une longue nuit. » 

L'occident delà terre, c'est-à-dire le Nouveau-Monde, depuis 
la découverte duquel notre monde ancien a trouvé son occident 
et estdeveuu tout entier un monde orieutal, l'occident de la terre 
reproduit ces contrastes, mais d'une manière beaucoup plus 
vague et avec moius de diversité. Ceci vient de la prépondé- 
rance océanique : les fluides de la terre ont pour effet de tout 
ramener à l'uniformité, de faire disparaître les contrastes, d'ar- 
rondir les saillies, d'émousscr les angles de l'individualisme. Le 
continent se présente en masses uniformes. Les montagnes se ré- 
duisent presque toutes à une chaîne, longue de 3ooo lieues, au 
pied de laquelle s'étendent des plaines immenses ; le contraste 
entre le haut et le bas-pays est donc partout de la plus grande 
simplicité et de la plus constante uniformité. Les climats de ce 
continent sont tous océaniques et humides. Ce continent est 
devenu notre occident. C'est là que se réalisent nos théories 
politiques et notre idéal de liberté. Enfin, plus loin dans l'Océa- 
nie, la diversité s'efface entièrement; et le continent n'est plus, 
en ce qui nous est connu, qu'une immense plaine où disparaissent 
les contrastes de haut et de bas-pays, et dans l'intérieur de la- 
quelle les fleuves paraissent se perdre sans issue. Cest ici que 
se trouve la privation la plus absolue de développement conti- 
nental. 

Ce n'est donc point en vain cfue la science promet de vous 
découvrir les rapports mutuels des continens ; elle a rempli tout 
ce que vous pouviez exiger d'elle; elle est en état de vous révé- 
ler l'individualité , le caractère propre de chacune des parties de 
notre planète; elle met en évidence, par leur rapprochement, 
par leur comparaison, le rang que chacune occupe dans l'orga- 
nisme de la terre. C'est à ce terme que le globe nous révèle le 
dessoin de Dieu , dans la distribution des terres et des mers ; 
■c'est maintenant que nous voyons le théâtre du développement 
humain autrement que comme un plancher informe, sans inti- 
mité avec l'acteur qui y joue son rôle ; chaque continent a reçu 
de Dieu sa mission spéciale dans le grand œuvre de l'éducation 
des peuples ; et la scène mobile de l'histoire nous montre , dans 
les migrations des races humaines, les efforts que fait partout 
l'humanité pour arriver à son dernier terme d'éducation et de 
bonheur , terme occidental , où la société s'harmonise par le 
Christianisme. 

La méthode d'observation qui conduit à ces résultais étonne 
par sa merveilleuse simplicité. Pour être initiés dans la science 
du globe, il vous suffira d'étudier avec intelligence les dimen- 
sions Iiorizontale et verticale de chaque continent. Certes, il 
n'y a rien de mystérieux dans tout cela ; et, s'il y a quelque 
chose de surprenant, c'est que tous les géographes du monde, 
excepté ceux de l'école de Ritter, n'aient pas senti l'importance 
qu'il y avait à ne négliger aucun de ces deux élémens. C'est un 
bien grave reproche à faire à la méthode exclusivement analy- 
tique. Chargée, par sa nature et par ses prétentions, de nous 
révéler entièrement les faits, elle n'est pas même parvenue à 
remplir convenablement celte tâche ; mais elle ne pouvait pas 
la remplir, parce que les faits ne reçoivent toute leur lumière 
que de leur coordination naturelle et systématique. Malgré l'é- 
clatant exemple de l'Allemagne , les géographes successeurs de 
Malte-Brun persistent à ne voir dans les continens , que les dal- 
les juxta-posées du pavé où marche l'humanité ; ils ont cru 
avoir tout fait en divisant la terre en bassins hydrographiques!, 
et en décrivant successivement le système de chaque fleuve avec 
ses villes et ses peuples. Mais ce n'est là que la dimension hori- 
zontale; je ne dis pas même le développement horizontal, car 
il faut le demander à la géographie comparée: on ne s'est pas 
mis en peine de tout ce qui résulte des contrastes entre les hauts 
et les bas-pays, et de l'influence des premiers sur les seconds; 
en un mot , on a mesuré des hauteurs , sans prendre garde au 
développement vertical de la terre. 



LE SEMEUR. 



S7 



L'objet de ce cours sera (l'étuilicr le globe tel qu'il est , et de 
Vendre à sa surface son véritable caractère. Nous ilous attache- 
rons fidèlement aux faits , et je puis vous promettre que les ré- 
sultats les plus philosophiques de l'étude du globe seront dé- 
duits aussi rigoureusement qu'une démonstration de géométrie. 
S'il se trouve que des choses fort simples en soi vous paraissent 
quelquefois nouvelles, exposées à la clarté d'une méthode exacte 
et rigoureuse ; s'il arrive qu'un fait , en apparence insigniliant 
et stérile, se transforme tout à coup en un trait de lumière , en 
un centre de vie , soyez certain qu'il n'y aura là aucune illusion 
sjst'ématiquc. Je ne suis pas le magicien qui opère de tels prodi- 
ges. A Dieu seul la gloire d'avoir créé la nature si merveilleuse 
et si belle ! Je ne dois être , auprès de vous , qu'un interprète 
fidèle. Je n'ai aucun talisman pour tromper vos yeux ou pour 
égarer votre raison. Je ne compte pas même sur le prestige 
d'un système quelconque. Ce n'est pas ii dire que la science ne 
soit pas un système : il n"y a pas de science sans principe autour 
duquel tout converge et tout se groupe , et par conséquent sans 
système ; et comme on l'a remarqué , c'est déjà un système que 
de les rejeter tous. En tant que la géogrsph-e est synthétique , 
elle est donc aussisystématiciue ; et , je l'ai déjà dit , son point 
d'appui , c'est la conscience des rapports de Dieu au monde. 
Ce point d'appui n'est pas une vérité exclusive et particulière ; 
il est l'ensemble de toutes les vérités ; il est, pour parler avec 
Rittcr, du domaine de la foi. En effet, le matérialisme , qui re- 
pousse un Créateur comme principe de tout, ne pouvait jamais 
arriver à la science de la terre. 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 



aoMARE II , aoi -d'otahiti. 



•aNQUIEMK ARTICLE. 



ï'omare, n'.ayant pu réussir, malgré deux ans d'efforts, à réta- 
hlir sa domination à Otahili, s'était décidé, pendant l'automne 
de 18 14, à retournera Eiméo, où la plupart de ceux qui s'étaient 
ralliés à sa cause ou pour qui les doctrines qu'il professait avaient 
de i'attrail, le suivirent. Un vaisseau ayant été jelé sur les rescifs 
qui burdenl les côtes, le roi, dix-neuf di; ses sujets et M. Wilson 
s'embarquèrent pour sauver le navire qui menaçait de se briser. 
A peine eurenl-ils réussi à l'arracher à ce danger qu'il s'éleva un 
vent violen qui les poussa jusqu'à Raialea, sans qu'ils pussent 
lui résister. Lefe habitans leur préparèrent un grand festin, pour 
témoigner leur respect à Pomare. M. Wilson saisit avec empres- 
sement celle occasion de prêcher l'Evangile dans cette île oii il 
n'avait encore jamais été annoncé ; et les vents contraires avant 
soufflé pendant trois mois, il conliiiua pendant tout ce temps ses 
prédications. Un jour qu'il instruisait le peuple, un vieillard se 
levé, et s'écrie : \< Nos pères ont adoré Oro, le dieu de la guerre , 
u et je fais couuMe eux ; vous ne me persuaderez jamais de re- 
» noncer à son culte. D'ailleurs, contimie-t-il , que vous faut-il 
» encore ? N'avez-vous pas gagné tel chef, tel autre, Poinare lui- 
» même? Répondez, que vous faut-il déplus? » — «t Ce qu'il 
» nous faut? s'écrie M. Wdson, tous les lioiiimes de Raiatea ! 
» Toi-même ! >> — « Non, répond le vieillard ; pour moi, vousne 
» me persuaderez pas. Je continuerai à faire comme mes ancê- 
» très ont fait ; j'adorerai toujours Oro ; je vous le répète, vous 
u ne me persuaderez jamais. » Et cependant, six mois après, ce 
vieillard idolâtre était devenu un .idoraleurdu vrai Dieu. 

A Eiméo, le culte, qui se célébrait deux fois le dimanche et 
une fois la semaine, était régulièrement suivi par trois cents in- 
digènes. Les disciples avaient en outre dis réunions spéciales 
pour étudier la Bible et pour demander à Dieu d'étendre la con- 
naissance de son nom dans la Polynésie. Les missionnaires 
avaient compose pour leur usage , dans la langue du pays , des 
cantiques qui remplacèrent leurs chants guerriers et les espèces 
de litanies qu'ils récitaient autrefois en l'honneur des idoles. 
Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces usages nouveaux , 



produits par des convictions nouvelles, sesoient établis sans obs- 
tacle. Au ridicule succédèrent les violences. L'influence duGhris- 
tianisme s'étendant sur la vie sociale, l'infériorité des femmes, par 
exemple, n'étant pas admise par les disciples qui, malgré les pré- 
jugés du pays, prenaient déjà leurs repas à la même table que leurs 
épouses , tout faisait prévoir dans les mœurs une révolution ' 
à laquelle les païens étaient bien résolus à s'opposer. A Otahiti ' 
surtout, ils dépouillaient les chrétiens de leurs biens, ils inren-' 
diaient leurs maisons, ils les poursuivaient comme des bêles- 
fauves , afin de s'en emparer et de les sacrifiera Oro; tout cela, ' 
parce qu'ik étaient Bure Atua , des hommes de prière. Dans la 
Polynésie, comme à Jérusalem, comme à Rome, comme en 
Piéinout, comme à Paris , comme partout oii il s'est établi, le 
Christianisme a donc eu ses martyrs. ' 

Les ennemis des chrétiens ne s'en tinrent pas même à des* 
persécutions isolées; ils projetèrent une sorte de Sainl-Barlhé- 
lemi, alln de se défaire , en un seul jour , do tous les adorateurs 
du vrai Dieu. Les chefs de Paré, de Matavai ef d'Apaiano étaienf 
à la tcle de cet horrible complot , dans lequel ils espéraient 
attirer les chefs d'Atehurou et de Papara. Quoique divisés d'in- 
térêts , ils voulaient s'unir pour cette œuvre de san". Au même 
moment, ils devaient se jeter sur tous les chrétiens. Le 7 juillet 
i8i4 était le jour fixé pour le massacre. Rien n'avait transpiré , ' 
quand, quelques heures seulement avant l'exécution , les disci-' 
pies furent instruits de ce qui se tramait contre eux. Par une 
direction de Dieu , ils devaient se rassembler , ce jour-là , 
sur le bord de la mer , pour prier etj commun. Aussitôt qu'ils 
sont avertis, ils sautent dans leurs canots, et se rendent à Eiméo, 
où ils arrivent le lendemain matin, bénissant Dieu de la déli- 
vrance qu'il leur a accordée. 

Les différentes tribus s'étaient donné rendez-vouspourll'exécu- 
tion de cet odieux projet ; quelques-unes étant arrivées trop 
tard, ce fut un sujet de division entre elles ; elles s'attribuaient 
l'une à l'autre l'évasion de leur proie , et après s'être assemblées 
nour î^'uber sur un ennemi commun, elles en vinrent au^ 
mains eulrO elles sur le lies même du rendez-vous. La guerre 
éclata àe nouveau dans louteTile ; les beaux districts de Paré et 
de Faaa les romantiques vallées de Haulaua et d'Apaiano, 
furent dévastées pai' les partis contraires. Les Atehuriens eurent 
le dessus et ils usèrent cruelleiuC."'- ^*^ '* victoire ; aussi , pour 
se soustraire à leur fureur , les vaincus s'eu. """^"''''^ ^" grand 
nombre à Eiméo, s'y mettant sous la protection dePomai-e^ 
qui était demeuré étranger à ces débats. 

Toute une année se passa dails un étal d'incertitude qui ne 
pouvait durer. Le nombre des chrétiens augmentait rapide- 
ment. Us comprenaient que le Christianisme ou l'idolâtrie ' 
devait remporter bientôt un complet triomphe. Au mois de juil- 
let 18 i5, les chefs païens d'Otahiti envoyèrent un message aux ,' 
réfugiés d'Eiméo; ils les pressaient de venir de nouveau s'éta- ' 
blir sur les terres qu'ils avaient abandonnées. Ceux-ci y con- ' 
sentirent et Poinare les accompagna , parce qne la présence du 
roi était nécessaire pour les remettre en possession de leurs 
biens. Quelques mois se passèrent dans une paix apparente ; 
mais les idolâtres travaillaient en secret à exécuter le plan le 
plus odieux. 

Le 12 novembre i8i5 était un dimanche ; Pomare et près de 
huit cents chrétiens s'étaient réunis à un endroit nommé Narii, 
dans le district d'Atehurou, pour y célébrer le culte public. ' 
N'étant pas rassurés sur les intentions du peuple à leur égard; 
la plupart des hommes étaient armés. L'un d'eux venait d'indi- 
quer le chant d'un cantique, quand on entend une décharge de 
inousquelerie. Le cri : « Il y a guerre ! il y a guerre! » s'élèv« 
de toutes parts. Pomare sort un instant du temple; il monte 
sur une colline, d'où il aperçoit une multitude d'ennemis. Mais, 
conservant toute sa présence d'esprit, il rentre et demande que 
le service continue comme de coutume, à moins que les hostilités 
ne commencent avant qu'il ail pu être achevé. Le chant se 
poursuit, on lit un chapitre de la Bible, puis on prie; et en se 
relevant de la prière, les soldats de Pomare se préparent, comme 
Joab y encourageait Israël, « à combattre vaillamment pour le 
» peuple et pour les villes de leur Dieu. » Ils se divisent ei» 
plusieurs bandes, qui se suivent à quelque distance l'une de 



88 



LE SEMEUR. 



l'auUT. Quand la première a fait quelques pas, elle s'arrête et, 
k un signal donné, tous ces guerriers tlécliissent le genou pour 
implorer la puissante protection de leur Dieu. Tous les autres 
ddtachemens suivent cet exemple. Les païens étaient excités 
au combat par un prêtre d'Oro, qui, courant de rangs en rangs, 
leur promettait la victoire eu termes ejnphaliques, vantant d'a- 
vance les dépouilles dont ils s'empareraient, et l'avantage qu'il 
y aurait pour eux ii être les seuls maîtres de l'ile. Pendant que 
les troupes les plus avancées combattaient, d'autres soldats, 
choisis parmi les plus valeureux de l'armée de Pomare, tra- 
versèrent un bois qui longeait le lieu du combat, et prirent 
l'ennemi par derrière. Le clief des idolâtres fut tué et, après 
une longue lutte, ses partisans, perdant courage, s'enfuirent à la 
débandade dans les montagnes où le prêtre d'Oro les suivit. 

Dans l'ivresse de la victoire, les soldats de Pomare se dispo- 
saient, félon l'ancien usage de la guerre, à les poursuivre ; mais 
Iç roi s'y opposa : « Arrêtez, s'écria-t-il ; les montagnes m'ap- 
partiennent : n'y poursuivez pas les vaincus ; les rochers de co- 
rail où ils ont ntis en sûreté leurs femmes et leurs enfans sont 
aussi à moi- qu'ils y demeurent en paix ! Restez sur les chemins 
l)attus; ne tuez personne, et ne vous emparez que des dé- 
pouilles que vous trouverez sur la roule ou daus les champs. » 
Beaucoup de ses ennemis lurent si touchés de cette générosité 
^iniis n'&vatenl jamais vu d'exemple qu'ils demandèrent aus- 
sitôt i\ être admis dans les rangs 3e son armée, en sorte qu'on 
vit en ce jour des idolâtres qui avaient combattu pour Oro et 
pour ses prêtres se joindre à ceux qui rendaient grâces ensemble 
au.seul vrai Dieu de la victoire qu'il avait accordée aux chré- 
tiens. 

Le prêtre d'Oro qui s'était retiré dans les montagnes chercha 
le sou à gagner le rivage ; il s'empara d'un canot et s'y embar- 
qua, suivi d'un seul compagnon; maiscclui-ci, cflraj'é sans doute 
de l'agitation de la mer, se jeta à la nage et retourna à terre. Le 
prêtre resté seul arriva à Eiméo, après des efforts inouïs. 11 se pré- 
senta h la reine, car Pomare s'était remarié depuis son veuvage. 
Celle-ci effrayée considta les missionnaires sur ce qu'il fallait 
faire de cet homme extraordinaire et terrible, qui était le plus 
implacable ennemi du roi et l'adversaire le plus prononcé du 
Christianisme. « Qu'il vive ! s'^^rla M. Nott ; faites-lui donner 
la nourriture dont il '^^ç,\t avoir besoin et gardez-vons de lui l'aire 
aucun mal, ;^ \^g prisonnier fut touché de cette bonté à laquelle 
il était loin de s'attendre. Quelque temps après, il se mit .à suivre 
l'une des écoles d'adultes d'Eiméo et, dans la suite, ilfit profes- 
sion de croire h l'Evangile ; il s'est dès-lors conduit d'une ma- 
nière digne d'un disciple^ 

Peu de temps après ces événcmens , Pomare chargea quel- 
ques-uns des siens d'aller détruire le grand temple d'Oro , si- 
tué à Tautira. Ils craignaient de la résistance de la part des ha- 
bitans ; mais , contre leur attente , ils n'en éprouvèrent aucune. 
Les prêtres et le peuple les regardaient faire en silence : ils pa- 
raissaient eux-mêmes avoir perdu conliance en leurs dieux. Les 
autres temples de l'ile ne tardèrent pas à éprouver le même 
surt. 

Tel fut sur les indigènes l'effet de la clémence qu'on leur 
avait téuioigné , qu'ils voulurent connaître cette religion qui 
calmait la fureur des vainqueurs. Us demandèrent avec instance 
qu'on leur envoyât des maîtres qui leur apprissent à lire, et ii 
aimer le vrai Dieu. Des écoles furent bâties; on construisit des 
chapelles; le dimanche fut observé; l'inlânticide disparut en 
même temps que l'usage de sacrilier des victimes humaines. 
Bientôt un esprit de prière s'empiua de tout le peuple. Les in- 
dlg;^ues sentaient la nécessité de se repcnlir des actes horribles 
qui avaient souillé leur vie. Ils étudiaient la religion de Jésus- 
Christ, etraccueillaienl enlln comme une bonne nouvelle. Les 
prêtres d'Oro étaient irrités de ce changement , mais ils ne pou- 
vaient y mettre obstacle; ils menaçaient le roi, le peuple, les 
n^ssiumiaircs de la colère des dieux ; mais les idoles ne pouvaient 
rien pour accomplir ces imprécations. 

1 - "-gg ^ges -i--' 



MELAK(iES. 



Inefficacité de lk peine de mort. — M. Roberls , de Bristol , a 
trouve un grand nomhre de condamnés à mort, en visitant les prisons 
<Ie l'Angleterre. Sur 167 d'entre eux , auxquels il a demandé s'ils 
avaient assisté a des exécutions capitales, cent soixatile-quatrc ont ré- 
pondu aflirniativement. Que devient donc l'argument des apologistes 
de la peine de mort, qui prétendent que cette fieine est un moyen de 
terreur pour ceux qui auraient du penchant au crime? On voit parle 
fait que nous citons quelle iullucnce exercent ces spectacles de sang 
sur les malfaiteurs qui en sont témoins ! 

PÉTiTios CONTRE LE DUEL. — QucIqucs chrélieus anglais viennent 
d'adresser a la Chaml)re des communes une pétition, par laquelle ils 
demandent une loi contre le duel ; ils désirent surtout qu'on puis:ie 
y mettre un terme dans l'armée, étant convaincus que si les militaires 
s'en abstiennent , les duels entre particuliers dc\iendront beaucoup 
plus rares. Apres avoir considère le duel comme injuste , parce qu'il 
expose i'oiTeiisé , aussi bien que celui qui a fait l'olï'ense , à la peine 
capitale, les pétitionnaires montrent que le duel est coupable , con- 
traire au Ijonlieur des familles , au hien-étre et au bon ordre de la 
société ; puis ils ajoutent , dans l'esprit de leur Maître , que le duel 
est inutile, puisque toutes les querelles, petites ou grandes, peuvent 
se terminer^ suit par le pardon de celui qui a reçu l'injure , soit par 
les excuses de celui qui l'a faite j ou , si les dispositions nécessaires 
pour de tels actes n'existent pis dans les cœurs, par l'inlervenlion 
vramis ou le recours aux lois. Voila des argumens qui ont certes une 
grande valeur morale : on aime les voir produits par des hommes qui 
(lemamleut une rcfoi niç dans les lois de leur pays. 

Force DE L'on.MONPrriLiQLE, en Angleterre. — Si Ton veut avoir une 
idée de l'énergie avec laquelle l'opinion publique se manifeste en 
Angleterre sur les questions qui excitent la sympathie nationale, il 
faut parcourir la liste des pétitions relatives à l'abolition de l'escla- 
va;,e, faites pendant la dernière session, qu'on vient de publier pour la 
Gliambrc des communes. Ces pétitions sont au nombre de 5,020 ; elles 
sont revêtues de 1,300,931 signatures. La population des Iles Britan- 
niques étant de2l,9i0,000àmcs , on voit que 1 individu surm()ins de 
17 habitansdc tout âge et de toutccondition , a exprime publiquement 
sa désapprobation de l'esclavage : c'est ainsi que se remportent de nobles 
et paciliques victoires politiques. 



ANNONCE. 

I,'Esr*GNr.. Souvenirs (le . 1823 et de 1833 , par M. Adoiphe de Bour- 

GOiNG. 1 vol. in-S". Paris, 1834. Chez P. Dufart , nie du Bac, 

n° 93. Prix:7fr. 60 c. 

H. Je Bourgoing a fait la campagne de 1823 , et il vient de faire 
tout récemment un voyage a Madrid , pour observer les changemens 
que dix anuées de paix ont amenés en Espagne. Il raconte ce qu'il a 
^u, sans se tracer un plan et sans paraître avoir d'autre but que celui 
de raconter. On ne saurait imaginer un titre plus commode que celui 
de Souvcnim , pour dire tout ce qui vous passe par la léle. M. de 
Ijourgoing se souvient de beaucoup de choses, qui ne semblent guère 
avoir <le rapport enlrc elles , et dont la réunion a ccpcnd;int l'avan- 
tage de faire assez bien connaître l'un des pays les plus inlércôsans 
lie l'Europe , et de jeter quelque jour sur son elat politique en 1823. 
Ses souvenirs de 1833 sont jieu nombreux. Il se borne a peu prés .i 
faire le portrait des membres de la famille royale d'Espagne : Ferdi- 
nand MI, Marie-Chrislinc, l'infante Luisa-Carlotla, don Francisco de 
Paula, don Gabriel et don Carlos, sont dessines d'une main habile ; 
nous ne savons pas si tous les partis politiques s'accorderont à les 
trouver resstmlilans ; mais on s'aperçoit que l'auieur a peint d'après 
nature et qu'il représente comme il a vu, ce qui ne veut pas dire qu'il 
ait nccessairemenl bien vu. 

Quelques expressions du livre de M. de Bourgoing font présumer 
que s'il était espagnol , il serait carliste. Français , il est légitimiste, 
et comme la ]duparl des hommes qui ont celte opinion politique , il 
professe du respeit pour li- Christianisme ; mais comme beaucoup 
d'entre eux aussi, il tombe, en matière de religion, dans les contra- 
dictions les plus étranges, ce qui prouve qu'en réalité il ne comprend 
pas l'Evangile. I.e plus souvent on s'en lient au culte, et l'on ne s'oc- 
cupe pas des doctrines que le culte suppose : de la vient que le cidte 
lui-niéme est sans signilication et sans porléc. Le livre de M. de Bour- 
going nous paraît conlirmer cette remarque. Parmi les notes, nous en 
avons trouve une fort curieuse sur le cérémonial observe lors de 
la remise aux Français de l'ei)éc de François 1". On a fait a celte epee 
ks honneurs du fond d'un carosse du roi, dent le devant était occupe 
par deux seigneurs espagnols. Voila un fait qui caractérise bien) 1 c- 
piique loule militaire de l'eiiipiic. 



Le Gérant, DEHAULT. 



Imprimerie Selliguk , rue Montmartre, W 131. 



TOME I1I«. — N» 12. 



19 MABS 1834. 



Ot 



LE SEMEUR, 

JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique, Pliîlosopliîque et LîlCëraîre, 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ , cV»t ie roonAe. 



On i'ihonne a Paris , au hiirenii du J.iurnal , rue Martel , n" 1 1 , 1 1 uIk'z lr>i5 les Li!>iaires tt Directeurs «le poste. — l'rix : là fr. pour l'année > 
8 fr. pour G mois ; 5 fr. ptiur ;J muis. — P.iiir l'ctrarif^er , (tn a ot:lera 2 r. |w>ur i'aunee, I Cr. pour G mois, et âO c. pour 3 mois. — JLes lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être aflrancliis. — On s'ali(>nne a Lausanne, au bureau du A'ouvcUiste f^auduis. — ^ Neuçhàtcl^ ^'ï^lL 
Miehaud, libraire. — A Genève, chez M"" S. Guers, libraire. .'in >:uT'T<T* 



SOMMAlîŒ. 

Revue toi-itique : L'.marcliie morale sera-t-elle vaincue par des lois ? 

— lÎF.sfMK i>Ks NouvELLE.s roi.iriQUF.s ; Nou velle-Greii ide. — Kspogne. 

— Ilalîe. ^ Bavière. — Sui&so. — Angleterre. — France. ^ 
Des hommes d'examen. — Revue ciini!:iE>>E : Fragmeus d'apologè- 

1 ll^tie. N** I. Réflexion!^ préliminaires. — Promenade.s au S\lo>: 
Exposition de 1834. — M. Paul Delaroche. — Jane Oratj. — 
An.no.vce. 



REVUE POLITIQLE. 

l'aNABCIIIE morale SERA-T-ELLE VAINCl-'E PAR DES LOIS? 

Les liomnips <lu pouvotf pafaissent agir , depuis ((iieltjiie 
tPR>ps , sotis riiiflu''ticc d'iitie éloiitiatitc illii.iuu. l,'cxp(>- 
l'KMice leur a fait rccotmailre ([tic i'»!\li-e moi-ai esl pi'olon- 
d('niPiU él)i\iiilé , ([tie 1rs principes et les aircclioiis géiir- 
rntsps n'ex-rcpiit pi-estjiie pins a'i'iiipii-e sur la tuassi- d:'s 
cilJuvrns, que le s-rm nt pst une vaine foimiile dont iliacun 
se -dégage d<'-s qu'il lui plaît, «pie les conditions o'tm goii- 
vern-rtiont libre cl stable cnlin nous manquent a peu près 
conip!étrmenl. l'ii bien! quel est le nio^en imaginé par le 
miniitère ])our afifunchlr le pays de ce vaste désordre ? A 
uBe maladie morale oppose- 1- il des remèdes moraii'v :' 
Obéil-il à cette règle de simple bon sens, qui tiotts enseigne 
qu'on ne peut giu'iir un mal que par un trait 'ni Mit aiialo- 
gu'iila tiature de cernai? Pitisqiie l'absence de l'ordre 
tient a l'absence «les principes. s'elTorcc-t-il de rendre attx 
m'a \imes de conscience , de religion et de dcvoti-ment , 
l'aiitorilé qu'e.les ont perdite? Non, certes, le miiiislcre ne 
semlile p.!S mém ■ y songer. Pour vaincre l'esprit d'iiisii- 
j)6riiinalion et d'égoisnie , il fait des lois; pour corri'er 1 s 
nfaiivaisi-s passions et les m.iinlenir dans les bornes du de- 
voir, encore des lois; pour donuer au pays la sag ssî; , l'a- 



moitr du l)ien pnl)iic et les autres vertus tpit lin manqiienf, 
toujours des lois. Accordez-nous toutes les lois (uie noîi». 
vous demandais ; enrernifz la France sous un réseau û(j^ 
lois ; garrottez-lui pieds et mains sotis notre légalité, répr. s-, 
sive non, mais préventi»e, et tout ira l)ien. IjCS luéeoaleiij 
^ làiîheront de se contenter sans battre le r.>ppel tlest'niiiit ■.•i;^ 
les criuilL'urs se tairont ; le peuple travaill.T.) sai»-> avH direjj 
la I i-ospéiilé renaîtra ; le goii.ernen» lit s'.ilf 'rmira ; i»vertBH 
ci\iqiii' relleuriia ; et nous autres, qui ii'rmplo\ons qu'à iv- 
gr,t d'S m"sures acerbes , nous serons heiireiii de no plus 
assommer p rsoiine. 

Il ne fallait pas un grand effort d'invention |K»ui" trouvée 
c, t expédient-là. On ilir.iit qu'un;- sort- de nécessité fatii!©- 
entraîne, à cliaque génération , les dépositaires du poivoiv* 
dans la route oit leurs devanciers se sont p 'rdiis. Ki> vaim 
l'iiisloire tout entière atteste ipie la rigu •ne des VtU attg- 
ni nie les résislances, bien loin de les al» aire, la triste ex-f 
jiéri 'lice des pères n'instruit pas les eiil'ans. Ijfr.ii-; \1V vint, 
un jour à se pcrsiia.ler qu'il pourrait délri» re It sass iciatio:iS| 
religieuses des proteslaiis , comme nos ininislre> > ■ pets ta- , 
d "lit aujoiir;l'iiui qu'ils p"uveiil délriiir 'Isa s leia • >iis po-- 
liliques d 'S républicains. I.a clio; ' est fort si n^il • , s ■ lais .V 
dire le prince qu' s;^s liistori igrapiies o;U app; é Givmd ; 
nous ferons une loi qui défen Ira aiit prot -slaiis I • se réu- 
nir en asscmbléo religieuse I. a loi se lîi ; 1 -s eon î ;ér,(ns ii'u | 
ni.inqii.!l. lit point, et tel article d." |0°iriiai mini. l, 'ri 1 , qui 
préttiid (pi'oii 11 ' doit passoulfiir la lu ini.ésUiliiii l'ojjiiiioiia 
contraires au gotivern ment l'Iabli , aurait pu lui s 'r\îr ds 
préambule ; il n'eût été liesoin pour c 'la que île m 'lira l.s 
mots de religion et de catlio,iei.>ni' à la place d'-s mois 
il'orJre soci.d et de cbarle. Mais vo'ci le iii.'-iomple : la io» 
qui devait soum-ttrc tous les récalciir.ins ne soumit p 'r- 
soiin ' ; les uns soitirent du pays avec leur indust. ie j l^s att- 
ires se rass'-mblèrent malgré l^s àragons, qui elai ni 1^*, 
g •nJarni''s de celte époqu;-. 0;i fut ilonc loi-cé dr- promu!- . 
gucr de non elles lois pour soutenir la premier • ; I s ca.tiirn 
du Conseii-a'r'.tat et les cabin 'Is d"s int ndances 'n im- nt . 
einoaiiiri'S ; on su;•pa^sa l'Inquisition idle-mém ■ en r.iiiiii - 
ment de barlnuic ; car si un lualade r.fusail, a .'arii.le As 
la mort, les sacremens catlioiiqiies , il était condamné , s'il- 



90 



LE SEMEUR. 



♦evciiait à la \i;>, aux ^.ilôrr.s pi'r|i('lir'llcs; s'il mourait, son 
cadavre <'taU traîné sur la claie jiis([irà la voirie. Qii' ré- 
«iilla-t-il <Ie toutes ces lois? La crainte et l'obéissance ? Non, 
niais l'anTrcnse guerre Jes CéviMuies, où pi'ririMit cinquante 
mille liomnies de troupes royales; après cela, un maréchal 
<Je France tiaita de pair à pair avec un garçon l)oulang"r. 
Faites donc des lois pour vaincre des idées religieuses ou 
|)olili(pies ! V-ous savei oà elles vous conduiront. 

Au tlix-liniliènie sièvli^, les parlem"ns de Louis XV pro- 
. cédèrent contre la pliilusopliie de la même façon (pie 
LiOuis \IV avait proeéilc; conlre les protestaiis , si ce n'est 
qu'on brûla des lires, au li. ii de brûler des individus, l.e 
|>riiicipe n'avait pas.cliangé : avec des arrêts , avec des lois, 
nous trionipli 'rons des idées hostiles an pou>oir étcihli ! 
I/épreuve ne fut pas pins heureuse dans le dernier casipic 
dens le premier. i,es parieniens firent jeter au'i llanini 'S 
lOUs les écrits qu'ils voulurent ; ils chassèrent même les uu- 
4curs, ou les mirent a la Bastille , qui était le niontSainl- 
IVlicliel de l'am ien iVf^'inie , et la philosophie ilevint plus 
Apre, ])!us.v('hénieiiie à, mesure que le gouvei'iienienl niul- 
lijiliait les pertéculloiis. tl'('tuit une bonne fortune (pie de 
réussira voir brii;er .son lire au pied du grand escalier; la 
fable ne fait renaître (pi'uii plii'iiix de ses cen.lres , mais la 
réalité moiitru cpie vingt mule exeni,)laires pomaient sortir 
du bûcher à'ini S' ni volume. Kiilin, après des niiili'i's d'ar- 
rêts, de saisies, (i'emtiastlileni'iis, le pouvoir parleni iitaire 
fut mis h la portr- par la révoliition que vous savez. Encore 
tjnc Tois , qu'est-ce fp»' p' u eut toutes les lois possibles, 
quand il s'agit de combattre des faits morau\ ? 
' 11 serait trop .oug de passer en revue tous les mécomptes 
<jui sont sortis de la même illusion, depuis 178;). Uatoas- 
«ous d'arriver ii la restaui'ation de 1814. l^es diil'éreiis 
iwiiiistères (|ui se sont succ(''dé pendant seize ans out cons- 
iamment essa\é de comprim r avec des lois les opinions 
liostiles au gouvei-uement , et n'y sont jamais par.enus. 
lia presse emp'o>ait-elie un langage trop incisif, ti-op révo- 
lutionnaire, au dire des goiiveriiaiisi' vite une loi conlre 
Ik presse. Des tro;d.)ies s'('levaieiit-ils à Paris ou aiUeui-si" 
vite une loi contre .a ;1!) erlé iiulividuelie. Les jurés ava.ent 
ifs letort d'alisoiidredes pi<''>eiii.s(pie jeiiiiiiiMèi(l( iiailp« 1 r 
coupables? vite i.iiH! loi conlre l'intervention du ju.-. en 
«nalière politique. Les électeurs cnvo aient-ils à la v^iiani- 
Ijre (les niau.iaialres d'un libéralisme déplaisant po.ir la 
dynastie? > ite iiiie loi (jù établissait le douiuc vote, .-tiiiis , 
il pleut, il plctil dis Lis: l air est iitn/st.iii, j en pt nls lu 
VOÏJT^ s'écriait aiois assez piaisanimenl notre |)oëte p-pulaire. 
l'ii bien! toutes ces lois si aisément obtenues de la docilité 
des pouvoirs Irgisiadls, (pi'oiit-elles jirodiiit? L'opinion 
l?l)éraie. lit des ]>rogrès d'autant plus rapides «pie le gouver- 
nement se moiiliail pMis contraire aiu droits et au. Iiberli's 
dfe la nalioii ; le u . i.vs de rigueur, si préventives qu'elles 
fussent, w\ pri- i i et .'isoiiuii lit rien ; loppositii.n itrisales 
mailles de lace 1^ . , i s instruisit. ianscetle lultea porterses 
Coii])S plus liai * cialions piditiqiiesconspirè.ciitdaiis 

l'ombre, lorsi; ; ■ iMienllaitpeiit-ètreipied scoiirirau 

grand |oiir. l , i.on oilée, mais profonde, mais 

•neurable , s'e.m .it in,. ...ms le cœur du peuple contre la dv - 
tiastie; Il se trouva, un ni.ilin , <pie Clharies \ , malgré le 
triple rempart tl • sbii ars''iial de bus, fut contraint de pren- 
dre la route de Clit^rbourg , lui, ses enians et ses petits 
Cnfaiis. Toute.' •. is auli-iialionales, dont il prétendait se 
servir comme .1 lui gouvernail pour voguer a i'abri des 
«îcueils, précipi J'i'i-iilson esquif au fond de l'aliinie dans un 
jour d'orage. ï avait voulu t'iapper ro|)inion pulilupie a ec 
legîaiic des lois, et l'opinii.n lirisa ce giai e siiisa c nirouiie. 
Ktaitil duitc lians m. s destiaées que les laut"s d ■ la rci- 
4:iuratii>n seraient inipiiissantes a éclairer les déposilair. s 
OCluels du pou oii?J.s niellent aussi leur conliaiice d.ins 



des lois préventives: deux et trois fois imprudens! car ils 
onl sous les yeut de grands naufrages ipie leurs devanciers 
ne pré o. aient pas! Kspèrent-ils de réussir là où tous les 
autres gouvernemens , sans en excepter un seul, ont échoué? 
Oui , sans en excepter un seul ; ce n'est pas avec des lois 
<pie ^(apoiéon renversa les obstacles qui s'opposaient .i son 
autorité; s'il n'avait eu, pour vaincre les idées libérales, 
que les boules blanches du corps législatif et du sénat, il 
aurait vu bientôt s'écrouler ses tpiatre planches couvertes 
de \elours. Mais il était, lui, environné d'un" auréole de 
gloire; il tenait a la main une forte épée; ileni rait la na- 
tion de ses lointaines conquêtes pour lui faire oublier qu'elle 
n'était plus libreyll se uuxpiait même, on s'en souvient, 
des avocats bavards (|ui discutent , votent et promulguent 
laborieusement des lois, comme s'il y avail dans cette ma- 
nie li'gislali e un spi-cilique inlaillible c mire toutes les 
mauvais s passions politiipies ou iiidi» idiiell-s ! La puissance 
de Napoléon était si peu appuyée sur les lois préentives 
ado|)té s sous son rJ'gne, (jii'il tomba aossit()l (pie la vieloire 
ne le suivit plus sur les champs de bitaitle ; ces lois lui lu- 
rent iiiutil <s dans ses jours de triomphe , et lui devinrent 
funestes à l'heure des 'S revers , parce ipi'eiles aval nt sou- 
levé l'inligiialioii du pays contr-» son despotisme. (^)ue 
\o (m^-noiis aiijoui'd'biii , cependant ? Nous voyons des 
hommes (pii n'ont point la glorieuse auréole, ni la forci; de 
caractère, ni le génie <lu va nqiieiir de Mir'ngo, recourir 
à des lois aussi p^sant-^s que les si mnes, et s^ llalter d'eni-- 
ployer avec siiccî's les moyens de r-'-pression qui n'ont pu 
le s )ut"nir. <',h-tli-' ressource contre l'auirclii" morale ipii 
nous enlace dans ses n uulireii'i et pr ifoiids r*plis ! 

On déoite sur la ru; des lib -lies ipia nous (piililions 
d'inlànies, aussi haut 'ment ([le (j li que ce soit. Mus ipia 
fait le pouvoir piiir s'en débarrasser? Une se bonii' pas à 
traluire .levant les tribunaux (pielipi s misi'rab! s qui ex- 
jiloiient II vi 'iirivéede leurs iidversaiivs, ou qui S|)éculeiit sur 

I 'S pissioin du peuple pour i'am'uiter contre ie t;oiiveru'iii ni; 
il sou;ii 'l l"^ colportage tout enti.-r au bon plaisir ib- la police, 
ou des ageiis inté.'i-'ui'S il- l'adniinistralioii. On ni' pouri'a 
plus ven Ir ', a'iin bout diirovaum- a i'aiiir ', nu aliiiaiiicli 
sur la piace piioliipie, sans avoir o.it mm i'aalo. is.itioii (l'un 
m lir- de village, cpii p.irfois ne sait pas lire, ■l qui s'en rap- 
portera aux avis d ■ son gr lli r, bedeau d'; la paroisse. 
Viiil.T, certes, ce (pi'onapp •11" pr.icé 1er par voie sonini tire ! 

II iaiil réprim 'r un alms qui se m mire liaus cinq ou six 
grandes • ili's ; aussitôt quar.inte luid- omamo 'S sont as- 
suj •nies à n'.icli -ter et ne lire <pi^ les livres ijiii n'.ciu'ont 
pasi'^té mis a l in.lex du maire, a.ssisté du curé et du b - 
di'aii ! Kneori' le mal tpi'on voiil.iic prévenir sera-t-il dé- 
Iriiil? iiuilem-nl; les lib 'll"S se ven. Iront dans les e.uid •$ 
villes eoiiime p.ir le p.issé, av C (pi'luues précaiilioiis de 
p:us, ii est vr.u, ■• ais les ombres dont lis devront s'eilv - 
lopp 'r n • f 'ronlqui; ieui- inspirer un langage piusau.tacii'ux 
et plus elfréné. La France auia p •rdii un • lib rté (pil »•- 
rail drvenue, piul-ètr ,1111 lujien puissant de perleciioone- 
mi'iit reiigi 'iiv et iiit •îleetuei ; niaii le di'sordre muea» se 
maintiendra sur son t 'rraiii. Les pampbi ts obscènes ou 
provocateurs ne disp uaitroiit pas devant (juehpi -s articles 
de loi. .\pp en 'Z au peuple a les /fiépriser, en lui don- 
n.inl un •bonn • cùucation, siirlout une éiîiic.ii m reiigi. use, 
tt tout ■ c ^it • f.iiige S" desiiéchera d'eilc-uiém ■. M.iis tant 
qu'il » aura des l cteurs qui piTiiilroiit piaisie aux calom- 
nies, aux per.sonnaliti'-s gro.ssièr 'S, aux appeL ii la lorce 
iir il.ile, aux i'.n.iges ifune dégonl^uite oiisc-iiit-, vous pro- 
miilgu rez en v.iin ib-s lois contre le colpoitage, le poison 
parvii^iiLlra à .son adre.sse. l'our giu'rir ce mal, ce sont les 
lect •iirs qu'il laiil changei-, et non les colporteurs. 

11 se Ibrme des associations poiili(pi s en diers 11 iK de 
la franc , ces a.ssjci ilioui, nous soin.u 's loin de i' cou- 



LE SEAIEUR. 



9* 



tcslrr, ne respectent pas toutes, ni toujours, les liniit<'s des 
devoirs imposés auv membres d'un F.t.it régulier 'nii'nt 
constitu(' Klles proclament sans détour leur intention d'éta- 
blir une nouvelle conslilulion politique; elles se li.rent 
même à des excès matérl 'Is «[ui comprom 'ttent l'ordre 
légal. Oue faire en pareil cas? répondre aux. diatribes par 
de bonn^'s raisons; prouver au pavs par s:'S actes, plus en- 
core (pie par ses discours, qu'il possède un gouierni ment 
sage et favorable aux intéréls de la nation. Que faire, en 
outre ? app''ler ceux qui violent les lois à répondre de leurs 
délits d''vant la justice, et leur infliger la peine qu'ils ont 
nu-ritée. Disons plus : on pouvait soimiettrc les associations 
politiques à des eonililioiis qui auraient o!fert d;'s garanties 
sullisantes pour le mainli,>n de l'ordre. Mais le ministère >uil 
in>e ligne bien autrement directe. Il veut aliattre d'mi seul 
coup toutes les associations politiques. C'est peu (pu- cel.i : 
il subordonne à la volonté arbitraire de ses agens toutes les 
associations (pielconques , religieuses, pbilantiopiques , 
scientiliques, littéraires; on n'aura plus le droit de s'.issocier" 
fût-ce pour l'œuvre la plus innocente du monde, à moins 
d'obtenir le visa d'une autorité subalterne. Si ce pnijetdeloi 
est adopté, qu'en résultera-t-il? Eu aura-t-on (iniavec les as- 
sociations politiques? Pas du tout, elles se conserveront, se 
recruteront, se propageront dans l'ombre ; plus secrètes, 
elles seront |)lus liarilies et plus bostiles ; contraintes d'agir 
avec mystère, elles ne reculeront pas devant des iaees 
qu'elles auraient rougi de manifester à la face du soleil. 
Wais les autres a.-socialions, qui travaillent à réaliser des 
vues de religion et de pliilaiilropie, seront entravées dans 
leur martlie, au gré d'un fonclioiniaire ignare ou de mau- 
vaise humeur; ellesse verront qii Iquefois livrées à la merci 
de fiassions locales, bien petites, bien mesquines, sot, eiuenl 
tracassières ; et comme les membres qui com|)osent ces 
associations sont, en général, d'un caractère paisilile et mo- 
déré, i s c.:'Sseront leurs tra> aux pour n'avoir pas ii lutter 
contre les agens de l'administration. Ainsi le projet du mi- 
nistère, s'il e>t admis par les Cbambres, parahsera les 
bonnes cboses et n'empêchera pas les mamaises. J,e di- 
sortlre moral augmentera de tout le Ijien qui n'aïu'a pas été 
accompli, et i.e tout le mal qui se développera sous l'in- 
llu?nce d'une alliiialion secrète. Le nomlire des sociétaires 
sera peut-être moins considérable ; mais c.iii qui en fe- 
ront partie, n'étant plus contenus par des hommes sages, et 
se vovaut dans une position illégale, joueront aisément le 
tout lontre le tout. 

lA s associations politiques subsisteront, en dépit de la loi 
nouve.le et de toutes celles qu'on pourrait faire ; imeloi ne 
détruit pas des besoins moraux, des opinions, ou si l'on 
vent, des |)assi.(i.s et des vices. Il n'v a qu'un mojen d'oter 
au\ ;:Ssocialioi)s politiques ce qu'elles ont de répréhensible 
et de dangereux pour l'or<lre légal, c'est de rendre les ci- 
to_>ensmi,inségois!es, moins Intrigaus, moins dévorés d'am- 
Lition ; c'est de les moraliser en les évangéiisant, de réta- 
blir l'autorité de la conscience sur le fondement di's i..ées 
religieuses. Alors, il ne sera plus nécessaire de su.-piiidre ie 
glane o'une loi préventive sur les associations po.iliquis; 
ellis contribueront au bonheur commun, en hâtant le 
progri s des inst.tutions sociales; et s'il reste encore quelqu.s 
sociétés anarcbiqiies, elles seront comprimées par la niasse 
desopn.ons saines et des maxim -s de vertu. Pour vaincre 
le césordre moral, a^-ons recours à un remède moral; coni- 
batlons le vioe par son contraire. Hors de là nous ne trou- 
verons que de misérables palliatifs, qui aggraveiont la ma- 
ladie, au lieu de la chasser. Atta(pur les associations poli- 
tiques ;ai moven d'une loi de eoière et de despotisme, c'est 
ressembler à un niédi cin qui prétendrait guérir son m;.- 
lade de la lièvre, < n ie liantavcc des corues au pied de 
son lil; une loi pré.eiitive n'a pas plus d'action pour mo- 



raliser un peuple, que n'en a une corde pour rendre la, 
santé à l'homme qui s'agite dans des convulsions fébriles. ^, 
Un mot encore. I.e ministère criiit servir les intérêts dii< 
pouvoir, en comprimant par des lois illihéralcs tout ce qui. 
lui est hostile ; le ministi'ie se tnmij) •. lip'rdra de jour en. 
jour ses meilleurs amis, parce qu'il froisse à plaisir leui»».' 
ijées de justice et de progrès; il fera autour de lui une» 
vaste solitii le, et il se verra enlin tout-ii-fait seul, avec le»-, 
hommes qui ne lui montrent du dévou-ni'iit que par dea ' 
motifs intéressés. Ce ne serait pas le premier ministère qulr 
aurait prt'cipité sa ruine, en croyant w^. ruiner que ses en-f 
neniis. Perdre lui portefeuille, c'est p;Mi de choSi-, lorsqu'on, 
retrouve l'estime publique au seuil de sou ancienne <le- 
meure ; mais redescendre au l'aiig du simple citoyen, et ne ■ 
plus retrouver chei ses anciens amis l'alfection et la con-j 
liance, et dans le public les témoignages de considéi-atio» 
etderesp'ct auxquels on s'était jadis acquis des droits,.» 
c'est un malheur que rien ne peut r.'parer. , 



RESUME DES NOCVELLES POLITtQlES. 






On sait que le tumulte qui a eu lieu à Carthagène et d.insle»? 
quel le consul français, M. Barrot , fut insulté, ce qui a donné- 
lieu à d'énergiques menaces de la pirt de la France, a été occa-.*. 
bionné par l'assassinat de la fauiilli,' VVoodliiiie. Les trois esclav«a . 
coupables du meurtre, ont été condamnés à mort, le i6no-. 
veinbre, par le tribunal de preinièie instaure de cette ville. 

Un traité d'alliance et de coiuinerre a été signé, lei4«W- 
ceuilirc, cuire la Îsouvelle-Cireiiade et Véuézuel;). t 

On a conie.iencé à Madiid la mise à exece.iioii dn decrel sur 
la milice uriialue. Sa force proh dile dans la eapitaîe^est évaluée' 
à 5,000 hommes d'infanterie et à 400 chevaux. 

Lue loi qui lixe les conditions de la ven.e des cnuvens et res^' 

treint leur bail à trois ans, a été rendue diins Itf royaume dC' 

JNaples, et y a produit une vive sensation^ *'' 

., Le roi de Bav ièrc a lait , le 8 mars , l'ta»vem««"^es ch'ambte»* 

de son rovaume. -^ 

I..C ministre de Sardaigne en Suisse are'Ti.s au diiectoirenné. 
note dins laquelle on remarque • le psssag*' suivant ■ « J'ai re^tt; 
» l'urdie de réclamer avec insl'aïue, el "iK- la niahiere la pK'di 
» positive, l'interveution du dii ecloire fédéral p.iur que les 'lé- 
)i fugiés politi |ues qui se trouve et eiicare dans le» cai-lons liai^. 
» troplies des états de S. M. ie roi de Sardaigne-, soient coa- 
» trainls de s'en éluigner, avant' «[u'iL aient ruùri les nonveaiix 
» projets dont ils se vantent. » S ur les cent Irente-l roi* Polonais, 
qui étaient dans les cantons de V aii.l et de fjeniL'Vc, Kîrne eu a 
aibuis cent viugt-deu.v. Les onze aiitre.< ihiI obloiiii des passe- 
ports pour la France et pour Bà le-Ca , jxigne, bu sont encore 
incertains sur le pajs où ils pourr ont se reiidie. 

Les séances de la chambre des cdiiiiiiuhi.s continuent à pré- 
senter un vif intérêt. Une motion ^le .M. O'Cimriei pour PabolU 
tion du serment parlementaire, qui ne se prcie pas .seulement ' 
au gouvernement constltutionue!, mai^ ,ui r. i proie.stanl a été- 
rejetée, quoique plusieurs membres aient fait .sentir l'iiijuslic»- 
qu'il y a à forcer des catholiques de sanctionuer, en i|Uel(iueso: le 
par les termes de leur serment, un fuit religieux et non politi- 
que, que leur foi réprouve et condamne. I.^ chambre a aussi 
repoussé par i9.5 voix contre 58 nni; niKlion de M. Cnthheil 
lîippou, dont le but était d'écarter les évêqiir.+ de la clMmbi» 
de» lords. V\i bill de M. Brougliam , auquel le gnineriieincm » 
déclaré adhérer, et qui a pour objrt d'é a!)Iir [i,> syslèine uni- 
l'orme d'eiiregistreuiLnt pour les naiisance.s , les déce. et Ic^ in:>„ 
riages, a obtenu immédiatement deux lectures. Ce bill est tle- 
mandé avec une grande énergie parles disaidens aiigla.s. On H 
ad.iplé un bill de sir Graham qui, eu c!iaiij;eaiil l'orgaui.salio» 
actuelle de l'échiquier et en suppriuiant des empluis iiinlileSy 
procurera au pays une économie de ^io.ooo liv. st. . . 

En Fiance, on ne s'occupe (itie du pmjel di. lui, contre Uf 
associations. L'esprit public, qui |>;ii-..i.ssi,il suMime^l rr dei.1^ 
quelques années, se rév.'ille, non seulement liaiii i„ chambre 



92 



LE SEMEUR. 



-•nais aussi dans le pays. La discussion générale a duré quatre 
■^"iirs : on aunnt dil une einiuèle sur l'élat de la France. Les 
<ncpul(?s qui représciileiit le plus nettement les diverses opinions 
«lui la partagent, sont \eiuis ilirc à leurs collègues ce que les 
tionimej dont les convictions sont les leurs, voient, crai.nent 
Oîi fspèreiit. Toujours aiiiniée et palpitante d'intérêt , la discus- 
sion n'a pas cessé d'«lre solennelle, lors même qu'elle est de- 
venue personnelle. On seiit;iit sur tous les hancs que les person- 
nalités qu'on s'est permises n'étaient pas de celles qui ne peu- 
vent exciter qu'une vaine susceptibilité, mais qu'elles s'adres- 
saient à la conscience et qu'elles étaient nécessitées par le bien 
du pays. Des doctrines cliiTereiites ont été soutenues par des 
Orateurs qui appartiennent au même jjar.i politii|ue : on avait 
l'air d'être d'.iccord sur le but, mais de ne pas 1 être sur les ar- 
çuineiis. Un député nuiivelleiiient élu, qui représente une 
grande ville iiiaritiine, a raj.pi-lé, par la hardiesse avec laquelle 
• I a soutenu des tliéuries inconstituliounelles , un homme de 
la restauration dont l'audace parlementaire est devenue célèbre. 
La cbaiiihrea pri-i samedi quelipie repos, en votant sur des 
f>ctitions et en adoptant un projet de loi cjui pi oroge jusqu'au 
•." octobre J» déin.iiiciisation des anciennes pièces d'or et d'ar- 
gent. Lundi on a coinmencé à discuter un amendement de 
lu. Bércnjjer, ainsi conçu : 

n Art i ". Aucune association, quel que soit le nombre de se* 
nombres, ne pourra se former ju'ajires avoir fait connaître uu 
fj.réfct du dép.iriemeiil, el a l'aris, au prélet de police, son but, 
ses slaluls , le itoin dj ses Tindateurs et rie ses chefs , le heu de 
luur réunion, cl, si elle doit avoir des assemblées lixes et pério- 
diques, les épo |ue> oii elle» se tieiitlront. 

« Le maire de la comiiiuiie, ou l'un des adjoints ou membres 
du conseil muuiri^ial, di'légué par- lui , pourra toujours y assis- 
ter ; il aur.i le droit de donner aux soi lelnires l'ordre de se sé- 
f)arcr j cet ordre devra être exécuté sur-le-cliainp. 

•) Le gciuvcriiciiieiu aur.i toujours aussi le droit d'ordonner, 
Sous sa responsabilité, la liissoljliiin immédiate des asaorialiuns 
d.ml l'existence lui paraitrul contraire a la tr,iii<pi 11. té publique. 
Il rendra compte aux eJiambres dans la plus procliaine de leurs 
SC-isions, des uie:>ure> par lui prise» en conlornulé de la préseme 
disposition. 

« A«T. t. Quiconque fera parlie «l'une associalipu qui n'aur,! 
|)as été deel.irce Cxulornieii.eul a l'arlii le précèdent, ou duut la 
dissolution aura c é urdonoee j quicuiKpie ne se sera pas sc- 
§)nrô d'uuL' rcuu.o.ia l'instant oi'i il e.i aura éie requis, sera 
|>uni, etc. •> 

(Jet auundeiiiont a été vivement combattu dans la séance d'a- 
V.Tnl-hicrpar trois lll.nl>;re^, M '.l..de J.royiie, liarthe el Tiiii rs. 
fl a été .soutenu par V.M. Oildoii-U riot el Benyer. Dans celte 
d'hier, il a eu pour a Ivers lires M . le e.iiiue Jauliirl et Al. de 
Joiiffroy , ei a éti- a puye par ^l^^. iMériliiou ilaviu , Dubois 
.^dc la Loir.-liif rieur ) el M.iUjju.n. 

ha pr, position lie M. berenger, qu.iqiic acrordanl au gou- 
p'craci.ient un pouvoir étend i, mais de l'usa. ,e ducpiel .1 aurait 
«là reuilre compte , a e é rejetée a une l'i,i te majorité. 



DES II0M.-4IES D'KXAMEN. 

■• itJn journal écril a l'c sêri uiet boiiu • loi, / Utih'i-rs r,-/i- 

Îicujc, n produit noir- aiticl iiititu.t- . ]),. /a rcactiouic.i- 
icitse ; 1 1 adirés non, avoir léni .1311.; un ■ ^u.l.: ai- s, iii^,.i- 
lii -, il iiOiisacman.ie euuiiu m nous, 411. uocu-oiis 11 1 il .u- 
|mt p.is compl, r sur 1 s iumim. .v d' .■va.nei,, pour laire lai.v 
4u.clieuiiii a l.i virile, nous p -avons encore TlsI r e 
liunmu-s U'evani /i? N.,u iiYoii,lroiis a ce journal ipi- si-s 
rcilaclcuis sont II s iio.iini s u eviinuii dans I-,; niè.ii ■ .sens 
«^ue tioii.-.; car, s.iiis ooui , xu ont i-xaniiué les mollis ipi It 
y a .^ leurs yeux.pu.i.- .i.,nieilrc .'autoriLé de l'i'.jj.isi-, av.ui. 
de se soiini. tu-, a m , de uumi ■ ipi • i.ous a oas »'x...uiiiié 
«Pux «pi il y a pour , i,i.:,.,iir .'aiilorilé d-,-» .^«iiit s-iùrl- 
lures, avniit (le 1- s prcudie pour règle de uoln; loi. i\lai 
0u;oui-d'l(ui ipic noiissavous ip.,- Du u a p.uié p.ir k, r,,;,,,. 



nous ne luttons plus coi.tre Dieu, nous croyons .1 sa Pa- 
role; de même qu'après s'être persuadés que l'Eglise est in- 
faillible, iisont liuiuilié leur raison devaiil elle. La (pmslion 
se n-duil donc à sa oir ipii de nous a le mieut réussi dans 
son examen, ou en d'autr. s mots, s'il faut croire la Parole de 
Dieu ou servir riiglise. Nés, les uns catholiques, les autres 
protpstans, nous avons passé par divers chemins, par des 
chemins détournés peut-être, avant d'arriver au Christia- 
nisme, auquel nous ne serions jamais parvenus, si l'Esprit 
do Dieu ne nous y cîil conduits. L'esprit d'examen est une 
porte qui sert au-c uns pour entrer, aux autres pour sortir; 
mais quand on est dans la maison du Père, on s'y trouve si 
bien, qu'on ne regarde la porte que pour se souvenir des 
l'atigu -s de la route et de la tempête qui miigil au dehors. 
Ceci expliquera sans doute à l'Univers religieux, en quel 
Si-ns sculeiuent nous sommes des hommes d'examen. 



REVUïi: CHRETIENNE. 

FIIAGMENS d'apologétique. ^^ I. 

Rjfejcions pr, liminaires. 

Entreprentlre un nouvau travail sur l'apologétique , dira 
tout d'abord quelque lecteur, n'est-ce pas faire une oeuvre 
surabondante ;■ <jue trouverez-vous u'inédit en celte niatièi-e 
a|)rès Terliiliien et Laclance , après Grotius el Pascal , après 
Ei-skine el Clialmers, après tant d'auir 's dont l 's noms seuls 
rempliraient des volumes ? J^ies grands écrivains, qui ont 
moissonné dans le champ de l'apoiogétiquc , avaient im 
eoiip-u'ix'il trop siiir pour laisser derrière t-ut des épis à 
gl iiier. ^oiis ne pourrez donc nous ollrir que les aumônes 
qu'ils vous auront laites, ou les vols que ^ous aurez com- 
mis; un >i pauvre mélierne .aiit p.is ce qu'iicoule. A quoi 
bon nous rus iguer ce que nous s.iyo;isdé,a , el reproduire 
des argiim ns qui son. aussi viuiix que les échos de hos 
vi:illes basiliques.'' 

Jl y a, |e crois, plus d'un mo\en de répon Irc à cette ob- 
jccli III. Siip,>oser qii;- les lionimes tle nos j jurs oui lu les 
apoh)>,ètes uiicii ns i-l mojernes, c'est niaih urcusi-ment une 
Inpotbèse lout-a-iail gr.tluile ; les pins graves el les mi.-ui 
iiislriuls de nos conti-mporauis , saut qu -hpi -s honora i>l, -s 
e\c -ptiotis , ont éludii; 1.1 religion cliréiieiuie dans i;s li»res 
qui ia c.il)iiiiiieiil, piULot qu,; iLiiis c Uv qui la di'-fen.LMit ; 
l'a-.eal même est si peu eoiinii qu'on !■.• regarde générale- 
ment cotame un .sceptique , un qui vivait ne la loi tlesapô- 
lies et dis mart rs. Ainsi, u'iusoé-j" u'aiilre intention que 
de r.-m -Itr • en lumière ce qui , si m.iiulenant enseveli dans 
la poudre d- s Diiiùohèqu,-.-. , iii.é,-. . a.uiiaiLencore ia p iii2 
..'être naiiiée ; ni-ii Iravaii ne seiail p.is U'-nf , j eu coin i ns, 
m.i.s i. serait nouveau pour la gi'-uer.itiou aciii.-..e, : l c esl 
une espèce d:" !>econ..u créai. on que u'arraclier aiix eu- 
tiaities d- la terre, par tles louii.es .aiiorieuses , .e» cuiivres 
du génie. Un de.i ni grand houniie , par ic trm,)S qui 
eoiiit, à Ijeaiicoup ni -lus de irais, loiite.ots, c- que je d.s 
ICI n'eolque p.iur acq.iit île coiisei-Uve, iir.Ki pr -j l u -st p.is 
,i'(! hiir.ier les vieux apoiogéu-s, mai; Ue reéa.re . oaiis ijuel- 
ques esq!!is.ses, le p.auloer di hr s--i 1 ui.^me , eu ti u..nt 
coaipu- des opinions et des prejug;;» il lutre pavs. l-,xp.i- 
quoiis-noiis. 

L'apologéli.pie ne peut avoir, sous quelque point de vue 
q l'on l'envisage, qu'un seu. cl même but, ceaii d'établir 
la v.-rilé de la re igioii chii'tieniie ; mais les routes qui con- 
I .is ni a ce but sonl iii.im u.eiit diveiscs. (.Iiaqiie siiclc a 
S!S p.-évenlions p.irii.-u.ie res, eh.iqne g.néia.ion soulève 
lies dl. lieu. tés n Mi.rl es, en sorte que i ..pol géliquc^dMiit 
le devo 1 est de dis.,.per ces pivveuli.iis el do Vësuudre ces 



LE SEMEl R. 



95 



dilFiciillôs, re.i'liiéccssairciniMit des formes dilTt-rontos selon 
la diiréreiice des époques, l.e fond de la cause ne cliangc 
pas, el il s'agil ilaiis tous les temps d'amener des âmes a la 
loi clirt'lii'une ; mais II Tant d'aiilies aigiiniens pour con- 
vaincre d'antres ju{;es, ou si on l'aime niieu>i , il lanl d'au, 
très arm "S pour combaltr.- d'autres adveisiires. Sous ce 
rapport, i'apol<>g<'li<pie est comme la Iode de Pt-nélope; on 
doit la refaire cliaijue jour, parce qu'el.e se défait eliaipie 
nuit. 

Les premiers défenseurs du Christianisme , Justin mar- 
tyr , Terlullien , Mimicius' , l'"éli'i , étaient sp(;cialemenl 
appelés ;i disculper leseliri'tiens des atroces cilouniies (pr")n 
avait imaginées eoiitie eux. AuJMur.l'Iiui ces calomnies ne 
Sont plus (pie de l'Iiisloire, el il serait , non seuleni -nt inu- 
tile, mais souverainement ri<lieiile de mo.itrer à nos con- 
temporains (pie les disciples de Jésus Clirist n'éjjorgeiil p.is 
des eiifaiis ni ne se livrent à des emliiasseniens adultères 
dan» leurs assemblées religieuses. Lu siècle et demi plus 
tard, lorMpie l'.'Saiiyile eut ii'uiil sous sa li uinière une 
porlion considérable de l'empire ruiiiain , les exécr.ibles 
impostures Joiit les elle tiens avaient ('té poursiii-is pen- 
dant (ju'iis se réunissaient dans les calaconiijes , aux. pales 
lueurs d'une lampe i;octiirne , l(milièien'. u'. lles-mèmes , 
et 1 ap )iogéliipie n eu jiarla piiis. Mais les derniers repri- 
se laiis des écoles pliilosoplii(pies de i'anlitpiilé, d.alecli- 
cieus déuéi et su. mis ijui so cramponnaient, en dés'sp.dr 
de cause, a la pointe d'un syllogisme ou aux cornes (fun 
dilemme pour n'être |Hnnl pr. cipités dans l'ab.m." du néant, 
c 'S sophistes alt.iipiaii'iit la révélation cbrélienne avec les 
armes ipii leiu' étaient lamiàeres. I.'apoiojjétiijue dut les 
suivre sur leur terrain, et l'on trouve dans l s é.iils de 
Laclauee, di; Jiasih' , de Giégoirj lie iNaziance et aulres, 
des su.ili liés curieusement déiiuiles, ipii par.iiss ni avou" 
joui (l'un:' yraiide laveur dans li's coiiuu.'neemi'ns du b,i>- 
eiiijiire. Ce i.isiu-ui app.irei. d'une loyi pi- parois cens,' 
et vidi- n'.ilili. luirait (!,■ nos )oiu'S ({lie lo.i p/u dt; créait. 
Au imoeii-aye , i'ap:)logéliipie sitsp n lit le coiu.iat lauli; 
de C(niib,(Uans ; il v avait a. ors d;'S incré. iules dy coeur 
cuninii- il y en a toiijo irs , m lis iiS s' nv.'lopp.i . ni d s lo/- 
m.s de la loi. Le «a-te ré cil religi.'iix. du s iz.. me sièc.e 
remit le glane aiit mains de l'apologélujii.'; car il siillil ipi ■ 
l'h>an i. r paiaiss- dans toute sa piirelé pour voir Inenujt 
renaître des miiii rs d'a.lversair 's ; . iiurédunté s'.irr.uigi', 
sans IrOji lie pêne, avjc un paj luisiu ; .lég lijé Sl»uj (juei- 
tjiies iani!)eaMx es do/^nies clir. tiens; m.iis i nlre edes el 
le Mï.ilioie Clirisliaiiisnii' , il ue .saiiiuit \ avoir d'aceo ii- 
moilc 11 lit. Vers ce temp..-ia parut Grolius, el l'apolo^éli- 
qu ;u rchi , l.iraut ileii^. sièeies, dans l 'S vji 'S q l'ii avail 
Oliver. (S , p.uoe qii • les cuvo.isl.mjes r.^slèi' -ni a p.,'u près 
les niJuie-. îj.- soat , en g 'nérai , des piaidoyers savan-. , 
tisses de i c . r lies liistonqit 'S et critiq il-s , liérissés d ■ ci- 
t.itiiiiis ; i s ,111. use illatioiiii -nt d 'S m.iiuiserits , coiii'roii- 
teiit ili's te\l s, diiculi'ul la val'Ui- jes léiuo gu ig 's , mon- 
trent 1 iceor.i li s p.op.iéiies de l'Auei-n- l'eslam 'lit avec 
les i'ails m Nm/'aii, élab.isx-nt ia réa.iic d s niiraôdes , et 
se servent eiiiiu de tous les tiésjrs d"un : proloii 1.^ érudi- 
tion piui- déîemlre viclo.-ieas m ni la cause de l'K.angil(\ 
Une pareille apii.igéii.pie e»l ex.e liente auprès de l 'Cleurs 
(j i s,<iil u.-;ieni s éiuiils, i t ipii se donii;>iit la peine 
u cillai -r un livre. iVlai> a l'heure (jii il e.-l , on ne veut plus 
que feuilletvr iiégiigciiiin 'ni et a la liàie des bro.-hures ipii 
m m-rilent p.. s, a a vé.iié, un e\a:iieii p us atl.'iitif ; cj 
qui e\ig' liVs r<ll'vi.|is Siuirnu^s, fatigue et déplaît; ia 
p:ui(indi'Hr Csl .pi.>:iiié • de v, roiage iniiit lii..;ibi;' , et les 
a^i log'les de Tceol <:■ Oroliiis gis ut oti:>liës dans les vas- 
t s 11 H Meix's d:- i'T'S|i.'it h.i.iuu.i. Il faudrait Jouj s^ résou 
dre a i.'è!i-' lu d' ji-rsonii', ou !)ien l'on doit ch'^rcher 
de II lijielus kii'îîi.vs pour réiiaoiiitrr l'apuloj,éli(pie auv 



yeux des lecteurs distraits et dédaign'u-i. de la présente 
génération. 

Ce mu- l'on a observé de la diffi-rence des époques peut 
s'observer aussi de la diversité des peuples. Un écrivain qui 
se propose de défendre le Christiaoism' devant les patien-i 
tes intelligences de l'Allemagne ne craint pas de lasser ou 
d'eiliayerson auditoire par l'emploi du langa,'e scientifique; 
mais l; pau.rc apologèle français, ipii parvient mil aisé. nent 
.1 glisser un mot de religion entre les discours de la tribune 
polltitpie et les ('pigranimes des p'iits joiirnaiu , chasserait 
infadliiilenient la plus gran;le partie d." ses audilenrs , pour 
peu (pi'il essay.it de leur lalr' gravir avec lui les aspérités 
de l.i science. La distinction n'est pas si tranchée,» cet 
égard , avec rAiiglelerre ; cep nJant les avocats de l'I'Aan- 
giîe, <pii piaillent d-^ l'autre cijté du détroit , partent d'iii» 
point pliisavaneé qil • l" nôtre; ils s'.uir.'SS.'iit .i d 'S hr»m-. 
m 'S qui connaissent d'-jà par oui-dire les principales érité? 
de la r.'véfitioii , ce qui ne se retouve iiidl 'ment au milki'u 
de no'is. On s'exp'i pi rail peiit-'-tre de celt ■ manièrv' com-, 
m ni d 'S ouvrages ipii oui o!)tenii un pioàigieux succès eik 
Angleterre , le livrj d.- VVilber.orce , par ciempie , sur le. 
Cli.-islianisme des gens du moiid" , n'onl produit en France 
ipi ■ la plus minime s. nsation , si l'on excepte le petit cercle 
d s àm 'S chrétiennes. Vn exi- lient apolo^ète anglais ne 
d vi'Mitpis, la Ir.idii -li m fù'.- Uedebe.iuc mp m 'illeiir • <[ue'- 
ne l'est celle de Wi b 'rlo.'ce , un bon apMljgèt- franç.iis. 
En aoologéliipie, de ni('m • q l'en h. n .i'a lires clws-.^s , la 
premii-re coiedilion poir réisà ■ , c'.-st d'être de son piys. 

Notre sii|et n'est doue pa; si rebittu qu'on le p'iisjit an 
prcmi.-'r aliorj ; à tout pr'i.d'e, la roiu" n' 'st p 'ut-èlre pas^ 
encore frayée , el l'on Acvf-i y lu ircher sans gui le, cjtn ua 
le nouvel occupiiit d'iia> forêt vierge de l'-^niéripip, an- 
lieu d'y cou Icyp-r la f.ju!e. M. lis qu'est-ce (pi; je dis là? 
N' itrelillér.itiire n 'compl.'-t- -ll.'po n'. d ■ récein apologèti-s,. 
a laiirables écrivains qui s" suit lait a Imir.-r de c:'ii.;-la< 
m 'm "S (t'-i'ils n'ont pis couvaincm, Wd. le Cliaiia i!>.'iaa L 
et de L.uu •niaisi' A^)3logètes, sjii ; |e n • v.-ut p:is disput'^r 
des mots ; (<■ Gcnie du C.'iris iuiisin- .--t / Essai suri iiidiflé' 
rencc ii' sont ,l(''pi.i.'('S ni \i part , ni."';iie daii'i li-s r.iii;{s oî^ 
ligur.'iil Pascal el R.-ski.i . Mais l'un le no; deiiv aiitMirs' 

ntempor.iiiis n'a consi.U'i'é le Ch i lianism* ({ue .sous la 

int de vue d • l'iaia^iii ition et de 1 1 poési.- ; il a écrit de- 
bell's pig 'S sur l'un: des lac s les plus sicondaires de i'f'"- 
vangil.' , voil i tout ; ' t .< i i de p luvoir marcher à sa suitr' ^ 
je crains ,oil .l'clr.' o.)li ^t- de 1 • h ur.. 'r (pi 'hjue p'u, si- 
je co..liniie mon a.enlu.eiise excars o i. L'autr- s'esl par- 
tic. dièr 'lu ni allaelié a r/ui'irjen h iiin "iir l'autorité du- 
siège piiUili.al, proj 't lo lab.e dam le s -ns tle l'Kgiise 
romiiii', nuis ass 'z in li.f'ren! po ir li caii;e du Chris- 
ti.iuisni ■; on pjiit le laisser à i'éca.'l , sans ipi'il en l•é^u!te 
le m nn.lre vi.le dans un travail sur l'apol igéii.pi •. M. tl" 
L'im Minais a étayé ta.il bien qii • ni il un ■ m. us m qui tombe 
en ruines; c'est so.i a.l'aire , et no.i la vo..iv, je su^ipjse , ni 
la mienne . 

Ln examinant avec ipi 'I((ii3 aU'^iUion L'état reliai lu de 
la Franc, il m'a pf^•u ipi : ce (pii niampt : surtout à l'E-i 
vanille, dans l ■ p lys ou njiis so iiin^s, c'^st ii'ctre lu eux, 
connu. NonS'iilnu'iit l -s g 'iis ihéiiés, doall'ign >r inee en 
par.'ill • m.itii'r • serait esrusa')!', pui-.qu.! l ur cuite sa 
pratique dans un ^ langu ■ ipi'oii ne p ut app •endr- qu;' sur 
1"S bancs a'un collège , mais des hoaiai.'s iusiruiis, el mèmej 
s'i, faut pirier clai.-, d's professHirs, d 'S phiiosopb.'s ou 
docteurs de philos.iphie S' fontduf^hnsli.uiisme l'idée la ohis 
étrang", la plus l)izarre, pour employer des l'pithètes pâlies, 
ipi'il soit possible d'imagin 'r. C 'lie n'ible et vénerabi.^ 
ligure du t.hr.s iani.sm ' , devant laquell"» s^ sont inclinés 
avec respect des mil ions d'êtres humains, il> la mutilent an 
point de la ren.lre méconnaissable, ou i:sne la ivgartient iuk; 



conto 
po 



d4 



LE SEMEUR. 



de loin et de profil ; (mis , ils se prciincut ;i auiil>scr grave- 
ment loiis les traits tic celte cari-uture. Lt'S mis trouvent 
que ce visage est jiàle , riilë , malingre, Jt'cropit, obsirva- 
lion eiaetruient \raie pour la charge qu'ils ont sous les 
veux. Les autres se persuadent «[u'il ne subsiste plus rien 
que le prolil de la figure du Cliristianisnie , et qu.' le resti- 
est tombé en poussière sous la main du temps, ce qui ne doit 
pas étonner de leur part , si l'on songe qu'ils n'ont jamais 
vu l'KvaMgile en l'ace. On rencontre même quidipics liomiè- 
tes badigeonneurs qui veulent tloniier à la religion clntnienne 
unmilleurair et un visage plus piésentabl • , piree qu • le 
déguisemeni sous lequel ils la reneontrent leur tleplaita trop 
juste raison. Qu^ conc urc de tout cela ï ti'est que le pre- 
mier devoir d'un apologèle, à l'ép 'i[ue aclu-lle, consiste a 
montrer ce qu ' le Cbrisli.iiiisiu • n'es! p lint , pour arriver 
ensuite à établir ce qu'il est. La plus utile de loutes les 
apologétiques serait peut-être une simple prof -ssioa de loi, 
cîairemîut et sullis.uument développée. Un y pass rait en 
revue d'abor.l, une .i une, toutes les fausses opinions que 
ronrejellecommeetrangi-res au vrai Llirisliaii sme , ou que 
l'on désavoue connue ne renrermint qu'une partie de 
la vérité. Dans cell" catégorie, on trouverait îles moqueurs, 
des lurnialistes, des poêles, des sentimenlalisles , il. s plii- 
losopUes ou soi-disant tels , des piiblicistes , des néologiies , 
des gens progressifs qui cliangeiil , tor.lent, mulilent, aeiia- 
lureut la religion clirélienne, cliacun suivant ses gouls, son 
humeur ou ses ])assions. Apics leur avoir prouvé qu ils 
prennent pour le Chmlianisme ce qui n'est pus lui, on 
exposerait ses j)ropres cr« anees avec une éleuilue convena- 
ble, en ayant soin de faire «hserver les rapports (pu exii.teiit 
entre les dogmes f'onilamenlaux. de l'i-'-vangiie et les lois de 
notre nature monde. On arriverait exilin à démontrer, par 
des faits positifs et actuels, (jiie cet Lwingile, 1 ■ s ul véri- 
table Kvangil ■, n'est iwiiit usé ni pris de l'clre , m.is que le 
matérialisme, au conlraire, qiielipie lornie, iiilelieelu.-lle , 
politicpie, indiLStrielle, ou même religieuse qu'il s^- plaise 
à revêtir, s'.ilVaisse de jour en jour, écrasé sous son propre 
poids : c'.-st un suicide ipii , pour être lent , n'eu est pa. moins 
inévitable. 

Oiiel immense travail pour l'espace étroit d'une feuille 
pér'ioilique ! s'écriera-t-on ; vous nous annoncez tout un 
volume! De bonne foi, alle/,-vous fournir celle longue 
carriNre? Jen'en sais rien, et ne l'espère que faiblenvnt; 
avec une baleine courte et des forces ipii sont bientôt épui- 
sées, on est contraint qu dquefois de s'asseoir sur une pierr.- 
au milieu du ebemiii, et le vo%ageur s'endort, ne songeant 
plus ;i sa course inaciieée. La eliose m'est assez, liahiluelle 
pour ne pas mentir, et je prends , comme on \oil , mes p,e- 
caulions; ne pronietnwt ri -n ou peu s'en faut, je ne man- 
querai pas à nia pf«rti.'sse. .(cnics'ns pressé o'eciire qu 1- 
<pies pag.\s sur l'apolopHiqiie ; il me semble ( et puisse-je 
n'être pas séduit par une l|)résoniplueiiS'- illusl .n ! ) <iu'il est 
permis a'enaltendre<p;:îriqi„.slieureiix fruil ; je e<minienee 
donc , en suppUant L)le\l de bénir m •« faildes elVorls. S'il 
daigne m'exaiieer , je iwu. suivrai ma ttielie ; que si j'ai trop 
présumé de moi-même , chose possible , «i'aiilres dirai.nt 
probable , le silence est un lieu de refuge toujours ouvert ; 
il me sera plus facile d'y rentrer qu'il ne l'était u'eu sortir. 



3Ôêé^ô«w 



PROMEIXADKS AU SALON. 

EXPOSITION. DE l8"/l. — M. lAl I. DEI.Al.Ol I.E.— JAMJ C.nAV. 

S'il est accordé à l'Ii^r onie une puissance enirainante , >|ui 
pénètre le ci^u, , loucl.e l'àiie, l'el.rai.le par .les einoti lis ili- 
vei-MS, un sail léievera de M,l.liii>. s ion ew-pla mis, .lest au.,si 
dounc à la penilure ci'c^cltcr sur nous un puuvo>r tii quilque 



sorte iiiagiijue. Le prestige dos scènes retracées sur la toile par 
un pince, (U liabile et Mai nous transporte en iiii.igiuatiun dans 
d autres lumps , dans d'auires lieux ; et, selon la nature de ces 
scènes, n.iusaoïiniies émus d'admiration, de surprise ou de pitié. 
Il coiiMenl d.iiic de ne pas voir en des tablcHUN, des tableaux 
sealeiiieiit , c'e-.t-à-diie des a-uvres plus ou moins parfaites de 
dessin L'i de c, lions ; il faut encore étudier, analyser leur aspect, 
iiK.ial , riiiipression ([u'ils pciivenl produire. De eel txamen il 
e>l permis de passer à eehii des beautés ou des défauts d'exé- 
ciiiKiii et au |u^eiiieiit raisuniié de l'uu\r,ige, selon les règles de 
l'art ; mais <|ue ce ne soit pas là noire premier soin ; car ce sc- 
iait resserrer, laliaissi-r la puissance de cet art ([lie de le res- 
treindre à ce .|Ui est matériel, et de mettre de côté ce c|u'il a de 
gcMiideur murale, de noblesse et d'inliiii. Qu'est-ce <|ui nous' 
lia,>pe il'ab irJ , ([uaïul nous voyons un tableau? Le sujet. 
(Jueoe impression en recevons-nous? Une impression toute mo- 
rale, .[ui sera d luce ou pénible, nnisiliie ou salutai;e, sans que 
ceia ail rien de commiin a\ec le mente de la peinture. Le choix^ 
des sujets es: donc d'une tres-granJe iiportaiice. 

Lue iijiivelle exposition vient de s'ouvrir. Nous partageons 
r.nterùl quelle excite, et nous nous proposons de rendre 
eoiiiptc à nos lecteurs des jouissances que nous a l'ait éprou- 
\er l'e\aiiieii des Uibieaux les plus remarquables, et des 
reilexions qu'ils ont fait narre en nous. Nous ne prélendons pas 
les jii(i<'ri mais nous dirons ce ipie queiques-uns nous ont l'ait 
seii ir. Aiijourd'liui , nous ne saunons parler que d'un seul' 
d'eiiiic eu\ , et encoie ne sera-ce que sous le rapport du sujet : 
c'est que ce tableau est tout un drame; c'est qu'après l'avoir 
e mteiiij.le, on ne peut plus en regarder d'autres; c'est que le 
eieiir e^t pénètre U'éiuolion , ipie des pensées sérieuses et pro- 
lundes se pressent au fon.l de 1 à ne, et qu'on a besoin de s'a- 
binlonner à rmipulsioii qu'el.es donnent et de les recueillir 
coiiime les vibrations aériennes d'une mélodie céleste et soleu- 
iieile. Ce tableau le^irésente pourtant une scène de douleur et 
de inori, un su^ipliee. 

A l'entrée d'un sombre et gothique édifice . un cchafiiid est 
dressé ; sur cet écliafui I se détache , au premier plan , la ligure 
d'un ho. lime revèlu d'Iiabils rouges, tenant d une main une ha- 
che qu il s apprc e .i souloer ; son aspect n'a rien de féroce; il 
est, au coimaiie, comme absorbé par un sentiment de compas- 
sion. A 1 autre bout de l'échafiud, une lémme, assise à terre, 
s lutenue contre une e pionne , semble s'év:inoiiir ; elle tient sur 
ses genoux des rôties de broca l et de riclies jovaiix. Une au're 
femiie, deb lut, c.iclie sa lète dans ses mains , et s'appuie aussi 
sur la c iluiine dans i'attituile tiu désespoir. Luire ces deux 
Kioupes, un homme âgé, d'une contenance digue et empreinte 
de doue, ur, soutient une jeune femme i|ui s'aj,enouille sur un 
c lussin de \ elours ; elle est à [lenie âgée île dix-sept ans ; elle ne 
p iile qu'une simple robe hiaiiclie; ses cheveux en désordre 
s Mit noués el ramenés vers une des épaules; un large bandeau 
coii\re sCs yeux el cache une parlie de son visage; elle étenil 
s 'S main . d.'hcatcs , plus blanches , pliis décolorées que le satin 
de ses vèiemcns ; elle cherche un point d'appui , et devant elle, 
e iloure (!•■ Jiaille, s"ele\e le bloe sur lequel sa \ ie \a linir. Au 
b is du ta'ileau su lisent ces paroles: « ICxeevtion île Lnilij Jane 
Gi-ny cil la Un'r da Lunilri-s. » 

fl y a dans ce tableau un granil mérite de composition et . 
d'exécution. Les précédeiis ou\rage>de M. Paul Delaroche n'é- 
taient pas moins remarqu.ibles sans doute; mais il.ins celiii-c. il 
V a plus que du talent, il y a une haute conce].tioii morale, il y a 
un sentiiuint profond. Une notice <le c|uel<|ues lijjnes, insérée 
d iiis V- li\ ret . complète f impression de cette scène douloureuse : 
(( l,a noble dune, arrivée au lieu du suppliée, se tourna \ers 
» deux siennes nobles servantes et su laissa desvestir prir icelles. ^ 
» Sur cela, le bourreau se mettant ii ginoux, hiv ree.nit hunible- 
., ment Iny vouh.ir pardonner, ce qu'elle ht de bon cœur. Les 
„ choses accoustiées, la jiune iruicesse s'. tant jeiée à genoux , 
„ ut ayant la face couveite, s'eciia pileusemeiil : (Jue lerai-je 
„ n,aintenaiil?o(i est le bloqueau? Sur cela , Sir Hriige «im ne 
„ l'avait pas quittée, luj mit la main dessus. Seigneur , dit-ellc , 
„ je leionimande mou esprit entre les mains! Comme elle pro- 
„ ferait CCS paroles, le bourreau, a_>.ant pris sa hache, luv coupa 
„ la lète. .. M. l)el,.n:che a co opiîset letracé tout ce qu'expri- 
me ce récit iiaïf ; 11 a su rendre ce que la silualiou a de suprême; 
il s.Miible <pie l'on entend sortir des lèvres pâles de la j. nue el 
ni-dlieiireiiseJane ces parides de doiui'ur et de loi clirelienne. 
Dans l'^.iiitudeetlan.ideurdesesmains, onvoil le Iremissenieut 
.nvoloiitaiie <lc la n.iliire; mais dans tout h' reste .le celte hgure 
SI calme, si louchante, il n'y a <pie soum.ssion a la xolou.c «Ji- 
\in<>, i ue paix el sainte espeiam e; 1.'. se leliouv.' touf la xerile 
des d.'rni; rs moinensdu c, net en : 1 âme ne p. -111 quitter 1 enve- 
l„;,,,u d ai ^ile s.ns ,,ue la chair soil saisie -f. l!r. i , mais i esprit 
iroi.phe .les terreurs de la mort. Espérons que M. Delaroche 



LE SEMELR, 



»a 



recevra encore d'aussi heureuses inspirations et nii'il saur.i les 
chercli«;r à in seule snurce d'où elles éMUUieut. 

Il e:.t peu lie ('..ils <l«us l'Iiistoue plus propres à siiisir le cnçur 
que la lin priMMUnée île Jane Gray: après avoir eoiisidé.é le 
beau talileau de M. D.laroclie, ou éproii\e le hes.iin de relire 
les délaiis de sa vie et de ses derniers niomeus ; ce sera noue 
rendre service à beaucoup de nos lecteurs ijuc de les rappe- 
ler ici: 

Histoire de l\dy Jane Gmv. 

I>ady Jane Gray était petitP-lilîe de Marie, s;eur de Henri VITl, 
qui, ap; es l'Ire res'éevf'uve de Louis XII, ru de l''raii<e. s'était 
mariée avec Charles Biandon, dur de Sidl'olk , dont elle eut une 
fuie qui épousa Henri Gray, uiarquisde Uorsel.C.e lut le (lere île 
Jane. UoiU'ei'.'uue rire bi-àiilé, lady Jane donna, dessa preuncre 
jeunesse, des preuves étonnantes de la superi.ir.te de aou esprit. 
t< Ebe surprenait et cliarni lil , dit un blstorleii, tous eeuv qui 
» pouvaient la connaitre. "Son père aimait et protégeait les le. - 
très ; Il avait deu\ iliapel.iiiis tort ins nilts, llar.lin- <t A\liiier, 
auxquels d conlia le soin de l'éducalion de sa lille. Sous leur ili- 
rection, elle lii des progrès evlraordinalres. INoii seu.eiiunt elle 
parlait et écrivait sa lani;iie naliirelieavec élégance ei pre. isioii, 
niaisc'icorc le fiançais , "l'italien, le ialln , et Miriout le j;rec au 
étaient familiers ; elle avait aussi étudié l'oebicu , le coai leeii 
et l'arabe. Ces éludes ne l'cinpèchaient pas île se livrer à la cul- 
ture des arts d'a^réiiienl : la iiiusi ju ■ et la bro I. rie occiipauul 
ses loisirs. Avec tant de mérite el de si rares taie. is , elle éia.t 
douce et nio leste. Ses parons avaient loujuuis éie d'une yraiide 
sévérité à son égard. I.i contrainte qu elle trouvait aupiCs d'eux 
lui rendait plus sensibles et plus cberes l'iiidulgince et la bonié 
de l'evcellenl Ayliner, doni eiie recevait les leç ois ; el souvent , 
le creur froisse des reprimaii les nm méritées île ses pareils, eile 
revenait à ses livresavec suulageiui m, et cliercli i dans l'élude 
des écrits de Démos hene et de t'iatnn , ses auleurs lavoris , les 
douceurs qu'elle ne pouvait troivir dm., le co.irs des rtlati.ns 
habituelles de la vie. Uii des ii.un ues les plus savans de l'An- 
glelene, Koger Ascbaui , fut un jour ren.lre visiie au marquis 
de l)i)rset , il Uroadyate, dans le co nié de Leicesler. Lurs ,u d 
arriva, tou'e la la iiille et de lupiiibreiix ainls.^e livraient , dans 
le (larc, au diverusse lient île la chasse. La iy Jane, al rs àgee 
de treize ans , était seul dans sa chambre , o.i M. Aschaui la 
trouva lisant le fltœdon àc l'ialon, en grec, avec une expressiun 
de vive jouissanee. Cmiime il s'etuunai, qu elle ne partageai pas 
les plaisirs de ses pareus ; n Je i-rois , ri'puu ti.-ebee.i s .iiriaut , 
•1 que ces plaisirs ne soui que l'o nbre de ceiii q le je trouvi; 
» dans la leclure de Platon. ■■ — « Mais co. liaient avezvous ap- 
» pris, repr.t tl. Ascii. un, ii goùler de tels plaisirs? » La jeune 
lille lui eoiilia avec dniceur et ingeuui.e qu. lle.s étaient les 
épreuves de .sa p.siii.in, aj uitaiil quelles é aieu pour elle un 
des plus gr iiids bien ails .le Dieu, puisqu'elles avaient conlrib.ie 
à lui laiiv cooii iiire le b nihe ir tie I eiude. 

Eu ijji, le mar jUis de Dorset fut créé duc de Suli' U ; et 
Du.llev, coiuie de Warvvii k, lieviui duc.ie iNonli.uiiDerl.iu.l. 
Ce dernier avail siicce lé a l.i fiveur du duc de Siininierseï au- 
près d'ijiloiiarl VI, mais la laible coiisli ulioii de ce pruice ne 
faisait prts espérer un long legue, et le duc, devure n'a iibi ion , 
ne trouva d'autie ninven le main eiilr son aut r.té .|iie d'éloi- 
gner du coll.- les pmitisies M.irie et Llisalietii, .pie tli un \ lil, 
» qui le parienieiil avait rciiiis le dioit lie régler .a succession à 
la co u'oiiiie, avair <lesijneei a iltf.iiit de mi li.s. Uauscebil il 
reclierciia la inaiu de la ly Jatie Gray pour .sou u.ilr.eme l.ls, 
iord Guilf.ir.i Da liey Leur un, on lu. celeoree avec une graiiile 
po iipe; m:u-. la -pleiideur de > es noces lui le dernii r r.iyou île 
joie qui bi'iil ( dans le palais d'E.louar.l. Le jeiiiie roi ili vint plus 
taili.e de |iiur en juillet le ikic de Nor.iiii nbi ria .d vit que 
riust.int el.ii arrivé île melire ses pr. jets a eiécut.on. FM uaiil 
écoiit.i l.s proj.os. lions de son iiiinis n , se pre. a a ses vues, dé- 
rogea il l'ur re ii- oiucession et «lesigua p.iur lui suicé 1er les 
libes de ileiii'i Gr.iy. doit .;ane étai I ainée. A peine eui-il ac- 
co iqili ce iieriiier acte de son aulorne <pi il expii'a le li juil- 
let Di,"). la-s .lues de Siil'.nk ei de ^ rllmmbjrian l luirent la 
ni.irt (lu ri'i sécre e, • t s'eH.ircèrent de gagner le conseil et les 
inagisir.ils de la ville de Londres. Puis lis vinrent Ir^uiver ladv 
Jane a iJurliini-iioiise qu'elle hab tail avec s. m iiian. La le duc 
<le Siui'olk, avec beaiicuip Je s'deiiiiilé, decliia a sii lihe les dis- 
posili.iu.1 d I fi II roi eu sa faveur, et L- conseil e.nent de l.i ville 
de l^iui; ivs; puis, eu lerniin.uil son discours, il se pcsterna de- 
\aiil elle , ainsi ipi\; le .lue de Norlhuiulii rl.oid , ei lui rendit 
hoiuiua^e eu la pr.iclamanl reine .1 Angu teri e. La pauvrejeiiiie 
feuille, saisie lie siirpn .e , ne lu ni ravie ni séJuiie par ce dis- 
cours, l'.lle leur rep.m.ui avec au ant ne présence d e-prit que 
dediynilé; leur rappela les lois du royaiuue, les droits inci.ii- 
teslalile. îles sieiUs ilu rui , repoussa le f.rileni . non vu lait 
faire pi ser sur sa cuiscience el ajou.a uaive.iicul que .■ ce serait 



11 se moquer de Dieu el de sa justice que d'avoir scrupule de vo- 
11 1er nu sclielliug el d'oser usurper une couronne; » puis elle 
s'éteii lit sur les dingeis .pii l'ai tendraient sur le trône oii sespa- 
reni voiil. lient la placer : " Si Ii fortune me couronne aujour- 
11 d'hui, deinaiii elle me renversera sous les roues de son char, 
11 et me réd.iira en poussli're, dit-elle. Je ne changerai pas ma 
1. paix pour des clia nés brillantes ; et si vous m'aimez suicére- 
11 iiieiil, vous souliaiterezpour ni.ii une vie obscure, mais paisible 
Il et retirée, et non pas une si li.iute Sitiiutiun, entourée de vio- 
11 lentes leinpèles el suivie d'une chute liinesle. .. 

Malgré la sagesse de celte réponse, Jane fui contrainte de céder, 
aux instances de ses pareus et aux désir- de son mari qu'elle ai- 
mait teiiiiremenl. Le cccur oppressé et plein de répugnance, elle 
lut condulle en Ir.oinpbea la Tour, et v lit Sun eiilrée comme 
reine, accoiiipagnée par toute la noblesse d'Angletei re. Mais 
que cette gloire lUt de courte durée! Bientôt elle f.it env iroiinée 
de nu.iges et de sombres vapeurs. Le pouvoir de lady Jane lut 
rejeté par ceux inè nés qui l'avaient accepte. Le i()du inème 
m. lis, la princesse Mirie fui proclamée reine il Londres , et le 
règne de Jane ne ilura que iieii' jours. Elle recul cette nouvelle 
de la 1). niche de sou père ; « Sir, lui répon.lil-elle, c'est par 
11 obéissance pour vous el pour ma mère, que j'ai transgressé 
Il mou devoir; nainlenaiil c'est avec joie et ensuivant l'impul- 
» sioii de ini.u àine que je dépose 1 1 couronne.; piiisse-)e par cet 
Il empressement volontaire et pu" l'aveu sincère de mes torts, 
11 atUMiuer l'élendiie de ma lauii: ! i. Ainsi liniJ son règne, et • 
San lain c un uencèrent pour elle les plus cruelles éiueuv es. Elle 
avait habité l.i Tour avec toute la magniliceiice d'une reine, et 
ce pilais fut chingé pour elle en piisoii; elle vit jeter dans les 
fers son mari, son beau-père, toute sa amille et une grau le par- 
tie de la noblesse d'Angleterre qui avait embrassé sa c iiise ; sou 
père fil également eiiipi isouné. Peu de temps aprtis, elle tut ju. 
gée ainsi .pie sou mari; loin deux f irenl accuséi., coiivaiuciis d 
haute trahisou, et la seutence de mon fut prouoiicée contre eux 
trois mois s'écoulèrent entre le jiigeiu: ni et s m exécution. > 

Le li février fut ch ûsl pour le supplice de la ly Jane et «le 
son époux (Tiillforl D.idiev. Dans la nuit qui précé.la celte 
journée filale, elle écrivit ii son père, el lui adressa de touchans 
adieux , empreints de la l'eruielé il'à ne et de la sérénité que 
fioiine le léuj.ugnige de la consciei>ce uni ii l'espérance de la 
toi cii;étieuiie. Elle écrivit aussi il sa |e;iiie sœur Catherine et 
jorgnit à sa lettre l'envoi .l'iiii Mouveau Tetaineiil eu grecpi elle 
lis ut h ib liielle iienl. Voici cette lettre telle q.i elle a été con- 
servée par les historiens anglais : 

• ( I février |S.'.4. 

«Ma s.xiir, ma c'iè.-e Calherine, je t'envoie im livre dont l'exté- 
rieur n'e,l pas enriclii de dorures, iwuis dont l'iuiérieur rem- 
porte iiiliiilin. ml sur lorel les p.erresprécie.ise^; c'est l'Ev-ingile 
de noire Selgujar JésiisC rlsl , c'est l'alliance ipie Dieu a dai- 
gné triiteavec nous, misér.ibles pécheurs. Si tu le Ils avec un 
esprit humble et docile, il te cnu luira ;» la seule félicité digne de 
ce nom, à 1 1 jiuiss iiice de la vie éternelle ; il renseignera il bien 
vivre et ji bleu mourir. P.,i lui tu acquerras des richesses 
qu aucun homme ne pourra te ravir, que les voleurs ne perce- 
ront piiiiii, ipie es verv ne rongoiont {amais. D. uKiiidc avec ar- 
deur, coiniue D.iv Id, rinlelllgence de celle loi sainleet la griice 
d a.^'ir d'une manière qui y soit coiif.irine. Ne te 1 li se pas sé- 
duire parles décept.o s de ton âge, encore si leiidie; ne te con- 
lie pas en la ieiinesse, comme si iu y Iroiivais quil pie assurance 
de paivenii à un âge avancé. Car. si Die'.i les appelle, les jeu- 
nes gens se voient enlevés aussi promplemenl que les vieillards 
coiirbi'S SI. us le poids dis années. Apphque-ti.i d.uic avec soin à 
te préparer à la tin. Hijelle tout ce .pii est du iiioj le, repousse 
avec mépris la ciuivoilise de la chair, di'pr iiils-loi de loi-inèine, 
mets tes d. 'lices dans le Seigneur; déplore auprès de lui tes tau- 
les, sans toiilef lis I ali m loiiiier au déciuira^eineiit , sois joyeuse 
eu la fu, sans mm présumer pourtant , et désire toH|oiirs avec 
saint Paul, lie mourir pour être avec Christ, en f ui le f'dèlc 
est iss ire de v iv re toujours. Veille il toule heure, afin .jiie quand 
la mort surviendra, comme un larron durant la m. il, tu ne sois 
pas Irouv ee Piidormle, iiian|uant d'huile ainsi que les vierges u 
iolles, mais que lu sois revêtue de la mbe de une s, el ipie lu ne 
sois pas exclue du festin. Puis ;ue lu jiorles le ht au loiii de chré- 
tienne, m. ir he lideie nenl sur les traces de Uni ilivln Maître, 
p.irle avec lui ta croix, dépose sur lui le f.:rdeau de les péchés et 
demeure lui inviol .bleiiient unie; ne pleure pas sur ma lin, ô ma 
sieur bien-aimée; réj. mis-loi philôl avec lunl de i e qu'elle va me 
f.iire passer Je la coiriiplion ,i i'IiicorruplibiUlé ; car j ai la par- 
laile assurance que, par la perte de celle vie qui ne dure qu'un 
iiistanl, je gagnerai celle .pii ne liiiira jamais, el oii je (Jcsiro 
arJeinment que lu cnlres yii jour avec moi. \\n allpulanl, que 
r.iaio'ir lu Seigneur le garJe, a lin que lu v ivcs et que lu meures 
en sa crainte, el .pie tu persévères sans cesse dans l'inlégriié 



96 



LE SEMEUR 



d'une \ le chiolieiine ! Adieu, ma sœui ! mets toulo la confiauce 
en ('elui qui est noire seule (oice. " 

L d. Jane réjian lil ensuite les sontiin us dont son âme était 
rc.n£>iie dans une l'erveule prière i,uolle cciiMl durant les luu- 
gues heures de cette derineie nuit. Ke jour jiaru. eului. Lord 
Du ilev désirait ardeniment ie\oir encore sa iLiiiiue si lenJie- 
iiienl aimée, et lit de vive.-, iuslanccs pour obtenir la trisledou- 
ceur de lui faire ses derniers adieux ■ elje lui l'ut a^icordée ; mais 
Jane refusa de le vo.r, et lui ré,ioiidil h qu'une telle entrevue 
i> ajo lierait i» leur affliction plutôt (|u'elle ne leur donnerait des 
•1 r)rci's pour recevoir le coup de la iiurt ; i|ue s'il ne sentait pas 
>i son âme alleruiie, ce ne serait pas elle cpii , par ses regards i.u 
» ses paroles , pourrait lui doiinir plus de couraye ; que leur sé- 
» paration ne serait plus ipie de i|uei(|u s iiistaiis, el i(u'ilssere- 
w lrou\eraient dans un monde ou les aifecli uis sont Heureuses, 
M les unions in lissoliihles , el que la leur serait é.eineiie, s'i.s 
« n'eui;)orlaieiil de ce le vie rien de terrestre ijui put i rouiller 
.' leur ]oie. » Elle vil pisser son mari, l.irsqu'il lui con.lui au 
lieu du supplice; alors elle se | ni ii pleurer avec douleur, mais 
\.ili.' surmonta celle anL,oi>seeu se disant qu'elle allait iminé lia- 
tement le suivre. L)e la e lèlre où. elle était placée, eile U i ht de 
tendres sigiies il'adieii, puis le perd.t de vue. B.enlôl après, il 
monta sur l'échafaud dr.ssé pour lui a Tower-llill, el ino.irul 
avec fermeté. Son c.irp.-,ét n iu dans une charrelle et sa tète en- 
veloppée d'un linceul, furent rapporté' ilaiis la cliapcile de la 
Tour. Le cortège passa de nouveau sous la fenèire de lady Jane, 
qui put encore jeUr un dernier regar i sur ces tristes rt-sies; maia 
s<ui courage ne l'itliandonna pas. i>ous l'iuipressi n de ce déchi- 
ran speclacle, elle écrivit trois sentences, l'une en grec, la 
seconde en litin, el la troisième en anglais, dans un livre que 
Sir Bruge, lieutenant de la Tour, reçut d el.e comme un soute- 
nir et Uiie uiar.|ue de la reconnaissance (|u'elle re-seiUait de ses 
soins cDMipâlissans. Le sens des parci 's grecque> elail : « Si ce 
» corps privé de vie rend téiioi, n i^je contre nui devant les 
)) hommes, son âme bieiilieiireiite pr-. clamera éiirncllement 
w m ui innocence en pré euce de Dieu. ■> Les mois la iiis sigui- 
liai ni : « La justice des h )ninies a retranché sa vij, mais la 
>> miséricorde divine a garde son âme. » li.le avait écrit en an- 
glais : « Si ma faute a .uerité le clialiuien! , ma jeunesse et mon 
Il inipru Iliicc étaient dignes d'excuse. Uieii ei la postérité ni'ac- 
I) corderonl in lulgeuce. » 

L' le ire é ant arrivée, elle fut conduite de la Tour a léclia- 
faii I , qui av; il élé pr.'p iré au pie I fie la Tour hlanihe.Ou avait 
d'ahsr I eu rnitenlioii de la décapite ■ sur le mène echafaud que 
Sun m ni, et avec lui , mais icousid rant coiiiliien ils e.vcilaieiil 
tous deux de pitié, et co ubien lady Jane était aimée, ou avait 
renoncé à le projet, aliri de prévenir tome agitation parmi le 
peuple. 

Jane, après s'être recueillie quelques ins'ans, salua les per- 
soiiue^ picseules avec une contenance cal. ne et sereine : 
u Mvlorils , dit-elle , et vous mes anus el mes frères , qui venez 
n pour nie voir niouiir, je s lis sou^ u le lu et ciuidamuée ii la 
« mon par cette l.ii, mai» non pour avoir commis aucun f riait 
>i contre la ma este de la reine; car je proteste que je rends à 
» nioii i.'ieu une âme pure de ce crime, el qiii^ je ne puis r,-- 
11 grelter que d'av oir consinli .i la violence qui m'a ete l'aile, 
u iNéau moins, je confesse iiU.' j'ai olFeiioe le Oie.i tout -puissant , 
» avant cède aux attr dis du monde el suivi mes peucliaiis cou- 
)i pablis. Je n'ai pas vèiu selon la coiinaissauce que Dieu 
» m'avai' donnée de sa Ijo, sainte, et pour cela le Seigneur 
Il me rappelle à moi-même par ce genre de mort , dont mes 
.1 péclié.-. me len leni di^ne. Je le bénis de ce que sa bonté 
Il m'a I lis^é le temps <le me repentir et de me réconcilier avec 
•1 mon Si,iveur;et |e vous supplie , inv lords et vous mes ainis 
11 el me-, (reres , d unir vos prières aux miennes, tandis (|ue 
>i je vis encore, aliu d'ol)t''nir miséricorde pour mon àm ■. 
11 Au si je V oiis prie de me serv ir de témoin, que je me irj dans 
M la foi clirétli'iiii.j , meUanI toute l'espeiance de mou salut 
>i dans les so llrances , le sang el les mentes de Jéjiis-Clii isl , 
»i mon Sauveur ; rejetant loin de moi loiiles mes œuvres et 
» tout m.iile de mes propres acti ms , tremblant de penser 
« combien elles peuvent s'eiever contre moi! i> 

Ayant ces.é de parler, elle se mit à g noiix et rép la li; 
Ll' psaiiiie de David avec une vive ferveur; s'étant relevée, 
elle doun I son mo icliolr et ses gants .à ses leniaies, et son 
livre de ,irieres àS.r Jo ni liriige, p lis, k se vouluit dépouiller, 
I) c lUimeniM ;i détailler p cm èremenl sa granlrobe, la le 
>i biurrcau accourut pour liiy aider, mais elle le pna delà 
)) laisser uii pou. et se toiirtianl vn:s deux si' unes nolilis 
» serviii'es. se laissa dépouiller pu" icelles, qui lui ôti'reut ses 
Il oriiemens ei sou aloiir de te.-.le. Sur cela, dit la clironiquc ipie 
Il nuis avons de)a c.lee puis liant, li- bourre m se mellaiil ;i 
11 genoux, liiv reiuil liu.iiblemenl luj vouloir pardonner, ce 



1' qu'elle ht de. bon cœur. Puis après, il la pria se vouloir un 
" peu retirer du lieu oii il mettait la paille. Le faisant, elle 
" aperç II le tronc s ir lequel on devait la décapiter; lors, elle 
" dit au bourreau : Je le prie que tu me despech 'S liastivement. 
" Les ch ises accoustrees, la jeune princesse se jeta ii genoux ; 
" s é:ant bandé el ayant la f.ce couver e, s'écria piteusement : 
" (Jue f.ray-je main en. ml ? que me faut-il aire? où est ce 
" blo(|iieaii ? Sur cela . Sir Bruges, ipii ne l'avait pas quittée, 
'' luy mit la m un dessis Et elle, baissant la leste, el se couchant 
» 'oui de smi long : Seigneur, dil-eile, je recommande mon 
" espnl entre le* mains ! Co. urne ele piof.Tiit ces paroles, 
" le bourreau, ayant pris sa hache, lui coup i la teste , l'an du 
" Seigneur MCLlIli , le douzième de lebiirier. n 

\i,ini la vie si courte el si belle de I idy Jane Grav , dans 
sa inort prématurée reçue avec tant de le nietè el «le force 
dame, il est impossible de ne pas reconnitre l'action d'un 
pr ncipc profon.lémeiit agissant de pureté, de force et de vie 
murale. Une )eune lide s'élève aux plus h. aies éludes , aux 
pus graves pensées el traverse les Ilots agiles .lu monde sans 
qui! s. ni aille en soit atteinte. Si cruellement reiranehée de la 
lerre , alors (pie les plus d.juces joies d,i bonheur et de 'amour 
conjugal lui et lient accordées, elie s lit y reioneer avec 
(iroiupiilu le et s'élance vers le but de la carrière ; elle peut 
tout oupporler sans se pl;iindr..', tout pird. mue ' sans muruiure, 
ill ■ accepte toute soulfranee, elle espère, elle benil la volonté 
d.vi le : quel fut d uic son appu. et dans la v ie et dans la mort? 
Cet appui , ce fit la loi c.iretienne. Lidy Jane Gray avait 
reçii dans son c eir les promesses et les dé, laraiioiis île l'Evan- 
gile , lie la l'.irole éleruelle de Oieu ; elle noui ri.s.sait .son ùme 
de celte Parole; eile y p osait toute direction, lo lie force, toute 
eonsolad m ; et celle P.u\)le , qui, coiiiinj la rosée céleste, 
ne ret.Hirne jam.ils ii Dieu sans elFet, la revêtit des forces qui 
ne s jut point celles de la seule natu-e hum ne. L'œ ivre q li 
s'aieoinplit en elle s'accomplira en toute ànie suicère, ipii s ura 
chercher L> salut et la paix au pie.l de la croix du Seigui ur 
il Sauveur Jèsus-Christ et qui recounailra qu'il est la véii.e et 
la V ie. 



MvTiitïi.ociE lii.'îHiiNTviRF. , par Je*s- HoiBFr.T , inslitiiteiir , professeur 
d'.iralie a l'a *adeniie de Genève , mt-mlu-e de p iisieiirs a a lemiis 
e.iaiigeres. 2 vol. iii-12. (ieneve , t8;i4. (^Ii<z AI.. Clieib liiez ; à 
Paris , chez A. Dvlalain , rue des Malhurins-Sai.t Ja ques. Prix ; 
4 fi-. 

I.'aiileiir iinrs appreiil q'i'il a composé cet ouvrage paiir les plus 
jeaiies elee» il'iin pensimin.it qa'il dii'i};e. II eii n linniii les ilelaiW 
iiiuoii" eu iiis q- e reiilrriiieiit l:i plupart des livres sur l.i .Mylhiilojçie, 
q l'il r.iiil liieii eiisei.;iier aux enfuis puisque raiitiq lile est iiiiiitelli* 
jjiliie sans eilu, mais qu'on ne sait souvent onmmenl leur fiire con- 
iiaiirc, pir^'c q;ic l'Iiisloire des dieux de l'olympe est le récit îles pins 
vilts liirpit'iiL's M. Iliiinlierl n'a admis que neuf' <-eiils articles , lun- 
dis q :e l.l .Mydiolii^ie de Clitmipre en coiilicnt plus de qintre mille. 
I^es s'ipiiresdo.Ts soiil iili.es, car il y a peu de profit a charger la 
meni ire de iijtiuns sans intérêt. 

IV.i s r.';^ri-tliins (pie le pian de M. Ilimilierl ne lui ail p'is permis 
de coiis.i Tcr qiiekpies urticles a la niyl liolo^ie m iil rie; il eul l'ait 
voir ainsi que les lenelires du |iii;ali!sme ne se dissi; e i' pis iTelIes- 
ineni. s , el qu'elles c aivrenl la terre pirtiint on Oiiui n'a pis eir-ore 
l'ail luire son Ev;in.;iie. Les i.lolalries île l'Iule, de la l'o ytiesîe, du 
.Mexiq-ie et de r.\rri([ te reniraie, ces tristes superstili ns -oiilefnpo- 
raiiies, aussi tiiiniilianies pour l'e.pril himaiii qae celles de a Greee 
el de K ni.', inei'ili'iit qi'oii les fisse e.innuire aux eiilans. I est 
lion de ie ir dire île linniie heure ee ipie eroienl d<' n s jours iie.'in- 
co ip de niiiliiins d'il unm.s , p.iiir tes intéresser aux elf-rts des pieux 
niissiiinn lii-es q li vont anir'ii er rE\an^ile aux ]ie iples paieas. Peiit- 
eli-e .M. II un .e.-l a-l-il eriiiiit q l'iin te» mélange eaiis.it q :elq le eon- 
liision dans l'esprit de ses élevés; m. lis s'il peut y avoir de lions 
motifs pour ne pis eiimi>reirîre d.ins le même oiivr.i^e les diverses 
mvlli.il>>Kie.s, il n'y en a auiiin :i pre|i iier un li\re elenieiilaire sur 
cel.es q o exislenl en oie aiijuiird'lini ; nn travail de ee Relire luiu» 
parait m.'me ires-desir.dile. 

N.uis re^r-'lt ns aussi une courte iulrodnelion en lètc de ces desx 
volumes, on un si Krinl iiiimiire <le dieux sont classes, poir me- 
niiiiri', pir ordre alpli.diel iq le Suis doute il n'eiil pis fallu faire .1 

e.llc iiie.isi'.i Ir.iile de llieolo;;ie ; m lis M. Uiim'ierl ser.iil p sté 

dans les limites de siin sujet en pr n niciiit le f;liirie;ix nom dj Celui 
qui II pre-'e le lous ces ilieiix el q li sulisiste en ore q lairl nul ne songe 
plus a lle.liir les gen iix devant eux, lui, l'AlpIia et l'Omegi, le 
<; min II enieiil el la Fin, le Premier et le DLrnier. Pruno c- en 
présence le i es i lui. s lenv eisees , le n im del'Kurncl aurait cii l.iire 
une soleliiie e iinpiessi.n .'iir les jeiiins leeleiirs aiixquils ee livre 
s'adresse. II eiil ele inleressiil aussi de montrer en liiii.s.s,inl la n dite 
el simple l'i-ilie du Cliiisli.iniMne , qui -r.iii lit a mesure que le piily- 
tlu'.sme 'onilie, cl q .i, iii même temps qii'i. renverse les autels, s'af- 
lerinil de pins en plr.s dans les ciniirs. 



liupriiiicrie Ssulicue , rue .Mouliuarlre , u° 131. 



TOME III«. — N» 13. 



26 MARS 1834. 



LE SEMEUR, 



JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOCS LES MERCREDIS. 



Le cbinnp , c'est le monde. 
Matth. Xlll. 38. 



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SOMMAIRE. 

Revce politique ; Nouvelles i-éflexions sur l'impuissance de la loi 
contre les associations politiques. — De la liberté des cultes en 
1834. — Rbsdhk de« nouvelles politiques; Turquie, — Espagne. 
— Angleterre. — Bavière. — Suisse. — France. — Revue ciiué- 
iiENNE : Fragmens d'apologétique. N° II. De ceux qui ne voient 
dans le Christianisme qu'un sujet de dérision. — Pkomekades au 
Salon : N" II. MM. Paul Delaroche, Paulin Guérin, Ingres, Mauvoisin 
et Sclieffer. — Pstcuolocie : Qu'est-ce que pardonner? — Biographie 
KELiciEUSE ET POLITIQUE : Pomarc II , roi d'Olalilti. ( Suite. ) — 
Mélanges : Fabrication d'idoles .a Londres. — La peine de mort et 
la moralité publique en Toscane. — A.\kosces. 



REVUE POLITIQUE. 

«OtVELLES RÉFLEXIONS SVU l'iMPUISSANCE DE LA LOI CONTUE 
LES ASSOCIAÏIOIVS POLITIQUES. 

Les journaux, ministériels sont tout radieux tlu rejet des 
uneiidemcns proposés par l'opposition. L'adoption de la 
■oi par uuc majorité de quatre-vingt-douze vois augmcn- 
;era encore. leur contentement. Ce triomphe, nous en 
ivons peur, sera de courte durée, et la victoire du mi- 
aislcrc lui deviendra plus pesante que n'aurait pu l'être une 
défaite. Pour comparer une chose très-petite et trcs-mes- 
ijuine à une grande et glorieuse chose , la loi contre les 
associations politiques ne trompera pas moins l'attente des 
hommes du pouvoir , à notre avis , que la révolution de 
juillet n'a déçu les espérances de la nation. En toute matière, 
il faut voir la fin. 

La majorité de la Chambre s'est montrée favorable au 
projet de loi contre les associations politiques, soit ; mais à 
quelles conditions ? sur la foi de quelles promesses ? Les 
orateurs du ministère ont annoncé qu'au moven de celte 
loi, ils donneraient de l'ordre, du repos, de la confiance au 



paj s ; ils se sont fait fort de contenir avec cette nouvelle 
arme les tentatives de désordre ; ils ont promis vm avenir 
tranquille et prospère aux honnêtes gens , dès qu'ils pour- 
raient mettre à exécution leurs mesures préventives. Or , 
c'est précisément là ce qu'il est bon d'attendre pour asseolit 
son- jugement. Rien de plus facile que de prononcer de 
magnifiques paroles; mais les paroles ne suflisent point , ce 
sont les faits qui doivent justifier la loi contre les associa- 
tions. Dans tous les temps et sous tous les régimes , en qt 
comme en i8ig, en iS-rj comme en i854 < '«s membres du 
cabinet ont fait valoir les heureux fruits des projets de loi 
qu'ils présentaient aux Chambres. Ces fastueuses promesses 
ont toujours abouti aux plus cruels mécomptes ; les lois qui 
devaient guérir tous les maux n'en guérissaient aucun ; les 
lois qui devaient tout appaiser n'appaisaient rien ; les lois 
qui devaient satisfaire tout le monde , hormis ceux qu'elles 
frappaient, ne satisfaisaient personne; après que ces lois 
étaient volées , la situation politique restait aussi mauvaise 
qu'auparavant, et souvent devenait pire. Nous verrons bien 
si la loi nouvelle sera plus heureuse. 

Au fond de la discussion soulevée par cette loi , ily a en 
un étrange sophisme. Les orateurs ministériels évoquaient 
le fantôme de l'anarchie j ils représentaient la France agitée 
par les factions, couverte d'élémcns incendiaires, sans cesse 
à la veille d'une bataille livrée sur les places publiques par 
l'opposition républicaine ; puis venant à la loi proposée , ils 
montraient les factions vaincues , les élémens de désordre 
comprimés, l'anarchie et la bataille républicaine indéfiDÏ- 
ment ajournées. Kh ! sans doute, si la loi contre les assocùt- 
tions est capable de produire ces merveilleux changemens, 
vous avez raison, mille fois raison de la voter. Certes, noiis 
restreindrons volontiers l'un de nos droits pour garantir 
tous les autres ; nous sacrifierons même pour quelques an- 
nées , s'il le faut absohiment , l'une de nos libertés pour 
garder et perfectionner le reste. Mais est-il bien vrai que 
votre loi remplira ce qu'elle promet, ou plutôt ce que vous 
promettez pour e.llfi?' Est-il croyable qu'elle réalisera les 
vastes espérancDs que vous y rattachez 'i Ne serait-ce petU- 
être pas tout simplement une fantasmagorie vide et creuse 
qui s'évanouira, comme une bulle légère , au moindre coup 



98 



LE SE»ÏEUR. 



de veut? Un ministre a dit que tel amendement de l'oppo- 
sition n'enfermerait les associations que dans une toile d'a- 
raignée ; l'expérience nous apprendra si la loi les enferme 
dans quelque chose de plus solide. On peut craindre que 
le mot d'Anacharsis sur les lois d'Athènes ne s'applique 
parfaitement à celle-là : les hommes forts traverseront" la 
toile d'araignée , les faihlcs y resteront emprisonnés. En 
d'autres termes et sans métaphores, les associations vraiment 
dangereuses n'obéiront pas h la loi et s'en moqueront ; mais 
les associations utiles seront gênées, tracassées, arrêtées par 
des agens subalternes de l'administration. 

Un honorable député , qui a tu de près une grande crise 
politique , et montré un courage civil trop rare aujourd'hui, 
M. Prunelle, a dernièrement prononcé à la Iriliune nationale 
les paroles suivantes , qui ne confirment que trop bien nos 
réflexions et nos craintes sur les résultats probables de la 
nouvelle loi: « L'organisation des mutuellistes est bien sim- 
» pie, et j'avoue que/e ne crois pas que les lois puissent 
» y mettre obstacle. 11 faut instruire les ouvriers pour les 
» faire revenir de leurs idées de coalition ; cela vaudrait 
» mieujc, à mon avis, que toutes les lois qu^onpourrafaire. » 
Dans la même séance, un fait a été révélé, qui montre ce 
que peuvent faire les lois dans les cii-constances vraiment 
sérieuses; c'est que le pouvoir n'a pas osé appliquer au^ 
ouvriers de Lyon l'article 4 i5 du code pénal. Citons , à ce 
sujet , les sages paroles d'un député de l'opposition : « Re- 
» marquez ce fait que vient de vous signaler M. le minisire 
» lui-même : la force des choses a été telle , qu'en pré- 
>i sence de coalitions menaçantes , travaillées , sollicitées 
» par les partis-politiques , le pouvoir, armé du code pénal, 
•' a reconiui dangereuse l'application de la loi, et y a lui- 
» même renoncé : c'est une 1 çon qui doit lui profiter. » 

Nous sommes donc avertis ! Jja loi contre les associations 
a eu pour préteste les alfaires de Lyon ; chacun se rappelle 
que l'interpellation d'un député du centre, à laquelle M. le 
garde des sceaux a répondu en annonçant h' nouveau projet 
de loi , avait pour point de départ les lroul)les de la seconda 
viU'' du royaume ; et voici pourtant le premier magistrat de 
cette grande cité qui déclare haulemenl que les coalitions 
d'ouvriers subsisteront malgré la loi présentée par le gou- 
vernement. Mais si cette loi est impuissante de»'ant les coa- 
litions qui ont déjà mis deux fois en péril le repos de la 
France, à quoi donc servira-t-elle ? Kt si le ministère n'a 
pas même cru pouvoir leur applicpier l'article /ji'» du code 
.pénal , aura t il plus de courage dans l'application il'une loi 
à peine sortie de l'urne législative, et frappée à son origine 
d'une puissante réprobation ? Le ministère sera fort contre 
les hommes ou les partis fai])les , et les étoufl'era sous sa 
loi d'exception ; mais il restera faible contre les hommes 
ou les partis forts. Dans les occasions importantes , il n'o- 
sera pas tirer du fourreau le glaive de la loi contre les asso- 
ciations , pas plus qu'il n'a osé appliquer à Lyon l'article 
4i5 du code pénal , pas plus qu'il n'a osé appliquer à Paris, 
dans les jours de grande émeute , les quarante oi\ cinquante 
lois qu'il avait à sa disposition, pas plus qu'il n'a osé exécuter à 
]«i lettre son ordonnance sur l'état de siège après les trou- 
bles de |uin , pas ])lus enfin qu'il n'a osé poursuivre les Ira- 
^aux des forts détachés. Chaque fois qu'il est survenu une 
collision sérieuse, le ministère n'a pu en triompher que 
par la force des baïonnettes; les lois, qui n'avaient rien 
pi-évenu , étaient également incapables de rien finir. 

Nous crovons avec l'honorabh- maire de Lvon qu'il 
vaudrait beaucoup mieux instruire les ouvriers qi'i' de pio- 
mulguer des lois préventives, qui ne seront que des cpou- 
vantails impuissans et méprisés, l^'instruction , une instruc- 
tion réelle et solide , fera plus que loistos les lois possibles 
pour réprimer les désordres qui nous pWssenl cle toutes 
parts, instruisons , non seulement les ouvriers, mais toutes 



les classes de citoyens , de leurs devoirs en même temps 
que de leurs droits. Encourageons les associations religieuses 
et philantropiqucs , au lieu de les soumettre à des entraves 
gênantes ; multiplions cl les écoles et les caisses d'épargnes. 
Sachons remplir par les idées religieuses ce vide qui a été 
signalé pai' M. JoulTroy, ce vide moral que les mauvaises 
passions se hâtent de combler. Telle ^st la tâche que Dieu 
nous impose dans les circonstances présentes , au\ gouver- 
nans comme aux gouvernés , aux hommes politiques non 
moins qu'aux hommes qui s'occupent habituellement de 
religion. Dieu mène la France , a dit un orateur après 
Bossuet. Oui, certes, mais nous devons être ouvriers avec 
Dieu, et pour marcher dans la route qu'il nous trace, il 
faut écouter les enseignem^ns qu'il nous donne dans sa Pa- 
role. La voix de Dieu parle assez haut pour qui veut l'en- 
tendre. 

DE LA LIBERTÉ DES CULTES 

EN 1854. 

La liberté des cultes a trouvé des défenseurs à la Cham- 
bre des députés pendant la discussion sur la loi contre les 
associations. RIM. Roger et Dubois (de la Loire-Inférieure) 
ont présenté des amendemens , dont le but était d'assurer 
le droit des citoyens de prier en comrauti et de se réunir 
poiu" l'exeriice du culte. M. Dubois a fait sentir que sou- 
mettre les réunions ayant le culte pour objet à l'autorisa- 
tion préalable du gou\ ernement , c'est revenir à l'état où 
nous étions en 1 789 , c'est réduire les cultes à l'état de to- 
lérance , c'est établir une hiérarchie entre les cultes salariés 
et les cultes non salariés. MM. Odilon-Barrot et Isambert 
ont soutenu son amendement avec conviction et talent. 

Au mo'.ucnt où il s'agissait de sauver une liberté mena- 
cée, M. Dupia , quittant le fauteuil du président , est monté 
à la tribune , non pour unir ses efforts à ceux des députés 
qiù avaient pris a. parole avant lui, mais pour soutenir à pro- 
pos d'ime citation, qui n'avait rien d'hostile contre lui, ses 
vieilles théories contre les congrégations religieuses. C'est 
faire d'une question d'intérêt public une question d'amour- 
propre , et compromettre sa mission en la rapetissant. 

La Chambre n'a pas cru qu'il fût nécessaire d'affermir la 
liberté religieuse contre laquelle l'art. 291 a été si souvent 
invoqué , même depuis la révolution de juillet. Elle s'est 
contentée de quelques signes de tète de M. Barthe , et de la 
déclaration qu'il a faite à la tribune, que la loi ne serait, en 
aucune façon, applicable aux réunions pour le culte, « qui 
)> sont, a-t-il dit, consacrées par la Charte.» 

11 eût sans doute valu la peine de prévenir les inquiétudes 
que le rejet de l'amendement de M. Dul)ois doit faire naitre; 
mais, à défaut d'amendement, nous conseillons à ceux que 
cila concerne de s'en tenir à la déclaration de M. le garde- 
des-seeaux, ou plutôt à l'article de la Charte qu'il a cité; 
c'est-à-dire de ne pas regarder la loi nouvelle comme les 
concernant le moins du monde. Il parait bien entendu que 
qu.indelle sera adoptée, ils pourront se réunir pour le culte, 
sans autorisation, mais après simple déclaration, comme ils 
l'ont fait jusqu'ici : c'est M. le garde-des-sceaux qui l'a dit. 

Pour nous, nous ne croiions jamais que la liberté des cul- 
tes piùsse être plus limitée en i834 qu'en i85o on qu'en 
1814 1 à moins qu'on ne nous condamne pprsonnclleaienl 
en police correctionnelle pour avoir usé decette liberté. Jiis- 
(|u -là, nous ajouterons foi à l'art. 5 de la Charte, et nous 
souli:nlronspiriiosaetes, comme M. Barthe par son discours, 
que l'art. 291 n'y saurait porter aucune atteinte. Quand il y 
aura plus de chrétiens en France, on croira sans doute qu'il 
vaut la p ine de dire tout haut, ce qu'on pense qu'il est suffi- 
s mt de sous-entendre aujourd'luii. 



LE SEMEUR. 



99 



niisuMii nES ivouveli.es politiqi'es. 

Denombi-euY incendies oui éclaté à Cunstanlinople j on les 
altribue auv troupes régulières, irritées de ce que la Porte veut 
faire une retenue sur leur solde , pour établir eu leur laveur un 
fonds de réserve. 

11 a été rendu en Espagne un décret qui suspend les provi- 
sions de divers canonicats, prébendes et bénéfices ecclésiasti- 
ques, et qui en aflecte les produits à ramorlissemenl de la dette 
publiciue. 

Sur la proposition de M. le duc de Richniond, la Chambre 
des lords a nommé une comuiission chargée d'examiner dans 
quels cas le serment exigé des fonctionnaires et des employés 
peut être aboli, et remplacé par une simple déclaration. Depuis 
plusieurs années , les chrétiens anglais protestent contre l'abus 
du serment ; c'est en partie à la persévérance de leurs efforts 
qu'il faut attribuer la mesure qui -N'ient d'être prise par la Cham- 
bre des lords. 

Le ministre des finances, en Bavière, a demandé, par un pro- 
jet de loi , la fixation d'une liste civile permanente de 2,35o,5So 
florins. La Chambre des députés de ce pays s'est occupée de 
l'allaire des députés auxquels on refuse l'entrée de la Chambre , 
parce qu'ils sont accusés de délits politiques ; elle a ajourné leur 
admission , mais décidé en même temps que leurs remplaçans 
ne seraient pas admis à siéger avant le prononcé du jugement. 

Le gouvernement de Berne a répondu aux circulaires du Yor- 
ort , relatives aux Polonais, «qu'il ne prêtera pas la main à 
» l'expulsion forcée des réfugiés politiques dans le moment ac- 
w luel, et qu'il ne consentira jamais à subir , à cet égard , l'iu- 
« flueucc étrangère, w 

Douze cents membres de [n Société cJes Droits de l'Hoynme se 
sont réunis dans les prairies de Saint-Côme , près de Chàlons- 
sur-Saône, le 16 mars, et ont arrêté que cette société conservera 
son organisation actuelle, nonobstant toute loi qui entraverait 
k libre exercice du droit d'association. 

Les opérations électorales pour la nomination des officiers de 
la garde nationale ont commencé à Paris. 

La Chambre des Pairs a complètement bouleversé les dispo- 
sitions du projet de loi sur les majorais, iidoplé par la Chambre 
des Députés , en remplaçant les articles 2 à S par un article de 
M. Roy, ainsi conçu : n Les majorais ou portions de majorais 
» fondés avec des biens de l'Etat, ou avec des biens particuliers, 
1) continueront à être possédés et transmis, conformément aux 
I) acles d'investiture et aux conditions suivant lesquels ils ont 
» été établis, u Le projet, ainsi modlllé, a été adopté par 61 
voix contre 67. 

La Chamlire des députés a consacré toute la semaine h la dis- 
cussion du projet de loi contre les associations. Après avoir 
écarté des amendcinens de MM. Isambert et Taillandier, qui 
voulaient limiter les dispositions de la loi, le premier aux asso- 
ciations ayant un but contraire à la forme du gouvernement 
établi par la charte et aux droits par elle garantis, le second 
aux associations s'occupant de matières pohliques, la Chambre 
a adopté l'arlicle i". Elle a ensuite rejeté des amendemens, 
dont le but était de créer des exceptions en faveur des associa- 
tions ayant pour objet « de maintenir la charte dans toute son 
intégrité, » et « de seconder, par des moyens légaux, l'exercice 
des dioits qu'elle consacre. « 

Les exceptions proposées par M. Chamaraulc, pour les asso- 
ciations ayant pour objet unique et exclusif la fondation 
et la gestion d'un journal ; par MM. Roger et Dubois, pour les 
cultes ; par M. Gaétan de Larochefoucauld, pour les sociétés de 
charité et de bienfaisance; par M. Glais-Bizoin, pour les sociétés 
littéraires déjà établies ; par M. Couturier, pour les réunions 
accidentelles qui n'ont pas le caractère d'associations perma- 
nentes, etc , etc., ont éprouvé le même sort. 

La Chambre a adopté tous les articles, et a volé trois amen- 
demens du consentement du ministère. L'un rend facullalive 
l'appllcalion de la peine de la surveillance de la haute police, en 
cas de récidive ; l'autre admet la considéra'.ion des circonstances 
atténuantes ; le troisième dispose que les propriétaires ne seront 
punis comme complices des contraventions, que s'ils ont été 



instruits de l'usage qu'on a fait de leur maison pour s'y réunir 
sans autorisation. 

La commission a retiré l'article qui créait une exception en 
faveur dos réunions électorales. 

La Chambre a refusé hier de rendre la loi temporaire. Elle a 
été adoptée telle que la voulait le ministère, par a'iô voiï 
contre i54. 



>iBa3S3^» 



REVUE CîIRETIElVlXE. 



FRAGMENS D APOLOGETIQUE. 



N» II. 



De ceux qui ne voient dans le Christianisme qu'un sujet 
de dérision. 

Lorsqu'on passe eu revue les opinions hostiles ou indiffé- 
rentes au Christianisme, on remarque aussitôt, sur la limite 
qui sépare les deux camps, une troupe assez nombreuse de 
gens qui ne tiennent positivement à aucun parti religieux, et 
qui se moquent de tous avec une aisance imperturbable. Ce 
sont les voltigeurs de la vieille école encyclopédiste. 

Notre siècle , dit-on souvent , est devenu sérieux en ma- 
tière de religion. Cette observation est juste, renfermée dans 
cerLiines limites ; généraUsée d'une manière absolue , elle 
cesse de l'être. Assurément, si l'on compare le ton habituel 
qui s'emploie maintenant à l'égard du Christianisme avec le 
cynique dévergondage des dernières aimées du dis.-huitième 
siècle, la dilTérenee est notable ; les persoimes hien élevées 
sont à présent polies envers la Bible , comme elles le sont 
envers toutes choses et tout le monde; on n'outrage plus la 
foi chrétienne dans les salons par de grossières injures : 
celte incrédulité ahjecte et furibonde a été ensevelie sous 
les ruines de l'œil-de-hœuf et des tanières du jacobinisme. 
Il çst encore vrai que hcaucoup d'hommes réfléchis, ayant 
reconnu que la religion est un moyen d'ordre et de soumis- 
sion, surtout poui- les classes populaires, parlent de l'Evan- 
gile en termes honnêtes et avec retenue ; ils lui accordent 
un respect presque égal à celui qu'ils professent pour le 
Bulletin des I>ois. Ajoutons , enfin , qu'il se rencontre des 
gens qui croient avoir découvert des idées merveilleuses 
dans le Christianisme , hien qu'ils n'aient pas pris la peine 
de l'étudier ; ils aperçoivent de frappantes analogies entre 
le contenu de rEcritiire et les petits systèmes nés de leurs 
passions de la veille ; Ils s'emparent du nom de Jésus-Chris^ 
pour le déclarer précurseur de je ne sais quel pauvre thau- 
maturge dont on ne s'occupera plus dans huit jours ; et par 
l'effet de celte profondeur de vues, ils s'expriment avec gra- 
vité sur ce qu'ils regardent comme étant la doctrine évangé- 
lique. On trouve ici un extrême précisément opposé à celui 
qui existait il y a cinquante ans ; les premiers disciples de 
Voltaire tournaient en ridicule des choses fort sérieuses, et 
les uouvcaui faiseurs de religion débitent sérieusement des 
choses fort ridicules. C'est ce que nous verrons luie autre 
fois. 

L'époque où nous sommes est donc plus grave, plus posée, 
plus respectueuse dans ses rapports avec le Christianisme; 
on ne saurait le contester sans donner un démenti à tous les 
laits contemporains. Cependant l'esprit national n'a p.iç 
tellement changé qu'il ne reste encore au miheu de nous un 
trop grand nombre de moqueurs, et c'est par eux qu'il fairt 
commencer, je crois, dans un travail sur l'apologétique. Les 
autres adversaires du Christianisme lui font, au moins, l'hon- 
neur de le combattre avec un glaive ; mais ceux-là se per- 
suadent qu'il sulEt de le frapper, si l'on me permet cette ex- 
pression, avec un sahre de bois ; ils jugent que la Bible n'est 
plus bonne à rien qu'.\ leur fournir un texte de méchant' s 
épigrammes, et la traitent avec aussi peu de façon que les 
prophéties de Nostradamus. 



4oa 



LE SEMEUR. 



Examinons, d'abord, quels sont ces moqueurs ; tâchons de 
nous rendre un compte fidèle de leur éducation , de leur 
science, de leur caractoTC. Assez long-temps ils sont venus 
sur notre terrain, prenant l'ofiensive , assiégeant l'Evangile 
dans sa forteresse, et tout-à-fait persuadés que ses défen- 
seurs n'oseraient pas en sortir ; notre tour est venu de péné- 
trer dans leurs rctranchemens. 

Il )■ a , ce me semble , dans notre société actuelle trois 
types principaux du moqueur. Le premier de ces types est 
un vieillard qui n'a rien appris ni rien oublié depuis un 
demi-siècle. Son enfance a été nourrie des libelles anli- 
elirétiens de Voltaire, qui lui fournissent encore le pain de 
.sa \ icillesse. Les prodigieu>L événemens de la révolution, de 
l'empire et de la restauration ; cette longue anarchie morale 
el politique, malheureux fruit des systèmes de matérialisme ; 
ces cffrovables déchiremens d'un peuple qui a demandé en 
vain du repos à tous ses grands hommes et à toutes les for- 
mes politiques imaginables ; cette réaction religieuse com- 
mencée en même temps que le dix-neuvième siècle sous les 
auspices de l'auteur du Génie du Christianisme , poursui- 
vie avec des fortunes diverses , et jetant chaque jour de 
plus profondes racines ; ce vaste renouvellement des mœurs, 
des idées , des usages et des lois de deux g(:nérations suc- 
cessives ; rien n'a pu ouvrir les yeux de l'aveugle vieillard. 
Il ne connaît du Christianisme que l'informe parodie qui en 
.1 été faite dans le recueil de pamphlets qu'on nomme Dic- 
tionnaire philosophique ; il s'est arrêté là, comme à l'extrême 
limite des progrès de l'esprit humain, et ne jure que par 
les diatribes du patriarche de Ferney. Si quelqu'un essaie , 
en sa présence, de plaider la sainte cause des vérités chré- 
tiennes, il se hâte de répéter, pour la millième fois peut être, 
cinq ou six plaisanteries, bien piquantes par la forme, bien 
sottes au fond , el qu'il juge inattaquables , parce qu'on 
craint de s'avilir en y répondant. C'est un triste spectacle, 
el qui fait mal au cœur, que ce débris d'un être humain qui 
.s'enveloppe dans les lambeaux d'une impiété vermoulue; la 
décrépitude de l'iiomme est rendue plus hideuse par la dé- 
crépitude du masque dont il s'obstine à se couvrir. On aime 
tant à respecter un vieillard, à s'incliner devant ses cheveux 
lilancs, à recevoir son auguste et vénérable bénédiction, qui 
SMuble être vme image de la bénédiction de Dieu ! On aime 
à entendre celui qui a déjà un pied dans la tombe parler de 
la mort, celui qui voit s'ouvrir devant lui les portes de l'é- 
tni-nité nous entretenir de l'immortalité de l'àme ; la reli- 
4;ioii , l'Evangile sied si bien au dernier âge de la vie ! Les 
années étaient la seule rconsécration au sacerdoce dans les 
temps primitifs du monde. Mais quand ce vieillard, au lieu 
d'avoir une foi religieuse, alliche des maximes d'irréligion; 
quand il ne sait voir qu'un sujet d'ignobles moqueries dans 
les plus hautes révélations de l'Evangile ; quand il traîne sa 
tête chenue dans la fange des plus dégoûtantes calomnies 
contre la foi chrétienne ; quand on le voit , lui , sur le bord 
du sépidcre , lui , monument de l'admirable patience du 
/icigneur , épuiser , dans la dérision et dans le blasphème , 
L^s restes d'une existence qui s'éteint ; alors on se détourne, 
plein de pitié , de douleur, d'elTroi. Est-ce l)irn la parole 
d'ini vieillard qui vient de s'élever du banc des moqueurs ? 
Va pourtant, on retrouve partout les modèles de ce tableau. 
,1'ni vu, j'ai entendu le vieillard moqueur; j'en .-.i \u plus 
d'un ; vous aussi , qui que vous soyez , vous l'avez vu. Le 
yieux libéralisme en compte par milliers. 

Passo)isà un autre type dont le portrait n'exigera pas des 
coideurs aussi sombres. C'est un jeiuie honuue né d'une fa- 
mille hoiinéta , dans la classe moyinn.^ Il a fait st's études 
au collège jus(pi'en quatrième , et , à l'heure qu'il est , il 
n-niplit l'office .de commis - marchand ou de clerc d'a- 
voué. Comme il a fort peu de science, il se tient pour un 
savant du premier ordre , et sa confiance en ses lumières 



est d'autant plus robuste qu'elle est plus mal placée : on 
rencontre cela tous les jours. 11 faut de très-bonnes éludes 
pour arriver à savoir qu'on ne sait presque rien et pour se 
défier de son intelligence. Notre jeune homme ne se doute 
pas même que sa raison a des bornes; il tranche toutes les 
questions, notamment les questions religieuses , avec une 
assurance qui serait iiiiinimcnt divertissante , si elle était 
moins triste. En tenant ses livres de commerce ou en copiant 
des actes de procédure , il a lu des journaux politiques dans 
lesquels on revient souvent sur le jésuitisme. Or, jésuitisme 
et Christianisme lui paraissent à peuprè-s synonymes , et le 
mépris que lui inspire l'un alfaiblit beaucoup son estime 
pour l'autre. Ce n'est pas tout : le jeune homme que nous 
connaissons a ouvert dans ses heures perdues, etpar désœu- 
vrement, les œuvres de Voltaire et de Rousseau ; il a même, 
pour ne rien omettre, des prétentions au nom de philosophe, 
et il s'est instruit à répéter quelques termes de métaphysi- 
que. Avec ce bagage qui ne remplirait pas la besace d'un 
mendiant, il se dit : Je suis riche ! je me suis enrichi ! Et 
le voilà qui regarde en plitié , et du haut de ses lectures , 
les gens simples qui croient encore à la Bible , à la divinité 
du Sauveur , à la rédemption du genre humain par Jésus- 
Christ. Ma raison est trop éclairée pour admettre ces cho- 
ses-là ! ma raison veut des preuves solides ; ma raison n'ac- 
cepte que les vérités évidentes ! Et pour peu que vous ten- 
tiez de parler à sa raison par des raisonnem^ns , il se rejette 
aussitôt sur des moqueries qui sont , en elfet , plus faciles 
à soutenir qu'inie discussion sérieuse. Employez-vous des 
termes scriptiiraires pour exposer les dogmes de l'Ecriture , 
votre langage est m\stique, puritain, fanatique, et ne va 
plus à ses oreilles. Essayez vous de creuser dans les abimes 
du cœur liumiin pour m-ntrcr la corruption de notre na- 
ture et la nécessité d'un Rédempteur , il se fâche et récri. 
mine par des sarcasmes amers contre les vices des dévots. 
Puis , il profite de la moindre ouverture pourse sauver dans 
ses épigrammes habituelles ; quand il a ri tout seul d'une 
grosse plaisanterie, il juge que sa cause est incontestable- 
ment gagnée. Il n'esiste rien d'égal à son dédain du Chris- 
tianisme que son ignorance , ni rien d'égal à son ignorance 
que sa fatuité. Incapable de suivre l'enchaînement de deux 
idées, il décide par un arrêt sans appel que la foi chrétienne 
est une pâture de vieille femme , et il affecte d'être étonné 
si l'un de ses amis professe de croire au Dieu Sauveur. Quoi ! 
vous? vous qui avez du sens et de la science, vous admettez en- 
core ladivine inspiration de la Bible?mais c'est inconcevable, 
en vérité ! Pauvre jeune homme , si tu savais combien cette 
légèreté de sentimens et d'expressions est déplorable en sj 
grave matière ! si tu pouvais apercevoir la profonde compas- 
sion que ressent pour toi le disciple de Christ , lorsqu'il en- 
tend ces moqueries qui ne prouvent que ton manque ab- 
solu de connaissances religieuses , certes , tu rougirais de 
honte, el ton langage hautain ferait place à un morne si- 
lence. Peut-être en ce moment, assis d vanl le tapis vert 
d'un cabinet de lecture, tu parcours , d'un air distrait, ces 
lignes qui te sont adressées. Eh bien! lis-les encore une fois 
avec plus d'attention ; rappelle-toi tes frivoles entretiens sur 
le Chiistianisme , tes dérisions sur la BlMc que tu n'as ja- 
mais éludiée , tes inconvenantes épigrammes sur les choses 
les plus saintes ; et puisses-tu dire enfin : Ce jeune homme 
irréfléchi , mauvais railleur , sottement moqueur, c'esl moi; 
On ne décrira pas si longuement le troisième tvpe, parce 
qu'il est peu probable que cette feuille lui tombe sous les 
yeux. Il s'agit du moqueur des p'tltes villes et dr-s campa- 
gnes, du villageois ou de l'ouvrier qui se iiomra? sai'anl 
dans son endroit. Cette catégorie est extrêmement nom- 
breuse ; elle couvre le pays d'une extrémité de la France 
à l'autre ; c'est , pour employer une expr -ssion qui n'a pas 
été jugée au-dessous de la dignité d'une tribune parlemcn- 



LE SE^IEÎ R. 



loi 



tnire, cVstla niain'aise queue (lesiiifliipnccsanli-chrélicnnfs 
du drnii-siccle qui s'achève, l/incivilulilé est lente à pi'^iic- 
trcr dans les masses; mais lorsqu'elle y est desc -ndue, elle 
est ('gaiement leiUe à en sortir. Trois grands fails , qui tien- 
nent à tout l'ensemble de notre liisloiro depuis 89, la l'er- 
meture des Eglises pendant les années de la terreur, les 
guerres du gouvernement impérial et la restauration du 
jésuitisme sous les précéJens règnes, ont beaueoup multi- 
plié rcspèce de moqueurs dont il est ici question. Quand 
le pavs l'ut privé de son eu te religieux, et de ses prêtres , 
une partie de la population , celle qui avait atteint l'âge 
mûr ou la vieillesse , éprouva des regrets amers cl sentit un 
vide que rien ne pouvait remp'ir; mais les jeunes gens 
de l'époque apprirent à n'avoir plus besoin de la religion , 
et s'arrangèrent pour vivre complètement sans elle. Bona- 
parte rouvrit les temples, mais la nouvelle génération avait 
pris son pli : les croyances religieuses ne reviennent point 
au gré d'un concordat ou d'un vote législatif. (2uicon(|ue a 
pu voir de près nos bourgades et nos villages s'est heurté 
partout contre les vivantes conséquences de la suspension 
forcée du culte religieux.. Les hommes d'état et les hommes 
de lettres, qui s'agitent dans l'atmosphère oublieuse de 
Paris, ne pensent plus guère à ce fait historique ; mais les 
paysans de nos quarante mille communes s'en .souviennent, 
et sur vingt chaumières du nord , du centre et de l'est de 
la France, il y en a quinze peut-être où le concordat n'a 
pasréédilié ce que la révolution avait démoli. Les immenses 
conscriptions militaires, qui sont venues en même temps 
et après, ont accéléré le mouvement irréligieux. ()ul ne 
sait que la vie des camps, vie inquiète, aventureuse, agissante 
au dehors, oisive au dedans, est contraire aux doux et calmes 
sentimens de la foi chrétienne? Nos soldats ont perdu , au 
bruit de la mitraille et sous la tente du bivouac , le peu de 
croyances religieuses qu'ils avaient apporté du chaume pater- 
nel. Ceux, qui sont revenus dans Iciu- vilLigc , et il y en 
cul un assez grand nombre pendant les premières années 
du consulat et de l'empire , avaient été instruits à se moquer 
de toutes les religions anciennes et nouvelles. Or, le vieux 
militaire, au langage énergique et pittoresque, se l'ail 
écouter comme un oracle dans le hameau qu'il habite, et 
l'on ne pourrait imaginer à quel point ces grandes armées , 
redevenues peuple, ont servi à répandre des principes 
d'irréligion. Enlin, les maladroits essais de prosélytisme, ten- 
tés sous Louis XVJII et Charles X ; l'intervention flagrante 
et détestée du pouvoir sacerdotal dans les aÙ'aires de l'étal ; 
le jésuitisme, odieux fantôme qui était sorti, ce semble, de 
son tombeau pour donner le deiiiier coup à la foi religieuse ; 
les journaux politiques qui commencèrent dès lors à être lus 
dans les plus pauvres communes et dans l'échoppe de l'ou- 
vrier, journaux qui rendirent d'éminens services aus. liber- 
tés nationales , mais qui ne se faisaient faute d'attaquer les 
prêtres , de les tourner en ridicule , de les calomnier même 
(H un besoin , ce qui n'est pas autre chose , dans lesprit 
des classes populaires, que d'attaquer et de calomnier la 
religion qu'd confond avec la personne des prêtres; tontes 
ces circonstances achevèrent d'abattre les débris qui avaient 
survécu aux oui-agans de la révolution et de l'empire. 

Le lecteur me pardonnera d'à. oir laissé notre troisième 
type du moqueur pour écrire quelques lignes sur l'histoire 
religieuse de la l'rance pendant les cinquante dernières 
années; cette histoire n'a pas é'é faite, et mériterait de l'être. 
Je re\i:'ns. Le moqueur de l'atelier ou de la ferme est en- 
core moins éclairé que le moqueur de la boutique ou de 
l'élude (l'avoué; au pie.l de la lettre, il ne sait rien en 
matière de religion , si ce n'est que les prêtres sont tous des 
h\pocrit>s qui prient Di u pour vivre, et que lui, honnête 
homme , n'ayant jamais ('té repris de justice , et doanant 
même un morceau de pain au mendiant qui se présente à 



sa porte , n'a pas besoin de messe ni de pr(')ne. Ce moqueur- 
là , du reste, se montre quelquefois avare jusqu'à la plu* 
crasse ladrerie, s'il est pavsan; déhonté jusqu'au cynisme 
dans ses conversations hahitiielles , s'il est ouvrier ; àprc 
à la dispute et prompt aux procès ; la fraude qu il nomme 
adresse lui répugne médiocrement, lorsqu'il peut remployer 
sans être découvert ; mais n'importe , c'est un honnête 
homme ! car il n'a commis aucun de ces énormes délits 
qui auraient j)u faire marquer son épaule de deux ou troii 
lettres infamantes ! Kn disant qu'il ne sait rien sur les ques- 
tions religieuses, je me suis trompé, et je me rétracte. Il 
a meid)lé sa mémoire d'une demi-doiuainc de chansons 
grossièrement impies, et qu'il chante, par un admirable 
instinct des convenances , au bapli'îme ou au mariage de 
son enfant ; il a même trouvé quel<|ue part un volume dé- 
pareillé de Voltaire ou du Ciîalcur, et il peut vous racon- 
ter toutes les anecdotes scandaleuses , vraie» ou fausses , 
qui concernent l(\s prêtres à vingt lieues à la ronde; n'oublions 
pas qu il hait les jésuites et que tout ce qui lui dépluil dans 
la religion se transforme à ses yeux en jésuitisme. .\vec des 
lumières aussi étendues, n'a-l-il p:i3 qualité, je vous le 
demande, pour tourmenter li-s bonnes gens qui ne laissent 
point croître l'herbe sur le chemin du temple? IS'esl-il pas 
en droit de les appeler esprits fai!>les , crédules, ignares, 
fanatiques et le reste ? ses litres neSonl-ilspas sullisans pour 
se moquer de vous si vous soutenez devant lui les révéla- 
tions chrétiennes, et pour vous accabler d'injures , si vous 
insistez ? 

Les moqueurs de nos deux premières catégories méritent 
luie réponse plus développée; ce sera la matière d'un pro- 
chain article. 

=^ 

prome:\mdes ae salon. 

N" II. M.M. l'AVL DELAROCHE , l'AVLIN GUÉP.I;V , INCHES , 

MAVVOISIN ET SCnEFFSR. 

Nous n'avons su voir, l'autre jour, dans le tableau de M. De- 
larochc, que le sujet si lingique et si touchant qu'il a choisi; 
l'avant examiné depuis sous le rapport de l'art, nous avons éga- 
lement admiré la sagesse, la simplicité delà composiiion et U: 
mérite de la peinture. Tous les détails sont rendus avec le plus 
grand soin ; rien n'est hasardé ni négligé, et cependant toute 
l'attention est fortement attirée sur les objets principaux. La 
pureté et le (lui du pinceau de .M. Delaroche se retrouvent dans 
deux autres tableaux de très-petite dimension, une Sainte- 
Amélie, et un Galilée entouré de ses livres : ce sont deux 
chefs-d'œuvre de délicatesse et de travail. M. Delaroche est 
chargé de l;ilre quatre tableaux pour rintérleurde l'f^glise de la 
Madeleine, et nous présentera, dit-on, quatre scènes de la vie 
de celte pécheresse repentante. 

Tout près de Jane (iray s'offre à nos regards un tableau de 
M. Paulin Guérin; c'est le Christ crucifié. Attaché sur la croix, 
le divin Rédempteur est entre deux anges; l'un, descendu des 
deux, le contemple et l'adore avec amour: l'autre s't-lance en 
frémissant dans un abîme de flammes : c'est Satan dont le pou- 
voir est vaincu. Cette dernière ligure est assez belle, et son ex- 
pression est terrible; mais celle de l'habitant du ciel ne la vaut 
pas, et la f'gure du Christ est au-dessous du médiocre. Une telle 
scène ne saurait être rendue comme elle doit l'clre; « ce sont des 
choses que l'œil n'a point vues, » et à la hauteur desquelles la 
lalble conception de l'homme n'arrivera jamais. On éprouve 
devant ce tableau une Iiupresslon pénible, qui contraste avec 
les souvenirs f|u'II ré\ cille; mssi avons-nous recherché avec 
d'autant plus d'empressement le ableau de 5L Ingres, représen- 
tant le Jilartijre de Sainl-Syinpliorieti, 

Du calvaire el de la croix du Seigneur, on passe sans elFort 
aux premiers âges du Christianisme, et l'intérêt l^lus solennel 
se fait sentir lorsqu'on reporte sa pensée vers les temps qui 
précédèrent et suivirent la naissance du Sauveur des lioninics. 



102 



LE SEMEUR. 



t f ■ vL- ^^ ■ ^lf■^^>^JJl■ t^jjj i jMjiijaiitKjeâiÊUS a 



D'une part, on assiste an spectacle sombre, mélancolique, cx- 
traorilinairc, que présente l'iuunanilé en travail; une épouvan- 
table nialacHe rongeait le monde civilisé ; ce n'était que sensua- 
lisme raffiné, luxe inouï, froitles et atrocescruautés, abrutissement 
complet ; la société, en proie à l'action dissolvante de l'attiéisme 
et des mauvaises mœurs, s'en allait en lambeaux. Mais un der- 
nier principe de vie réclamait du fond de la tombe; une sorte 
d'attente vague se manifestait, et quelques regards scrutaient les 
ténèbres pour voir si l'aurore d'un nouveau jour ne viendrait 
pas bientôt. Il y avait alors de ces âmes altérées qui, elTrayées 
de la corruption livide qui les entourait, parcouraient la terre à 
la recherche de la sagesse, se réfugiaient, éperdues, dans les 
écoles des pliilosophes et, fatiguées du doute, haletaient après la 
vérité. Cependant des chœurs célestes ébranlent les cieux, des 
chants annoncent la délivrance et la paix, un Enfant est ué au 
monde ! Bientôt le Fils de l'homme parcourt la J udée, prouvant 
sa mission par d'éclalans prodiges, annonçant qu'il est ce Christ, 
ce libérateur dont les prophètes ont tant parlé, et enseignant 
sur sa route une doctrine nouvelle. Quelle science ' quelle vie ! 
quelle histoire ! C'est Dieu manifesté en chair, que le paysan 
hébreu rencontre au désert, dans les montagnes, au bord des 
lacs! C'est Dieu lui-même qui, maître débonnaire, rassasie ces 
foules avides! Il répand autour de lui des instructions d'une 
portée éternelle, et qui doivent tout soumettre'; sa Parole, 
scellée de son sang, prêchee par des disciples pauvres et igno- 
rans, proclamée en tous lieux, remue la terre entière, renverse 
le polythéisme ébranlé, et vient irriter les empereurs du 
monde sur le trône de l'occident. De toutes parts dosâmes, er- 
rantes jusque-là, entrèrent enfin au port qu'elles ne quittèrent 
plus. Le Christianisme envahit tout : ifne société nouvelle se 
forma au sein de la société païenne, et fit éclater d'admirables 
exemples d'une vertu et d'un dévouement dont on ignorait le 
secret. Puis, les passions s'armèrent contre tant de pureté et 
inventèrent des supplices nouveaux pour ceux dont la vertu les 
troublait et les condamnait. « Les chrétiens aux lions ! » tel fut 
le cri de rage dont Rome retentissait sans cesse. 

Ces réflexions nous occupaient en approchant du tableau de 
M. Ingres, dont la composition étonne et produit un effet péni- 
ble. Le saint martyr, contraint de sacrifier aux liieux, vient de 
renverser le trépied sacré et de proclamer sa foi et son espé- ' 
rance ; le peuple, les licteurs l'entourent, le proconsul ordonne 
d'un geste impérieux qu'on le mène au supplice. Symphonen 
lève les yeux et les mains vers le ciel ; ses regards rencontrent 
ceux de sa mère, placée sur les murailles de la ville ; nous ne 
trouvons rien de vrai dans le geste théâtral et furieux de cette 
femme. Celte mère n'est point chrétienne, et semble avoir à la 
bouche des paroles d'injure, plutôt que de piété et d'exhortation. 
Disons-le, on s'aperçoit que l'aulcur a travaillé sans connaîîre la 
nature de la foi, et qu'il n'a vu qu'un emportement fanatique là 
oii le chrétien eut compris et reproduit une conviction pleine 
d'ardeur, mais aussi de simplicité. Nous le regrettons d'autant 
plus, que cette impression fait avec les traits sublimes de Syin- 
phorieu un contraste dont l'effet empêche l'émotion. Dans les 
autres parties du tableau on retrouve trop le peintre appelant 
malencontreusement l'attention sur des détails dont l'impor- 
tance exa"érée détruit l'unité de l'œuvre. Passant de lîmprcs- 
sion morale qu'elle produit à son examenattenlif, on y remarque 
un dessin tourmenté, un coloris gris ou couleur de briques; au 
niiheu de la confusion qui règne dans cette composition, on ne 
s^it comment rcconnaîire les figures dans leur entier ; le jeu des 
muscles est horrible, et d'un dessin peu exact. Les contours 
sont heurtés, anguleux ; les membres d'une roideur excessive. 
Il y a pourtant quelques belles tètes dont les expressions sout vraies 
et variées, entre autres celle du proconsul et celle d'une jeune 
femme placée à sa gauche ; mais, malgré ces beautés, le Martyre 
de Saint-Symphorien est un tableau d'un effet désagréable. 

Au dessus de la porte de la galerie se voit un lablcxm de 
M. Mauvoisin, qui produit une assez vive impression sur l'âme; 
il représente Jeiinnf la Folle au moment où, près du lit de mort 
de son mari, elle perd la raison. Son fils Charles-Quint, encore 
enfant, donne les preuves d'une froide insensibilité ; il est de- 
bout, appuyé sur le chevet du roi rui vient de rendre le dernier 



soupir, et regarde sa mère. Les traits tle Jeanne expriment le 
saisissement, la douleur, et en même temps cette joie insensée 
dont la vue est si pénible. La pose des pieds et des mains est 
simple, naturelle, et pourtant on y reconnaît les signes de l'a- 
liénation mentale. Ce tableau est exécuté avec soin et d'un bon 
style de peinture. 

i-e Zn/vno^eu/- de M. Scheffer attire à bon droit l'attention. 
C'est un vieux clievalier qui, après une victoire, s'est retiré au 
fond de sa tente, où il contemple le corps sans vie de son fils 
tué dans le combat ; la douleur paternelle du vieillard est tou- 
chante, ses larmes coulent avec abondance : elles ne s'arrêtèrent 
plus depuis ce jour fatal, et c'est à cause de cette inconsolable 
affliction que sir Eberhard reçut le surnom de larmoyeur. La 
figure du père est belle et pleine d'une expression douloureuse ; 
son coloris, sombre et rembruni, contraste avec la pâleur du 
jeune homme mort, étendu sur un tapis de fourrure; les mains 
du vieillard sont jointes d'une manière qui rend pan'aitement 
son aliliction ; près de lui un chien le regarde et pleure aussi. 
M. Schefler n"a composé que ce tableau et quelques têtes dont 
nous parlerons plus tard. 



PSYCilOLOClE. 



Qt: EST - CE QtlE PABDO^^■ER \ 



Qu'est-ce que pardonner ? Heureux celui qui le sait 
par expérience ! Oh ! oui, bien heureux ! puisqu'il est écrit: 
« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miscri- 
» corde. » 

Dans tous les temps , dans tous les lieux , on a parlé de 
pardon ; on en parle à tous les âges , dans tous les rangs de 
la société ; mais poiu- tous ceux qui le prononcent ou qui 
l'entendent , ce mot désigne-t-il un même mouvement du 
cœur? Est-il certain , en un mot , qu'on obtiendra toujours 
la luème réponse et une réponse salisfiiisante, en deman- 
dant au premier venu : Qu'est-ce que pardonner? 

Ecoutons un des plus sages parmi les moralistes étrangers 
à la puissance sanclitianie de l'Evangile , parler de cet elfort 
de l'âme: « Il faut si souvenir, dit Charron (i) , qu'il n'y a 
» rien de si honorable que de savoir pardonner. Un clia- 
» cun peut poinsuivrc la raison et la justice du tort qu'il a 
» receu ; mais donner race et rémission, il n'appartient 
» qu'au Prince souverain. Si donc tu veux être roy de loy- 
» mesme , et faire acte royal , pardonne librement et use 
» de grâce envers celui qui t'a offensé. « Il ajoute en- 
suite, pour ré|:ondre à ceux qui pourraient lui objecter 
« combien il est dur, grief et honteux de souffrir une offense: 
c< Je l'accorde et suis d'advis Je ne souffrir, ains de vaiii- 
» cre et de demeurer maistre ; mais d'une belle et bonora- 
» ble façon en desdaignanl l'offense etcelui qui l'a faicte.» 
A l'exemple de Charron , tous les sages selon le monde 
font résulter le pardon d'un sentiment plus ou moins pro- 
noncé tle la dignité d'homme chez celui qui pardonne , et 
tous leurs frais d'éloquence peuvent se résumer en ce court 
raisonnement, qu'ils supposent à l'offensé à l'égard de l'of- 
fenseur : X Je ne me venge point, afin de conserver cette po- 
sition élevée que tu as perdue en manquant à tes devoirs 
envers moi.» Le monde comprend assez bien celte espèce 
de pardon ; elle est conforme à ses doctrines ; mais la sa- 
gesse humaine elle-même u'a-t-elle pas prouvé qu'elle en 
soupçonnait la nature équivoque , en la nommant ime noble 
ven^cancf' ? 

Quelle différence entre celte manil-re de pardonner . 
assez rare pourtant parmi les hommes, et le pardon du vrai 
chrétien envers ceux qui l'offensent ! Essayons d'en donner 
luie idée. Quand un disciple de Jésus est outragé , il ne 
caresse pas le sentiment de sa dignité d'horajne, sentiment 

(1) Livre III de la S.t gesse , cliap. 34. 



LE SESIEt'R. 



105 



r^'sr^^noncK 



r^s^-viiVKZZtscsz^^EVcr^^irte 



qui le |il;w;erait, à ses propres y oUx, au-dessus de son ennemi; 
mais il sait sa dire, parce qu'il connaît sa propre misère 
morale : « Kst-cc à moi que je dois de ne pas être l'agres- 
seur? Sans la grâce de "mon Dieu, ne serais- je pas aussi 
■coiipal)le , plus coupahlf prut-èlre <[ue C('lili qui ni'oulrage? 
!N'ai-je pas , comme lui , et phl^ que lui pi'ut-èlre , un cœur 
«lésesjîérémeut malin par-dessus toutes clios'^s ? N ai-j ; pas 
moi-même, tous 1;'S jours et en plusieurs manières , trans- 
gressé les saints commandemens de mon Dieu , de ce Dieu, 
qui, poiu'lanl, ne repond chaque jour à mes oîTenscs que 
par son amour cl le pardon gr.ituit dc tous mes péclics ? 
Ali ! gloire à lui , gloire à ce bon Sauveur ! et compassion, 
amour , charité, pour mon prochain , pour mon l'rcrc, en- 
core éti-angcr au\ puisslus effets de la grâce ! Livré à lu'- 
Dième, est-il plus coujial)le que je ne le serais, livré aujsi à 
moi-même ? K^l-il d'ailleurs bien certain que le tort dont 
je crois avoir à me plaindre soit aussi réel, aussi graiid 
que mon cgoismc d'hommî et mon orgueil m? le font voir ? 
Esl-11 certain er.Gn que je ne l'ai pas provoqué, même à 
mou insu? Et je me vengerais, moi , qui ai la liberté de 
demander à Dieu un cœur qui sache pardonner comme 
Je. us pardonne ! Ali ! combien je serais alors plus coupable 
que celui qiù m'a offensé, lors mènic que je n'userais que 
de celte espèce de vengeance que les hommes onl appelée 
noble ! Non , je ne me vengerai point ! mais je sens que js 
n'aurai pas récllemeuL pardonné si je n'éprouve pas envers 
celui à qui je pardonne au moins un peu de cet amour 
dont Jésus m'a aimé en me pardonnant. O mou Dieu! donne- 
moi d'aimer celui (£ui m'a offensé , et fais connaître à son 
àm? les vrais biens ! » Telle est la logique que Tt-vau- 
gile enseigne , et qu'il a la puissance de graver dans le cœur. 
Aussi le Sauveur dit-il à ses disciples : « Vous donc prie^ 
ainsi : « INolre Père qui es aux. cieux .... pardonne-nous 
nos offenses comme nous pardonnons h ceux qui nous ont 
offensés ; » et les disciples de Jésus sentent combieu l'E- 
ternel , en leur pardonnant , les a aimés. 

Ainsi donc , pour résister au désir de la venjjeance , le 
sage du monde s'élève, à ses propres yeux, au-dessus de son 
ennemi, qui, quoi qu'on en dise , ne devient pas son ami ; 
le chrétien, au contraire , s'abaisse au moins au niveau de 
cet ennemi, en qui il ne voit qu'un tVère, un compagnon Je 
misère, qu'il doit aimer comme le Sauveur, leur nia.lre 
commun, l'a aimé lui-même. Mais, hàions-nous de le dire, 
ce n'est pas l'homme natiu-el qui pardonne ainsi , mais 
seulement l'homme né de nouveau , né de Dieu , celui qui 
doit un jour être semblable à .Jésus , parce qu'il le vcira 
tel qu'il est, cet hoDime enlin , hôle l'ulur du séjour de la 
charité. 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 



POMAIU; Il , ROI D 0T.4im'I. 



Sl.MEME ARTICLE. 



La prédlcalioij des missionnaires produisait des effets dont 
on n'a\ail eu, pendant beaucoup dannées, ac.cun cieniple. 
Il était bien é\idiiit qu'elle agissait aur les cœurs, puisqu'elle 
porlail les indigènes, non seulement à abandonner les taux 
dieux, mais, ce i|ui élall plus ilidiciie encore, h ren.;ncer a leurs 
vices. M. Nott ayani , un jiur, pre^lié sur la conver^ion de 
Zicliée, plusieurbdesesanilueurs vinrent, lelendeniain, le voir. 
L'un d'eux lui portait un gobelet, un autre une hache, un Irui- 
siènie un marteau, i|u'ils avaient volés, long-leuips avant, il 
bord des vaisseaux qui relâchai ut quel juei'ois dans la baie de 
Mattavai. Ils çonfciseieut liu iiblement leur faute et pruuveient 
leur rcpenlance par leur renuncenicnt à ces (-liiets. Quelques 
années après, un étranger. ,;ui \ isitaii l'ik'ii'Ot <liili, ayant iais.^é 
tomber ses gants sur la roule, une jeune femme, uui les a\ait 
lrou\cs, les lui rapporta. Le respect pour la propriété était 



devenu s! grand chez ce peuple, dont le vol avait été l'une des 
passions daininanles, que peu de gens auraient voulu prolitcr 



d'une circonstance comme celle-là. 

Les progrès du Christianisme eurent, en iSiG, pour résultat 
la supjiression dc la société des Arreois. Quoicpie civique ile eut 
une troupe séparée de ces coniéJicns ambulans, tous ceux 
dus diveis iles de la Polynésie étaient unis entre eux; ils for- 
m lient une sorte de Corporation, dont les membres jouissaient 
d'une véritable puissance, iiarcc qu'ils se soutenaient les uns 
les autres : ne se bornant pas ;i courir le pays et à amuser le peu- 
ple en chantant des b:dladcs et en représentant des espèces de 
drames , ils se livraient encore à des abominations, au récit des- 
quelles la plume se refuse. Eh! bien, cette société^ dont l'in- 
fluence datait de plusieurs siècles, et qui semblaitdevoir opposer 
des obstacles presque insurmontables aux progrès de la vérité, 
lut dissoute, d'un consentement unanime, dès (|ue l'EvangilK 
eut exercé queliiue empire sur les cœurs ; on complaît même 
plusieurs Arreois parmi les premiers disciples. 

Du reste, on aurait tort de penser que le mouvement qui s'o- 
péra à celle époque dans les clals de Pomare, ait eu lieu sans 
secuiisse, et que la doc rlnc ehrédenne ait toujours inllué uni- 
furmémeiil sur la réforme sociale. Môme parmi les liommci 
dont l'àinen'ava:t pas été touchée, il y eu avait qui se passion- 
naient pour le progrès. Un fait bien éî'range, qui eut lieu vers ce 
temp -la, montre de quelle manière les iJées nouvelles agissnicnt 
sur l'iinagiuatiûn de ceux qui ne trouvaient pas un conlrc-poids 
nécessaire dans les convictions du cœur. Un craj-on était alors à 
Olalilti uu olijet précieux et rare, que tous ceux qui s'exerçaient 
a iracer des lellreschercliLiien. h se procurer, même en s'i'mpo- 
sanl des sacnlices qu'où aurait peine à comprendre dans d'autres 
circunslances. Pomare, qui altacli.iil à ces instrumeiis autant de 
prix que ipii que ce,f^\t, ayant refusé à un chef puissant de lui 
eu donner un en échange d'un coclion, l'Olaliitlen irrité se li- 
gua avec quel [lies mécontens, et forma un complot pour t;ier 
le roi et renverser le gouveruee.ient. Ou aurait de la peine, sans 
doute, il trouver dans rhlsioire un fait analogue. Le plan des 
conjurés ayant été découvert, put heoreuseiKent être déjoué. 

Poaiare avah fait don aux missionnaires de sis dieux dorac-s- 
li ques ; ceux-ci les euvoyéreut eu Angleterre, ou ils onl été dé- 
posés dans le musée delà Société des missions de Londres, comme 
des tropliées remportés sur l'idoliitrie. En 1817, de nouveaux 
nilssionnalres arrivèrent h Olahiti. L'un d'eux était M. Ellis, 
connu par un ouvrage remarquable qu'il a publié sous le titre 
àe Rec/wrc/ies sur ta PoiijnJsU-. Le navire à bord duquel ils 
étaient arrivés venait de la Nouvelle-Galles-du-Sud ; il faisait 
souvent ce trajet, et le proprlé;alre, désirant s'assurer 1 amitié 
du roi, lui envoyait un cheval, qui excita ladmiralion des indi- 
gènes. Le cochoueslle plus gr.uid quadrupède qui se trouve 
dans leur pays, et ils ne pouvaient revenir de leur surprise en 
voyant ce bel animal, monté par le capitaine. Les mlssionualres 
ayant, ixn jour, raconté à Pomare, que le roi d'Angleterre et un 
grand nombre de ses sujets étaient dans l'usage de inonter h che- 
val. ils'é;ait écrié, en taisant allusion à une coutume de son pays, 
qu'il était plus grand que le roi Georges, puis(|ue celui-ci n'avait 
qu'un ciieval p lur le porter, tandis que lui-mêine s'assevait, 
dans les céréiiunies publiques, sur le cou d'un homme. Il est 
probable que le piésent qu'il reçut alors lui donna d'autres idées 
sur la ni.igniliceuce îles rois, bien que les indigènes n'eussent 
d'auîre mat pour désigner le cheval que buan-afai-tatatij (Iç 
coclion-porte-hoaunc). 

Le navire porlail quelque chose de bien plus précieux encore, 
et qui fut pour les naturels un sujet d'étounement mille fois 
plus grand. C'était une imprimerie. Déjii précédeuimcnt, les 
missionnaires avaient reçu d'Angleterre des caractères et une 
presse, mais ils avaient été délruils dans les guerres civiles, 
avant qu'on eut pu s'en servir , el même qu'on eut pu leur en 
expliquer l'usage. Pendant quelques années on avait fait im- 
primer des alphabets en Aiiglete rc et à Porl-Jaekson; mais ils 
élaient si rares et les progrès des indigènes étaient si rapides 
que celte ressource élait devenue tout-à-fiit insuffisante. Beau- 
coup d'Otaliitlcns , qui ne possédaient pas de livrcj, avaient 
appris à lire dans ceux de leurs amis, et un grand noiniire en 
savaient le contenu par cœur. Il l'aliall nécessairement, pour sa- 
tisfdre le désir d'instruclion qui se inani'éstalt de toutes parts, 
établir une imprimerie dans le pays. Les chrétiens anglais, qui 
s'occupalcut avec sollicitude de l'évaugélisatiou de la Polynésie, 
l'avaient seuil, et ils venaienld'envovcr tout ce qui est néces- 
.si're pour en mouler une. M. Ellis lui-même avril appris l'état 
d'imprimeur. Dans nos contrées, les typographes les plus célà- 
lires sont devenus auteurs, alin d'aciuerir nue double illustr.i- 
tlon. Ici , nous A oyons , an contraire, un homme émincnt par 
SCS connaissances, et dont les écrits méiitcnl le succès qu'ib. 



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■3 



404 



LE SERIE UR. 



on 
ma 



t obtenu; se faire ouvrier iniprinieur, non i)ar vaiue gloire, 
lis dans rinlérêt de la civilisation et du Christianisme. 
C'esL à Einiéo, dans le district d'Alarcaitou , que l'imprime- 
rie fut établie. On y consiruisit un atelier, el quand tout eut 
été disposé de telle sorte qu'on pût commencer les travaux, 
Pomare vint assister aux premiers essais qui furent faits. Dirigé 

Ear M. Ellis , il composa îui-jiiême la première page d'un alpha- 
et , et quand il eut été mis sous presse, il en tira les premières 
feuilles. Pendant plusieurs mois, les indigènes se pressaient tous 
fes jours autour de l'atelier, oii on les admettait les uns après 
Jcs autres. Bientôt ils ne furent plus amenés seulement par la 
curiosité : le désir de se procurer des livres les ittirait de tous 
les points de l'ile et des îles voisines ; on voyait quelquefois 
treuteà quarante canots, dont les maîtres n'avaient d'autre motif 
pour venir à Afareaitou que celui de dem nder des alphabets, 
y aborder en un même jour. 

Mais la presse otahitienne devait donner à ce peuple avide 
d'instruction un livre plus important que l'alphabet. M. Nott 
venait d'achever la traduction de l'Evangile selon saint Luc , 
à laquelle il avait travaillé long-temps, de concert avec Pomare. 
Pendant les années de l'exil de celui-ci, le roi et le missionnaire 
s'étaient souvent réunis dans la maison royale d'Eiméo, et ils 
avaient quelquefois passé des journéss entières h déterminer le 
sens de passages difficiles à rendre dans la langue d'Otahili, et à 
copier les fragmens achevés. M. Nott assure que le secours de 
Pomare, qui connaissait mieux que lui le parti qu'on peut tirer 
de cette langue, pour l'appliquer ii une foule de sujets, lui a été 
très-utile. Le manuscrit d'après lequel l'Evangile selon saint 
Luc fut imprimé était tout entier de la main du roi ; l'écriture 
en était fine el soignée. La première édition qu'on en lit fut 
de trois mille exemplaires, (jui s'écoulèrent ra[)idement, bien 
qu'on eût résolu, non de les donner, comme on l'avait fait de 
l'alphabet, mais de les vendre, parce qu'on voulait habituer 
les indigènes à apprécier davantage les livres , en leur appre- 
nant il faire un léger sacrifice pour s'en procurer. RI. Ellis forma, 
peu de temps après , des ouvriers imprimeurs ; il enseigna aussi 
l'art du relieur à quelques indigènes , qui se mirent à exercer 
celte profession. On lit la chasse aux chats sauvages pour les 
dépouiller de leur pe<iu et en «ouvrir des livres. Ces pauvres 
animaux furent, pour la premièrt fois, troublés dans leurs forêts, 
pour un intérêt dont les iudigèues n'avaient, quelques années 
avant, pas même soupçonné l'existence. 

Dès lors les écoles furent plus fréquentées, et le goût de la 
lecture devint général. Pomare passait ses soirées à se faire lire 
des portions de l'Ecriture Sainte. Quelquefois une vingtaine de 
chefs s'asseyaient autour de lui , et lui lisaient , chacun à son 
tour, un verset. Il avait enseigné à lire ii plusieurs d'entre eux, 
et il aimait à donner des conseils aux autres. La langue elle- 
même se ressentit des idées nouvelles (]ui se propageaient dans 
le pays. Les mots grossiers et obscènes disparurent peu à peu, 
parce qu'on n'aimait plus a en faire usage; des mots nouveaux 
lurent introduits, parce qu'il fillait exprimer des choses qu'on 
ne connaissait pas autrefois ; et des senlimens doux et élevés 
ayant succédé aux passions \ iuleiitcs et mauvaises, le rythme et 
la prononciation gagnèrent en harmonie el en pureté. Le culte 
domestique pénétra aussi dans les mœurs : dans les maisons 
chrétiennes , on se rassemblait autour de l'Evangile : après en 
avoir lu quelques vcisels , Piuiiare lui-même priait à haute voix 
au milieu de sa famille. Pour échapper au bruit et aux dérange- 
inens de la seule chambre dont se composaient les maisons ota- 
liitiennes, on construisit des farc-burc-ron, des maisons do 
prière, oi'i l'on se retirait pour ses dévolions particulières. Ce 
ne sont La que quelques-uns des traits de l'iiilluence exercée 
sur ce peuple parla traduction de l'Evangile selon saint Luc. 



MELANGES. 



FABniCATlOîç D'inoi,ES A KoNïiriES. — Veut-on savoir ce qu'tsl le 
Chrîsliaiuï>nic de certains hoiiinics qui ne sont clirêticiis que de nom ? 
En voici une preuve singulièic. Des fahricnns de fii^nrcs de [dalre, 
qui demeurent a Londres, sur la place du Cintcliere Sainl-raul, vien- 
nent d'expédier, il y a peu de jours, pour l'Iiidc, cinq cents idcdes, se 
chaif^eant ainsi de fournir aux païens des dieux , qui ne sont pas 
dieux. On .-îcsufc (pie par i elle fraude pieuse d'un lutuvcau £^enre ils 
espèrent faire leur fortune. Mais |)ar une coïncidence <pii prouve que 
s'il y a eu Angleterre comme parlnut de faux ciircliens , il y a aussi 
dans ce J)ays des chre'liens véritables , deux iuissi(jnn;iircs qui vont 
prêcher l'Evanjîilc dans l'Inde, se trouvent a Ixirti du navire qui y 
porte les idoles. L'origine de ces dietix de faliricpie européenne leur 
fournira sans doute des argunicns puissuus centre le culte qu'on vou- 



dra leur rendre. Quel avilissement moral ne signale pas le fait que 
nous rapportons ! 

L\ PEINE IJE MORT ET LA MORALITE PCBLIQCE, EN ToSCAKE. — La pCinC 

de mort a été aholie en Toscane, pendant vinj^t ans, par le fjrand-duc 
Leopold. Elle y fut réialdie par Napoléon. Sî l'on compare entre elles 
trois périodes successives , eliacune de vingt ans , celle pendant la- 
quelle la peine capitale était aholie, celle qui a précédé son abolition 
et celle qui a suivi son rétablissement , on trouve qu'il a été commis 
moins de meurtres et de crimes de toute espèce pendant la période 
intermédiaire, où aucune exécution n'a eu lieu, que pendant la pre- 
mière ou la troisième période, où la peine de mort a été appliquée. 
On \t>il par la qu'on aurait tort d'attribuer à l'cchafaud un etlel salu- 
taire sur la moralité des populations. 



ANNONCES. 

De l'Amour, selon Ica lois j>rcmihres et selon tes convenances des sociétés 
modernoi, par ue SÉNA^■couR. 4« édit. 2 vol. Paris, 1834. Chez Abel 
Ledoux, rue de Richelieu, n^ 95. Prix: 1 5 fr. 

Celui qui écrit ces lignes est du nombre de ceux qui son( désignés 
par iM. de Senancour sous le nom à.' artisans de fraude , et qui vou- 
draient, autant que les moyens leur en sont donnés , que l'eterneUe 
vérité de Dieu se propageât dans un monde qui, abandonne à lui-mê- 
me, va sans cesse de la corruption à l'erreur et de l'erreur à la eor- 
ruplion. Plusieurs journaux avaient annoncé le livre De t'^-/monr en 
lui donnant les plus magniliques éloges, et puis le titre promettait tant 
que nous nous liatàmes de lire l'ouvrage. Mais, hélas ! a côté de quel- 
ques pages écrites d'un style pur et enchanteur , et de quelques 
autres pages contenant des reflexions justes et des digressions assez 
savantes, nous avons trou\é une foule de passages , et même des cha- 
I>ilrcs entiers qui portent l'empreinte de la plus profonde impiété et 
du matérialisme le ]>ius révoltant. Un livre pareil , s'il tombait entre 
les mains d'un adolescent ou d'une jeune femme , pourrait , certes , 
faire plus de ravages qu'une des mille productions obscènes dont no- 
tre littérature est grevée, et ces ravages seraient d'autant plus fu- 
nestes que M. de Senancour ne parle pas souvent le langage de la pas- 
sion , mais revêt presque toujours ses principes perfides des graves 
atours d'une raison qui. au premier abord , parait irréfragable. D'a- 
près M. de Senancour , l'amour n'est que très-peu de chose de plus 
que le plaisir, et la conscience n'est que le talent de ne point se com- 
promettre. Jouir, c'est le bonheur ; faire jouir, c'est la vertu : voilà 
en deux mots toute la sagesse de l'auteur. Noirs ne nous sentons, pour 
le moment , ni le besoin ni le courage de réfuter les doctrines d'une 
aussi déplorable sagesse. Nous plaignons sincèrement un homme qui, 
dans le cours d'une vie très-longue, et probablement très-agitée , n'a 
pas trouvé mieux, et qui s'en va avec la triste conviction que l'amour, 
le sentiment le plus doux et le plus pur que l'Eternel ait donne aux 
hommes, ne ressemble guère, pour parler encore le langage de M. de 
Senancour, « qu'an plaisir qu'éprouve un mendiant qui ramasse un 
» morceau de pain sale et qui s'en délecte sur le gazon d'un cimetière.* 

Lettres sur L'ÉcLECTis^iE et le doctri.va?.issie, où l'on montre là faus- 
seté de ces deux systèmes et l'effet funeste de leur application au <jou- 
verncm:ut de la monarchie nouvelle \ par M. J. Boruas-Democlis, 
Br. in-S'*. Paris, 1834. Chez Migneret, libraire, rue du Dragon, 
n° 20. Prix : I fr. 25 c. 

Ces lettres étaient d'abord destinées à nn journal ; l'autetir a bien 
fait de les publier sous une autre forme ; car elles exigent et elles 
méritent plus d'ailenlit>n que celle qu'on accorde d'ordinaire aux ar- 
ticles des journaux. M. liordas Demoulin cherche à prouver que Té- 
cleclismc en philosophie et en politique et le doctrinarisme ne sont 
q\ie le même système appliqué a l'homme et à la société , et qui con- 
siste toujours, d'abord a ailier des principes insociables, ensuite à 
anéantir la raison naturelle dans l'individu , et la liberté naturelle 
dans l'Etat. L'auteur écrivait avant la présentation des derniers pro- 
jets de loi, et il disait déjà alors : 

« Ce n'est pas un écart passager qui ramène les doctrinaires aux 
erremens de la restauration, c'est un plan arrêté chez eux , c'est la 
conséquence rigoureuse, immédiate, de leurs principes sur la cons- 
titution de l'ordre social. Enchaînés par leur système, loin donc de 
revenir sur leurs pas, ils ne feront que s'enfoncer davanlaj^e dans 
celle voie dangereuse, el le but de cet écrit est de démontrer cette 
inévitable nécessité qui les presse. Si l'esprit de système est dans le 
vrai, il enfante les plus merveilleux résultats, quand il vient a s'ap- 
pliquer aux iiïtéièls des peuples, car il est l'agent de la Providence 
pour le bien. Terrible, s'il est dans le faux, il ne peut créer que 
bouleversemcns et ruines, cai' il est l'agent de la Providence jiour le 
mal. Tel est celui qui pousse irrésistiblement les doctrinaires, qui 
marque de son enqircintc leurs actes, même les plus libéraux, et 
préside a leur p(dill(pie. Or, sur cette peute rapide nul moyen de 
s'arrêter , il faut descendre jusqu'au fontl de l'abîme, a 

Cet écrit se recommande aux hommes instruits et aux esprits sérieux. 

Le Gérant, DEHAULT. 

Imprimerie Selligle , rue Moutmarlre , n^ 131. 



T05ÏE III". — N» 14. 



2 AVRIL 1854. 



LE SEMEUR 



JOURNAL RELIGIEUX, g 

Politique, Pïîîlosopliîque et Littéraire, 



PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS. 



Le champ, c'est le monde. 
Mali/i. Xm. 38. 



On s'abonne .i Paris, au bureau du Journal , rue Martel, n" 1 1, et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : 15 fr. pour l'année'; 
8 fr pour G mois ; 5 fr. pour 3 raoii. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, 1 fr. pour 6 mois, et SO c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paquets et envois d'argent doivent être aft'rancliis. — On s'abonne à Lausanne, au bureau du Nouvtllisle Vaudois. — A Neucli.îlel, cht» 
Michaud, libraire. — A Genève , chez M"' S. Guers, libraire. 



SOMMAIRE. 

Revue politique : De la siisceptibililc politique. — Résume i>es 
NOUVELLES roLiTiQUEs : Etals-Unis. — Belgique. — Danemartrk. ■ — 
Espagne. — Autriche. — Alger. — France. — Revue curÉtienhe: 
Fragmcns (Tapôlogclique. K" III. Combien il est insensé de ne 
chercher dans le Christianisme qu'un sujet de dérision. — Les 
Vallées do piÉmost : Fragment. — Beaux-Arts r/-e i^/HS^e, revue 
du Salon de 1834 , par Alexandre D...... — Du Sens l^TROUVABLF. 

— BiOGUAPiiiE religieuse ET POLITIQUE: Pomapc II , roi d*Otahiti. 
(Suite.) — MÉla>ges : Probabilité de l'abolition prochaine de 
l'esclavage dans l'Etat de Iventucky. — Annonce. 



REVUE POLITIQUE. 

DE LA SUSCEPTIBILITÉ POUTIQUE. 

Sujet lie revue morale, diiez-voiis ; je le veux bien, mais 
aussi sujet de revue politique ; car il s'agit ici d'un défaut 
qui trouve tout son aliment dans les évéïicmens pul)lics et 
dans les qiiestloiis de gouvernement. Quand les affaires vont 
à peu près au gré île tous , ou quand une grande nation se 
jette, comme un seul lionime, soit dans une bonne, soit dans 
une mauvaise voie, il n'y a pas lieu à la susceptibilité poli- 
tique : aiRsi n'y en a-t-il guère eu sous l'empire. Aux épo- 
ques de transition , au contraire , quand un peuple tâtonne 
dans les ténèbres poiu- sortir de la l'ausse position où les cir- 
constances et les passions l'ont jeté , la susceptibilité politi- 
que joue un grand rôle ; car en talonnant , on se rencontre 
et on se beurle. Quand tout le monde est sur la défensive, 
cliacim s'imagine bien vite que l'adversaire auquel il a ,t 
faire prend l'offensive ; on n'est jamais plus près de blesser 
que quand on a l'épée en main pour parer les coups. 

Depuis quelques mois la susceptibilité politique a pris de 



Nouvelles forces en France. Rien d'étonnant .î cela : les par- 
tis se sont dessinés plus nettement, et ils ont tous écrit sur 
leur drapeau : ce Qui n'est pas pour nous est contre nous ! » 
Il ne suffit pas que vous rendiez liommage à leurs intentions, 
ni même que vous approuviez la plupart de leurs actes ; du 
moment que vous osez en ccnsiu'er un seul, vous n'avez pas 
t'e pai-tavec etix : ils veulent vous avoir pieds et poings liés, 
les yeux bandés en outre : à cette condition , soyons amis , 
disent-ils, mais à celte condition seidement. 

Ija susceptiijililé politique est une maladie à pari, qui ne 
siqjpose pas toiq'ours comme antécédent la susceptibilité 
dans les autres relations de la vie. Elle provient sans doute, 
comme la susceptibilité ordinaire, de ce que l'orgueil des 
bommes se Wcsse aisément, et de ce qu'ils sont si pleins de 
leurs idées qu'il n'y a plus de place pour celles d'anlrui; 
mais souvent elle est encore augmentée par l'imporlance 
que chacun attacbe aux questions qui se débattent. 11 s'agit 
du présent et de l'avenir, de la li!)erté et de l'ordre, de la 
patrie et de la famille : comment demeurer froid en pré- 
sence de par> ils intérêts? 

Ne soyez pas froids, personne ne veut l'exiger de vous, 
mais soyez justes. L'bonuue susceptible brise les balances, 
au lieu de consentir à s'en servir pour peser les raisons de 
ceitx qui ne pensent pas comme lui. Tel consigne à sa 
porte le iVa/zo«a/ ou la Gazetlc de France^ tel autre le 
Journal des Dcbals, comme il la défendrait à un importun 
ou à un bomme de mauvaise compagnie. Et pourtant ou 
n'a de bonnes raisons pour être de son propre avis, qu'après 
qu'on a réfuté les raisons de ceux qui sont de l'avis con- 
traire, et pour cela il faut bien les entendre. 

I;a susceptibilité politique est pour la conversation ce 
que la censure est pour la presse. Elle empccbe les convic- 
tions sincères de se produire, même lorsqu'elles n'aspirent 
à le faire qu'avec modestie et décence. De cette façon sans 
doute tout le monde a l'air d'être d'accord : oui, mais seu- 
lement jusqu'à ce que la chaudière, dans laquelle la vapeur 
a été comprimée, éclate. 

Remarquez bien que la susceptibilité politique sait tout 
envabir : maladie de jeune bomme et maladie de vieillard, 
maladie de salon et maladie d'échoppe ; maladie du miais- 




108 



LE SEMEUR. 



tcrc Pi maladie de l'opposition; maladie des journalistes et ;, 
maladie des lecteurs de journaux , elle n'épargne personne. 
Chacun en fait souffrir les attires, el piïîs, à son tour, cliacua 
en souffre. Mais, après totit,à quoi aboutit la susceplilnUté 
politique ?C(! n'est pas, comme la discussion, une digiic 
(•I M-ée sur les bords d'un fleuve, qui fait ([u'au lieu de dé- 
liorder, il suive ])aisil)lempnt son cours; non, c'est luie digue 
jetée au travers du courant. Eh ! ne savez-vous pas que le 
plus faible ruisseim est plus fort que vous? 11 tournera, ii 
surmontera ou ilT-envcrsera l'obstacle qu'on lui oppose. 

Du i-este, prenons y garde, l'homme est un, et par qu'^l- 
que l)out que ses défauts se montrent d'abord, on ne larde 
pas à en voir l'autre bout. Dites-moi ce qu'il est dans la 
vie privée, et je vous dirai ce qu'il sera dans la vie publir 
que ; apprenez-moi comment il s'occupe des intérêts de 
1 état, et je n'aurai pas de peine à deviner comment il soigne 
C3US de la famille. Le forum est à deux pas du fover do- 
mestique, et en sortant du sénat, Cicéron pouvait encore 
.liier coucher à sa maison de campagne. I.a susceptibilité 
politique imprime à l'esprit une disposition dont il est bien 
di'.riciie de se débarrasser, quand il n'est plus question de 
politique. Si la susceptibilité en toutes choses n'eu est pas 
toujours l'unlécédent , elle en est ordinairement la suite. 

Frappe, mais écoute, disa.t un philosophe. Ecoute, puis 
n-ponds, doit-on dire ans. hommes de nos jours. 



-=a>«>-e=^— 



r.BSLME DES NOUVELLES POLITIQUES. 

l.c président des Etats-Unis continue à être eu discussion 
avec la Banque de ce paj's , dont il cherche à détruire l'énorme 
iuiliieuce, à iaciiicUe il a retiré les dépôts des fonds publics , et 
<iu'il a forcée de di.uinuer ses escomptes et de se lueltre en li- 
quidation. Une crise commerciale a éclaté à la suite des mesures 
qu'il a prises, el qui pro\ oqueiU d'énergiques réclamations de 
la part de toutes les classes, et notamment de la classe ouvrière. 

En Belgique, la Chambre des représentans a adopté la loi sur 
le chemin de fer projeté. L'exécution sera faite à la charge du 
trésor public et par les soins d,'. gouvernement, au moyeu d'un 
eaiprunt. 

Le prince Frédéric, héritier de la couronne de Diuicniarck, a 
été relégué d.ans un château royal, pour cire plus tard embarqué 
à bord d'un vaisseau de ligne , qui doit le transpurlcr dans la 
Aiéditerranée.On atlribuc cet exil à des violences connnises par 
le prince après des excès de table. 

Les carlistes ont été biiltas à Lorca par les troupes de la 
reine. 

Le ministre prussien , M. Ancdlon, est arrivé k Vienne ; et 
lord Durham vient d'arriver h Paris, chargé d'une mission di- 
plomali |ue. 

Un engagement a eu lieu j rès de Bougie, entre les Kabaïles 
el les Francai.^. 

Les deux entrepôts réels des douanes de la ville de Paris ont 
été ouverts hier au commerce. 

Plusieurs sociétés politiques, entre autres l'Union de Juillet, 
à Paris, et les sections de la Société des Droits de l'Homme, 
dans le département du Rhône, ont déclaré qu'elles continue- 
ront à exister tamme par le passé, quoi qu'il advienne. 

Le projet de loi contre les associations a été présenté à la 
Chambre des pairs. 

La Chambr : des députés a adopté des projets de lois, d'après 
lesquels il est accordé un crédit supplémentaire de 25,887,490 
francs au ministre de la guerre, el un crédit supplémentaire de 
■J, 100,000 francs au ministre de la marine. Un crédit de 2 mil- 
lions pour les pensions militaires a aujsi été volé. 

La Chambre a entendu la lecture d'une proposition de 
M. de Mosbourg, d'après laquelle, à compter des 'premières 
élections, nul ne pourra être député s'il est intéressé à un mar- 
ché pouvant donner lieu ii dssréglemens avec l'état. 

Une proposition de M. Dubois-Aymé, dont le but était d'au- 



toriser le gouvernement à délivrer des permissions de séjour 
révocables, aux membres de la famille de Kapoléon, n'a pas été 
prise en considération. 

Le projet de loi relatif ii l'exécution du traité conclu avec les 
Etats-Unis, a donné lieu à une discussion animée et approfon- 
die. L'article 1 " , qui approuve le paiement par la France d'une 
somme de a5 millions , a été rejeté hier, par 176 voix contre 
168. L'appel nominal avait été réclamé par plus de vingt mem- 
bres. 



REYUE CHIlETSEr^'KE. 

FBAGMENS d'aPOLOCiIhi^UE. N° III. 

Combien il est insensé de ne chercher dans le Christianisme 
qiCun sujet de dérision. 

On a vu quels étaient les moqueurs de notre époque : les- 
uns , représentans surannés de l'école encyclopédiste ; les 
antres, jeunes gens -i prétentions philosophiques ; pivis , les- 
incrédules des petites villes et des campagnes, qui se jugent 
es])rits forts, parce qu'ils mettent au grand jour leur cynisme 
d'impiété. Soumettons maintenant aux moquem-s des deux 
premières classes quelques réflesions sur l'ex-trême folie de 
leur manière d'agir. 

Avant tout, de quoi se moquent-ils ? Est-ce du Christia- 
nisme ? Ils le supposent , mais ils se trompent ; leurs épi- 
grammes ne peuvent atteindre si loin ni monter si haut ; 
ils frappent une ombre en croyant frapper l'Evangile. Cinq 
ou sis miracles de l'Ancien-Teslamput , tels que la Mer- 
Jlouge passée à pied sec , le soleil arrêté dans une batailiu 
des Juifs contre les Cananéens, Elle enlevé au ciel et d'au- 
tres événcmens semblables, leur fournissent le texte de la 
plupart de leurs plaisanteries. Ajoutez à cela quelques jeux 
de mots sur les noms des Apôtres , force quolibets sur les 
anachorètes des premiers siècles , beaucoup d'historiettes 
apocrA ph s sur la vie des papes, des injures contre les jé- 
suites et un grand mépris pour l s chrétiens de nos jours ; 
voilà toute la polémique des moqueurs. Voltaire n'a pas 
fait das alliage , et les disciples se contentent de la science 
du maître ; c'est avoir appris à être satisfait de peu. 

Chacun conviendra, s'il y daigne réfléchir, que le Chris- 
tianisme est complètement en dehors de ces pauvretés vol- 
tairiennes. Nous prenons pour point de départ, dans notre 
foi, la misère morale de l'homme , et nous en appelons an 
témoignage intérieur de la conscience, au témoignage exté- 
rieur des annales de tous les peuples et de tous les temps, 
pour prouver cette corruption unii( rselle de la nature hu- 
maine. Les moqueurs essaient-ils de contester nos preuves? 
Pas le moins du monde ; il n'y a rien de plaisant ni de risi- 
ble dans la démonstration de notre état de péché ; on se re- 
tranche prudemment derrière quelques passages mal com- 
pris du prophète Ezécbicl, et l'on débite sur cela de petites 
épigranimes qui veulent être sj)iriluelles , et qui ne sont 
qu'impertinentes. Après avoir établi qiia l'homme est pé- 
cheur , nous contemplons avec \.i flambeau des Ecritures 
les perfections de Dieu, et nous découvrons en lui une im- 
muable justice, une sainteté absolue qui doit punir le péché, 
partout oîi il se trouve. Est-ce que les moqueurs prennent 
le soin d'établir que nous somni s dans l'eirciir sur les at- 
tributs de Dieu, ou bien que sa justice et sa sainteté n'em- 
partent pas les conséquences qui nous paraissent , à nous , 
parfaitement logiques el irrécusable.' ? Hélas! \ous deman- 
dez aux moqu 'urs beaucoup plus qu'ils ne vous peuvent 
donner ; pernieltez-l uv donc de se (;ivertir sur les miracles 
de N:>lre-Damc-de-I>oretle et sur les hallucinations il'Jgnace 
de Loyola ; votre discussion est trop sérieuse , et ils Vous 



LE SEMEUR. 



Î07 



Iraileat déjà de puritain pour l'avoir seulement souleTée. 
Conliiuions pourtant. S'il est vrai qui! l'honime soit pi-chcur 
et que Dieu doive le punir, qut4 est le moyen d'échapper 
à celte sentence de condamnation ï Jc:i l'évangile nous 
montre Jésus-Clirisl , le Di-îu-Sauvcur , qui s'est offert en 
sacrifice à notre place , afin de nous affranchir de la peine 
que nous avons méritée ; son expiation a manifesté l'amour 
de l'Etre infiniment hon et a justice de l'Etre infuiimcnt 
saint; ces deux, altrihuts ont été admirablement conciliés 
dans la mort du Christ, et tout un monde nou\eau s'ouvre 
à nos espérances. Les moqueurs nous suivent-ils sur ce 
terrain ? Se donnent-ils la peine d'e-.aminor et de combattre 
cette haute doctrine ? A d'autres, s'i vous plait ; vous nous 
parlez là de mystères ; les m, oières ne nous vont point ; il 
ue nous faut plus de mystères ; nous ne perdrons pas notre 
temps à chercher s'il y a quelque chose au-dessous de vos 
mystères; nous sommes ens éclairés, positifs, disciples du 
dix-huitième siècle, penseurs, ayant une raison droite, peu 
disposés à nous payer de votre dogmatisme monacal ; c'était 
bon pour les temps féodaux. Et puis , après cette modeste 
tirade, on vous somme , en riant aux éclats , d'expliquer la 
grâce suffisante qui ne suffit point, la grâce prévenante qui 
ne prévient personne, et d'autres méchantes antithèses qu'on 
a retenues de la querelle des Jansénistes et des ftlolinistes. 
En résumé , nos moqueurs se placent toujours à côté du 
Christianisme , et s'imaginent d'en avoir fini avec ses dog- 
me?, quand ils ne les ont pas même effleurés. Convenez-en, 
Messieurs, 

Les gens que vous tuez se portent assez bien. 

■ Empnmtons à l'histoire de France une anecdote qui 
éclaircira notre pensée. Quelque temps après la mort 
d'Henri IV , Sully fut appelé à la cour de Louis XlII. A 
peine arrivé dans l'antichambre, il eut à essuyer les Lrb- 
cards d'un tas de jeunes courtisans qui se raillaient de sa 
perruque , de son pourpoint et des auti-es parties de son 
accoutrement. Sire, dit alors Is grave Sully , quand le feu 
roi votre père me faisait l'Iionneiir de m'appeler auprf's de 
lui, il n'oubliait pas de faire sortir d'abord les baladins. Ces 
ineptes courtisans, ces pages imberb?s ne vo\ aient que l'ha- 
bit, et ne connaissaient pas l'homme ; ils sa prenaient à rire sur 
un costume de mode antique , et ne se souvenaient pas 
qu'ils avaient l'honneur de se trouver en face du ministre 
le plus loyal , le plus intè-gre , le plus vertueux de France ; 
ils se persuadaient peut-être bonnement que Sully était 
ridicule par cela seid qu'ils s'étaient gaussés de son vieux 
haut-dc-cliausse. Pitoyable folie que celle-là! Il n'y avait 
qu'une épithcte pour la peindre ; et le surintendniit des 
finances d'Henri IV sut bien la trouver. Ceuv qui ne voient 
dans le Christianisme qu'un sujet de dérision agissent-ils 
autrement que ces baladins? Ils ne regardent qu'à certaines 
formes exlérieui-es plus ou moins tond)ées en désuétude , 
et aussitôt de se moquer d'une religion qui leur est aussi 
inconnue que l'Alcoran ou le Send-Avesta ; ils ^eulent 
donner des ridicules à l'Evangile , et ne s'en donnent qu'à 
eux-mêmes. On dit que les courtisans de Louis XIII gar- 
dèrent le silence après la sévère apostrophe de Sullv ; nos 
modernes baladins sont beaucoup plus intrépides que leurs 
devanciers. 

Puisque j'ai déjà fait une comparaison, le lecteur me per- 
mettra d'en présenter une autre. Je me souviens d'avoir vu, 
ckins la réaction politique de i8i5, quelques petits vauriens 
qui avaient fabriqué un mannequin de Napoléon , et qui le 
traînaient à tra\er es ruisseau'v et les égoùts , en poussant 
des cris de triomphe. Mes tapageurs frappaient à coups re- 
doublés sur le mannequin , et lorsqu'ils parvenaient à lui 
casser un bras ou ime jambe, on aurait cru vraiment qu'ils 
avaient frappé Napoléon lui-même , tant ils étaient radieux 



et fiers de leurs prouesses. Enfin, l'homme de bois, mutilé, 
fracassé, fut jeté à l'eau, et chacun s'en alla dans son gre- 
nier ou dans sa cave, en répétant que le Corse était noyé. 
N'est-ce pas une image assez, fidèle de la manière d'agir des 
moqueurs:' Ils ne frappent aussi qu'un ignoble manti' qitin, 
tout en s'imaginant que leurs coups tombent sur le Chrislia- 
nisme, et quand ils ont enseveli leur homme de paille, ils 
déclament l'oraison funèbre de l'Evangile. Par respect pour 
soi-même et par pudeur, on devrait bien mettre un tenue à 
ces plaisanteries de mauvais goût. 

On éprouve une difficulté extrême à comprendre comment 
des êtres raisonnables, qui ne manquent ni de justesse d'es- 
prit, ni de prudence, ni de sagacité dans les autres affaires 
de la vie , peuvent traiter aussi légèrement la plus impor- 
tante de toutes , une affaire à laquelle se rattachent d'éter- 
nelles destinées. Eh quoi! vous êtes sérieux dans les moin- 
dres choses ; vous traitez gravement des questions sans va- 
leur et sans avenir ; vous rougiriez de prendre le ton de la 
moquerie dans un entretien qui ue concerne que de chétifs 
intérêts domestiques ; et cependant, lorsqu'il s'agit de votre 
âme et de votre éternité, vous ne craignez pas d'employer le 
langage du sarcasme et de l'ironie ! Je me place pour un mo- 
ment dans votre position ; je suppose qu'il y ait doute sur 
les enseignemens de la religion chrétienne; j'admets que la 
céleste origine de ses dogmes ne me soit pas démontrée : qu'en 
résulle-t-il ? Ai-je le droit de tourner une question en ridi- 
cule, parce qu'elle est douteuse? El si cette question renfer- 
me tout ce que je puis avoir de plus précieux, ne commet- 
trais-je pas une faute grave ou un acte de délire, en m'obs- 
tinant à n'y chercher que le canevas de misérables moque- 
ries? On concevrait qu'un être d'une espèce inférieure à 
la nôtre , s'il recevait tout à coup le don de la parole , 
sans recevoir en même temps luie âme , pût se croire per- 
mis d'attaquer avec dé telles annes une religion qui se 
présente comme révélée de Dieu. Cet être-là ne serai» 
pas une créature morale et responsable ; il n'aurait rien à 
craindre ni à espérer au-delà du jour de sa mort ; il accom- 
plirait sa loi , en ne s'occupant que des intérêts matériels, 
et en se moquant de tout le reste. Mais un être luuuain , 
mais vous , quelle folie ,. quel démon vous égare jusqu'au 
point de n? répondre aux plus solennelles déclarations 
de l'Evangile que par d'indignes jeux de mots? Poussons 
l'hypolbèsc de votre scepticisme jusqu'à sa dernière limite : 
Vous n'êtes assuré de lien , j'y consens ; vous n'affirmeriez 
pas même que vous avez une âme, je vous en crois; le 
chemin que vous suivez en vaut ira autre, cela est possible. 
Maintenant dites-moi, je vous en supplie, comment vous 
avez le courage ( est-c:; courage , ou fureur? ) de plai- 
santer sur ce [evy'ihle peul-e'tre , sur cette elTi-ayante incer- 
titude? Vous ne savez où vous allez, où vous tomberez, 
avant quatre jours; dans le néant , peut-être ? et vous p."0- 
noucez des paroles de moquerie ! dans le lieu d'une con- 
damnation éternelle , peut être? et vous lancez contre votre 
avenir de puériles épigrammes ! Vous suivez une i-oute au 
bout de laquelle vous serez irrévocablement perdus pml- 
être? du moins vous n'avez pas la certitude absolue du 
contraire ; vous ne mettriez pas votre tète pour enjeu dans' 
cette iliscussion , et vous approchez de ce terme inconnu , 
le sarcasme et le blasphème à la bouche 1 Voici un homme 
qui marche dans une caverne obscure ; d'épaisses ténèbres 
en couvrent l'entrée et l'issue ; cet homme ignore d'où il 
vient et ne sait pas mieux où il va ; on lui dit qu'il y a deux 
chemins dans cette caverne ; que l'un aboutit à un séjour 
de délices et l'autre à l'abime; mais il n'en tient compte; 
il ne prend pas même le soin d'examiner s'il se trouve quel- 
que chose de réel et de vrai dans ces avertissemens ; aux 
plus pressantes invitations de ses amis il ne répond que par 
un rire stupi Je ; il chante , saut? , fait des gambades , pr. nd 



108 



LE SEMEUR. 



(l'js alliuules grotesques et ne songe qu'à s'étounlir par les 
jilus grossières dérisions. Quel insensé! dites-vous; quel 
l'urieus I Oui, furieux et insensé , mais pas autant que celui 
<jui sns|)cnd à la pointe de quelques misérables quolibets 
une éternité tout entière ! 

Qu'on y prenne garde; je ne conteste pas le droit d'à ttaquer 
l'F.vangile et de le déclarer faux. Combattez-le de toutes 
les forces de voire logique , si bon vous semble; faites-vous 
inènii' apôtres du déinie ou du matérialisme , il vous est 
jierniis comme il l'est aux chrétiens de prèclier leur foi reli- 
gieuse. Mais ce qui n'est pas permis , ce que je nomme cm- 
jiortemcnt et délire , c'est de tourner en ridicule une relir 
giou que l'on ne connaît point , de verser l'ironie et le mé- 
pris siu- des doctrines que l'on n'a pas examinées ; c'est de 
se forger à plaisir un Clirislianismc qui n'est pas le Christia- 
nisme , une Bible qui n'est pas la Bible ; c'est d'amasser un 
dégoûtant monceau de haillons historiques, de faits équi- 
\oqucs, de plaltes obscénités, de sanglantes persécutions, 
p'.iis d'app:>lcr tout cela l'Rglise cliréticnne pour se donner 
le divertissement de la couvrir de fang ■. Apprenez, à con- 
naître c qui constitue le véritable E\angile, et vous aurez 
pouvoir de le juger ; encore ne vous accordera-t-on pas le 
droit d'emplovcr le langage de la dérision ; les hommes char- 
gés de rendre la justice ne rédigent pas sous forme de chan- 
son et de calenibourg les jugemens qu'ils prononc 'ni. .\vanl 
de condamner, il faut entendre la cause, et apris l'avoir 
entendue , il faut la décider avec gravité. 

Je mj figure que l'un des sauvages de la trijju des Char- 
mas qui sont venus dernièrement en France, ait eu la manie 
dctranchersoaverainement toutes les questions, sans sj met- 
tre en souci de les examiner. 11 entre daus le Palais- Bourbon, 
et h la vue de ces trois ou quatre cents personniges qui 
s'expriment dans une langue qui lui est ijicoiinue, il se 
])rend à rire à gorge déployée et ne tarit pas ca uioqui'iies. 
Une autre fois, on le conduit dans un amjdiithéàtre de chi- 
mie ou de médecine, et le voilà riant encore do tout son 
cœar, se raillant des instrumens de pliys que, aiguisant des 
épigrammes (si les Charruas font des épigrammes) contre 
tout ce cpt'il voit et tout ce qu'il entend. Il retourne ensuite 
auprès de ses compagnons, et leur raconte avec les ixpressions 
les plus burlesques les résultats de ses oljservalions sur nos 
lois, nos sciences et nos arts. Mon ami, lui diriez-vous alors 
commencez par étudier notre civilisation ; instruisez-vous 
mieux de ce ([ui vous ir.spire une si grande hilarité ; rien 
n'est plus ridicule que de se moquer de ce qu'on ne com- 
prend pas. L'avis serait fort sage, et je conseille à chacun 
d'en profiter. 

, Les remarques précédentes sont loin d'épuiser le sujet. 
Si l'on ri'lléchit à la bienfaisante influence de l' Kvanglle et aux 
consolations que les malheureux peuvent toujours y puiser, 
la déplorable passion des moqueurs se présente sous un jour 
l)ipn odieux. Ne rappelons pas ici les immenses cbangemens 
introduits dans le monde par le Christianisme, l'esclavage 
aboli, la femme relevée de son état de di-gradalion, le droit 
dos gens consti'.ué sur de nouvelles bases, le grand principe 
d'humanité succédant aux idées étroites d'une barhare na- 
tionalité ; ces hautes questions trouveront leur place ail- 
leurs. Ne parlons pas même des hciu-eux effets que pro- 
duii-ait infailliblement le n'^veil de la foi chrétienne sur 
l'étal moral, intellectuel et politique de la société. Uenlèr- 
mons-nous dans le cercle de la famille et des plus simples 
événemens domestiques; ce point de vue suffira pour nous 
montrer que les moqueurs ne sont pas seulement légers en 
ce qui 1rs concerne, mais cruels envers autrui, mais fmi- 
deni Ht insensibles au ]>onheur de ceux qiù les entourent. 
Vous n'attaqueriez pe.s la répulation d'un père devant son 
fils, d'une mère devant sa fille, lors même que vous seriez 
parfait ment certains de n'avancer que des faits bien cons- 



tatés; vous auriez honte siirtRut d'empi-unter à l'injure ses- 
formes les plus âpres, à l'ironie ses tnu'ts les plus aigus, et 
s'il vous paraissait absolument nécessaire de prononcer 
quelques mots de blànle en présence des enfans sur les au-- 
teurs de leurs jours, vous le feriez avec décence et mesure ; 
tout autre procédé vous semblerait, avec raison, inconve- 
nant et lâche. Que faut-il donc penser des moqueurs qui 
s en vont à tort et à travers, sans nécessité ni provocation, 
colportant, déblatérant, vociférant sous le moindre prétexte, 
des sarcasmes et des invectives contre la religion chrétienne^ 
IjC nombre de ces gens-là diminue, et la bonne compagnie 
n'en compte guère aujourd'hui, je l'avoue; mais l'espèce 
n'en est pas éteinte. Quand on se permet ces indécenles 
sorties contre le Christianisme, sait-on bien si l'on ne bles- 
sera pas au cœur l'un de ceux qui nous écoutent, une âme 
qui ])uise dans la Parole de Dieu toutes ses joies et toutes 
ses espérances? Kst-il moins dur, moins bassement cruel, 
de jeter àuncliretien des outrages contre sa foi que de faire 
entendre à un fils îles calomnies contre son père ? Soulevez 
luie discussion grave, sérieuse, digne du sujet, on vous 
répondra, on pèsera vos objections ; mais à des attaques 
sans pudeur et sans frein, à des épigrammes triviales ou 
obscènes, que voulez-vous qu'on réponde? Il y a une ré- 
ponse pourtant, mais elle reste au fond du cœur : le mépris. 
Que ri<',vangilc soit à vos yeux une invention humaine-, 
une imposture, cela vous regarde ; l'on ne conti'alnt per- 
sonne à y croire ; ce qu'on vous demande et par des motifs 
que nul homme d'honneur ne peut méconnaître , c'est de 
respecter dans vos discours la conscience d'autriil. Jl c\iste 
encore , quoique peut-être vous ne vous en doutiez p. s, il 
existe autour de vous des personnes qui doivent, au Chris- 
tianisme les heures les plus douces de leur vie présente et 
la plus magnifique perspective d'un heureux avenir. Ce 
jeune homme que vous rencontrez dans vos promenades 
ou dans vos réunions a été sauvé du désespoir par la foi 
chrétienne; sans elle , il aurait peut-être fini , comme tant 
d'autres, par une mort prématurée; les angoisses d'un cœur 
^ldeetd'lnle conscience travaillée l'auraient précipité , à 
son matin , dans la nuit de la tombe; mais avec ses croyan- 
ces il porte aisément le fardeau de ses ]!>urs; il est devenu 
calme , joyeux , invincible à la mauvaise fortune , zélé pour 
le perrccllonnement des mœurs et des lumières. Eh bien ! 
une religion qui renouvelle ainsi toute une existence ne 
vous parait- elle mériter autre chose que de froides et 
grossières plaisanteries ? Ne sentez-vous pas qu'au lieu d'a- 
vilir le Christianisme, vous vous avilissez vous-même par ce 
manque absolu de bienséance et de réflexion ? Allez 
encore dans L'obscur asile du malheureux; contemplez cette 
pauvre femme que l'Evangile soutient, console, ranime 
dans ses plus douloureuses épreuves ; elle a perdu tous les 
êtres qui lui étaient cliers; elle ne trouve plus un seid bras 
pour V appuyer sa débile >ieillesse; l'indigence et la soli- 
tude î'envuonnent ; mais les promesses de Jésus-Christ, 
l'attente d'une meilleure destinée, les prières , les larmes 
qu'elle répand au pied du Sauveur , son humble confiance 
dans la protection de Dieu, sa foi, en un mot, est le baume 
qui guérit toutes ses plaies; cette femme vivra en paix et 
mourra dans l'espérance ; le Christianisme fait plus pour 
elle que ne pourrait l'air • le monde entier. Vous semble- 
t-il qu'il n'y ait rien d'élevé, rien de vénéialile dans une 
religion qui produit de tels effets ? Les sarcasmes que vous 
lui prodiguez n'expirent-ils point sur vos lèvres ? ne ren- 
trent-ils point dans votre cœur, mur'ts , honteux et 
déshonores , les sarcasmes d'une incrédulité ignorante 
et brutale ? Si la vue de ces âmes consolées , de ces 
cœurs paisibles ne t'inspire pas un langage plus sérieux ; 
si tu ne reconnais pas que la foi chréllciuie a droit aux égards 
et aux respects de ceux-là mêmes qui lui contestent la di- 



LE SEMEIR. 



109 



vinité de son origine ; si lu ne crains pas de semer sur ton 
cliemin le donle el le désespoir p;u' les inipitovablcs moque- 
ries , je n'ai plus rien à te dire , sinon que l'Evangile se glo- 
rifie d'avoir un ennemi tel que toi. 



LES VALLEES DU PIEMOI\T. 



FRAGMENT 



(■)• 



L'asile des Yaudois est situé sur les frontières de l'Italie 
et de la France , à l'endroit où les Alpes , sans perdre de 
leur sublimité, coninienccnt, en s'inclinant vers la mer, à 
revêtir des formes moins arides. C'est la partie que les an- 
ciens nommèrent Alpes ("otlieniies , et qui sépare aujour- 
d'hui le Piémont du Dauphiiié. 

En prenant Piguerol pour point de station, quatre vallées 
se déploient en évantail devant vous. Celle de Pragela ou 
Cluson est le plus vers la droite ; puis viennent celle de Pé- 
rouse ou de Saint-IMartiii, celle de Luserne, dont Ani^rogne 
n'est qu'ime branche , et eiiliii celle de Rora , la plus petite 
de ses sœurs. Ce sont les vallées vaudoises. 

On les a peintes jusqu'ici avec des couleurs eifrayantes 
d'aridité et de glaces ; on se les représente comme un di's.M't 
Lordé de précipices et couvert de neiges éternelles ; mais, 
lesa-t-on vues sous leur beau ciel, tantôt espagnol et tantôt 
écossais, s'ouvrant délicieuses en fraiches corbeilles de \er- 
dure ; avec le bruit de leius eaux , leurgaité de village , et 
ce parfum de mœurs antiques et douces qui est encore au- 
tour de nous? Un prestige indélinissable arrête alors L' 
voyageur en face de ces vieilles montagnes que tant de per- 
sécutions ont ensanglantées ; où des lieux, champêtres por- 
tent des noms de combats ; où chaque i-oclier vit périr quel- 
que victime. Pais il parcourt ces ham^auc, jetés sur le 

(1) Ce morceau est extrait il'iinc Jlhlohc rft'S faudois qui paraîtra 
incessaninient , et dont l'auteur , H. A. Muston , a Lien voulu nous 
communiquer les premières feuilles. Nous pensons qu'il n'est pas 
inutile de publier un nfuivel ouvrage sur les f'^atlécs du Piémont , 
puisque tous re!ix qui existent ne les ont pas assez fait connaître en 
France pour empêcher SI. Vielor Hui^o de tomber dans la plus étrange 
méprise, et de conftuïdrc les Vaudois de la Suisse avec ceux du Pié- 
mont. Voici, en effet , ce qu'on lit dans la dernière scène du second 
acte du drame de Cromioell : 

{Les Picinoiitais s' avancent avec respect.) 

l'uJN des E^VOYÉS. 

Le cœur plein de tristesse, 
Nous venons demander secours à Votre Altesse. 

CROMWELL. 

Et qui donc ètes-vous ? 

l'envoyé. 

Nous sommes des bourgeois 
Du canton de Vaud. 

On voit que M. Victor Hugo n'est pas aussi bon géographe qu'il est 
grand poète. Le canton de Vaud n'existait pas du temps de Cromwell. 

Nous nous réservons de parler de l'ouvrage de M. Muston , quand 
il aura paru; mais comme on pourrait conclure du fragment que nous 
publions que le pL'uple vaudois a conservé ses mœurs antiques , nous 
croyons devoir transcrire l'une des stances d'une ode .adressée par 
M. Muston à ses compatriotes , et dans laquelle il leur fait entendre 
de sévères reproches : 

« Qi\'avez'-vous fait de ces mœurs primitives 
Pleines de vie et de simplicité? 
De cette foi, <le ces vertus actives, 
Anges gardiens de vos félicités? 
Petit troupeau eoii»er\e sur la plage, 
Qui désunit les sentiers où tu cours ? 
Quoi ! lorsqu'enfin s'apuist un long orage. 
Peuple vaudois, es-tu mort pour toujours ? • 



penchant des bois et à demi voilés par leur ombre , avec 
leurs fontaines , leurs granges , leurs charrues , leur rusti- 
que désordre de labourage. Les temps ont bien changé ! les 
éiendarils de Rome étaient alors teiiits d'une pourpre fas- 
tueuse ; les nôtres le furent du sang des martyrs. Que voit-il 
aujourd'hui? 

Gravissons un de ces sommets sécitlaires où vivent tant de 
souvenirs. La nature y est rigide peut-être ; mais rien n'est 
plus beau , certes , que ces montagnes brunes et ficres , 
quand le soleil tlu printemps les pénètre de vie et do cha- 
leur, et que mille parfums balsamicpies renqilissenl l'air 
d'une indicible suavité; c'est la vie cl la force qu'on y res- 
pire ! 

Le peuple qui habite ces contrées semble jusqu'.i un cer- 
tain point s'empreindre aussi de leur caractère. Grands, 
pour la plupart, el fortement taillés , les hommes s'v livrent 
à l'exercice de lâchasse ou au\ travau'i rustiques. Ils n'ont 
pas cet air gogumard et aiioqueur qu'on rcmartpie ordi- 
nairement chez les paysans; la virile et franche simplicité 
de leurs manières fait quelquefois ressortir davantage leur 
caractère cordial et plein de l)Ouhomie. C'est parmi eux. 
encore que l'on peut voir de ces bslles têtes de patriarches, 
telles que nous les font rêver les graves récils des livres 
Israélites. L'esprit des temps anciens semble revivre dans 
la sinqilicité de leurs mœurs et la grâce de leurs discours; 
car le polois des vallées est mèmj un des plus agréables qus 
j'ais jamais entendu parler. Il donne aux objets des noms 
qualificatifs , presque toujours heureusement choisis. La 
génisse la plus blanche dti troupeau s'appelle i?/rt/ica, de sa 
couleur; une autre Lingèrii (légère ), Polida ( propre), etc. 
— Il n'est point de pays agricole oii l'on ne fasse retentir 
des chansons par les canipafijies; mais ici ce sont des psau- 
mes que l'on se rétmit pour chanter. Qneltjuefois au sein 
d'une grotte ombragée, ou au sommet d'un rocher , vous 
entendez se marier dans un cantique hs voix de quelques 
jeunes fdles , qui se reposent en revenant du sermon, ou 
terminent ainsi leur promenade du dimanche. Joignez à 
c?s mœurs actuellement si calmes , le reflet des siècles éva- 
nouis qui ressort couletir de sang sur toutes ces fraîches 
collines , ces prairies et ces chàlcl;s ; le souvenir des persé- 
cutions et des combats! Rappelez-vous ces dévou^meiis 
héroïques, à Dieu d'aljord ; ensuite à ceuv que l'on almiiit !.. 
— ■ Savez-vous pourquoi notre langue est douce et le choix 
des mois harmonleu'v? Premièrement, c'est que la voix qui 
part de l'àme pour louer le S^'igneur ou exprimer des choses 
honnêtes , qui a gémi dans les douleurs, s'est éteinte dans 
les tourmcns, conserve toujours une mélodie qui vibre dans 
les autres âmes; et puis il y avait de la pureté dans le goût, 
parce qu'elle était dans les mœurs. Les lettres no se sont 
relevées que sur les ruines de cette profonde dépravation 
qui a rongé le moyen âge. Les Vaudois avaient déjà une 
littérature alors ! Les lumières pures de l'intelligence ne 
vont pas avec les ténèbres et la fange du cœur. Aussi , 
malgré les accusations dont ils furent poursuivis , nos pères 
nous ont-ils légué un sol pur et sans tache, riche de souve- 
nirs et de tombeaux ! 

Après avoir vu ces montagnes aux jours de printemps plei- 
nes de lumière cl de fécondité, voyez-les sous le brouillard 
de novembre, qui glisse à leurs sommets semblable au voile 
de gaze d'une jeune fdle, que le vent lui jette à travers le 
visage ; ou bien qui s'élève peu à peu dans la vallée, comme 
l'eau monte dans im bain de marbre. Du haut de ces dômes 
bronzés, que le soleil écLtire de tous les points de son cours, 
l'orage et les éclairs éclatent quelquefois aux pieds du vova- 
gcur, pendant qu'il y respire un ciel d'azur : mais aujour- 
d'hui le temps sera calme; moulons sur celui d'entre eux, 
atupiel viennent aboutir, ainsi qu'au centre commun de nos 
églises, les limites de cinq communes. C'est le Coiknaùt.II 



liO 



F.E SEMEUR. 



n'offre point, sans doute, les riaus sentiers des environs de 
Bade, de la Suisse et des Vosges ; c'est l'abrupte majesté des 
Alpes toute nue. De temps en temps s'élève à vos côtes 
quelque immense croupe de rocher hardiment jetée dans 
l'espace ; et dans le lointain s'entrevoient à peine de timides 
échappées de pâturages. Mais une fois arrivé , quel specta- 
cle magnifique ! Toutes les plaines de l'Italie se déroulent 
devant vous. Cet immense trésor de fleuves , de jardins et 
de villes, qn'Annibal et Napoléon montrèrent à leurs soldats, 
est étalé sous vos yeux. Voilà Turin , et sa chapelle de Su- 
perga, qui se dessinent dans l'azur, l'un de la terre, l'autre 
du ciel. La vue s'égare dans les vastitudes de cet horizon 
sans bornes. Une infinité de bourgs , de cités et de villages, 
s'étendent vers l'Orient; et comme une ligne blanche avec 
un point au milieu, parait Milan sur les dernières limites 
de cet admirable panorama. Le Pôcircule sur ce riche tapis, 
semblable à un ruban négligé dans un salon de ]jrineesse ; 
et vers le Sud, une légère trace de brume révèle la Mer 
Méditerranée; mais les collines empêchent de voir les vil- 
les qui sont sur le bord. 

Maintenant rapprochons-nous des vallées. Voilà Asti , pa- 
irie d'Alfiéri ; Saluées , dont les Vaudois ont été chassés 
dans le seizième siècle; Campillon , Fenill, Bubiane, qu'ils 
possédaient autrefois; Cavour, et sa montagne singulière, 
problème géologique ; Garsiliane avec son haut clocher , 
et enfin Pignerol , la plus jolie petite ville de province qu'on 
puisse voir, Pignerol, qui s'élève en amphithéâtre au milieu 
des vignes et des figuiers, et se cache les pieds dans mille 
touffes de lilas, de mûriers et de tilleuls , dont les campagnes 
sont parsemées. Là se trouve la vaste caserne construite par 
Louis XIV, dans les prisons de laquelle fut enfermé , dit-on , 
le célèbre niasaue de fer. Une prison jilus affreuse encore , 
est ce vieux couvent de religieuses , élevé sur le sommet 
de la colline, afin que rien de ce qui appartient à la terre ne. 
puisse désormais être vu de celles qui en ont franchi le seuil. Et 
pourtant, qvic la nature d'alentour est pittoresque et variée ! 
qu'elle est bien mieu'v faite que le cloître , pour rasséréner 
tes âmes et les élever au Créateur de toutes choses ! 
Le couvent dont je parle était autrefois une abbaye de moi- 
nes erands ein)emisdes\'audois et qui leur firent beaucoup 
de mal. Sa fondation est due à Adélaïde de Savoie , ftlle 
du dernier marquis de Suze cl épouse d'un coiule de Mau- 
rienne , en l'année (iotj. 

Tournez les yeux plus loin sur cette Immense cluàne des 
Alpes , qui fait comme l'arête, l'épine dorsale de l'Europe. 
A droite , le mont Viso , à gauc! . e Mont-Cenis , s'élè . ent 
dans le ciel. IjC premier surtout, tel qu'une pyramide co- 
lossale surgit au milieu de cet Océan de crêtes , de pics , 
de cimes de toute espèce , comme ses sœurs de l'Egypte sur 
le sable du désert. 11 est impossible , sans l'avoir vu , de se 
faire une idée de la majesté avec laquelle il se présente 
depuis Barges, Rêve! et toutes les bourgades qui suivent le 
cours du Pô. Quoique moins élevé de quelques mètres que 
le Mont-Blanc, il produit un effet de grandeur peut-être 
plus imposant encore ;par e qu'.l est dégagé de tout entou- 
rage. Personne n'est parvenu à escalader jusqu'au soniiiiet 
ce géant des rochers. Vierge de pas humains , c'est la Jung- 
frau du Midi , le Génie puissant qui veille sur nos vallées ; 
car c'est à l'ombre de ses ailes de granit que le flambeau 
de l'Évangile avait réfugié son éclat. Elles étendent leur 
envergure d('mesurée en longues chaînes de montagnes qui 
dominent tout l'horizon ! 

A ses pieds sont venus les éléphans d'Annibalet les armées 
de François !.=■ ; puissances terrestres épouvantables , qui 
. furent s'éteindre à Capoue et à Pavie. De l'autre côté des 
trois vallées ont retenti César , Charleniagne et Napoléon. 
Et au milieu de toutes ces grandeurs qui ont passé si rapides, 
un p-tit peupl- oublié , pauvre , f.iibl" , selon le monde , 



mais plein d'une foi puissante et victorieuse, a traversé les 
âges , les révolutions des empires , tous les bouleversemens 
de la terre , et a étendu enfin de toutes parts son influence 
régénératrice , qui s'est manifestée à la réforme. Le corps 
de l'empire romain tombait en putréfaction ; des barbares 
arrivèrent du Nord ; des barbares arrivèrent du Midi. L'on 
eut les Vandales , les Goths , les Huns et les Sarrasins. Ces 
hordes sauvages et pleines de sève, vinrent verser leur sura- 
bondance de vie dans ces Etats allanguis et épuisés. Mais 
une barbarie plus grande s'ensuivit ; il fallut repasser par 
l'enfance pour revenir au développement de l'âge mûr. Ces 
nations y retoml>èrent. La religion, les sciences, les arts ; 
tout fut oublié ; et quand le moyen-âge apparut versant de 
tous côtés des ténèbres épaissies par plusieurs siècles d'i- 
gnorance et de superstition; seul, un petit peuple encore 
faisait rayonner en silence le flambeau de vérité qui brille 
aujourd'hui dans ses armoiries. A la fin cependant il était 
nécessaire que les Etats endormis se réveillassent. Le réveil 
eut lieu; ce furent les croisades; et, après elles, à leur 
tour, nos Vaudois s'étendirent jusqu'en Bohême , en Cala- 
bre et en Autriche, en proclamant un autre genre de réveil, 
celui des lettres et de l'intelligence. 



BEAUX-ARTS. 

IjE Misée, rc^'ue du Salon de i854, par ALEXA>DnED..., 
paraissant par livraisons iu-4°. Paris, i854. Chez Ledous, 
rue de Richelieu , 11° gS. Pris de l'ouvrage entier : 6 fr. 

Les feuilles de cet ouvrage qui ont paru ne contiennent 
encore que deux morceaux d'introduction , et une critique 
sévère de M. Ingres et de son école ; mais l'auteur s'exprime 
assez clairement dans ce petit nombre de pages pour qu'on 
puisse saisir la pensée qui le préoccupe surtout. Les arts lui 
paraissent être « l'expression poétique et monumentale du 
)) génie des peuples; comme lui , dit-il , ils changent avec 
» les révolutions morales que le temps amène au sein des 
)) nations. » Cette remarque est juste dans de certaines limi- 
tes; les arts, comme la lltlérature, comme la société, se res- 
sentent du mouvement des esprits ; nui homme no p:^ut se 
soustraire à l'influence de son siècle ; il le réfléchit plus ou 
moins, même dans celles de ses œuvres où il croit conserver 
toute son individualité. Mais vouloir faire de cette observation 
une règle, c'est man(pi;r de logique, et méconnaître l'allure 
du génie. L'homme de génie, en effet, ne recueille pas ses ins- 
pirations au dehors; il ne court pas sur les places publiques 
pour y chercher une pensée qu'il puisse s'appniprier tant 
l)ien que mal. Non, il rentre en lui-même, et c'est sa pen- 
sée intime, le sentiment le plus profond de son cœur qu'il 
revêt d'une forme et qu'il pare de couleurs brillantes ou 
sombres. Lui demander d'en agir autrement, n'être satislait 
qvie s'il s'applique soueieusement à être l'organe de son peu- 
ple et de son temps, c'est préférer l'écho de la montagu.' aux 
sons de la lyre, et le reflet de l'eau au visage de l'homme. 

Par cela même que nous sommes de cet avis , nous ns 
voyons pas d'avantage pour les arts à celle mullilude de ta- 
bleaux représentant des faits de l'histoire du Christiaulsnie , 
qui encombrent le salon; ce n'est pas, toutefois, à cause du 
caractère de notre époque, mais à cause de l'incrédulité des 
peintres eux-mêmes que ces tableaux nous affligent. Réren- 
ger composant un cantique, au lieu d'une chanson, ne nous 
étonnerait pas plus que tel peintre célèljrc représentant une 
sainte ou un martyre ; car il faut comprendre la sainteté ,11 
faut connaître la "foi , pour bien rendre l'expression qu'ils 
donnent aux traits, de même qu'il faut aimer Dieu piuir le 
louer dignement. Ce n'est pas tout que de bien mani.r h 
langue ouïe pinceau ; il faut encoreavoir vu, vuavcc le eœui-, 
l'original qu'on veut rendre. 

Si, parmi nos artistes, il en est un qui croie à l'Evaugile, 
ce n'est pas à lui que nous dirons d'éviter les sujets reli- 
gieux , parce qu'en France on ne croit plus à rien. Qu'il no 
craign.' pas d'être délaissé, parce qu'il y a p-u de sympa- 



LE SEMEUR. 



111 



^rL ji'.:w^:,ui.^^Mj^f 



thie pour les émoUons qu'il éprouve cl qu'il exprime. Il 
y aura tO{ijoiirs sur In terre du rcspr-cl pour une convirtidii 
profonde ol vr;\ie. « J'ai cru, c'est nourcjuoi j'ai [Kirlé, 
{Psaume iiO, v. lo) » s'ceriuit Havid , cl les cliaiits de 
l)avid rcleiitisseut encore, répétés par plus de voix. et dans 
plus de contrées, à mesure que a'éeoulenl plu< de siècles. 
te Nous cr()\ ons , et c'est ponrcela «pic nous jjarlons, » disait, 
long-lenips après, l'apôtre Paul (■.>,. Coriuliiiens ,,cliap. 4- 
V. i5). llerlcs, les dispositions des i>"iiplt!s u'étaienl pas lie 
nature à l'encourager, clcepeiidaut i.on^'iu rend liommago 
à l'apôtre des cenlils, et le monde il ;<;liit les genoux, devant 
l'Kvangile. Aujourd'hui encore, une parole simple et vraie 
fait plus d'impression , même siu" les railleurs , que heau- 
conp d'esprit sans conviction. La peinliu-e étant aussi un 
langage, lui tableau est lui mensonge ou une vérité, selon 
qu'il exprime ou qu'il ilissimule la pensée de l'artiste. Quand 
le go\iverni'nient commande des tablcauv d'église, il rend 
donc souvent liypoeriles des liommes (pii ne se doutent pas 
que , pour l'être , il puisse sullire de prendre le pinceau eu 
main. Aussi voyez ce que sont la ijlunart des tabLo;iux 

d'église: • 

Au surplus , les p.'intres auxquels il ne siilVil pas de sa 
replier sur cux-uiènies pour y trouver une conviction qui 
puisse vi\ ilierleurart, ne tix>uveronl guèresmieux en deman- 
dant des in spiral ions au siècle. S'il faut souscrire aux ass''rt ons 
de rautcur du Musée, c< nous ne croyons plus rien ; à peine 
» croyons-nous à nous-mc;i;es. Et si nous avons foi en quel- 
» que chose, ce n'est guères qu'en noire bien-être , quand 
» nous l'éprouvons. » Est-ce là la philosophie plus nou- 
» velle , )i sont-ce là « les idé'S moins connu s et moins 
i> épuisées , » auxquelles vous conseillez aux jeunes artistes 
de s'adiTSser ? Mais en Ncrité , si telle est « la révoluùon mo- 
)) raie que le temps a amenée au sein de la n^ilion, » il n' \ aura 
pas grand profil pour nos contemporains à ce que les arts 
soient, comme vous le dites , a l'expression poéliqueetmonu- 
jj mentale du génie des peuples, » et les pauvres artistes ne 
sauront pas trop quels monumens élever à celui de notre 
temps. Des monumens pour i'indilTérencc et pour l'égois- 
me ! Autant vaiulrait en élever au calios et à la confusion. 
Mais pour cela, n'empruntez pas le marbre du statuaire ; 
il sulîit de faire des bri(pies , comme les hommes de Scinliar: 
puisse notre honte ne pas durer plus long-temps que la tour 
que nous a-urons bàlic pour acquéi'ir de la réputation I 



DU SEÎVS INTROUVABLE. 

Nous ne trouvons pas grand plaisir à discuter avec d'au- 
tres journaux; cependant, quand leurs rédacteuis prenn-nt 
la peine « de nous demander raison de l'espérance que 
M nous avons , » nous nous rappelons le conseil de l'apôtre 
et, « nous sommes toujours prêts à leur répondre, pour 
« notre défense, avec tlouceur et respect. » 

U Univers religieux accepte la dislinction que nous avons 
faite de deux sortes d'hommes d'examen; mais il soulève 
aussitôt une nouvelle dilliculté. Vous cro\ez à la Bible, 
c'est fort bien , nous dil-il ; mais le sens absolu de la Parole 
de Dieu est intj ouvidiie jjour les hommes qui abjurent l'au- 
torité , se hàle-l-i! d'ajoiUer. 

On a écrit beaucoup de volumes, et même de bien gros 
volumes, pour et contre cette assertion de V Univers reli- 
gieux. Nous ne voidons rien ajouter à l'énorme baj^age de 
la controverse; mais nous alhrmons , d'après notre propre 
expérience, d'après celle des chrétiens de tous les siècles, 
et d'après des iléclaralions expresses de l'Evangile, que 
l'humble disciple de la Révélation, lors même qu'il refuse 
de reconnaître? à des hommes faillibles comme lui, le droit 
de déterminer le sens de la Parole, n'estcependant pas aban- 
donné à lui-même pour l'entendre. 

<t L'Esprit, qui rend témoignage à notre esprit que nous 
» sommes enlans de Dieu, » « l'Esprit, par lequel nous 
» ciions Ahba, c'est-à-dire Père, » l'Esprit duquel il est dit 
» qu'il habite dans l^s liilèles, « cet Esprit se charge d'é- 
» clairer les yeux de leur esprit, a(in qu'ils connaissent 
« quelle est l'espérance à laquelle ils sont appelés, » et de 



leur expliquer « ligne après ligne, commandement après 
» commandement. » 

Nous savons bien qu'on a souvent fait à cette assertion 
le reproche de mysticisme ; mais il s'agit de savoir si ce re- 
proche est fontlé. Personne ne songe à confondre l'homme, 
qui huit pour se ih-saltércr avec l'homme qui s'enivre : 
et pourtj^ioi voudrait-on mettre sur la même ligne rmc hum- 
ble conhance et un fol orgueil. 

Jésus-Christ a promis aux siens que « le Père enverrait 
" le Saint-Esprit, cpii leur enseignerait toutes choses et leiil- 
"remettrait en mémoire toutes ' celles qu'il leur avait 
» dites; » puis, dans la prière qu'il a faite au Père, il s'est 
» écrié : « Je ne prie pas seulement pour eus, mais je prie 
» aussi pour ceux qui croiront en moi par leur parole ! >» 

Nous qui croyons à leur parole, nous avons confiance en 
réfficace de la prière du Jésus. 



BIOGRAPHIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE. 

l'OMAni-: u, noi ii'ot-VHIti. 

SEPTIÈME ARTICLE. 

En même teiiip.s que les Otaliiticjis cherchaient à acquérir les 
connaissances ((iii composent ce qu'on nomme chez nous l'in- 
struction clcmcutalrc, ds faisaient de rapides progrès dans l'in- 
dustric, sous la direction de quelques hommes (jue les amis de 
la civilisation des iles do la Polynésie y avaient envoyés d'An- 
gleterre, pour joindre 1,'urs elTorts h ceux des mlssioiuiaires , et 
aider les naturels de leurs conseils et de leur exemple. Déjà 
précédcmiiicut les missionnaires avaient suggéré aux indigènes 
ridée de bàlir un petit navire, au movcu duquel ils pussent se 
livrer à la pèche des perles, et transporter à Port-Jackson le 
pro.duil de cette pèche, pour l'êch uiger contre des outils et des 
étoiles. Cet essai avait micax réussi qu'on n'aurait pu l'espérer 
d'hommes qui n'avaient jamais conslrnit que les petits canots 
avec les luels ils naviguent d'une île à l'autre, et le premier 
vaisseau ot;ihitien avait été l.mcé à la mer le 7 décembre 1S17. 

L'année suivante, M. Gjles voulut engager les habilans à 
cuhiver leurs terres. L'agriculture est partout l'un des pre- 
miers Iruits de la civilisation, parce qu'elle exige nue vie paisible 
et régulière, et qu'elle imprime ce double car ictère aux habi- 
tudes de ceux qui s'y livrent. Otaliiti produit en abondance la 
canne à sucre. Avant l'introduction du Chrislianisme, les indi- 
gènes fabriquaient des liqueurs spiritueuscs avec cette plante 
et avec la racine du tii, qui y est aussi très-commune. Ils avaient 
appris la distillation des naturels des îles Sand\^-icb, et leur 
goût pour la boisson était devenu tel qu'ils se livraient souvent 
aux plus honteux excès de ce genre ; quelquefois, tous les ha- 
bitans .l'un disirict se réouissaient pour établir une sorte de 
distillerie publique. Quuidl'm'«, ou li liqueur spiritueuse , 
était prèie, on se rassemblait dans une cabane construite dans 
ce but. Les chefs buvaient d'abord : leur part se nomm^iit Vao, 
ou la h |iieur hi plus forte; puis venait le tour du peuple. Ces 
tristes réjouissances se prolongeaient pendant plusienrs jours ; 
elles donnaient lieu h des déreglemeus qu'il est impossible de 
décrire , et se terminaient d'ordinaire par des querelles, (|ucl- 
quefois même par des meurtres. Deux navires ayant abordé à 
Otahiti en 18 i3 , et les gens de l'équipage s'élant hasardés dans 
l|île pendant que les habitans d'un district voisin de la mer se 
livraient à une de ces orgies, ceux-ci avaient massacré les mate- 
lois et avaient pillé les navires. Pomare, qui commençait alors 
a sentir l'influence du Christianisme, protégea les étrangers qui 
n'étaient pas devenus les victimes de ces furieux, et les indem- 
nisa selon son pouvoir. Quand l'Evangile eut acquis sur les 
naturels l'ascendant dont nous avons parlé , le roi leur proposa 
de détruire les distilleries et de défendre l'usage àeVava, qui 
fut en eflet prohibé. Pomare lui-même avait le goût de la bois- 
son, et si nous devons ajouter qu'il ne renonça jamais entière- 
ment aux liqueurs spiritueuses , nous pouvons du moins dire 
aussi ,^ que des lors il ne voulut plus consentir à ce qu'on en fa- 
briquât dans ses états , même pour son propre usage , se 
bornant à en acheter, quand les vaisseaux marchands visitaient 
l'île. La canne h sucre, dont on s'était si long-temps servi pour 
satisfaire l'une d /s passions les plus grossières , pouvait facile- 
menl devenir l'objet d'une culture utile et fournir aux Olahiliens 
un arlicle de commerce. M. Gyles possédait toutes les connais- 
sances nécessaires pour la culture e; la fabrication de sucre ; mais 
il ne réussit pas dans les clforts qu'il fit pour persuader aux ha- 
I bilans de s'y livrer; Des Européens , qui voyaient avec chagrin 



112 



LE SEMEUR. 



les progrès des sujets de Pomarc, parce (|u'ils perdaient l'espoir 
de pouvoir continuer à exploiter leur ignorance et leurs vices, 
coninie ils l'avaient l'ait lung-lejnps , leur racontèrent quelles 
étaient , aux Antilles , les soull'rances des malheureux nègres, 
et leui- persuadèrent que, s'ils se livraient à la cullure de la 
canne, ils se verraient bientôt réduits à une pareille misère. 
Cette culture ne put , en conséquence, prendre alors de grands 
développemens ; mais elle est devenue plus tard l'une des oc- 
cupations ordinaires de habitans. 

Quelques années s'étaient à peine écouléesdepuls que l'Evan- 
gile avait, pour la première Ibis, été prêché dans la Polynésie , 
et les chrétiens des îles oii l'on avait appris à connaître Dieu 
se préparaient déjà à faire , i< leur tour , annoncer la vérité 
dans les îles oii elle n'avait pas encore pénétré. Le roi était, 
depuis quelque temps , préoccupé de cette idée, et d s'en était 
entretenu avec plusieurs chefs, qui la goûtèrent comme lui. Le 
peuple aussi }' paraissant fiivorable, on résolut de former une 
association, dont le but serait de travailler à l'extension du 
règne de Dieu. Le i3 mai 1818 fut choisi pour la réalisation de 
ce projet. Dès le matin de ce jour-là, les chrétiens d'Otahili 
et d'Eiraéo se rendirent, en grand nombre, à Papetoai , dans la 
seconde de ces îles. Ce lieu avait , à bon droit , été désigné pour 
cette réunion solennelle ; car c'est là <iue Palii, le grand-prètre, 
avait , cinq ans auparavant , brûlé ses faux dieux , et l'on ne 
pouvait, sans doute, délibérer sans une ^ive émotion sur les 
moyens de propager le culte de PElernel , taudis que l'on fou- 
lait de ses pieds les cendres à peine refroidies des idoles. Des 
léunions de prière particulières avaient eu lieu dans la plupart 
des maisons du district, avaut la grande assemblée à laquelle 
se rendirent plusieurs milliers de personnes. La chapelle ne 
pouvant, à beaucoup près, les contenir toutes, on convint de 
se réunir en plein air. Poniare dirigeait la discussion; Tati ^ 
chef de Papara , était à sa droite; Lpaparou, son secrétai.e^ 
à sa gauche. La reine, les principaux chefs et leurs femmes^ 
occupaient les premiers rangs. Les indigènes, qui portaient, 
les uns le costume du pays , les autres des vêtemens européens, 
dont l'usage commençait à s'introduire, étaient serrés autour 
d'eux, et paraissaient 'prendre le plus vif intérêt à ce qui se 
passait. 

Après qu'on eut piié et chanté , et que M. Nolt eut adressé 
aux assistans une courte exhortation , Pomare se leva el rappela 
au peuple tout ce qu'on avait autre ois exigé de' lui au nom d'i- 
doles qui n'étaient que des morceaux de buis grossièrement tail- 
lés. Quand il en vint à parler des sacrilicos humains que les in- 
digènes avaient autrefois oflèrts , tous les visages exprimèrent la 
tristesse et l'horreur. Le tableau qu'il ht ensuite de la religion 
de l'Evangile présentait un frappant contraste avec celui dont il 
l'avait fait précéder. Les voyant prol'ondémcnt pénétrés des 
avantages que le Chrislianisme leur avait procurés, il leur de- 
manda solennellement si, api-ès avoir tant reçu, ils ne voulaient 
rien faire pour les peuples encore privés de ces inappréciables 
privilèges: « Donnons de nos cochons, de notre arrow-root , 
« de notre huile de coco ! s'écria-'-d; mais, ajouia-l-il aussitôt, 
» donnons volon'.aircmcnt , et non pas par conirainte. Ceux (pii 
« désirent que la Parole de Dieu grandisse là oii elle a été plnu- 
>) tée, et qu'elle parvienne dnns des contrées encore misérables, 
» coiiime l'élait la nôtre av^nt que l'Evangile y fut parvejiu ; 
» ceux-là donneront gaî;iieii;.èl libéraleiiierit pour qu'elle puisse 
» s'y répandre; mais ceuxijjiii ne connaissent pas l'induence de 
Il la Parole, ceux qui ne savent pas tout ce qu'elle est en droit 
« d'exiger de nous, ceux-là ne donneront sans doute rien. Eh ! 
u Lien , qu'il eu soit ainsi ; que personne ne le leur re|)roclie ; 
» que les chels, ([ue les principaux se gardent bien d'en être 
)> irrites.» Pomare ne négligea rien pour faire conipreudre à ses 
sujets qu'ils ne devaient pas, en celte occasion, régler leur con- 
duite sur la sienne , par esprit d'imitation ou par vaine complai- 
sance , mais qu'ils devaient agir uniquement d'après leurs con- 
victions propres. En (inissani , il invita ceux qui approuvaient 
sa proposition ii le faire connaître en levant la main droite, .et 
l'on vit aussiiôt des milliers de b:as se lever en signe d'adhé- 
sion. Le soleil se couchait à l'iiorison, au moment où le roi 
ciuilta l'assemblée. Les jours suivaus, des doui nombreux furent 
faits par les naturels, et employés , d'après leurs désirs , li l'évan- 
gélisation des îles voisines. 

IMais si l'(i!nare se sentait pressé d'associer se.; sujets aux 
grands clforts qui se fout pour la conversion <lu monde, il ne 
s'occupait pas avec moins de sollicitude de tout ce qui pouvait 
faciliter l'instruction de sou peuple. Il avait eu lidée de cons- 
truire à Otaliiti un immense temple. L'ulihté n'en étant pas 
très-évidente, et les difficultés étant presque insurmontables, 
parce que les indigènes n'avaient jusque-là construit que de mi- 
sérables cabanes, les missionnaires avaient cherché à l'en dé- 
tourner. I! répoaJ.ii". à leurj objections qu'on avait fuit à Ota- 



liiti d'assez grandes choses pour les idoles , pour qu'il lui fut 
permis, s'il Te trouvait bou, de faire quelque chose de grand 
pour le vrai Dieu. Il demandait aussi pourquoi on le blâmait de 
bâtir ce temple, puisqu'on m: trouvait rien à redire à ce que 
Salomon eut construit un temple à l'Eternel. Ce bâtiment co- 
lossal, qu'on pourrait nommer la cathédrale d'Otahiti , fut inau- 
guré le 1 1 mai 1819. Il a sept cent douze pieds de long sur cin- 
quante-quatre pieds de large, trente-six colonnes en bois, faites 
avec le tronc de l'arbre à pain, supportent le milieu du toît. 
Deux cent quatre-vingts colonnes moins larges , placées à quel- 
ques pas de la muraille, le soutiennent tout autour. L'édifice a 
cent trente-trois feuêti es et vingt-neuf portes. Il est si vaste que 
les trois chaires qui y sont placées sont assez éloignées les unes 
des autres pour qu'on puisse y prêcher en même temps, sans 
que les voix des prédicateurs se confondent. Les proportions de 
ce temple ne sont pas, comme on voit, très-bien entendues. 
C'est la conception d'un homme dont l'esprit devinait de grandes 
choses, mais qui ne pouvait pas consulter l'expérience de ses 
devanciers , pour les exécuter avec sagesse et avec goût. 



P:;oBiiîiLiTÉ DE l'adolition prochaine de l'esclavage dans l'Etat 
DE Kentucky. — La question de rabolition de l'esclavage , résolue 
en Angleterre et qui ne peut manquer de l'être bientôt en Franco, s'a- 
gite aussi en Amérique, Ce ne sont pas seulement les sociétésphiian- 
Iropiques qui s'en occupent ; les corps politiques eux-mêmes la déhat- 
tent sérieusement et deviennent de plus en plus l'avorables à l'aiVran- 
chissement des nègres. Le sénat de l'Etat de Kentucky a examine, 
dans sa séance du 22 janvier, s'il n'était pas a propos de modifier dans 
ce sens la constitution de cet Etat. Il y a eu Ï8 voix pour et 19 contre 
rabulilif)n ; on voit qu'il ne s'en est fallu que d'une seule voix pour le 
triomphe de cette sainte cause. Les opinions étant si également par- 
tagées, on peut sujiposer que l'esclavage sera très-ineessammeat aboli 
dans le Kentucky. Onassurc que beaucoup de citoyens respectables 
sont résolus a quitter le pays et à se fixer dans d'autres parties des 
Etats-Unis , si cette question n'obtient pas bientôt la solution qu'ils 
tlésirent, pareequ'ils ne veulent pas exposer plus long-temps leurs fa- 
milles aux dangers que l'esclavage fait naître pour les habitans libres. 

Nouveau Manuel des Ecoles primaires moyennes et noemales , ou 
Guide complet des instituteurs et des institutrices, contenant : i° 
l'Exposé des principes et des méthodes d'instruction et d'éducation 
populaire de tous les degrés ; 2" des catalogues pour la composition 
de bibliothèques populaires; 3" les lois, circulaires et réglemens de 
l'autorité sur l'enseignement primaire ; 4° des plans pour la con- 
struction de maisons d'écoles et la distribution des salles tle classes ; 
par UN MEMBRE DE 1,'Umversité, et revu par M. Mxiter, inspecteur- 
général des études. Ouvrage orné de ligures. 1 vol. de 27G pages 
in-18°. Paris, 133'i.Chcz Roret, rue Hiiitefeuille, n. 10 bis. l'rix : 
2 fr. 60 c. 

Ce titre est un peu long ; mais nous avons cru devoir le transcrire 
en entier, parce qu'il f lit bien connaître ce que ce petit volume ren- 
fi rme. Il y a bien des niaiiièies, toutefois, de parler de ces divers su- 
jets; nous n'en connaissons même presque aucun qui offre un aussi 
vaste champ a la disuiission que celui des principes de l'instruction et 
de l'eLlucalion populaires. Nous n'oserions pas dire que nous sommes, 
la dessus, parfaitement d'accord avec les auteurs de l'ouvrage que nous 
annonciuis. Ainsi , quand nous y lisons , « que le cœur humain est un 
» o.é.in de vertus, el que le cœur de l'enfant est le cœur humain dans 
» toutes ses richesses natives (page 50),» nous voyons aussitôt que no- 
tre point de départ est diflérent, et que notre but ne saurait être le 
mcuie, ou du moins qu'il est ualurel que nous employons des cneniins 
contraires pour l'atteindre. Tant que les auteurs en restent aux gcné- 
ralités, au lieu d'en venir a l'application, nous devons , au contraire, 
rci'oniiaîtrc la sagesse et l'utilité de leurs conseils. Entre les ouvrages 
du genre de celui-ci, publiés en France, nous n'en connaissons même 
aucun où l'on insiste autant sur l'importance et la nécessite de l'ins- 
trui-lion religieuse. 

Ce n'est pas seulement dans le court chapitre spécialement consacre 
à ce sujet , mais dans tout l'ouvrage, que les auteurs reclament un 
enseignement religieux qui mérite véritablement ce nom. Celte ma- 
nière sérieuse de s'exprimer sur la cliose la plus sérieuse de toutes, 
est digne d'estime ; il serait désirable qu'on la trouvât plus souvent dans 
les ouvrages populaires. 

Sous les autres i-ipports, ce livre est bien fait. Les auteurs ne prô- 
nent pas une méthode ilc préférence a toutes les autres. « La nuilleure 
» des méthodes est celle que suit le meilleur maître, disent-ils. La mé- 
» thodc est une forme, le maître en est la vie. » Nous soinnres de leur 
avis; il devrait en être ainsi; mais nialheurcusement, dans la plupart 
des écoles, la mèlhode sert de béquilles au maître ; il ne marche avec 
elle que comme on marche avec des béquilles, e'cst-.i-dire fort mal ; 
mais, a tout prendre, cela vaut mieux que de ne pas marcher duloiil ; 
et il est rare qu'il y ait dans le maître assez de \ic pour qu'il se sou- 
tienne tout seul. Il monte à cheval sur sa méthode ; mais il n'a qu'un 
cheval de bois, un jouet d'enfant, qui ne le mènera pas loin. 

Nous eroyiuis rendre service aux personnes qui s'occupent des éeo~ 
les, en leur recoinmaiidant cet ouvrage. 



Le Ocrant, DEHAULT. 



Imprimerie Seliigub , rue Montmartre, n° 131. 



TOME III». — N» 15. 



9 AVRIL 1834. 



LE I^EMEUR, 



JOURNAL RELIGIEUX, 

Politique , Philosophique et Littéraire , 



PARAISSANT TOIS LES JHERGREDIS. 



Le champ , c'est le monde. 
Malih. Xni. 38. 



On s'abonne à Paris , au bureau du Journal , rue Martel , n» 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs <le poste. — Prix : 1 5 fr. pour l'année ; 
8 fr pour 6 mois ; 6 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, 1 fr. pour 6 mois, et 50 c. pour 3 mois. — Les lettres, 
paauets et envois d'argent doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, au bure.iu du lYouvelliste fraudais. — A Neuchàlel, che» 
Michaud, libraire. — A Genève , chez M"' S. Guers, libraire. 



SOMMAIRE. 

Hevue politique : Recrudescence de nos divisions politiques. — 
RÉSUME DES NOUVELLES roLiTiQUES : France, — Alger. — PortugaL 
— Espagne.— Revue chrétien se : Fragraens d'apologétique. îJ" IV. 
De l'erreur qu'il y a de confondre le Christianisme avec ceux qui 
portent le nom de chrétiens. — Instruction publique : Etat de 
l'Instruction secondaire dans le royaume de Prusse ^ pendant l'année 
1831, par M. V. Cousin. — Promenades au Salon : N** III. MM. Horace 
Vernet , Delacroix et BrulofT. — Annonce. 



REVUE POLITIQUE. 



SECRl'DÉSCIÎNCE DE NOS DIVISIONS POLITIQUES. 

Il se passe maintenant en France quelque chose de pro- 
fondément triste, non seulement pour l'homme religieux, 
mais pour tout ami sincère du pajs : c'est que les divisions 
politiques qui pai'aissaienl décroître et s'assoupir, depuis la 
révolution de juillet, dans les classes les plus laborieuses et 
les plus respectables de la société , reprennent la funeste 
puissance qu'elles avaient perdue, et vont de nouveau s'as- 
seoir au foyer de toutes les familles de la bourgeoisie. Les 
organes de l'opinion s'accoriUiient à reconnaître , il n'y a 
pas encore six mois, que la politique, cette politique âpre et 
passionnée qui est la fièvre de l'àmc , se retirait peu à peu 
de l'espace immense qu'elle avait envahi pendant les der- 
nières années du règne de Charles X ; ou en-gémissait dans 
les rangs de l'opposition, et l'on prétendait y voir une honte 
pour la nation ; tlans les rangs ministériels, on^s'fin applau- 
.dissait comme d'un témoignage de confiance envers les dé- 
positaires de l'autorité publique. Maisses reproches et ces 
félicitations seraient un mensonge ridicule , à l'heure qu'il 
est: pauvre malade à peine convalescent et si joyeux de 



pouvoir enfin respirer un air plus pur , le pays retombe 
déjà dans l'atmosphère orageuse et fébrile dont il croyait 
être sorti pour long-temps. 

L'histoire de ces variations politiques mérite d'être es- 
quissj^e en peu de mots. Apres la grande victoire des trois 
jours et l'établissement de la nouvelle dynastie , chaciui se 
prit à espérer le prompt accomplissement de ses idées , de 
ses prétentions, ou même de ses rêves, et cette communauté 
d'espérances parut avoir réuni en un seul faisceau toute la 
masse de la nation, moins les légitimistes qui se taisaient et 
s'effaçaient. Plus tard, les illusions s'évanouirent; mais une 
autre communauté , celle de la peur des factions , retint 
sous le drapeau de l'ordre public la plus grande partie de 
la France; on voulait à tout prix donner aide et force au 
pouvoir, parce qu'on sentait que le pays, chancelant comme 
un homme ivre au bord de l'al^ime, avait besoin d'une main 
ferme pour le retenir : ce fut la période de Casimir Périer. 
Ensuite vint une sorte de lassitude et de somnolence politi- 
que ; on avait soif de travail et d'industrie ; on se disait que 
la liberté ne pouvait courir aucun péril ; les débats des 
Chambres laissaient dormir les passions , et endormaient 
quelquefois les députés eux-mêmes. Telle s'est montrée 
l'opinion publicpie jusqu'à la fin de l'année dernière. 

On nous citera beaucoup de faits qui semblent contredire 
no& observations : la sanglante émeute des journées de juin, 
le langage violent de quelques journaux , les troubles sans 
cesse renaissans dans plusieurs villes de province, les asso- 
ciations politiques étendant toujours leur influence , les- 
eraintes et les }Jaiiites qui se manifestaient en divers lieux. 
Cette objection , si quelqu'un jugeait à propos de nous la 
faire, ne viendrait que d'un malentendu. A toutes les épo- 
ques, depuis la révolution de i85o, il a existé des divisions 
ij\ des haines politiques , cela n'est pas douteux ; mais ces 
divisions et ces haines se concentraient habitueUenient dans 
le cercle des hommes politiques proprement dits , et n'agi- 
taient guère le reste de la nation : voUà ce qu'il ast essen- 
tiel de distinguer. Il y aura toujours en France des homme» 
inquiets et turbulens, de petits et grands intrigans , qui re- 
muent de toute la force de leurs bras la surface de la société 
politique ; mais les hommes d'un âge mûr , à Paris et dan» 



fl4 



LE SEUIEUR. 



les provinces , les propriétaires , les maiiufacluriers , les 
commerçans, les cultivateurs entendaient à peine ce tapage 
auquel il faut Lien s'accoutumer dans un étal représentatif; 
on ne voyait dans ce remue-niénagc de quelques coteries 
haut placées, qTie des disputes de portefeuilles; on haussait 
les épaules à la lecture des diatribes de quelques journaux, 
sans en avoir plus de souci que cela; on al)andonnait avec 
joie la vie du forum pour se refaire à la vie du coin du leu. 
Les feuilles des opinions les plus opposées ont vingt fois 
proclamé le fait que nous signalons ici. 

Mais aujourd'hui en sommes-nous encore là? Qui l'oserait 
dire ? Qui ne voit que les querelles politiques se raniment, 
s'étendent, se développent de toutesparts; qu'elles pénètrent, 
couirae aux jours les plus néfastes de la restauration, dans 
tous les comptoirs, tous les magasins, tous les ateliers, tous 
les cabinets littéraires? Qui ne les retrouve, ces dé- 
plorables divisions politiques, dans le salon de ses amis, 
dans les entretiens de sa propre famille, et jusque dans les 
pensées les plus intimes de son cœur? Artistes et voyageurs, 
commerçans et hommes de lettres^ tout le monde parle et 
reparle, se divise et dispute sur deux ou trois questions de 
politique; et des gens qui vivaient d'accord depuis la ciiute 
de Charles X ne savent plus s'entendre. Les hommes graves, 
ceux, qui aiment les fortes éludes et les hautes pensées de 
la philosophie, s'estimaient heureux de secouer au loin la 
poussière de la politique ; mais les voilà qui laissent encore 
une fois leurs travaux inachevés, pour observer et compter 
les sombres nuages dont se couvre l'Iiorizon de la France. 
Ce serait peu de constater le redoulilemcnt de nos divi- 
sions politiques; il faut en chercher la cause. Or, nous le 
demandons à tous les hommes de bonne foi, quelles que 
soient la coideur et la devise de leur drapeau, n'est-ce pas 
depuis les discussions soidevées par les deux lois gur les 
crieurs et sur les associations, parcelle dernière loi surtout, 
que les querelles des partis se sont envenimées, et qu'elles 
ont été atteindre dans leur repos ou dans leurs pacifiques 
labeurs des hommes qui se réjouissaient de vivre tran- 
quilles, occupés de travaux industriels, d'études scientifi- 
ques ou de méditations religieuses? N'est-ce pas depuis lors 
que la |>olitique est redescendue, traînant après elle la dis- 
corde et la haine, dans toutes les classes de citoyens? Le 
point de départ de ces impitoyables dél)ats, ce sont les deux 
lois que novis avons citées. Ce que n'avaient pu faire les 
plus violentes déclamations de certains journaux, les pam- 
phlets, les émeutes mêmes, ces deux lois l'ont fait. D'où 
leur est venue cette malheureuse influence' D'une source 
facile à découvrir : jusqu'à présent la majorité des hommes 
paisibles se contentaient de répondre à toutes les craintes 
exprimées par l'opposition : La liberté n'est pas en péril! 
Mais à présent, mais depuis les deux lois sur les crieurs et 
sur les associations, beaucoup de gens qui ne sont ni fana- 
tiques de républicanisme, ni avides de places, ni désireux de 
brusques innovations, se disent : La liberté est en péril! 
Sentez-vous bien tout ce que celte fatale pensée renferme 
d'agitations, de défrances, de haine, et peut-être de boide- 
versemens polit ques? Nous le répétons avec douleur, ces 
deux lois n'ont pas encoi'e produit d'autre effet clairement 
constaté que celui-là. lîéaliseront-elles les espérances du 
gouvernement? Seront-elles capables de nous afTi-anchir du 
• désordre matériel et moral qui compromet l'avenir du pays ? 
Nous l'ignorons ; nous avouons, en notre àmeet conscience, 
que nous n'osons pas att(>ndre de si gloiieux résidials des 
deux luis nouvelles , après que tant d'expériences du même 
genre • ont été complètement infructueuses. Mais ce qui est 
positif, avéré, incontestalde, c'est que les deux lois qui 
nous occup nt ont révéïlié b;'aucoupde craintes eld'iuinii- 
liésemloniii s... I.e uial est trop évident; le bien n'est en- 
core qu'une simple hypothèse. 



Nous tenons à ne pas aller au-delà de ce que nous vou- 
lons dire. Loin de nous la pensée d'incriminer les inten- 
tions des ministres qui ont soutenu ces lois et des députés 
qui les ont accueillies ! Loin de nous la facile injure qui 
rendrait le gouvernement responsable de toutes nos nou- 
velles divisions politiques! Il est clair que le ministère et la 
chambre n'ont pas pu se dire : Jetons dans le pays des élé- 
mens de discorde et de haine ; multiplions les germes de 
guerre civile. La mauvaise foi ne sutfirail pas pour prêter 
au gouvernement de pareils motifs ; il y aurait là plus d'i- 
neptie encore que de méchanceté. Nous pensons, au con- 
traire, que l'on a cru servir, en présentant et en adoptant 
ces deux lois, les intérêts du pays. Mais les meilleures in- 
tentions imaginables ne produisent pas toujours, il s'en faut 
de beaucoup, les bons résultats qu'on en attendait ; il arrive 
quelquefois que les armes destinées à vaincre l'anarchie se 
tournent contre l'ordre, et que le remède lue le malade au 
lieu de le guérir. Tout en rendant justice à qui le mérite, 
il nous semble que l'on s'est déplorablement trompé ; il nous 
semble même, quoiqvie nous ne soyons dans le secret de 
personne, que si laloi contre les associations étaità refaire, on 
la ferait autrement que celle qui a été adoptée par la Cham- 
bre. Après que la discussion a été ouverte, il n'était plus 
guère possible de reculer, parce qu'on craignait avec quel- 
que raison d'enhardir, par des concessions qui eussent res- 
semblé à une défaite, les adversaires que l'on vo\dait frap- 
per. Mais le ministère a dû être surpris, disons plus, effrayé 
lui-même de l'énorme pouvoir qui lui a été remis, et si, à la 
suitedesdémissionsrécemment données, il avait été remplacé 
par d'autres hommes, d'une couleurdiiférente de la sienne, 
il attaquerait certainement, et par principe de conscience, 
quelqu;'S articles de la loi qu'il a emportée de haute lutte à 
la tribune nationale. Il a dû siutoul être vivement alUigé 
du fait immense que nous signalons aujourd'hui, de ce ré- 
veil profond, vaste, presque universel des dissentimens 
politiques dans les classes moyennes. Tant que le pouvoir 
n'a eu contre lui que des indiwdus à opinions extrêmes, 
tant qu'il n'a, pas donné lieu de craindre pour ta liberté, et 
que ses débats avec l'opposition se sont réduitsàdes affaires 
personnelles qui n'intéressaient que médiocrement le pays , 
sa position était facile à défendre. Mais lorsqu'on a soulevé 
contre soi de vives défiances et des antipathii-s hautement 
formulées chez des hommes qui sont au premier rang 
dans l'estime publique, il est malaisé de se maintenir. Le 
ministère se persuade, à la vérité, que la loi contre les as- 
sociations lui donnera plus de défenseurs parmi les amis 
de l'ordre qu'elle ne lui ôtera de partisan'* parmi les amis 
de la liberté; mais ce calcul doit être faux en France plus 
que partout ailleurs. 

Quoi qu'il en soit, l'erreur est commise, la faute est faite. 
Il s'agit à préseiU d'atlt'nuer autant que possible, par une 
sage et prudonle modération , les conséquences de cette 
faute ; le ministère y est plus intéressé qu'^ personne. Il a . 
été bien entendu que les réunions ne sont pas dés associa- 
lions, et que toutes les sociétés réellement religieuses, scien- 
tifiques, littérau-es, commerciales et autres, n'éprouveront 
aucune entrave dans leurs utiles travaux. Il y a lieu de 
croire que les membres du c cbinet nemancpieront pas à cette 
promesse ; nous sommes à peu près certains que les fonction- 
naires publics des grandes villes n'y manqueront pas da- 
vantage. Mai il e^t permis de craindre que les agens infé- 
rieurs de l'ailniiiiislnition, les magistrats des petites villes 
et des i illages, emportés par un zèle maladroit et peu éclai- 
ré , ne se mettent h faire de la persécution. 11 ne serait pas 
impnssible, par exemple, qu'un maire de campagne, 
soumis à l'influ née d'un curé fanatique, prétendit empê- 
cher ; au mépris de la charte et des droits les plus sacrés de 
la conscience , des réunions religieuses qui se tiendraient 



LE SE3IEUR. 



î !-5 



dans le ressort de son ndiiiiiiistration. D'autres actes contre 
des sociétés utiles , quoique' non leligieuscs, peuvent ;;voir 
lieu. Si cependant un cri s'élevait tout-h-coup eu France , 
et se réiH'tait d'écho en écho par toutes les léuilles politi- 
ques : La liherté des cultes a été opprimée ! une institution 
de l)ieEfaisance a été renversée ! ce cri remonterait i)ien 
haut; car ce n'es point l'agent subalterne , mais les minis- 
tres eux-mêmes qu'on accuserait de tyrannie ; et qui saurait 
prévoir tout ce qu'un seul acte de ce genre soulè>erait 
d'indignation el de colère? 

Les plus simples calculs de la prudence imposent aux 
ministres l'impérieux, devoir de recommander à tous les 
fonctionnaires placés sons leurs ordres une extrême cir- 
conspection dans l'exécution de la loi. Il est nécessaire , 
i)on seulement pour le repos de l'état , mais pour l'exis- 
tence même du pouvoir qui nous régit , que les circulaires 
ministéricU'.'s qu'on enverra dans les départemeus, après l'a- 
doption de la loi , s'expriment nettement siu' la dilTéience 
qui existe entre les associations politiques et les sociétés reli- 
gieuses, phllantropiqucs, scientifiques et agricoles. Une 
arme terrible a été confiée aux mains du ministère; il doit 
regarder à deux et trois fois contre qui il en dirige les coups, 
avant de lâcher la détente. Si la cause de la liberté des 
cultes venait jamais à cire confondue avec celle de la poli- 
tique , ce serait l'événemeut le plus heureux pour les per- 
lurliateurs , et le plus fatal pour les amis du gouvernement 
actuel. 

Modération! modération! que toutes les sociétéset réunions 
non-politiques puissent agir, travailler, se développer lilire- 
ment e.t paisiblement, sous l'égide sacrée de la charte ! Hors 
de là , point de salut pour la France. Et qu'on nous permette 
ici d'exprimer avec quel douloureux étonnement nous avons 
lu, il y aquelqvies jours, dans le journal qui représente les in- 
térêts de la haute bourgeoisie, unarticlequ'onjattribueraità la 
frénésie d'une tribune plutôt qu'à la sagesse d'un homme d'é- 
tat. « C'est une question de vie ou de mort. Malheur aux fac- 
1) tions qui cssaicr;dent de r('sisleràla loi, disait on après d'au- 
» très paroles violentes. IMais malheur , oui , cent fois mal- 
« heur au pouvoir qui s'arrêterait vaincu devant la résis- 
31 tance des factions! La loi doit sauver le pays ou le perdre; 
«appliquée avec persévérance, avec énergie, sans lâches 
)> concessions, sans fausse honte, elle nous sauve ; éludée par 
«l'astuce des factions, outragée parleuraudace, abandonnée 
» parles pouvoirs publics , livrée au mépris plus mortel que 
«la haine, cette loi nous perd...» Est-ce là le langage de ceux 
qui accusent sans cesse leurs adversaires d'av oir des passions 
cfTrénées et insatiables ? Si l'on répond à vos cris de ven- 
geance par des cris de vengeance , à vos fureurs par des 
fureurs , qu'aurez-vous à dire ? A Paris, on ne verra dans 
ces emportcmens, dans ces déclamations aussi maladroites 
qu'imprudentes , qu'une fanfaronade de journaliste, nous le 
savons bien; mais qui vous assure qu'àl'extrémité du royaume, 
plusd ini fonctionnaire subalterne , crevant trouver en vous 
le fidèle organe des senlimens du ministère, ne se laissera pas 
égarer jusqu'à faire une brutale croisade contre toutes les 
associations ou réunions qui sont établies autour de lui ? qui 
vous assure qu'il n'essaiera pas de sauver le pays , comme 
vous lui en oll'rez la perspective , en frapp.nnt avec un sau- 
vage acharnement tous les droits et toutes les libertés ? Les 
pouvoirs supérieurs, direz- vous, répareront le mal! Oui, 
mais lors que peut-être il ne sera plus temps. 

Aujourd'hui que les querelles politiques renaissent dans 
tous les rangs et presque dans toutes les familles ; aujour- 
d'iiui que tant d'honorables citoyens se demandent avec 
amertume comment une révolution qui promettait de tout 
réimir menace de tout diviser, les gens de bien ont un autre 
devoir à remplir que celui de sonner la persécution; ils 
doivent rapprocher les partis , au lieu de les aigrir, et pren- 



dre garde surtout de creuser entre eux un terrible abimi'. 
Nous Cxspérons, poiu- notre part, ne jamais perdre de vue ces 
obligations (jui nou< sont imposées à la fois par l'Evangile et 
par le triste état du paN s. 



HESUME DES NOUVELLES POMTIQl ES. 

Le rejet par la Chambre des députés du projet de loi relatif 
à l'exécution du traité conclu avec les Etats-Unis a immédiate- 
ment été suivi de la démission de M. le duc de Broglie, ministre 
des affaires étrangères, et de celle de M. le général Sébastiani, 
ministre sans portefeuille. M. Barthe et M. le comte d'Argout 
ayant aussi voulu quitter le ministère , l'un pour remplacer 
M. Barbé-rMarbois dans la présidence de la cour des comptes, et 
échanger en même temps le m ndat de député contre la dignité 
de pair de France ; l'autre pour succéder à M. le duc de Gaëte, 
comme gouverneur de la banque , un remaniement à peu près 
complet du cabinet est devenu nécessaire. Voici les mutations 
et les nominations qui ont eu lieu: M. de Rigny devient ministre 
des affaires étrangères. Il a pour successeur au ministère de la 
marine M. l'amiral Roussin, actuellement ambassadeur à Cons- 
tantinople. M. Thicrs cède le ministère du commerce à M. Du- 
châtel, qui est nommé ministre de l'intérieur. EnCn, M. Persil, 
procereur-général près la cour royale de Paris , léguant ces 
fonctions à M. Martin (du Nord), est nommé ministre delà justice 
et des cultes. Quelque significative que puisse paraître cette 
dernière nomination et quelques conséquences qu'on se soit cru 
fondé d'en tirer sur la marche du gouvernement , nous demeu- 
rerons fidèles à notre habitude de ne juger le pouvon- que par 
ses actes , et non par les antécédens des hommes qui en sont 
revêtus. Tout le monde est frappé depuis long-temps de l'im- 
portance qu'il y a à ce que les attributions des ministères soient 
réglées sur les convenances du service, et ne puissent pas éprou- 
ver des remaniemens continuels, comme celui qui vient encore 
d'avoir lieu. M. Odilon-Barrot a annoncé à la Chambre qu'une 
proposition lui serait faite dans ce but par l'un de ses mem- 
bres. 

La reconstitution du cabinet a été précédée d"un événe- 
ment qui a fait sensation et qui semblait devoir rendre 
peu probable la nomination de M. Persil aux fonctions de 
garde-des-sceaux. Malgré les efforts de l'ancien procureur- 
général devant une autre cour, pour démontrer que le National 
et le National de iS34 "^ forment qu'un même journal, la 
Cour de cassation en a jugé autrement, et « attendu en droit 
)i que la réalité et la sincérité non contestée des divers précep- 
<> tions de la loi de juillet 1828 constituent l'existence légale 
» du National de i834 , quels que soient les motifs qui ont pu 
>> déterminer la formation de la nouvelle société, etc., » elle a 
cassé l'arrêt qui en condamnait les gérans, pour avoir rendu 
compte des débats judiciaires, ce qui avait été interdit à l'ancien 
National, et a renvoyé les prévenus devant la Cour d'assises de 
Rouen. 

Les protestations contre la loi sur les associations continuent. 
La société des mutuellistes de Lyon a publié la sienne. Une réu- 
nion de trois à quatre cents personnes, qui a eu lieu le 3o mars, 
dans le voisinage de Beaune, pour se concerter sur le même 
sujet , a été dispersée par la force armée. Il y a également eu 
qui Ique tumulte à Nantes et h Lyon. 

La Chambre des députés a adopté une foule de lois pendant 
cette semaine; ce sont pour la plupart des lois de finances: 
1,180,000 fr. ont été votés pour secours aux réfugiés politiques, 
220,000 fr. pour secours aux condamnés politiques sous la res- 
tauration , et i,5oo,ooo fr. pour supplément aux dépenses se- 
crètes du ministère de l'intérieur. La Chambre a aussi adopté 
des lois relatives à l'échange de la partie non-apanagère du 
Palais-Royal et au règlement définitif du budget de l'exercice 
i83i. Elle a consenti à l'appel de 80,000 hommes sur U classe 
de i833, et prorogé jusqu'à la fin de la session de i836 la loi 
sur la résidence en Fiance des réfugiés étrangers, en y ajoutant 
une disposition pénale , d'après laquelle ceux qui refuseront de 



116 



LE SEMEUR. 



sortir du royaume après en avoir reçu l'ordre, ou qui, ayant 
été expulsés , rentreront sans autorisation , seront punis d'un 
emprisonnement d'un mois à six mois. La Chambre n'a pas pris 
en considération la proposition de M. de Mosbourg, de laquelle 
nous avons parlé. Elle a discuté et voté en deux séances tout 
le budget du ministère de l'intérieur, et partie de celui du mi- 
nistère des affaires étrangères. 

M. Girod de l'Ain a fait à la Chambre des pairs le rapport 
sur le projet de loi contre les associations dont les trois pre- 
miers articles ont été adoptés dans la séance d'hier. 

Un traite de paix a été signé entre M. le baron Desmichels, 
gouAerucur d'Oran et Sidi-Abdelkader, chef des tribus arabes. 
Le nouveau chef de la Galle , qui a succédé à son frère, est ar- 
rivé à Bonne et a fait sa soumission aux autorités françaises. 

Un décret de la régence de Portugal proclame la déchéance 
de don Miguel en qualité d'infant , et le prive des honneurs, 
prérogatives, privilèges, exemptions et droits royaux qui y 
étaient attachés. Par un autre décret, l'immense propriété de 
l'Inf'antado est déclarée confisquée. 

La régente d'Espagne vient aussi de prendre diverses mesures 
importantes : l'existence du conseil d'Etat est suspendue pen- 
dant la minorité de la reine , parce qu'il fait double emploi avec 
le conseil de gouvernement établi par le testament de Ferdi- 
nand. Le conseil de Castille, le conseil des Indes, les conseils 
supérieurs de la guerre et des finances sont supprimés; celui des 
ordres lésera aussitôt qu'on sera tombé d'accord sur ce sujet avec 
la cour de Rome. Un conseil royal d'Espagne et des Indes et un 
tribunal supérieur d'Espagne et des Indes , sorte de Cour de 
Cassation, rempliront les fonctions vraiment utiles de ces divers 
corps. Enfin, l'Espagne va faire un emprunt de cinquante mil- 
lions de francs avec concurrence et publicité. Le décret qui l'an- 
nonce se termine ainsi : « Le gouvernement se propose de pré- 
» senler aux Gortès, dans la prochaine réunion, les moyens de 
B rétablir, sur des bases solides , le crédit public. » Cette 
phrase est remarquable comme contenant la première promesse 
officielle de la convocation des Gortès. 

P. S. Des désordres graves viennent d'éclater à Bruxelles. 
Plusieurs maisons oraogistes ont été dévastées , et toute la ville 
est dans une grande agitation. 



REVUE CHRETIENNE. 

FRAC.ME^IS d'apologétique. IV° IV. 

De l'erreur nu' il y a de confondre le Christianisme avec 
ceux qui portent le nom de chrétiens. 

Voici iiiie objection éniiuemmeiil française , je veux dire 
facile .T trouver, aisée à soutenir, pornu'llant de faire mon- 
tre d'esprit, frappant fort sans frapper juste, et à la portée 
de toutes les intellif,'ences. On observe la conduite de ceu-S. 
qui se nomment chrétiens parce que leurs pères s'appelaient 
ainsi ; et comme il arrive que la plupart de ces chrétiens hé- 
réditaires ne sont ni plus consciencieux, ni plus moraux, ni 
même plus lidniiètes, dans le sens \ulgairc de l'expression, 
que les incrédules ouvertement déclarés, on en conclut que 
l'Evangile est un s\stème religieux semblable à toutes les re- 
ligions (le fabricjiie humaine, utile peut-être pour donner d'a- 
gréables illusions à((U(dques ànies crédules, mais n'exerçant 
aucune influence morale, du moins sur les hommes éclairés, 
en d'autres termes , sur les hautes capacités qui présentent 
l'objection. 

A \f bien prendre , et lorsqu'on y réfléchit avec quelque 
maturité, celle objection n'est qu'une pauvre et misérable 
fjiicanc ; on ne sait pas même par oii la saisir pour la com- 
l)altiY , tant elle est vague , fluide , muilifornie, espèce de 
Prolce (jui semble , de loin , avoir cinquante visages plus 
nieriaçans les uns que les autres , et qui s'("vanouit comme 
une ombre laiilaslique , dès qu'on en approche. Si l'article 
qu'on va lire parvirjit dans des pays étrangers , en Allema- 



gne, par exemple , on aura peine à y concevoir comment il 
peut paraître nécessaire à un apologète français de justifier 
le Christianisme des torts de ceux qui portent le nom de 
chrétiens. Pour tout homme sérieux, poser la question, c'est 
la résoudre; l'Evangile n'est ])as plus responsable, en effet, 
des égaremens de ses faux disciples que les écoles de phi- 
losophie ou les théories politiques ne le sont des crimes de 
leurs faux adeptes; juger d'une doctrine sur les actions de 
ceux qui l'exploitent sans la suivre, ce n'est pas même pré- 
senter un argument spécieux. Mais, si puérile que soit celte 
chicane, elle est fréquemment reproduite, en France, avec un 
air de jactance et de triomphe pr-r les avocats de l'incréduli- 
té ; elle a séduit beaucoup d'esprits ftiibles , égaré beaucoup 
d'àmes chancelantes; elle est toujours en grand crédit auprès 
d'une masse considérable de gens quis'accommodent volon- 
tiers d'un jugement dégagé de tout examen préalable ; il faut 
donc consentira discuter l'objection. Un apologète n'a pas 
le choix de ses adversaires ; il les doit accepter du temps où 
il parle et du pays où il est. 

Nous avons quelquefois essayé, je m'assure, vous ou moi, 
de défendre la cause du Christianisme , en la représentant 
comme le meilleur moyen de moralisalion, comme la prin- 
cipale source de toute vertu et de tout dévouement ; nous 
avons proclamé peut-être, en de telles occasions, qu'il 
n'existe aucime autre force au monde qui soit capable d'ins- 
pirer une véritable abnégation de soi-même. Que dites-vous 
là ';' s'est alors écrié quelqu'un, en réprimant avec peine un 
sourire de dédain ; quoi? nulle vertu réelle chez ceux qui 
n'adoptent pas les dogmes obscurs du Christianisme ! les 
chrétiens ont le monopole de la grandeur d'àme, de la cha- 
ril('', du dévouement , du sacrifice de leurs intérêts person- 
nels au bien général! Mais une multitude innombrable de 
faits, je l'oserai même ajouter, presque tous les faits démen- 
tent voire assertion. Voyez donc les gens qui vivent de mes- 
ses et d'homélies ; qui savent mieux le chemin du confes- 
sionnal ou du prêche que celui de leur propre maison ; qui 
observent scrupuleusement fêtes et carême; qui parlent sans 
cesse de religion, de foi chrétienne et d'œuvresde piété ; qui 
sont reconnus, prônés comme dévots, et en odeur de sainteté 
dans toute leur paroisse ; voyez-les, je vous prie, dans leurs 
relations sociales, dans leurs affaires, dans leurs actes do- 
mestiques ou publies. Ces gens -là sont- ils meilleurs que 
d'autres? citoyens plus dévoués, commcrçans plus intègres, 
débiteurs plus exacts, hommes plus charitables et plus purs? 
découvre-t-on en eux des vertus rares, transcendantes , in- 
connues ailleurs? Au contraire, au contraire ; les dévots sont 
habituellement sournois , rancuncux , vindicatifs , aguerris 
aux restrictions mentalrs, inlrigans, souples de vant les forts et 
cruels pour les faibles, parlant toujours de leur conscience et 
ne l'écoutant jamais. Où donc est la moralité qui nait de la foi 
chrétienne ? Sous quel rapport les hommes infatués de quel- 
quesmystJ'res bibliques valent-ils piuscjue nous?... Et voilà 
mon interlocuteur qui vous raconte , pour achever le déve- 
loppement de sa thèse , quelque fait trivial, et qui prouve 
très-clairement, à son avis, qu'un libertin ou une femme 
sans conduite ont plus de probité, d'honneur, de fidélité à 
leiu' parole, que beaucoup de di'vols , qu'il appelle chré- 
tiens. 

— C'est peu de chose encore que cela ! continue à vois 
haute un vieux militaire, qui avait entendu fort impatienmicnt 
la fin de la harangue du premier orateur. J'ai voyagé, moi 
qui vous parle, dans les pays les plus catholiques de l'Eu- 
rope, et ce que je vais vous dire, je l'ai vu de mes propres 
yeux. Figurez-vous donc un bandit des montagnes de laCala- 
bre, qui verse le sang comme de l'eau , et qui ne se soucie 
pas plus de tuer un homme par derrière que je ne me soucie- 
rais de donner lo\alement un coup di- sabre, eu présence 
de témoins, à qui m'a offensé. Eh bien I ce bandit sage- 



LE SEMEÏ R. 



H7 



nouille devant toutes les madones qu'il rencontre sur son 
chemin; il croit à son catéchisme d'un bout à l'autre; il 
observe exactement toutes les prescriptions de l'Eglise; il 
se confesse même de Iciups eu temps , et dix assassinais , 
j'en ai peur, cliargenl moins sa conscifiice qu'une s.ulo 
messe qu'il aura oublié d'entendre le dimanche. Kn Espa- 
gne, les prêtres et leurs dignes acohtes nous brûlaient vifs, 
chaque fois qu'ils pouvaient mellre la main sur l'un de nous; 
on les entendait chanter des antiennes autour du bûcher;, 
puis , ils s'en allaient remercier soleiniellemenl Dieu dans 
leurs temples pour les crimes de cannibales qu'ils avaient 
commis. \ Rome et ailleurs, j'ai vu des choses non moins 
révoltantes; croiriez-vous, mes amis...? Je ne suivrai pas 
le vieux militaire dans sa longue excursion à travers le miJl 
de l'Europe ; il a gardé dans ses souvenirs nombre d'anec- 
dotes scandai 'uses qu'il serait inconvenant de rapporter ici. 
Mais à mesure que ses narrations deviennent plus piquan- 
tes et plus incisives, im air de satisfaction mal déguisée se 
répand sur quelques visages, et l'on se retourne vers vous, 
pauvre avocat de la foi chrétienne , comme pour vous dire,: 
Vous l'entendez! Qu'avez-vous à répondre à cela? ce sont 
de bons catholiques , pourtant ; ils ne sont pas incrédules 
comme vous nous reprochez de l'être ; quelle folie de 
prétendre que le réveil du Christianisme nous rendrait 
meilleurs ! 

Le vétéran n'a pas encore épuisé son recueil d'anecdo- 
tes que déjà un nouvel interlocuteur se saisit de la parole. 
C'est , je crois , un historien ; du moins il a lu l'Essai de 
Yoltaire sur l'esprit et les mœurs des nations; peut-être a-l- 
il feuilleté quelques pages de Gibbon , ce que je n'atllnue- 
raispourtantpas.il prend un air grave, ainsi qu'il convient 
à sa science , et prononce un long discours ejc caledrd. Si 
nous ouvrons, dit-il , les annales des peuples chrétiens de- 
puis quinze cents ans , époque où l'empereur Constantin se 
rangea sous la bannière du Dieu de la Judée ; si nous creu- 
sons avec soin l'histoire du Bas-Empire, de l'Italie, de 
l'Allemagne, de la France et du la Péninsule ibérique, 
nous y trouverons un épouvantable amas de guerres civiles , 
de |. ersécutions et d' meurtres, qui remontent pour la 
ploparL il des causes religieuses. Dès que les chrétiens fu- 
rent devenus les plus forts, iis invoquèrent l'appui du bras 
séculier pour frapper leurs adversaires, et les taches de 
sang laissées par les martyrs sur les échafauds furent lavées 
dans le sang des paiens et des lién'tiques. Vous parlerai-je des 
milliers de Saxons massacrés p .r les ordres d'un empereur 
sur la tète duquid un pape avait posé la couronne de l'Oc- 
ciilent? Faut-il vous rapp ler cettî alTi-euse lutte qui dura 
huit siècles, la lutte des empereurs d'Allemagne contre les 
pontifes romains? Qui ne connaît les crimes de l'inquisition, 
ses hoirdjl 'S cachots , ses vast 's auto-da -lé , ses innom- 
brables victimes ? Est-il quelqu'un parmi vous qui ne se 
soui i nne de nos guerres de religion, de la Saint-Barthé- 
I m. et lies fureurs de la ligue? On a calculé (et le compte 
a été fait par V^oltaire, ci' qui le recommande à votre atten- 
tion) (pie plusieurs millions d'hoiimies ont péri, sur les 
champs de bataille ou sous la main des bourreaux, dans 
des <juerelles soulevées par le Christianisme. Et ne l'ou- 
blions pas, dans cette elTioyable série d'atrocités, les plus 
dévots se montrèrent presque toujours les plus cruels. Com- 
bien lie noms odieux me reviennent en ce moment : les 
Borgia , Toiquemada , iMiilipp.' If... I Laissons notre his- 
torien étaler à plaisir sou érudition , et conclure de tout ce 
fatras que le Christianisme , religion née de l'imposture , 
est incap.iblr de moraliser le monde. 

Telle est, dans toute sa force , ou, comme s'exprimeraient 
d s ho:uiues ivlléchis, duis toute s.i faiblesse, l'objection à 
laqu lie je vais répondre en peu de nuls. 

IjCS trois adversaires que l'on vient d'entendre se laissent 



égarer par une seule et même erreur , qui consiste ;» tenir 
pour chrétiens tous ceux qui se disent chrétiens. L'un voit 
des chrétiens dans la personne de tous les dévots de son 
quartier ou de son village; l'autre accepte aussi comme chré- 
tiens tous les brigands, les bourreaux , les misérables souil- 
lés de vices infâmes, qu'il a rencontrés dans les pays de ca- 
tholicisme iiltramontain ; le troisième accorde avec une 
égale libéralité un brevet de Christianisme il tous les per- 
sécuteurs elles scélérats qui figurent dans l'histoire de l'E- 
glise. Mais ces êtres vils, perfides, traîtres à leur parole, 
féroces, étaient-ils, sont-ils réellement chrétiens? Cette ques- 
tion qu'on oublie de s'adresser, est la question fondamenUilc 
de notre débat , la seule qui puisse décider entre nous et 
nos antagonistes. Etablissez donc, par des preuves claires 
et précises, que ces hommes sans mœurs et sans pitié sont 
de vrais membres de l'Eglise chrétienne: si vous ne le prou- 
vez point , et que vous accusiez pourtant l'Evangile d'im- 
puissance mor.ile, vous faites plus que de tomber dans une 
erreur de raisonnement, vous êtes des calomniateurs, vous 
mentez sciemment au^ hommes et à votre conscience ! 

Que ne pourrait-on pas déshonorer , flétrir , marquer 
d'une note d'infamie avec votre manière d'argumenter? 
Donnez-moi l'institution la plus vénérable et la plus sainte , 
indiquez-moi l'Idée la plus belle et la plus haute; je \ous 
montrerai que celle institution et celte idée sont exécrables, 
à l'aide des mêmes sophismes que vous employez pour avi- 
lir la religion chrétienne. Sans contredit , c'est une grande 
chose que la liberté; depuis Lycurgue jusqu'à VA'^ashiiig- 
ton, depuis les trois centsdcs Tln-rmopvlesjusqu'aus martyrs 
des trois jours, l'élite du genre humain a cherché, soutenu, 
servi la liberté ; les peuples n'ont jamais cru la payer trop 
cher, lors même qu'ils ne pouvaient l'atteindre qu'à travers 
des flots de sang. Malheur, dites-vous, à qui ne sentirait 
pas dans son cœur l'amour de la liberté I Eh bien ! je vous 
réponds que l'amour de la liberté est un principe funeste, 
une source intarissable de crimes et d'horreurs; je vous 
réponds que les hommes qui veulent être libres sont des 
monstres qu'il faudrait étouffer. Vous vous révoltez ! vous 
criez au blasphémateur ! pourquoi donc ? n'ai-je pas d'épou- 
vantables récits à vous faire , de hideux tableaux à vous 
mettre sous les yeux? n'ai-je pas à vous citer des noms 
chargés de l'exécration du genre humain? ne puis-je pas 
évoquer ici des milliers de proscrits lâchement égorgés 
dans leurs maisons , dans les rues ou sur les échafauds par 
des amis de la liberté? ne vous souvient-il plus de Marins 
cl de Sylla , .des triumvirs de Rome et des triumvirs de la 
Convention , du long parlement de Cromwel, du 2 septem- 
bre , de Fouquier-Tainville.. .. ? Vous m'empêchez de pour- 
suivre ; vous répliquez avec indignation que les auteurs de 
ces lâches assassinats n'étaient pas de vrais amis de la liberté. 
— Ils le disaient pourtant ! — Eh ! sul£t-il de le dire ? leurs 
actions n'ont-elles pas démenti leurs paroles ? accuserez- 
voiis la liberté des crimes de ceux qui n'en avaient que le 
nom, qui le prostituaient, ce nom sacre, à leurs viles et 
détestables passions? quelle profonde ignorance ou quelle 
mauvaise foi ! ^ A la bonne heure, vous savjez bien distin- 
guer maintenant entre les vrais amis de la liberté et ceux 
qui ne le sont pas , entre la chose et le nom , entre les ac- 
tions et les discours , entre les réalités et les apparences ; je 
vous en félicite et partage entièrement votre avis. Mais d'où 
vient , je vous le demande, que vous ne faites pas la même 
distinction pour le Christianisme? est-il loyal d'employer 
deux poids et deux mesures, de changer sa logique avec 
les questions , et de combattre la foi ehrétienn > par des 
argumens qui vous paraissent puérils et ineptes, quand ils 
s'attaquent à la liberté ? 

C'est aussi une noble et généreuse convictioiiLl^te'cfl^BH,^ 
qui croit au progrès de l'espèce humaine , à sa m:i; cîlf'gra-^' 



aV 



118 



LE SEMEUR. 



duello dans i'airrancliissemciil clos classes iiifihii lires , duns 
le nei recliomiem nt des sciences cl des lois. C.omljieu d'in- 
dividus ceperulanl , qui se disent liommes de progrès, lioiu- 
nics d'avenir, et qvii se livrcnl lionteiisenient aux plus ab- 
jecles passions , aux excès les plus coupables ! Dols-je cti 
conclure que l'idée du progrès est une opinion fausse et 
vain:' , que la foi au perfectionnement de l'iiumanité n'est 
qu'une chimère , une sorte de superstition politique , ou 
un masque dont se couvre l'hypocrisie pour assouvir son 
ignoble égoïsmc ? Non , «ms doute ; vous réclamez avec 
énergie contre une pareille conclusion; vous refusez d'ad- 
luellrc parmi les véritables hommes de progrès ceux qui 
ha se distinguent des hommes du passé que par le cynisme 
de leur corruption. Fort bien; mais ce qui vous semble 
juste dans un débat politique cesse-t-il d'être juste dans une 
question religieuse ? et si l'on doit séparer le vrai du taux , 
la chose du nom , quand il s'agit de la doctrine du progrès, 
ne le doit-on pas faire également , quand il s'agit des doc- 
trines de la religion chrétienne ? 

Rien n'est plus commode que de juger d'une idée , d'une 
école d'une religion par les hommes qui s'en déclarent les 
sectateurs , mais aussi rien